BONAPARTE PASSE LE PÔ
Pô est une barrière considérable, et l'armée française avait bien le personnel d'un équipage de pont, mais sans le matériel; elle ne pouvait que se servir des bateaux trouvés sur les lieux ; il lui importait donc beaucoup d'exécuter son passage sans l'emporter de haute lutte, c'est-à-dire en un point où elle De se heurterait pas à des forces sérieuses.
Bonaparte jugea préférable, pour atteindre ce résultat, de ne pas mettre toute son armée en marche vers le cours inférieur du Pô ; il résolut de tenir l'ennemi en éveil par des démonstrations dans la zone où celui-ci attendait déjà son attaque et se préparait à la défense ; pendant ce temps, un détachement réussirait à passer le fleuve en aval, et l'armée entière l'y suivrait en toute hâte. Cette conception restreignait encore bien plus l'amplitude du mouvement, car, plus le point de passage serait éloigné des deux armées, moins on pourrait compter réussir la surprise.
Dans cet ordre d'idées, Bonaparte ne pensait même pas pouvoir se porter jusqu'à Crémone, ce qui lui aurait donné l'avantage de tourner l'Adda et de couper, à Crémone même, la principale route de Mantoue ; c'est sur Plaisance qu'il arrêta son choix, déterminé par le détail des localités ; en pareille matière, c'est toujours à elles qu'il faut demander la meilleure solution.
Le passage du Pô par Bonaparte s'explique donc par les raisonnements stratégiques les plus simples et les plus décisifs ; ce sont, à n'en pas douter, ceux qu'il a faits lui-même, peutêtre sous une autre forme. 11 y avait encore, penseront beaucoup de nos lecteurs, un danger à craindre : c'était celui qui menaçait les communications, si, pendant cette marche de flanc, Beaulieu s'était porté sur Pavie. Il n'est pas impossible que cette considéraition ait influé aussi sur la décision du général français; mais nous la considérons comme inadmissible. La ligne de communication des Autrichiens était, de son côté, aussi menacée que celle des Français ; or, l'armée française, nous l'avons déjà dit, avait la supériorité matérielle et morale, riuitiative des opérations ; elle n'avait donc à envisager que
les avantages résultant pour elie-même de la f&cheuse situation où elle allait mettre les communications ennemies. Quand se déciderait-on à prendre un parti, si l'on s'avisait de supposer toujours l'équilibre rétabli entre les deux adversaires, au lieu de se demander, au bout du compte, d*où doit venir l'initiative (I)?
Peu de temps après l'armistice, Bonaparte avait remis son armée en marche vers la région d'Alexandrie et de Torlone. Sans entrer dans plus de détails, nous la trouvons, le 4 mai, sur les emplacements suivants :
Sérurier à Alexandrie et Valenza ;
Masséna à Tortone et Sale ;
Augereau à Castellanio ;
Laharpe à Voghera, avec avant-garde à Casteggio.
Cette disposition menaçait évidemment d'une tentative de passage à Valenza. La division Laharpe, avec son avant-garde, paraissait seule prête à s'élancer; mais elle ne menaçait que la région immédiatement en aval de Pavie.
C'est le 6 qu'elle s'élança. Bonaparte, à la tête de 3,000 grenadiers et 1500 cavaliers, fit une marche forcée sur Plaisance, atteignit cette ville le 7 et traversa sur les bateaux recueillis le long de la rive droite du Pô. Les Autrichiens avaient sur l'autre rive 2 escadrons, qui furent vite repoussés.
L'armée suivit promptement cette avant-garde, atteignit le point de passage dès le 7 ; mais, par suite du peu de bateaux dont elle disposait, il fallut les journées du 7, du 8 et du 9 pour qu'elle passât tout entière.
(1) Clausewitz a parfaitement explique le choix de Plaisance pour le passage du Pô, en disant qu'un mouvement plus étendu ne permettait pas de surprendre l'ennemi. Ce point une fois établi, il n'y avait plus à discuter la possibilité de choisir Crémone et de faire intervenir le détail des localités.
Combat de Fombio, le 8 mai.
La marche des Français le 4 mai Gt réfléchir Beaulieu au danger couru par sa gauche; alors commence de son côté une suite de mouvements et de détachements, qu'il faut bien considérer comme représentant la défense du Pô; le combat de Fombio les 7 et 8 mai termine cette crise et a pour résultat la perte de la ligne du Pô.
Nous ferons de notre mieux pour suivre Tordre chronologique.
4 mai. — Informé sans doute que Tavant-garde française de Casteggio fait un mouvement vers la droite, Beaulieu envoie le général Liptay avec 8 bataillons et 8 escadrons à Belgiojoso ; celui-ci arrive le 5 et occupe le Pô jusqu'au Lombro.
Le 6, Liptay va jusqu'à Porto -Morena, près du Pô, à moitié chemin entre le Lombro et l'Olona.
Beaulieu se porte à Grupello dans l'intention de se retirer en arrière du Tessin. Il envoie Colli avec 4 bataillons et 2 escadrons à Buffalora.
Wukassovitch va à Valeggio.
Le détachement de Buffalora ne peut être motivé par rien, si ce n'est par l'idée vague de couvrir Milan.
L'armée de Beaulieu est éparpillée maintenant sur 12 milles.
Le 7, Beaulieu va à Pavie, y reste quelques heures et va ensuite avec 7 bataillons et 12 escadrons à Belgiojoso, ce qui fait une marche de 5 milles. Il a donc eu probablement connaissance de la marche non seulement de Tavant-garde, mais de la division La Harpe elle-même vers Plaisance.
Sebottendorf resta à Pavie avec 6 bataillons et 6 escadrons pour faire évacuer le magasin ; il ne put d'ailleurs y réussir,
Wukassovitch suit l'armée principale jusque derrière le Terdoppio.
Liptay est poussé entre le Lombro et TÀdda.
Beaulieu envoie le colonel Wetzel renforcer Liptay à Corte- Olona.
Ce jour-là, l'armée autrichienne, abstraction faite du détachement de BufTalora, se trouvait donc étendue sur un front de 8 milles depuis Fombio, où va Liptay, jusqu'au Terdoppio; elle était fractionnée en 5 détachements : Wukassovitch, Sebottendorf, Beaulieu, Wetzel, et Liptay, et pourtant l'instant décisif approchait.
Nous avons vu que, le 7, Bonaparte passait à Plaisance avec l'avant-garde, et que La Harpe suivait. Les deux escadrons sur lesquels il tomba étaient la pointe de Liptay. Ce général, qui a 8,000 hommes (1), apprend le 7, pendant sa marche vers le Lombro, que le passage est commencé ; il presse sa marche ; à Guarda-Miglio, à 2 lieues du point de passage dans la direction de Casal-Pusterlengo, il tombe sur la pointe des Français; par un combat acharné qui ne flnit qu'à la nuit close, il les repousse jusqu'auprès du fleuve. Le général Liptay craint alors de se heurter à des troupes trop nombreuses, et se retire dans la nuit jusqu'à Fombio.
Si vraiment le général Liptay avait 8,000 hommes, comme la relation autrichienne le dit, il est extrêmement douteux qu'il se soit trouvé à ce moment une force française notablement supérieure à la sienne sur la rive gauche du Pô. Mais il est très vraisemblable qu'en vertu du proverbe : Tel maître, tel valet, ce général avait fait beaucoup de détachements. Il lui restait peut-être à peiûe le strict nécessaire pour
(1) Au dire de la relation autrichienne elle-même, bien qu'on se demande comment 8 bataillons et 8 escadrons formaient encore un pareil effectif. [Note de rauieur.)