‹ La camorra mysteres de NaplesChapitre 6 sur 20 · LA CA MO R RA · texte numérisé non relu

LA CA MO R RA

peur de la science, qu’il prohiba dans le royaume; il eut peur de la presse, qu’il tint bâillonnée comme elle ne l’avait jamais été nulle part; il eut peur du progrès, qu’il arrèla aux frontières et qu’il mit en quarantaine sous quelque forme qu’il se présentât à l’inspection des gendarmes ou des douaniers. — Je me souviens, à ce propos, qu’il fallut la protection d’un prince royal pour faire entrer les premiers instruments de photographie ; on les prenait pour des machines infernales. — Il eut peur des roules, des phares, des hospices, des écoles, des innovations, de toutes les réformes, et passa trente ans * sur son trône à chercher le moyen de s’y maintenir.

Voilà tout le secret de ce règne détestable. Ferdinand se fit une marine et une armée terribles contre les bourgeois sans fusils; il fortifia Gaëte et passa des revues fréquentes, jouant au soldat avec une certaine habileté; par surcroît de précautions il s’entoura de Suisses qui dirent bonne garde à sa porte; après quoi, ne se trouvant pas encore en sûreté, malgré son excellente artillerie, il organisa une police formidable contre ceux qui lui faisaient peur. Ce n’étaient ni les voleurs ni les brigands, qui n’avaient pas d'opinion politique; on ménageait les premiers et l’on pensionnait les se-

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conds(Talarico, par exemple) en les confinant dans une lie charmante où on les laissait libres comme l'air. Mais les libéraux élaienl poursuivis et persécutés avec une ardeur infatigable. Telle fut l’œuvre de moralisation entreprise et accomplie par le roi Ferdinand. Il ne s’agissait pas de déraciner les abus, mais bien plutôt de préserver ceux qui pouvaient être utiles à la conservation du trône. On ne songeait nullement à tirer la plèbe de son avilissement; au contraire, on aurait voulu l'y maintenir jusqu’à la fin des siècles, sachant bien que la monarchie absolue n’est possible, à l’âge du monde où nous sommes, que chez un peuple amolli et dégradé. La camorra ne pouvait donc être traitée par Ferdinand comme ennemie. Avant 1848, elle ne s’était jamais occupée du gouvernement; elle ne l’avait jamais combattu, ni même inquiété : pourquoi la détruire? On la laissa tranquille, d’autant plus volontiers qu’on ne vuulail pas l’avoir ennemie. Les camorristes, je l'ai dit, se composaient de tous les plébéiens énergiques. Ace litre, ils méritaient d’être ménagés par le gouvernement, toujours dominé par la peur.

D'ailleurs, ils rendaient des services à la police. On prétend même qu’ils en faisaient partie. J'ai eu dans les

mains des notes assez curieuses écrites par un camorriste repentant et donnant de singuliers détails sur les rapports de la société avec l’ancienne préfecture de Naples. D’après ces notes, divisées par articles et donnant sous cette forme une sorte de code secret de la camorra, la secte était placée, au temps des Bourbons, sous la surveillance de la police. Le lendemain de son élection, le nouvel affilié se présentait au commissaire de son quartier et lui demandait une audience particulière.

— Vous voyez, lui disait-il, un nouveau travailleur qui a reçu la propriété.

Là-dessus, il lui donnait dix piastres. Le commissaire transmettait la nouvelle au préfet de police, qui, au bout du mois, recevait un pourboire de cent ducats. Ce n'est pas tout. Le préfet ne se bornait pas à toucher sa part du barattolo, mais il présidait à l’organisation delà société secrète et nommait lui-même les chefs des douze quartiers, à chacun desquels étaient assignés des appointements de cent ducats par mois (425 francs) payés sur les fonds secrets de la police. En revanche, les fonctionnaires du gouvernement, chargés de veiller à la sûreté publique, ne dédaignaient pas de remplir leurs poches

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avec l’argent extorqué aux pauvres par ces filous autorisés. Lorsqu’on partageait le carusiello (la tirelire), un tiers des bénéfices était religieusement porté chez le commissaire, qui le partageait avec l’inspecteur de service et le chef d’escouade. Et cela, dans les douze quartiers et durant tout le règne de Ferdinand.

Voilà ce que disent les notes du camorriste. 11 m’est difficile de statuer sur leur valeur. Je peux dire en leur faveur qu’elles sont égrenées parmi d’autres renseignements dont j’ai reconnu l’exactitude. Mais, d’autre part, tous les experts que j’ai consultés, soit à la questure, soit dans les anciens bureaux du ministère de l’intérieur, m’ont répondu qu’ils ignoraient ces rapports de la secte avec la police. Un fenelionnaire m'a dit: « Si c’était vrai, nous le saurions. » Un autre, plus modestement : « Nous n’en savons rien, mais c’est possible ! »

Quoi qu’il en soit, la camorra fut ménagée, employée même sous les Bourbons jusqu’en 1848. Elle formait une sorte de police dissidente, mieux informée sur les délits communs que la police orthodoxe, qui s’occupait presque exclusivement des délits politiques. Quand un vol important s était commis dans un quartier, le commissaire appelait le chef des camorristes et

le chargeait de trouver le voleur. Le voleur se trouvait toujours, excepté pourtant quand c était le chef des camorristes lui-môme — ou le commissaire.

Do plus, la camorra, comme je l'ai dit, faisait la police des prisons, des marchés, des brelans, des lupanars et de tous les endroits mal hantés de la ville. Elle extorquait de l’argent aux vicieux, mais elle empêchait le scandale. Elle assassinait quelquefois pour son propre compte, mais elle intervenait dans les rixes et faisait rengainer les couteaux. Maintenant encore, après toutes les persécutions qu'ils ont subies, ces bizarres malandrins servent encore, je ne dis pas à la questure qui les frappe, mais aux particuliers qui les appellent à leur secours. Je connais un vigneron des environs de Naples qui, un beau matin, se réveilla dévalisé; on lui avait pris pendant la nuit toutes ses piastres. Il alla aussitôt faire sa déposition, non chez le délégué du commissariat de police, ni même chez le brigadier du poste voisin, car les gens du pays se sont habitués, sous les Bourbons, à ne point compter sur la police légale ; il courut dans une taverne quelconque, cl, reconnaissant le camorriste de l’endroit à son loupillon insolent et à ses doigts chargés de bagues, il lui

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porta sa plainte et lui promit une forte gratification si l’argent se retrouvait. L’argent fut retrouvé.

