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elles, le lien social, politique, religieux était brisé par la terreur. Les forces vives du pays, comme les intelligences, se perdaient ou s’épuisaient dans la dissémination et dans l’isolement. Pas de cohésion possible; l’autorité prohibait jusqu’aux cercles de joueurs d’échecs I Elle voyait peut-être dans les pions poussés contre les rois je ne sais quelle allégorie périlleuse. Il en résultait que, dans toutes les classes du peuple, aucune association vigoureuse ne pouvait se former contre la prépondérance des mauvais. Les individus étaient dispersés, et ce peuple de solitaires’ n’opposait aucune résistance collective à l’oppression des minorités influentes et violentes, qui, seules organisées, dominaient et triomphaient impunément.
Telle fut, sinon l’origine, au moins la cause réelle de ces camorrc de mille espèces, qui, sous divers noms, pesaient d’un poids accablant sur toutes les castes. A la cour, c’était la canari lia , dont j’ai raconté les exploits ; dans le peuple, c’était la secte, dont j’ai déjà montré la puissance. Les hommes d’énergie, dans les bas-fonds de Naples, s’étaient associés contre la multitude inerte, égrenée, épouvantée. Ce fut un gouvernement indépendant el*quelquefois môme officieux, imitant les fa-
LES CAUSES SOCIALES DE LA CAMORRA
çons du gouvernement officiel et régnant comme lui par le droit du plus fort. De là tout ce que j’ai dit jusqu’à présent : celle magistrature, cette administration, celte police, celte armée, cet État complet établi dans les prisons et dans la rue, et défiant toutes les puissances parce qu’il résumait toute l’énergie populaire assemblée en lui pour le service du mal. Ainsi la camorra fut maintenue en premier lieu par la faute de ceux qui, n’osant ou ne pouvant se réunir pour la briser, la subirent. •
Mais la secte fui maintenue aussi par le gouvernement, qui la toléra. Elle trouva dans la faiblesse du' pouvoir un auxiliaire aussi puissant que la faiblesse du peuple.
La faiblesse du pouvoir, voilà sans doute, pour bien des lecteurs, une opinion toute nouvelle. On a beaucoup écrit contre le régne et contre la dynastie de Ferdinand, mais on ne lui a jamais reproché de manquer de vigueur. El cependant, si on veut lire l’histoire sans parti pris et la méditer sans passion, Ton sera forcé de reconnaître avec moi qu’il n’y a jamais eu de gouvernement fort dans le royaume des Deux-Siciles.
Je ne veux pas remonter au moyen Age et rappeler
toutes les dynasties tombées depuis la conquête de Robert Guiscard : princes normands, souabes, angevins, aragonais, autrichiens, bourboniens, napoléoniens; toujours des étrangers soutenus par des forces étrangères. Je laisse même de côté le règne si agité du premier Ferdinand, détrôné deux fois par la Révolution et par l’Empire, et le règne de François I er , qui ne resta que cinq ans sur le trône; juste le temps d’achever la ruine du pays. Je date mes observations de 1830, et je constate seulement que, jusqu’à cette époque, il n’y avait jamais eu dans les Deux-Siciles un demi-siècle entier de possession tranquille, de domination régulière, de politique homogène, de gouvernement populaire et national.
Ferdinand II monta sur le trône à vingt ans et il eut trente années de règne. A quoi les employa-t-il? A se défendre. 11 avait de l’esprit et du sens; il connaissait son pays, il connaissait les hommes; au bout d’un quart d'heure de causerie, il avait démasqué le ministre nouveau venu qu’on lui amenait. Doué d’une mémoire prodigieuse, il savait par coeur la biographie complète de tous ceux qui pouvaient le servir ou le desservir dans son royaume ; il lui suffisait de voir un visage ou
LES CAUSES SOCIALES DE LA CAMORRA. 168 d’entendre une seule fois un nom pour ne plus jamais l’oublier. Il était souple, adroit, rompu aux affaires, agréable d’ailleurs, plaisant et familier; il paraissait bonhomme; il avait môme des vertus, ces vertus de famille qui attirent toujours aux princes la sympathie des honnêtes gens. Et cependant il ne fit que du mal, parce qu’il fut comme son peuple, il eut peur toute sa vie.
Sans cette terreur inexplicable, il aurait pu jouer un rôle dans l’histoire, et qui sait? devancer Victor-Emmanuel. A son avènement, on le poussa de tous côtés dans le vrai chemin. Louis-Philippe lui conseilla d’émanciper son peuple; un jeune patriote fit luire à ses yeux l’Italie future réunie tout entière sous sa loi. L’idée le frappa ; pendant quelques jours, on le vit pensif et soucieux, on espéra qu’il avait compris, qu’il oserait peut-être. Il avait compris, mais il n’osa pas. Le jeune croyant n’obtint pas même une réponse.
Quant à Louis-Philippe, il reçut une lettre serrée, nette et roide, où le jeune roi lui disait ceci : « Je serai roi seul, et toujours! »
Et dès lors, je le répète, il ne songea plus qu’à se défendre, il eut peur toute sa vie. Il eut peur de son peuple, qu’il ne voulut ni éclairer ni relever; il eut