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tous ceux qui furent détenus dans Naples de 18't8 à 1860; ils vous diront tous que leur pauvre cervelle, exténuée par l’abstinence, allait déclinant heure par heure et aurait fini par tomber d’inanition. J’en appelle à tous ceux qui n’eurent pas le bonheur d’ôtre exilés dans un pays libre et qui furent parqués çà et là dans la ville ou dans les provinces, confinés dans un hameau, perchés sur une montagne, avec défense d’en sortir, tous surveillés, épiés, dénoncés, rebutés par la population qui s’éloignait d’eux avec effroi, craignant de sc compromettre. — Quel est cet homme qui marche seul dans la campagne, la télé baissée, et que les gardes champêtres poursuivent d’un regard inquiet et jaloux? sans doute un repris de justice? — Non, c’est un savant et, par conséquent, attendibile , c’est-à-dire suspect; suspect, c’est-à-dire lépreux. Allons-nous-en!
J’en appelle aux trois cent mille attendibili qui vécurent douze années sous cette abominable persécution ; ils diront si j’exagère.
On comprend déjà, d’après le peu que j’ai dit, avec quelle violence régnait la peur dans l’ancien royaume de Naples. J’ai vu bien des pays où le pouvoir était redouté, mais il ne l’était nulle part avec une pareille
LES CAUSES SOCIALES DE LA CAMORRA. 153 angoisse. A Rome, la malice populaire ne craignait pas de placarder des épigrammes contre les cardinaux. A Florence, l’opposition lettrée avait un centre de réunion chez Yieusseux et résistait au despotisme émollient d’une autocratie tempérée par la mansuétude. À Milan, la fibre nationale, constamment remuée, vibrait toujours comme cllevibre encore à Venise, et le peuple ne perdait pas une occasion de montrer sa haine conlre l’étranger. Mais Naples était tombée dans un tel étatde prostration, quelle en était venue à craindre la révolution plus encore que la tyrannie. Chaque fois qu’un mouvement éclatait dans une province, on voyait pâlir ceux-là môme qui exécraient le plus le gouvernement. Les souvenirs du 15 mai 1848, le tableau vivant encore des maisons canonnées, pillées et brûlées non par l’émeute, mais par les soldats du roi; le régime effrayant qui avait suivi ces violences : la ville livrée à l’oppression militaire, les barbes coupées à coups de sabre, les bourgeois attaqués dans leur voilure par des soldats qui s’y asseyaient à leur place; les premiers citoyens de Naples, des gentilshommes, des députés, d’anciens ministres, liés de cordes et traînés dans les rues jusqu’aux prisons, puis détenus quatre ans sans procès, puis con-
damnés à mort, et enfin, par grâce, jetés aux galères, toutes ces barbaries, et j’en passe, — je ne dis ni les bastonnades, ni les tortures, ni la coiffe du silence, — avaient épouvanlé le peuple jusqu’à lui enlever le sens politique et le sens moral. Quand vous parliez de 1848 à un bourgeois, il répondait : * Je ne m’en souviens plus. » Et Ferdinand II. dans les journaux littéraires (il n’y en avait pas d’autres), était l’auguste, le clément, le pieux, l 'adorable! J’ai connu des gens qui écrivaient cela sans rougir; je les connais encore, ils n’ont pas changé d’épithètes j ils les passent seulement à Victor- Emmanuel.
Mais je n’ai parlé jusqu’à présent que de politique. Ceux qui ne s’en occupaient pas étaient-ils à l’abri de ces terreurs? Pas le moins du inonde. Les étrangers euxmômes, particulièrement protégés par leurs ministres, pâlissaient comme les indigènes en face d’un gendarme ou d’unargousin. Quand vous les interrogiez sur l’état du pays, ils répondaient: » Ce ne sont pas nos affaires;» ou bien encore cette phrase étrange que j’ai mille fois entendue : « On n’a rien à craindre ici pourvu qu’on ne s’y inquiète pas du gouvernement ! » Et j’ai vu des négociants, des industriels étrangers, parfaitement hono-
LES CAUSES SOCIALES DE LA CAMORRA. 155 râbles, acheter les portraits du roi et de la reine, leurs bustes en plâtre, leurs statuettes en bronze ou en terre cuite et les distribuer partout dans leurs comptoirs, pour n’êlre point suspects de libéralisme. D’autres industriels autorisés colportaient dans tout le pays et vendaient fort cher ces images de dévotion; — encore une variété de camorra qui mérite d’être notée! Ceux qui refusaient de les acheter étaient marqués comme démagogues : le marchand avait la bonté de vous en avertir.
Je me souviens qu’un soir — en temps de paix — dans une allée sombre de la Yilla-Realc, un voyageur, encore nouveau à Naples, fut arrêté par un grenadier du roi. Ce militaire appartenait au poste voisin, établi là pour maintenir le bon ordre dans le jardin public. Le voyageur s’y promenait tranquillement pour aspirer la brise de mer qui lui venait par bouffées à travers les chênes. Le grenadier se jeta sur lui le sabre à la main et lui vola son argent.
