CHAPITRE VI
CXIX. — Du côté de l’armée Sarde s’était livrée, pour ainsi dire, une seconde bataille.
Pour conserver au difficile récit de cette lutte gigantesque une clarté indispensable, nous avons dû isoler l’armée piémontaise qui, en effet, combattait isolément, et inscrivait, elle aussi, dans ses archives militaires une page à jamais glorieuse.
Au village de San Martino, le général Mollard et le colonel Cadorna luttaient héroïquement contre les masses autrichiennes ; c’est là que le combat fit fureur pendant quinze heures consécutives, couvrant de morts l'étroit espace où se sont circonscrits, pendant tout le jour, les efforts opiniâtres de l’ennemi.
Ce plateau de San Martino est assez étendu pour contenir des troupes nombreuses ; les versants au nord et à l’ouest, roides et escarpés en certains endroits, représentent une ligne qui forme, à l’aide de ses sinuosités, une série de bastions rendus plus redoutables encore par les maisons qui y sont disséminées. — Des planta-
tions de cyprès peuvent, en outre, abriter l’ennemi contre les attaques venant de Lonalo. Le versant opposé du plateau qui regarde Pozzolengo sc dessine, au contraire, en pente douce, et les crêtes en sont découvertes et d’un accès facile. — Le point le plus formidable est l’espace compris entre l’église de San Martino, le Roccolo (1) et la maison nommée la Contracania.
« Nul (écrivait un officier qui avait visité ce champ de bataille) ne peut se faire une idée de l’aspect horrible que présentait ce plateau couvert de morts, de blessés, de débris de toute nature ; le sol était, pour ainsi dire, broyé par la lutte, pétri par les pas des chevaux, par les roues des canons, par les courses haletantes des bataillons. Les murs des maisons étaient de tous côtés percés à jour, et sur la terre déchirée, on suivait la trace des projectiles par les profondes entailles qu’ils avaient laissés dans le sol. »
Nous voudrions décrire aussi, dans tous leurs détails, les péripéties de ce beau drame, suivre chaque brigade, chaque bataillon, chaque soldat glorieux dans ses vaillants elTorts et dans sa noble ardeur de sacrifier à la patrie reconnaissante, tout ce que son cœur lui inspirait d’énergie et de mépris de la mort. — Mais les éléments nous manquent; c’est à une plume nationale que doivent
(1) On appelle Roccolo dam la province de Brescia un endroit planté d’arbres fort rapprochés entre eux, formant presque une palissade, où l’on se livre à l'amusement de la chasse, au moyeu de filets tendus perpendiculairement vers la partie intérieure de l'enceinte, et d’appeaux destinés à y attirer les oiseaux de passage.