‹ La camorra mysteres de NaplesChapitre 7 sur 20 · Voir à ce propos le dernier mot du présent votume · texte numérisé non relu

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lî.

Î10 LACAMORRA.

quarante ou cent cinquante de ces camorristes, la conscience publique sera rassurée des inquiétudes que pourraient lui inspirer le danger de désordres toujours renaissants provoqués par l’évasion de ces criminels ou par leur relégation sur des terres trop rapprochées. On offrirait par là aux autres un exemple efficace, et, après quelque temps de séjour en des pays éloignés, on pourrait espérer de voir leurs âmes retrempées et ramenées à l’observation des lois et au respect du pouvoir. Enfin ce ne serait pas le moindre avantage de cette mesure de diminuer, dans les prisons, l’encombrement des hommes perdus qui les remplissent, et l’on établirait par là une garantie durable de tranquillité publique et de sûreté privée pour tous les citoyens.

» Dans l’assurance que ma proposition méritera le suffrage de Votre Excellence, j’attends au plus tôt ses instructions. »

Ces instructions étaient urgentes. Toutes les mesures prises jusqu’alors contre les camorristes n’avaient pas suffi pour détruire la secte, ni pour la diminuer. Leur détention dans les prisons était non-seulement un embarras et un danger pour le pouvoir, mais une rigueur

inutile. Enfermés dans une salle à part, ils pesaient moins sur les détenus, mais ils continuaient à rançonner la ville. Leurs femmes se présentaient toujours aux contribuables et obtenaient la camorra sans la moindre difficulté. Les plébéiens les plus aguerris tremblaient devant les jupes de ces drôlesses. Ils savaient qu’un jour ou l’autre leurs maris sortiraient de prison le bâton à la main et demanderaient compte aux récalcitrants de la dette refusée. D’ailleurs, la femme d’un camorriste était elle-même une puissance, et les enfants qu’elle avait mis au monde se faisaient respecter dès le berceau. Ces picciotti en herbe jouaient du couteau dès leurs premières années; il y avait des gym-

nases clandestins d’instruction mutuelle dans la ville et même dans les prisons, où cette escrime périlleuse leur était enseignée. Aussi le peuple ménageait-il en eux non-seulement les fils de leurs pères, mais aussi des bravi précoces et déjà mûrs pour l’assassinat.

On n’arrivait donc à rien en tenant enfermés les camorristes. Quant à la relégalion dans certaines îles trop rapprochées, Ponza, par exemple, celte peine insuffisante ne corrigeait pas les condamnés, témoin la lettre suivante, adressée parle commandant de l’île au ques-

leur de Naples et déjà publiée dans la Nazione de Florence :

uPonza, 12 juillet 1862.

» Je communique à l’autorité de Votre Seigneurie que, dans cette île, placée sous mon commandement, se trouve un camorriste relégué nommé Fortunalo Auttieri, accompagné de plusieurs autres : Francesco Esposito, Biagio Marino, Luigi Bottiglieri. Aucun avertissement ni mesure de rigueur n’a pu ramener ces hommes dans le droit chemin. Voyant donc que l’Àuttieri, secondé par ses compagnons susnommés, commet chaque jour des abus dans l’île et pousse môme l’audace jusqu’à marcher sur toutes les lois, et avec des menaces, des voies de fait, à main armée, exige la camorra de tout relégué arrivant ici et d’autres encore qui gagnent quelque obole à la sueur de leur visage... (Je traduis littéralement et j’interromps la phrase, qui ne finit pas dans le manuscrit original). Et, en effet, il y a quelques jours, -le relégué Michèle Lucente, arrivé dans celle île, fut bâtonné sous mes yeux, tandis qu’il se rendait à mon habitation, jusqu’à ce qu’il sai-

gnât du nez et de la bouche ; et cela, parce qu’Autlieri voulait de l’argent de Lucente. Avant-hier, ce môme camorriste se présenta péremptoirement à un autre relégué, Ferdinando Ungaro, employé aux travaux de creusement du port, en lui demandant sa part du salaire et de l’argent gagné par Ungaro en vendant des fruits, comme il y est autorisé. Et Auttieri poussa l’insolence jusqu’à frapper cet homme sur la tête avec un gros bâton. Je fus donc forcé de faire mettre en prison le camorriste et de confiner les autres dans les casernes de cet endroit de relégation. Mais, comme je ne pourrai les y tenir longtemps ni les laisser libres dans l'ile, et dans, l’assurance que ledit Auttieri, avec sa bande, com mettrait encore des abus et renouvellerait les désordres, je demande à Votre Seigneurie que ce perturbateur, éloigné de cette île avec Luigi Bottiglieri, qui le seconde en tout, soit conduit à Ventotene (autre île voisine) ou dans tout autre endroit que Votre Seigneurie trouvera plus convenable, afin de le séparer de cette société qu’il maintient dans le trouble et dans la terreur. »