On comprend maintenant la tolérance de l’ancien pouvoir envers une société si utile. J’entends dire, cependant, que, quand un camorriste commettait un acte un peu trop violent, il était déporté, ou plutôt relégué dans i’ile de Tremiti, au milieu de l’Adriatique. Le gouvernement y avait fondé une colonie pénitentiaire, idée excellente, mais réalisée si mal, avec tant denégligence ou de mauvais vouloir, que cette institution ne put corriger ni moraliser personne : au contraire, elle irrita les mauvais instincts livrés à eux-mômes, et ne fit qu’augmenter la dégradation et l’abrutissement des jeunes criminels. Les égarés qu’on envoya là s’y perdirent. On songea un instant à les ramener par l’infiuence de la famille, et, à cet effet, reléguant parmi eux des filles tle joie, on leur fit contracter des mariages que je n’ai pas besoin de qualifier : il en résulta la plus abominable anarchie morale. Telle était la fameuse colonie de Tremiti.

Veut-on savoir maintenant ce qu’v devenaient les déportés ou les relégués, pour les appeler par leur

vrai nom, quand, après les filles de joie, pour aclie-

ver ces malheureux, on leur envoya les camorristes?

J’ai dit que chaque relégué recevait dix sous par jour. Le camorriste prenait d’abord un sou pour lui, sa part, la dîme, puis deux sous pour la caisse commune, religieusement gardés. Restaient sept sous, que le relégué dépensait à sa manière. Le pauvre diable envoyé aux îles (car la colonie de Trcmili n’était pas le seul endroit de déportation : tous les rochers perdus au milieu de la mer regorgeaient de condamnés plus ou moins coupables), le pauvre diable, dis-je, envoyé aux îles sans travail, sans besoins d’esprit, sans surveillance, n’avait qu’une distraction possible : le jeu. Il jouait donc les sept sous qui lui restaient, mais il les jouait sous l’œil du compagnon. Ce terrible homme se trouvait toujours là, surveillant toutes les récréations et prenant une dîme sur l’enjeu, pour sa peine.

Les parties se multipliaient, car les journées étaient longues, les joueurs effrénés ; les chances tournaient souvent; ceux qui avaient gagné d’abord perdaient ensuite; mais l’exacteur, immobile, sans rien risquer, gagnait toujours. A la fin de la journée, dîme à dîme, les sept sous de tous les relégués avaient passé dans la poche du camorriste.

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Encore fallait-il rendre grâce au lyran, qui sauvait au moins quelque chose : les deux sous gardés dans la caisse commune. Sans cette précaution, les malheureux seraient morts de faim, car ils n’avaient pas d’autre ressource. Ces deux sous devaient les habiller et les nourrir : tout le reste allait à la camorra. La société s’enrichissait surtout avec les pauvres, car elle les tenait à la gorge, par leurs vices d’abord, mais surtout par leurs besoins.

— Nous tirons l’or des poux (facciamo caccià l'oro dai piducchi), me disait cyniquement un camorriste.

Malgré tous ces abus, je le répète, la secte ne fut point persécutée avant 1848, parce qu’elle ne s’occupait pas de politique. Il m’est revenu un couplet qui le dit très-nettement et qui se chante dans les grandes occasions :

Nui non simmo gravunari, Nui non simmo realisti,

Ma nui simmo camorristi :

Cuffiammo a chilli e a chisti!

Ce qui peut se traduire en français, mot à mot, par les rimes suivantes :

LA CAMOIIRA.

Nous ne sommes pas charbonniers,

Nous ne sommes pas royalistes.

Mais nous sommes des camorristes :

Nargue aux premiers comme aux derniers!

Un vieux conspirateur, membre de toutes les sociétés secrètes, m’a confirmé ce fait, qui l’avait frappé depuis longtemps.

— Jamais, m’a-l-il dit, je n’ai trouvé dans la cliarbonnericun seul camorriste. En revanche, a-t-il ajouté, j’en ai trouvé plusieurs dans la franc-maçonnerie.

Soit dit comme simple renseignement, et sans la moindre intention malveillante à l’égard des francsmaçons, dont je n’ai jamais pensé que du bien.

1 S A 8 . — Les popolani libéraux. — 1859 el 1860. — Comment les camorristes conspirèrent. — La politique des piastres. — François II et la constitution. — La police de don Liborio. — Les services de la secte. — Le désintéressement du Persianaro. — Naples paribaldienne. — Grandeur et décadence des camorristes. — La contrebande de terre et de mer. — E roba d'o si Peppe. — M. Silvio Spaventa. — La camorra persécutée. — Démonstrations, coups de sifflet, dénonciations, extorsions, etc. — Le Del Garzone. — Les quatre évolutions de la secte.

Enfin arriva Tannée de la démagogie, comme on disait it la cour de Gaëtc, cl comme on dit encore à la cour de Rome. En réalité, je ne connais pas de mouvement moins démagogique que celui de Naples en 1848. Préparée lentement par des livres et hâtée par le magnifique avènement de Pie IX, celte révolution, si ce

fut une révolution, se fit sans coup férir, par une sim-

pic démonslralion de galantuomini (de gentlemen). La plèbe était pour la monarchie absolue. Dans l’insurrection du 15 mai, les barricades furent défendues par d’héroïques jeunes gens, tous de bonne famille. Les barricades enlevées, la canaille, il est vrai, pilla la ville, mais en criant : « Vive le roi ! »

Plus tard, il se forma bien une plèbe libérale, et l’un des quartiers populaires parut acquis à la révolution, celui de Montecalvario. Une démonstration sanfédisle ayant été organisée en septembre 1848 par les riverains du quai de Sainte-Lucie, une contre-démonstration constitutionnelle descendit des hauts quartiers pour répondre à cette malencontreuse provocation. Les deux bandes se heurtant dans la rue de Tolède, il y eut des cris échangés, même des coups; mais la police intervint, et, chassant les agresseurs, emprisonna les autres. A dater de ce jour, il y cul quelques plébéiens libéraux.

Dès lors, et pendant les dix années de terrible réaction que l’histoire n’a pas encore assez flétries, le petit nombre d’hommes politiques qu’on n’avait envoyés ni en exil, ni aux galères, ni au pouvoir (le meilleur moyen de les perdre), et qui, étant restés à Naples,

eurent le courage et la patience d’y conspirer encore, sans relâche, pendant douze années, constamment vaincus, mais toujours debout, ces infatigables combattants cherchèrent à se créer un appui dans le peuple. Ce fut une œuvre difficile, non que les idées nouvelles trouvassent ici d’autres idées à combattre, mais précisément parce qu’elles n’en trouvèrent pas.

Le peuple, indifférent et intimidé, ne s’occupait point de politique; il avait la grande liberté qu’il lui fallait (et qui est contrariée maintenant par les nouvelles institutions), celle de la rue. Il pouvait mendier, trafiquer, faire sa sieste, ou ses affaires, ou sa toilette, faire même l’amour en plein air; il y pouvait manger et digérer, il y pouvait dormir; il ne demandait pas autre chose. Peu lui importait d’être sujet ou citoyen. Que faire contre une pareille insouciance? On brise tôt ou tard les plus formidables oppositions, mais il n’y a pas de prise sur le vide. On surmonte une difficulté, on franchit une montagne, mais on s’embourbe dans un marais.