-Croyez-moi, dit le lendemain un étranger domicilié à Naples au nouveau venu, qui jetait feu et flamme; croyez-moi, cher monsieur, ne criez pas trop haut, laissez tomber l’affaire; vous n’obtiendrez
pas justice et vous risquez de vous faire un mauvais parti.
Je multiplierais volontiers de pareils traits, qui entrent dans le plan de mon travail, s’ils ne risquaient d’en dépasser les limites. Je tiens à installer mon lecteur dans ce pays, à l’acclimater dans ces mœurs, afin de lui montrer quels sont les ennemis réels que l’Italie doit y combattre, et quelle lâche effrayante, quelle mission sacrée elle y doit accomplir. Ces détails me dispenseront plus tard de m’ériger en sage mentor et de faire la leçon au gouvernement du nouveau royaume. Je lui montre où est le mal; c’est lui dire assez « Frappez là ! »
Le mal, c’est la peur. Nous le voyons chaque jour, dans les provinces, en suivant la monotone histoire du brigandage qui sévit toujours, avec les mêmes bandits guidés parles mêmes chefs, malgré le zélé et la valeur des troupes italiennes. Quels sont les endroits continuellement maltraités cl menacés par les malfaiteurs? Ceux où le roi déchu compte le plus de partisans? Pas le moins du monde. Le roi déchu ne compte de partisans qu’à Rome; encore sont-ils presque tous Espagnols. Les endroits les plus ravagés sont ceux où il se
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trouve le plus de sacripants pour détrousser leurs voisins et le plus de polirons pour les laisser faire.
Voilà pourquoi les Calabres, en ces derniers temps, ont si peu souffert du brigandage. Les Calabrais sont des hommes de cœur.
Cette terreur savamment aiguisée n’était pas seulement une arme politique dans la main du roi par la grâce de Dieu, mais encore le seul frein possible aux emportements des deux calamités qu’on voulait maintenir : l’ignorance et la misère. En refusant au peuple la civilisation, c’est-à-dire l’instruction et le bien-être, il fallait remplacer par quelque chose ces éléments de conservation qui, dans les pays libres, empêchent la société de périr. En abattant la conscience populaire, il fallait lui subslituer une barrière quelconque pour arrêter les passions débridées et les contenir au moins dans une apparence de discipline.
Cette barrière fut encore la terreur; en ceci le clergé seconda divinement la polilique du roi de Naples.
J’ai suivi bien des fois les prêches en plein venl, spectacles religieux qui se donnaient tous les dimanches au peuple. J’ai souvent écouté les discours incroyables de ces histrions en robe noire qui, montés sur
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des tréteaux, déroulant derrière eux de grandes images, agitant des chaînes ou brandissant des crucitix, se démenant en tout sens avec une sorte de fièvre et de fureur, amusaient et irritaient un ramassis d’auditeurs déguenillés par des imprécations entrecoupées d’ignobles pantalonnades : double sacrilège, offensant à la fois la douceur et la gravité de la religion.
Eh bien, dans toutes ces oraisons, sur toutes ces images, dans toutes ces exhibitions dévotes, et même dans les discours plus sérieux débités dansdes églises à des fidèles un peu mieux vêtus, je n’ai jamais trouvé qu’une chose, l’enfer! L’enfer était le dogme principal du peuple napolitain. Je ne jurerais pas que tous les lazzaroni d’autrefois crussent à Dieu; mais à coup sûr ils croyaient tous au diable. On les retenait dans une demiprobité par la terreur des peines éternelles, et cette terreur était le fond de toute la morale, la base de toutes les vertus. On ne disait pas aux gens, pour les éloigner d’une mauvaise action : « C'est une mauvaise action; » on leur disait : * C’est un péché mortel ! » N’osant invoquer, pour la cause du bien, ces motifs personnels que l’hérésie appelle conscience et la philosophie raison, nouveautés fatales qui auraient pu émanciper le peuple
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en lui donnant le scnliment de la dignité humaine, on lui criait du haut de la chaire : « Si tu fais ceci, tu cuiras dans de> chaudières bouillantes où te repousseront, si tu veux en sortir, des fourches de fer rouge agitées sur ton front par d’horribles petits dieux cornus. »
De là toute celte fantasmagorie sinistre dont les prêtres se servaient pour épouvanter les âmes, ces fresques hideuses où l’on voyait les contorsions des damnés dans la géhenne; ces clochettes lugubres annonçant, do loin, le viatique aux mourants déjà morts de frayeur; ces macérations barbares infligées et acceptées par les pénitents pour éviter l’éternel bûcher d’oulre-tombe; de là cedieucroqucmilaine refait à l’image du gouvernement de Naples, un dieu de rancune et de colère se substituant au nôtre, un dieu crucifiant prenant la place du crucifié!
Il va sans dire que je mets à part les grands caractères et les grandes intelligences qui se formèrent à l’écart, dans l’ombre, en ce temps de décadence et de dissolution, et que je ne comprends ni les soldats obstinés, ni les victimes invincibles, ni les héros, ni les martyrs, dans l’universelle dégradation des derniers règnes. Je m’en tiens aux masses, et j’affirme que, chez