On le voit, la camorra s’exerçait, obstinément même, à Ponza, par les hommes qu’on y envoyait précisément pour les corriger. Il était donc impossible de combattre

le fléau par les moyens ordinaires. Il fallait provoquer une relégation dans un pays plus éloigné de Naples, habité par une population plus vigoureuse ou du moins plus rebelle à cette oppression encore inconnue chez elle et, par conséquent, non reconnue. La Sardaigne paraissait répondre de toute manière aux intentions du questeur et du général La Marmora. Mais le gouvernement ne consentit point à faire un si triste cadeau aux habitants de cette île. Il fut question un instant d’obtenir du roi de Portugal un coin d’Australie pour y déporter celte colonie de tyranneaux incultes; mais, au moment où j’écris cette page (1 er novembre 1862), je ne sache pas que les négociations entreprises à ce sujet aient encore abouti. En attendant, soixante-trois camorristes ont été enfermés aux Murale, prison cellulaire de Florence; cent autres, déportés à Tremiti, la colonie pénitentiaire dont j’ai parlé déjà plusieurs fois; il en reste encore une centaine pour cette dernière île et une vingtaine pour les Murale, qu’on agrandit, je crois, ou qu’on répare pour les recevoir.

Ces rigueurs suffiront-elles pour détruire la secte? Je n’ose l’espérer. J’ai encore sous la main un triste document qui prouve la vitalité de la camorra, sa cohésion

nquiétante, sa facilité à' se reformer après des pertes considérables. Lorsque ces soixante-trois premiers déportés furent envoyés à Florence, — et parmi eux figuraient les plus importants, les propriétaires, les guappi (les matamores) et les chefs, — le soir môme de leur embarquement, on surprit la lettre suivante, envoyée aux compagnons du Carcere-Nuovo par ceux de l’hôpital de San-Francesco :

« Très-chers compagnons 1

» Après vous avoir chèrement salué tous, — comme font tous les miens, — je viens vous apprendre que le chef et le comptable sont partis d’ici. Aussi les compagnons, réunis tous ce malin en conseil, ont cru devoir nommer Scola pour leur chef, et pour comptable Piededi-Porco (pied de porc). Je vous fais donc savoir tout cela ; et, de notre côté, nous désirons savoir qui vous avez élu pour votre chef, car il nous est revenu que Mormile est parti. (Mormile, en effet, fut des premiers qu’on envoya à Florence.) Je yous fais savoir, comme vous devez vous y attendre, que vous n’aurez pas la bouteille, parce que nos compagnons ont emporté la caisse. Mais, pour la semaine courante,

vous recevrez comme toujours l’argent qui vous revient. J’attends votre réponse, et, vous saluant chèrement, de concert avec tous les autres, je signe » Votre compagnon,

» Giuseppe Scola. »

On le voit, le soir même de sa dissolution, la société était déjà reformée. Giuseppe Scola, le nouveau chef, était un homme déjà vieux, ancien soldat de Murat, maître d’armes ou, pour traduire littéralement le titre qu’il se donnait, professeur de couteau ; très-libéral, du reste, et de la nuance la plus foncée : il exécrait tous les souverains. Je le liens de plusieurs victimes des Bourbons qui l’ont connu dans la prison de Santa- Maria-Apparente.

Je crains donc que les mesures prises ne suffisent pas pour détruire complètement la camorra. Il y a pourtant des gens qui les trouvent trop rigoureuses. A ceux-là, je réponds par le présent opuscule, qui les guérira peut-être de leur philanthropique sensibilité. Je les prie surtout de lire attentivement les biographies que je renvoie à l’Appendice. Ce ne sont pas de petits pamphlets de fantaisie improvisés pour l’amusemen

des lecteurs frivoles. Ce sont des documents sérieux, authentiques, officiels !