La révolution, qui avait échoué en 1818, resta ensablée dans l’inertie du peuple.

Dans celte foule stagnante, il n’y avait qu’un groupe

vivant : les camorristes. Eux seuls montraient quelque chose encore de cette énergie qui avait soulevé tant de fois les multitudes, avant et après Masaniello. Ils étaient, de plus, les chefs acceptés de la plèbe. Leur autorité s’étendait, on s’en souvient, sur les douze quartiers de la ville, et, bien qu’elle s’exerçât sur toute sur la population flottante des mauvais lieux, des prisons et des bagnes, elle n’en était pas moins subie, c’est-à-dire reconnue, par la généralité des plébéiens. Je rappelle que la secte se substituait, non-seulement à la police, mais à la magistrature, et que, lorsque deux lazzaroni avaient des griefs l’un contre l'autre, ilsrecouraicnt au camorriste, beaucoup moins cher et souvent beaucoup plus juste que le juge de paix. Or, la noblesse étant abâtardie, la bourgeoisie épouvantée, le parti libéral dispersé, les patriotes confinés en province ou enfermés dans les bagnes, ou jetés dans l’exil, l’armée dans les mains, du souverain, le clergé à ses pieds, les Suisses à sa porte, la France hostile aux Bourbons, mais paralysée par l’Angleterre, qui craignait les souvenirs de Murat, — et, à la faveur de toutes ces circonstances, la dynastie bourbonienne, inébranlable dans l'immobilité de sa tyrannie, — les

conspirateurs désespérés se dirent : « Il n’y a plus d’autre moyen! » et ils tendirent la main aux camorristes.

Il y eut une singulière entrevue entre ces drôles résolus, qui s’érigeaient en chefs du peuple, et un gentilhomme napolitain que je n’ai pas besoin dénommer. Ils s’étaient donné rendez-vous dans un quartier reculé, derrière l’Albcrgo dei Poveri. Ils s’y rendirent avec précaution, le chapeau rabattu sur les yeux, arrivant les uns après les autres et accostant les premiers venus avec un son léger qu’ils rendaient en avançant les lèvres, quelque chose comme le bruit d’un baiser. C’était leur signe de reconnaissance. Quand ils furent tous réunis, ils commencèrent à démolir le gouvernement.

Mais les camorristes avaient la conscience de leur force : ils commencèrent donc par se plaindre et par poser leurs conditions. Ils reprochèrent au gentilhomme (chose incroyable) la révolution de 1848; ils lui dirent ce que j’ai déjà indiqué tout à l’heure, que ce mouvement n’avait éclaté ni dans le peuple, ni pour le peuple, que les bourgeois lettrés et bien vêtus ne s’étaient souciés que d’eux-mêmes, laissant de côté les pauvres gens'; que, si un nouveau changement devait

survenir, la sainte canaille n’en voulait pas abandonner tous les profits à ceux qui avaient déjà des piastres; qu’il fallait, enfin, de l’argent, beaucoup d’argent, pour soulever une émeute, et que, pour commencer, chaque chef du peuple (c’est-à-dire des camorristes) réclamait une gratification de dix mille ducats.

Cette réclamation fit comprendreau gentilhomme que la cause éternelle de la civilisation et de l’humanité n’était pas précisément le point capital pour les camorristes. Il regretta de s’être laissé conduire à une conférence avec des hommes un peu trop pratiques et n’envisageant qu’un seul côté des questions. Il le regretta d’autant plus que, depuis lors, il fut dans les mains de ces drôles, qui le rançonnèrent cruellement.

Chacun d’eux reçut des appointements fixes, réglés d’après le nombre d’hommes qu’il représentait ; car, dans cette conspiration qui n’éclata jamais, chaque initié représentait un certain nombre d’hommes. 11 y avait des décurions, des centurions, etc., se faisant reconnaître au moyen d’une sorte de bulletin en parchemin qu’ils portaient sur eux. Ce bulletin, marqué du mot d ’ordine (c’était le nom du comité secret), n’était

pour les hommes de la camorra qu’une lettre de change permanente. La secte se disait libérale et préparait chaque jour une démonstration hostile au gouvernement; mais elle se bornait à la préparer. Elle ne visait qu'aux piastres.

11 y avait cependant quelques gens de bonne foi parmi les compagnons, une femme entre autres, la si Giovannara, qui, sans être afïlliée à la secte, en connaissait tous les membres et les réunissait chez elle en conciliabules assez périlleux. Elle avait déclaré la guerre à la police, accueillait les plébéiens suspects, cachait les soldats déserteurs et faisait du bruit et du bien pour la bonne cause. D'ailleurs, quoi qu’on puisse en dire, toute celle agitation populaire était bonne, parce qu’elle effrayait le gouvernement. On avait tiré du fourreau une épée de parade qui ne faisait pas beaucoup de mal, mais que le jeune roi François II regardait avec terreur, en la croyant suspendue sur sa tête. Les érudits de son entourage la lui représentaient comme une épée de Damoclès. Ce trône vermoulu n’était plus soutenu que par le fantôme de Ferdinand, et il croula de lui-même quand une ombre de révolution vint se substituer à cette ombre de tyrannie.

Il se passa des choses incroyables en cette période de dissolution, à la fin de 1839 et au commencement de 1860. D’un côté, les camorristes, comme je l’ai dit, rançonnaient les conspirateurs, et, quand le gentilhomme dont j’ai parlé, arrêté sans mandat, détenu sans explication, condamné sans procès, fut exilé de Naples, ils se présentèrent effrontément aux autres initiés qu’ils connaissaient, réclamant d’eux la camorra politique. J’ai parlé, tout à l’heure encore, avec une de leurs victimes. C'était un homme de bien, qui dut s’endetter pour leur trouver des ducats : chaque décurion en exigeait quatre par jour.

D’autre part, M. Ajossa, qui dirigeait la police, au lieu de ménager et d'acheter cette camorra qui ruinait les conspirateurs sans rien faire pour la conspiration, en avait une peur effroyable. Un beau jour, il prit en masse les camorristes et les envoya aux îles : immense malheur! Dès lors ces chenapans se prirent pour des victimes, il y en eut qui se cachèrent (deux, entre autres, qu’on m’a nommés : le Chiazziere, Piazziere, crieur de place, et le Schiavelto ) ; ceux-ci furent accueillis, hébergés, choyés même chez de fort honnêtes gens, et, chose étrange, dans leur retraite, inconnue à

la police, mais très-connue de leurs compagnons, ils continuèrent à toucher la part du barattolo qui leur revenait sur les opérations de la secte. Tous les camorristes étaient dans leur secret; pas un n’alla les dénoncer !

Il y en eut donc qui se cachèrent, mais il y en eut aussi qui furent envoyés au bagne, et, je le répète, ce fut un immense malheur. Ils posèrent en martyrs et purent crier fièrement en quittant les galères : « Nous avons vu Settembrini, Spaventa, Poerio, qui sont nos frères; nous avons partagé leurs souffrances, nous avons le droit maintenant d’en partager la gloire — et le profit 1»

Ce fut ainsi que la camorra devint politique. Voyons comment elle entra au pouvoir.

François II occupait le trône depuis une année. Ce prince, également maltraité par ses ennemis, qui en ont voulu faire un monstre, et par ses amis, qui en ont voulu faire un héros, était tout simplement un bon fils. Il poussait le respect filial jusqu’à la vénération et regardait Ferdinand, le seul homme d’esprit et d’autorité qu’il eût connu, comme le plus grand roi des

temps modernes. Il en résulta qu’en arrivant au pou-

voir, il déclara de bonne foi, dans une proclamation célèbre, qu’il n’espérait pas atteindre à la sublimité de son’ auguste père. Ce mol sinistre, éclatant comme une bombe dans le pays, fit crever comme une bulle, nonseulement la patiente illusion de tous ceux qui avaient attendu quelque chose du nouveau roi, mais encore la dynastie, la monarchie et l’autonomie des Deux- Siciles.

Ce n’était pas que le royal jeune homme manquât de certaines connaissances et de certaines aptitudes. Esprit moins souple, moins alerte, moins pénétrant que son père, il suppléait aux facultés qu’il n’avait pas par beaucoup de zèle et d’application. Manquant de mémoire, il passait des journées à prendre des notes. Il s’occupait de beaucoup de choses, entrait volontiers dans les détails, savait son code sur le bout du doigt, et aurait pu tenir tête, sur le droit public et sur le droit des gens, aux premiers jurisconsultes do son royaume. Malheureusement, il se sentait déconcerté, dépaysé dans la politique, où il portait de singuliers scrupules religieux. Il ne tenait pas au droit divin par avarice ni par tempérament; mais il le vénérait sincèrement comme un dogme. Il ne voulait pas donner

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de constitution, parce que son père lui avait dit que c’était un péché mortel.

Je peux garantir ces détails : ils me viennent d’un homme sérieux qui faisait partie du conseil de François Il et qui ne s’est point converti au nouveau régime. Je lui ai demandé si, dans son opinion, les idées du prince avaient pu se modifier dans l'exil, après deux années de cruelles épreuves. Il me répondit qu’on le lui avait assuré, mais qu’il ne le croyait pas.

François II avait cédé cependant, avant de tomber du trône, mais après les triomphes de Garibaldi. Ces faits datent d’hier et sont encore dans toutes les mémoires. Une constitution, arrachée de force par le baron Brenier, ministre de France, qui hâta la chute du roi, mais qui du moins le fit tomber avec grâce, fut annoncée le 25 juin 1860, un an trop tard, et repoussée par la plus étrange et la plus accablante des conspirations, celle du silence. Les prisons s’ouvrirent; il en sortit des nuées de camorristes. Leur

premier acte, après leur délivrance, fut d’assaillir les

commissariats de police et d’en brûler tous les papiers. Après quoi, ils cassèrent les sbires à coups de trique.

Si on les avait laissés faire, ils auraient mis Naples à feu et à sang.

M. Liborio Romano venait d’être nommé préfet de police. Nous étions alors dans un singulier état : entre un roi qui donnait une constitution à contre-cœur et un peuple qui n’en voulait pas le moins du monde, une armée farouche qui était prête à charger la population, et un essaim d’émeutiers qui molestaient et provoquaient cette armée farouche. L’ancienne police avait disparu, la garde nationale n’existait pas encore, la ville était livrée à elle-même, et la canaille sanfédiste, attendant un nouveau 15 mai, se préparait au pillage; elle avait même loué déjà des boutiques (je garantis le fait) pour y déposer le butin.

Il s’agissait de sauver Naples; don Liborio ne savait plus à quel saint se vouer. Un général bourbonien lui donna le conseil « d’imiter l’ancien gouvernement, — je reproduis textuellement la. phrase, — et de faire ce qu’il faisait en cas de péril. » Don Liborio demanda quelques explications et suivit le conseil du général. Il se jeta dans les bras des camorristes.

On l’en a blâmé sévèrement; mais que faire?

Il s’agissait, avant tout, d’empêcher le pillage, et, en

meme temps, qui sait? de relever peut-être et de ramener au bien des hommes égarés. Don Liborio n’avait pas encore lu les Misérables; mais, appartenant depuis longtemps à ces confréries humanitaires qui voudraient réaliser la cité de Dieu, il croyait sans doute (il me l’a dit vingt fois) qu’il n’y a pas d’être assez dégradé pour ne plus pouvoir jamais devenir honnête homme. Tourner au bien du pays l’énergie fourvoyée des sectaires et changer leur exploitation criminelle en association vigoureuse pour la protection de la société, c’était un beau rêve. Don Liborio ne le conçut peutêtre qu’après coup pour justifier son expérience, je l’ignore ; je sais seulement que la crise était grave, le péril urgent, la ville sans défense, qu’il fallait empêcher le pillage, et que le pillage n’eut pas lieu.

Je le reconnais de grand cœur; ce fut un service éminent rendu par les camorristes. Heureux de ce premier succès, don Liborio tâcha de les organiser et de les discipliner. Il imagina une garde citadine composée de ces demi-malfaiteurs, qu’il espérait enrégimenter par là dans la société régulière. Les picciotli di sgarro remplacèrent les sbires violemment chassés; chaque camorriste en chef devint capo squadro (chef

d’escouade). Ce fut une révolution improvisée dans le service de la sûreté publique. Et, je dois le dire, cette révolution réussit pleinement dans les premiers mois.

La camorra ne se servit pas seulement de son influence pour prévenir les émeutes, mais elle empêcha jusqu’aux moindres méfaits; il n’y eut jamais si peu de vols commis qu’aux premiers temps de leur surveillance impérieuse et diligente. La garde citadine n’avait encore ni uniformes, ni discipline, ni règlement déterminés; elle se composait de popolani vêtus en simples artisans, armés de gros bâtons, et n’ayant d’autre signe distinctif qu’une cocarde tricolore à leur casquetle. Ils se firent cependant respecter et redouter plus que n’avaient jamais fait les feroci , malgré l'accoutrement, la tournure, la dague et le fusil, le visage hargneux et truculent de ces anciens sbires. La garde citadine se conduisit d’abord bravement et, ce qui paraîtra plus étrange, honnêlement.

Je pourrais le prouver par Vingt traits que j’ai vus de mes yeux et qui sont restés dans ma mémoire. Je n’en citerai qu’un, non le plus curieux, mais celui qui exigera le moins de notes et d’éclaircissements.

Pendant la période violente de la révolution, celle

qui précéda l’arrivée de Garibaldi, le peuple en voulait surtout à l’ancienne police, et se vengeait des souffrances qu’il avait subies sous l’oppression vénale et brutale do cette formidable légion de petits tyrans. Je ne cherche point à justifier les excès commis; je rappelle seulement que ce furent de cruelles représailles.