Et je constate, en terminant, que, si les rigueurs dont j’ai parlé ne suffisent pas pour détruire complètement la secte, elles ont déjà produit du moins d’excellents résultats, affirmés non-seulement par la lettre du préfet au ministre, mais encore par la statistique du crime, qui, depuis ces exécutions énergiques, proclame que le nombre des méfaits connus a diminué des deux tiers ! Encore un peu de temps, beaucoup de patience et de courage, une vigilance assidue, une infatigable persistance dans la fermeté et surtout dans l’honnôteté, et cette horrible plaie encore ouverte ne sera pas seulement cicatrisée, mais à jamais effacée.

Telle est l’œuvre que l’Italie doit accomplir dans l’Italie méridionale. Ses ennemis ne sont point politiques ; les autonomistes, les fédéralistes, les bourboniens, les mazziniens eux-mêmes ne sont point assez forls pour l’ébranler. Tant qu’ils seront réduits à leurs propres ressources, ils écriront des lettres et des brochures, peut-être même de gros mémorandums et de gros volumes*,’ mais ils ne détruiront jamais ce grand

principe national, rêve éternel de l’Italie, réalisé de

nos jours, après tant de siècles de souffrances, par la foi d’un honnête homme couronné !

Non, ces ennemis ne sont pas dangereux. Ils ne pourraient l’être qu’en ameutant contre la patrie commune tous ces éléments de dissolution, héritage fatal de l’ancien régime, toutes ces associations contre la société, le brigandage des campagnes et le brigandage des villes *, les bandes de Donalclli Crocco et celles de Salvatore de Crescenzo, ramassis de sanglants faquins qu’on peut lâcher, à force d’argent, au milieu des populations terrifiées, en promettant le pillage aux vainqueurs et l’incendie aux vaincus. Ce sont là, dans le Midi, les vrais ennemis de l’Italie. Ce qui lui résiste,

1. Qu’on ne s’étonne pas (le ce rapprochement que je fais souvent entre les brigands et les camorristes. Ceux-ci ne valent pas mieux que les autres, et sont même méprisés par eux. Un de mes amis, M. Alexandre Ecoffey, a vu Talarico à Ischia : le fameux don Giosafatte Talarico, qui, n'ayant pu être détruit par Ferdinand 11, avait capitulé avec ce monarque et lui avait rendu son fusil contre l'impunité, plus une pension qui lui est encore exactement payée par le gouvernement actuel, héritier des charges de la dynastie précédente. Or, en montrant à mon ami un homme qui se tenait debout devant un étilage de fruits et qui paraissait assez richement accoutré en mezzo-galantuomQ (demi-bourgeois), Talarico s’écria dédaigneusement, avec une grimace de mépris que je ne saurais rendre : « Çà? C’est uu de ces chenapans de Naples, un être de rien... uu camorriste ! a

c’est l’ignorance qui ne veut pas être éclairée; c’est la misère qui ne veut pas être détruite ; c’est le brigand qui ne veut pas devenir artisan ni soldat; c’est le camorriste qui ne veut pas gagner durement par le travail ce qu’il extorque aisément par la violence; c’est le mal sous toutes ses formes, sous tous ses masques, insurgé contre la régénération morale qui ose maintenant l’attaquer et qui le détruira. La question a changé maintenant. L’Italie n’est plus pour Naples un nouveau gouvernement ni une dynastie nouvelle. L’Italie, c'est l’ordre social défendu par tous les hommes de sens et de cœur; c’est l’association des honnêtes gens avec les forces du Nord et celles du Midi, les forces du pouvoir et celles du peuple, police, armée, garde nationale, luttant maintenant avec un zèle unanime contre les vieilles associations d’assassins et de voleurs qui opprimaient autrefois le pays. Devant cette grande campagne, toutes les questions de forme et de dynastie disparaissent. Il faut l’Italie entière, l’Italie complète pour abattre ces coalitions criminelles qui lui font la guerre et qu’elle doit briser.

Il faut que l’Italie triomphe; car l’Italie, c’est la liberté, l’humanité, la civilisation. Que tous ces grands

principes, ignorés, méconnus ou repoussés par les dynasties déchues, sortent maintenant de l’ombre et du silence où l’on Lâchait de les ensevelir; que le peuple affranchi se retrempe dans le sentiment de sa dignité et de sa puissance; que la violence et l’iniquité d’en haut n’autorisent plus la violence et l’iniquité d’en bas; que la peur, ce honteux instinct de dégradation et d’asservissement, soit secouée tout à fait par la conscience populaire qui se relève. Voilà le système de répression qui ne peut manquer de réussir, et la camorra n’existera bientôt plus que dans cet opuscule oublié.

APPENDICE

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