Un jour, un ancien commissaire, mal caché sous le manteau levé d’un cabriolet, fut reconnu par des gens du peuple qui, aussitôt, arrêtant le cheval et attaquant le fiacre, se mirent à pousser des cris menaçants. Survint, par bonheur, un homme influent de la police qui commença par écarter la foule, et, la foule écartée, montant dans le cabriolet à côté du commissaire transi de peur, le conduisit à la préfecture. Là, le pauvre homme, qui se croyait encore au bon vieux temps et qui se préparait à subir la plus terrible inquisition, apprit à son grand étonnement qu’il était libre; mais il ne voulut pas s’en aller, craignant la vengeance populaire plus encore que les ennuis d’une longue détention. Il demanda d’être mis où l’on voudrait, môme aux galères, mais pas à la rue. On parvint non sans peine à le rassurer et à le renvoyer sous l’escorte d’uti camorriste tout-puissant nommé Cozzolino, et sur-

nommé le Persianaro (le faiseur de persiennes). Avec un pareil compagnon, le commissaire n’avait rien à craindre; il rentra donc chez lui sain et sauf; et, dans l’effusion de sa gratitude, il voulut donner une piastre au Persianaro. Mais le brave homme la refusa, disant avec un air de mépris :

— Est-ce que vous me croyez de l’ancienne police?

Ces traits de probité se renouvelaient journellement. La camorra rendait de plus, pendant les derniers mois du règne de François II, des services très-marqués k la cause italienne. Attachés à la révolution et conduits par la conspiration unitaire qui, déjà sûre de sa victoire, n’avait plus même besoin de se cacher, les gardes citadins soufflèrent le feu qui éclairait et enflammait le peuple. Ils allumèrent cet enthousiasme tumultueux pour Garibaldi qui éclatait à chaque instant, dans toute occasion, même avant l’arrivée du patriote ; à celte époque étrange de transition ou plutôt de dissolution, où François II, étant roi par la grâce de Dieu, régnant sur les Deux-Siciles et sur Jérusalem, gouvernant encore dans toutes les provinces du continent et même dans la citadelle de Messine, habitant la capitale de son royaume, résidant au palais des souverains, assis

sur le trône et entouré de son armée, la ville entière, la très-fidèle ville de Naples appartenait au fanlastique héros qui, avant de passer le détroit, l’avait déjà prise et pouvait y entrer seul.

Qu’on se figure les dangers que nous courions alors entre cette décadence et cette apothéose, menacés d’un côté par la démolition, de l’autre par l’écroulement, et livrés à la merci des vaincus, qui, encore tout-puissants et constamment provoqués par les fanfares des vainqueurs, pouvaient foudroyer la ville. Et cependant, sauf quelques policiers frappés aux derniers jours de juin, quelques bourgeois inoffensifs assaillis le 15 juillet dans la rue, et, sans motif aucun, sans prétexte même, lâchement sabrés par la garde royale, il n’y eut pas de sang répandu. François II s’en alla, qu’on me passe le mot, sans tambours ni trompettes, et Garibaldi vint sans coups de fusil : tout cela, grâce aux camorristes.

Mais, après ces services rendus, ils prirent une puissance et une autorité presque effrayantes. La régénération morale rôvée par don Liborio n’avait pu se réaliser qu’à moitié, ou plutôt n’avait paru s’accomplir qu’au premier moment, dans un heureux accès d’enthousiasme. Mais, peu à peu, le vieil homme reprit le dessus

if.

chez ces anciens pécheurs un peu trop brusquement convertis. Ce n’étaient pas tout à fait des repris de justice comme les bandits de Vidocq et les cosaques irréguliers de Canler; mais c’étaient des hommes vigoureux, courageux, résolus, habitués à l’abus de leur force; et cette force, reconnue maintenant par le pouvoir, légitimée par une mission officielle, était augmentée à tel point, qu’ils pouvaient tout se permettre impunément. Leur régénération improvisée ne put tenir contre les tentations de leur nouvel état, ni contre les mauvais conseils de leur ancienne existence. En devenant policiers, ils avaient cessé d’être camorristes; ils redevinrent camorristes sans cesser d’être policiers.

Un de leurs plus gros péchés fut de protéger et môme de pratiquer la contrebande. Sous les Bourbons, ce commerce frauduleux était exercé par une bande à part, qui avait peut-être des intelligences secrètes avec la camorra, mais qui ne se composait pas de camorristes. Les chefs de la bande étaient bien connus des négociants, qui leur confiaient volontiers leurs affaires et recevaient ainsi leurs marchandises en ne payant que la moitié, le tiers ou le quart des droits. Les douaniers étaient les témoins complaisants, quelque-

fois môme les complices et les entremetteurs de ces manœuvres. Les négociants les plus honorables ne dédaignaient pas d’y recourir; car, en ce temps de corruption universelle, aucune espèce de détournement n’était regardée comme coupable quand il n’y avait de lésé que le fisc.

Mais, après l’arrivée de Garibaldi, la camorra s’em-

para de la contrebande. Elle ne se borna plus à rançonner ceux qui la faisaient et ceux qui en profitaient, elle la fit elle-même pour son propre compte sur une grande échelle. Il y eut deux contrebandes comme il y avait deux armées : celle de terre et celle de mer. Chacune d’elles obéissait à un chef suprême qui s’enrichissait à vue d’œil . Salvatore de Crescenzo, le grand homme , ôtait le généralissime des marins ; il avait sous ses ordres de terribles compagnies de débarquement qui, pendant la nuit, introduisaient frauduleusement de quoi vêtir et parer toute la ville. Des hommes violents, souvent même armés, protégeaient ces manœuvres et effrayaient les douaniers, qui ne demandaient pas mieux que d’avoir peur. Et la douane de Naples, qui avait rapporté jusqu’à 40,000 ducats par jour à l’Étal, n’en rendait plus qu’un millier à peine.

La contrebande de terre était commandée en chef

par un camorriste non moins fameux, nommé Pasqualc Merolla.Elle s’opérait très-librement à toutes les portes de la ville. Un piquet de compagnons s’y tenait campé l’arme au bras près du bureau de l’octroi. Quand arrivait un chariot de vin, ou de viande, ou de laitage, et que les gabelous sortaient de leur cave pour faire leur visite et toucher leurs droits, les camorristes s’avançaient en nombre en criant :

> — Laissez passer, c’est pour Garibaldi (è roba d’o sï Peppe) !

Les gabelous s’écartaient aussitôt, et le charretier payait la taxe aux camorristes.

Ce qu’il y a de plus curieux dans tout ceci, c’est que les charretiers ni leurs patrons ne gagnaient guère à cette contrebande. Ils payaient à la camorra les mêmes droits à peu près qu’ils auraient dû payer à l’octroi ; la différence était insignifiante. — Ce n’était donc point l’économie qui les poussait à ces manœuvres, c’était la peur; ils craignaient le pouvoir occulte plus encore que le pouvoir régulier. Entre deux maux, ils choisissaient le moindre. S’ils payaient la taxe à la secte, ils ne risquaient que d’être surpris par le fisc et de subir .

une peine légère; mais, s’ils la payaient au fisc, ils étaient parfaitement sûrs d’être pris par les camorristes et roués de coups, ils payaient donc la taxe à la secte.

Il en résulta des pertes considérables pour l’État, ou du moins pour la ville, à laquelle l’octroi venait d’être rendu. Il arriva môme un jour (je garantis le fait, le tenant du ministre alors en place) qu’à toutes les barrières de Naples réunies, l’administration ne perçut, tout compris, que vingt-cinq sous !

Cette énormité ouvrit les yeux au pouvoir, qui ordonna des mesures sérieuses. Quatre-vingt-dix camorristes furent arrêtés dans une seule nuit, en décembre 1860; le lendemain, l’octroi rendit 800ducats (3,400 fr.).

Enfin, M. Silvio Spavenla, l’un des personnages principaux de 1848, ancien patriote, instruit et calmé par huit années de bagne, vint au pouvoir après l’établissement de la monarchie régulière, dans un moment de réorganisation qui devait être fatalement une période de réaction. Un mérite qu’on ne saurait lui refuser, c’est qu’il se mit vaillamment à l’œuvre. Il fit table rase et brava hardiment l’impopularité.

C’est l’éloge le plus glorieux qu’on puisse adresser à un homme politique.

Quant aux fautes qu’on lui reproche, ce n’est pas ici le lieu de les discuter. Les Napolitains ont un grand défaut : ils s’accusent et se flétrissent volontiers les uns les autres. A les entendre, leur pays serait une caverne de brigands. Un de leurs députés, homme d’esprit et de talent, vient d’écrire un livre : i Moribondi del palazzo Carignano (les Moribonds du palais Carignan), dans lequel il prouve avec beaucoup de vivacité que ses concitoyens — ses collègues ! — les députés de Naples, sont un ramassis d’imbéciles ou de sacripants. Au nom du ciel, je prie les étrangers de n’en pas croire un mot ; c’est une façon de parler toute proudhonienne. Je les supplie môme de ne pas se figurer, après la lecture de ce pamphlet, qui a fait beaucoup de bruit, que l’auteur soit un homme haineux, malfaisant, un mauvais citoyen, cherchant à prouver aux deux mondes que, si l’Italie n’est plus la terre des morts, elle est du moins la terre des drôles. L’auteur a calomnié son pays, il s’est calomnié luimême. Il vaut mieux que son livre, et les Napolitains, quoi qu’ils disent d’eux-mêmes, comptent parmi eux des hommes d’esprit et des hommes de bien.

M. Spaventa, ai-je dit, vint au pouvoir et dirigea

LA CAMORRÀ POLITIQUE. 195

longtemps l’intérieur et la police. Un de ses premiers actes fut d’écarler brusquement la camorra.

Il s’y prit cependant avec précaution, attendant un prétexte, une infraction quelconque à la discipline établie. Il n’attendit pas longtemps. L’occasion trouvée, il fit arrêter dans une seule nuit une centaine des camorristes les plus redoulés, qu’il envoya aux îles. Du même coup, il abolit la garde citadine , déjà remplacée d’avance, et lui substitua une garde de sûreté publique organisée de longue main.

On a reproché à M. Spaventa d’avoir, en cette occasion, persécuté les bons comme les mauvais et frappé certains patriotes avancés, voire môme des garibaldiens, comme camorristes. II m’est impossible d’entrer dans cette discussion ; c’est une question de personnes. Peu importe à l’Europe si, dans ces razzias de faquins, on comprit, par malheur ou par calcul, un certain nombre d’hommes dangereux. Je n’aurais point répété cette accusation si elle ne me fournissait l’occasion de rappeler les procédés de l’ancien régime. M. Ajossa, policier en chef de François II, avait annoncé à son de trompe une guerre acharnée contre les camorristes. Il en prit, en effet, une bande et l’envoya aux galères.

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Vérification faite, il se trouva qu’il n’avait relégué que des libéraux.

Cependant, malgré les menaces énergiques de M. Spavenla, la camorra ne fut pas détruite. Elle n’existait pas seulement chez un groupe d’hommes, elle était enracinée dans les mœurs du pays. Chassés de Naples, les chefs laissaient derrière eux la secte, qui se reformait aussitôt sous d’autres chefs et continuait, sans interruption, son œuvre fatale. Les victimes de Spavenla tombèrent du pouvoir sans perdre de leur puissance. On les enferma dans les bagnes, ils en sortirent au bout de quelque temps; on les renvoya aux îles, ils s’en évadèrent. Pour se venger du fonctionnaire qui les persécutait, ils organisèrent contre lui des démonstrations populaires; ils poussèrent dans les rues des tas de vagabonds et de va-nu-pieds qui firent un bruit d’enfer en criant : « Mort à Spaventa 1 » — et qui allèrent l’attaquer impunément, pôle-môle, avec un tumulte effroyable, jusque dans ses bureaux du palais des finances, jusque dans l’intérieur de sa maison. C’est ainsi que la camorra persista, toujours menaçante.

En tombant du pouvoir, elle était entrée dans l’op-

position. Tous ces forts des halles de Naples ne se contentaient plus de filouter des sous aux loqueteux, ils étaient devenus des hommes politiques. Dans les élections, ils défendaient telle ou telle candidature, en guidant avec leurs triques la conscience et la religion des électeurs. Et ils ne se contentaient pas d’envoyer un député à la Chambre; ils le surveillaient de loin, suivaient sa conduite, épiaient ses démarches, se faisaient lire ses discours, qu’ils étaient incapables de lire eux-mêmes; et, quand ils n’étaient pas contents de lui, le recevaient, à son retour de Turin, par un concert sauvage de sifflets et de huées qui éclataient le soir, à l’improviste, sous les fenêtres de sa maison.

Enfin, les camorristes firent un métier plus immoral encore. J’ai longtemps douté de coque je vais dire; mais des faits nombreux, éclatants, me l’ont prouvé si bien, que je ne saurais plus le nier ; — la secte rançon- \ nait les bourboniens en les menaçant de les dénoncer à la police 1 Quand un homme était soupçonné, de regretter l’ancien régime, il recevait la visite d’un tiers officieùx, qui lui disait confidentiellement :

— Vous courez les plus grands dangers ; le pouvoir a l’œil sur vous ; on assure que vous soutenez les prêj

très et que vous soudoyez les brigands; vous irez aux galères.

Le malheureux, pâle de peur, suppliait son mystérieux visiteur de le tirer de ce mauvais pas.

— Il n’y a qu’un moyen de vous sauver, disait l’agent de la secte; ayez un camorriste à vos gages, ou achetez celui qui voudrait vous dénoncer.

Une forte somme était alors payée, et le bourbonien, qui n’avait jamais couru le moindre danger, ne s’en croyait pas moins tiré du bagne par la vénalité des policiers qu’il pouvait avoir payés de son argent. Et, dans celte erreur, il pestait contre le régime nouveau, qui faisait exactement comme avait fait l’autre!

Au reste, ce n’était pas la secte seule qui se livrait à ce genre d’extorsions. Bien des amateurs ne craignaient pas de les commettre, et j’aurais à ce sujet de terribles incidents à raconter. L’homme très-connu qui voulut filouter des piastres au baron F.,., en le menaçant de le dénoncer comme bourbonien, mais qui, dénoncé à son tour, fut arrêté par l’inspecteur Mele, lequel inspecteur périt quelques jours après, assassiné par un jeune frère du délinquant, — cet liomme-Ià n’était pas un camorriste. Le frère lui-même, le jeune

assassin,- le Bel Garzone. comme on le surnommait, n’appartenait pas à la secte. La camorra ne prit aucune part ni aux démarches tentées auprès du baron, ni au meurtre du juge. Le premier fait fut une spéculation privée; le second, une vengeance fraternelle. J’insiste là-dessus, parce que ce double attentat, qui remplit tous les journaux du temps où il fut commis, a toujours été attribué à la camorra; — assertion démentie, comme on va le voir, par le dénoûment du drame.

Après son crime, le Bel Garzone (qui comptait à peine dix-neuf ans et qui avait déjà deux homicides sur la conscience) courut la campagne pour se cacher, essaya, dit-on, de se joindre à une bande de brigands qui ne voulut pas de lui (?), et finit par rentrer à Naples. Il s’y était enfermé dans une retraite impénétrable; mais la camorra se chargea de le retrouver, ce qu’elle n’eût point fait assurément s’il eût été camorriste. La mission étant acceptée, on dit môme invoquée, quelques compagnons l’accomplirent non sans peine, ni sans coups de revolver. J’ai vu le Bel Garzone blessé, couvert de sang, traîné en prison à travers les rues, au milieu du jour, par des camorristes qui le frap-

paient cruellement pour le faire avancer. Ils n’auraient point agi ainsi avec un de leurs frères.

Le coup fait, ils osèrent se présenter à la questure et réclamer le prix du sang. Le premier jour, ils n’étaient que cinq ou six se vantant d’avoir arrêté le jeune meurtrier. Le lendemain, il en surgit une trentaine.

Tels furent les hauts faits de la camorra jusqu’à la proclamation de l’état de siège, en juillet 1862. Je pourrais multiplier les anecdotes; mais je ne veux point lasser la patience de mes lecteurs. Je m’en tiens donc là, et je résume en trois mots le rôle politique de la secte. Sous Ferdinand II, elle avait côtoyé la police occulte. Sous François II, elle appartint à la conspiration libérale. Sous la révolution, elle composa la police officielle. Sous Victor-Emmanuel, elle est entrée dans l’opposition et s’est déclarée très-nettement pour le désordre. C’est là, d’ailleurs, sa véritable opinion sous tous les gouvernements.

Exploits récents de la camorra. — Vols avec effraction, ricalti, etc., brigandage dans la ville. — Commenfles camorristes échappaient aux lois ordinaires. — Complicité de leurs victimes. — Les protections influentes et les juges intimidés. — Mesures exceptionnelles. — La campagne de M. Aveta. — Un chasseur d'hoinmes. — Lettre du préfet de Naples au ministre. — Les femmes et les enfants des sectaires. — Une lettre du commandant de Ponza. — Déportation aux Murale. — Secte dissoute et reformée. — Heureux effet des mesures. — Conclusion.

Enfin, au mois de septembre de la présente année ( 1862 ), profitant de l’état de siège qui venait d’être proclamé dans les provinces méridionales, et des pouvoirs étendus qui lui avaient été conférés, le général La Marmora, de concert avec le questeur Aveta, qui l’aida de tout son zèle, de tout son courage et de toute

son activité , résolut de frapper un grand coup contre les camorristes.

L’occasion était bonne et risquait de ne plus se présenter jamais. IL y avait péril en la demeure. Jamais la camorra ne s’ctait montrée si formidable , et ne s’était insinuée plus dangereusement, non-seulement dans les manœuvres politiques, mais dans toutes les variétés d’attentats possibles contre la sûreté des citoyens. Elle en était venue à ce point d'audace et de fureur, qu’il se commettait des actes de brigandage dans Naples môme. Chaque nuit, des agresseurs à main armée forçaient le domicile des citoyens.

De mes deux oreilles, j’ai entendu un camorriste, interrogé à la questure, avouer qu’une nuit, dans le bas quartier des mercanti , il avait enfoncé la porte d’une boutique pour s’approprier tout ce qu’elle contenait. Mais il faisait très-sombre, et, en fouillant sur lui, le voleur ne trouva pas d’allumettes. Le cas était grave : comment découvrir à tâtons les marchandises et la caisse? comment choisir surtout, car il s’agissait de ne point prendre au hasard ? Le pauvre homme était donc fort empêche, quand il aperçut un débit de tabac à quelque distance.

— Ah! se dit-il, voilà mon affaire ; je trouverai là de quoi m’éclairer.

Il courut donc au débit de tabac et en enfonça la porte ; il y prit ce qu’il cherchait, quelques paquets d’allumettes, peut-être môme, en passant, quelques paquets de cigares, et s’en revint tranquillement à la première boutique, où il put trier à son aise et mettre de côté ce qui lui convenait.

Il se commettait enfin des ricatti dans la ville comme dans les campagnes. — - Je n’ai pas entendu parler d’hommes ni d’enfants enlevés; mais j’en connais qui furent menacés d’être livrés aux brigands ou assassinés dans la rue, s’ils ne déboursaient pas une forte somme d’argent, et qui furent assez sots pour le croire, et qui furent assez lâches pour payer la somme 1 Ces bourgeois très-connus mériteraient d’être nommés!

Contre un mal pareil, il fallait employer de grands remèdes. Les camorristes échappaient aux lois ordinaires, parce qu’ils effrayaient tous ceux qui auraient pu les. poursuivre ou les dénoncer. C’étaient les voleurs qui intimidaient les volés, les malfaiteurs qui imposaient silence à leurs dupes ou à leurs victimes, et qui se les attachaient en quelque sorte par la plus taciturne

des complicités, celle de la peur! On ne savait comment faire pour attaquer ces hommes, protégés par ceux qui auraient dû les livrer à la justice, et pour châtier des extorsions justifiées par le consentement des malheureux qui avaient dû les subir. Il ne se trouvait ni parties civiles, ni témoins à charge contre des scélérats si redoutés. Les plébéiens, taxés, rançonnés, balafrés, poignardés, niaient tout, et déclaraient devant les tribunaux que l’accusé présent était le plus honnête homme du monde! et, d'ailleurs, pouvaient-ils affirmer autre chose sans s’accuser eux-mêmes et sans déclarer coràm populo qu’ils étaient des poltrons et des imbéciles qui s’étaient laissé jouer, détrousser, dépouiller, maltraiter lâchement, ridiculement?...

Je dirai tout : chaque camorriste arrêté trouvait des protecteurs influents qui lui décernaient des certificats de bonne conduite. Dès qu’un membre de la secte était conduitàlaVicaria,lequesteurétaitsûrderecevoir vingt lettres signées de noms respectables et plaidant la cause de l’infortuné ! J’ai tenu de ces épîtres dans mes mains; si j’écrivais un pamphlet, je nommerais les signataires.

Un dernier mot, et j’aurai tout dit : ces effrontés malfaiteurs intimidaient jusqu’à leurs juges. Oui , j’en

ai vu qui furent acquittés parce que la magistrature elle-même, celle d’autrefois, bien entendu, la magistrature avait peur !

Il fallait donc des mesures exceptionnelles pour frapper les camorristes, qui échappaient à toutes les lois pénales, grâce à la terreur inspirée et maintenue par leur association. Le pouvoir profita de l’état de siège : M. Aveta commanda contre les sectaires une guerre incessante, une campagne vigoureuse pareille à celle que commande le général La Marmora contre les brigands. Il fut puissamment secondé par M. d'Amore, secrétaire général de la questure, et par quelques délégués, notamment MM. Jossa et Capuano, qui, plusieurs fois emprisonnés sous les Bourbons pour délits politiques et longtemps détenus, connaissaient personnellement tous les plus mauvais camorristes. Le premier m’a raconté ses expéditions; elles sont incroyables. Il accostait dans la rue un de ces farouches malfaiteurs qui se croyaient inviolables, et lui frappait sur l’épaule en lui disant brusquement :

— N’es-lu pas tel ou tel ?

Et, sur la réponse affirmative du passant, Jossa reprenait :

— Marche dix pas devant moi, à la Yicaria !

L’homme baissait la tète et marchait sans mot dire.

Il y eut des arrestations plus difficiles. On apprit

un jour au délégué qu’un des bandits qu’il poursuivait se cachait dans une villa de Capodimonle, à un quart d’heure de la ville. J ossa pri t un fusil de chasse et partit pour la campagne. Arrivé dans la villa désignée, à l’entrée d’un petit bois, il rencontra un paysan qui lui dit :

— Prenez garde ! il y a un brigand par là, ne vous y risquez point.

Jossa prit son fusil à deux mains et s’engagea dans le bois comme s’il y allait chasser, regardant à droite et à gauche à travers les arbres.

Au bout d’un certain temps, il trouva son homme, mais il fit semblant de ne point l’avoir aperçu. Il marcha vers lui toujours en chasseur, ayant l’air de chasser des oiseaux dans les ramées. Il s’avança ainsi usqu’à trente pas du camorriste, qui s’était arrêté. Alors il s’arrêta aussi brusquement, et lui cria la main tendue :

— Non ti movere (ne bouge pas) I

— Ah ! c’est à moi que tu en veux ? dit le camorriste.

Il pointa aussitôt son pistolet sur le délégué, qui, au

même moment, le coucha en joue. Blessé à la tête, la bandit alla rouler au fond d’un ravin, où sauta derrière lui l’étrange et hardi chasseur d’hommes.

— Au nom de Dieu, ne me tuez pas 1 dit le camorriste tapi dans la broussaille et transi de peur.

Jossa lui répondit comme aux autres :

— Marche dix pas devant moi, à la Vicaria !

Ils rentrèrent ainsi tous deux dans la ville, l’un blessé, tout sanglant, devant l’autre qui le suivait à dix pas de distance, son fusil à la main. Le peuple regardait avec stupeur, ne comprenant rien à ce spectacle.

Grâce à cette chasse acharnée, le préfet de Naples • put écrire au ministre de l’intérieur, à la date du 23 septembre 1862, la lettre suivante, parfaitement authentique et encore inédite :

« Votre Excellence sait parfaitement qu’un des héritages les plus désastreux légués à ces provinces par le gouvernement bourbonien est ce qu’on appelle la camorra, et à quel point les camorristes , se serrant avec astuce autour des partis politiques qui s’exaltent avec aiTogance jusqu’aux prétentions les plus insensées, s’étaient portés ces derniers jours, avant la proclamation de l’état de siège, à des excès et à des pcr-

versités plus violentes que jamais. Les recettes de l’État risquaient d’être complètement dévorées par les continuelles contrebandes qui les entamaient de tous côtés ; les propriétés des citoyens étaient en butte à de continuelles agressions qui menaçaient d’ébranler les bases les plus solides de la sûreté sociale, si l’autorité politique ne s’était pas appliquée rôsolûment à attaquer dans ses racines cette espèce protéiforme de délits. Il fallait des mesures énergiques qui, sans transactions ni lenteurs judiciaires (incapables d’atteindre les nouvelles recrudescences de ce mal social), subjuguât d'un coup à l’autorité des lois l’infatigable opiniâtreté des camorristes, et rendît ainsi, en peu de temps, leur dignité aux percepteurs des recettes publiques et la sûreté de leurs propriétés au reste des citoyens.

» Et ces mesures énergiques ont été prises. Trois cents des camorristes les plus effrontés ont été mis en prison en peu de jours. A-t-on touché le but et y a-t-il eu rien d’injuste, rien de révoltant pour la conscience publique dans l’urgente exécution de ces arrestations? Que pour nous réponde l’applaudissement général qui vient de les accueillir, et, déplus, comme justification irréfragable, les recettes de l’octroi triplées, celles de

la loterie portées à un chiffre qu’elles n’avaient jamais atteint *, les agressions contre les propriétés presque complètement cessées , le sentiment de la sûreté personnelle tout à fait relevé de la prostration où il était tombé précédemment.

» Cependant , pour que ces bienfaits ne soient pas éphémères et que, du sein môme des prisons de la ville où ils sont enfermés, ces effrénés camorristes ne se portent point à quelque tentative de révolte et n’y agissent pas, par des excitations perfides, sur leurs adhérents, il me semble urgent que Votre Excellence veuille bien désigner, soit dans l’ile de Sardaigne, soit ailleurs, un endroit séparé où puissent être confinés au plus tôt ceux d’entre eux qui, dans le public, ont la réputation d’ôlre les instigateurs les plus acharnés de camorra , ayant égard au nombre de fois qu’ils ont déjà réclamé l’attention de l’autorité publique, et tenant pour certain qu’ils ne pourraient être remis en liberté sans s’abandonner de nouveau à leurs penchants invétérés et incorrigibles.

» Que si l’on transplante sous un autre ciel cent

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