COMBAT DE LODI, LE 10 MAI
ment dans le feu des batteries ennemies, il ébranla cette colonne et la lança vivement sur le pont.
La colonne hésita au début, mais plusieurs généraux se jetèrent à sa tête, soulevèrent Tenthousiasme de la troupe et poussèrent au pas de course jusqu'au bout du pont.
Il semble cependant qu'au milieu un nouvel arrêt se soit produit, car un essaim de tirailleurs se laissa glisser du pont dans la rivière, ayant remarqué que de ce côté elle était presque à sec. Cet exemple fut rapidement imité, et le débouché de la colonne s'en trouva facilité (I).
Cette relation, empruntée au rapport officiel de Bonaparte, est obscure et présente quelques contradictions.
Nous ne sommes plus en mesure d'élucider cet événement ; de plus amples informations sur les localités pourront le permettre dans l'avenir, mais il est présumable que quelque détail matériel aura facilité l'entreprise. En tous cas, il est certain que l'infanterie et l'artillerie autrichiennes étaient matériellement et moralement très abattues par la série de défaites qu'elles avaient subies, et qu'épouvantées par l'audace sans exemple de l'attaque, elles n'ont pas fait leur devoir.
La division Masséna suivait les grenadiers et était suivie par
(1) Le récit de Jomini, extrait de la Campagne du général Bonaparte en Italie pendant les années rr et Y jtar un officier général^ n*est, à proprement parler que le récit môme de Bonaparte au Directoire et s'exprime comme il suit (t. VIll, p. IS'S) :
M Celte redoutable masse de grenadiers, ayant le 2* bataillon de carabiniers en tète, s*élança au débouché du pont; la mitraille que 20 pièces vomissaient dans ses rangs, y causa un moment d'incertitude, et le rétrécissement du défilé pouvant chanp^er cette incertitude en désordre, les généraux se mirent à la tôte des troupes et les enlevèrent avec enthousiasme. Parvenus au milieu du lit, les soldats français s'aperçoivent que le côté opposé, loin d'offrir autant de profondeur que Tautre, pouvait presque se passer à pied sec. Aussitôt une nuée de tirailleurs se glisse au bas du pont et avec autant d'intelligence que de courage se jette sur l'ennemi pour faciliter la marche de la colonne. Ainsi favorisée, celle-ci redouble d*ardeur et de confiance, se précipite au pas de charge sur le pont, le franchit à la course, aborde et culbute dans un instant la première ligne de Sebottendorf, enlève ses pièces et disperse ses bataillons, etc. »
(Note de l'auteur.)
la division Augereau, qui ne faisait que d'arriver ; les bataillons autrichiens furent repoussés sans peine et les batteries enlevées.
Sebottendorf rallia son infanterie à Fontana sous la protection d'environ 20 escadrons de cavalerie ; il se retira en bon ordre sur Benzona, à mi-chemin de Crema, puis dans la nuit à Grema; il avait perdu 2,000 hommes et 15 pièces de canon.
Les divisions françaises n'inquiétèrent pas sa retraite comme on aurait dû s'y attendre : elles furent arrêtées, soit par le manque de cavalerie, car cette arme y était peu nombreuse, soit par la fatigue des troupes; cependant on ne peut guère admettre ce dernier argument, car il y a 4 milles 1/2 de Plaisance à Lodi, et la majeure partie des troupes avaient passé le Pô le 7 et le 8.
Considérations. — Beaulieu.
Ce qu'on appelle la bataille de Lodi termine provisoirement les opérations de Bonaparte contre Tarmée autrichienne puisqu'il ne la poursuit pas, ainsi que nous allons le voir, et s'occupe d'autre chose.
Nous allons nous livrer à quelques réflexions sur les événements survenus depuis l'armistice.
Nous avons déjà dit (chap. XXI) qu'il eût mieux valu retirer immédiatement l'armée autrichienne en arrière du Mincio. On conçoit aisément qu'il n'en fut pas ainsi parce qu'on ne pouvait en donner Tordre à Vienne, et qu'un simple général dans la situation de Beaulieu pouvait difQcilement prendre sur lui une mesure comme l'évacuation du Milanais. Mais aucune considération ne pouvait excuser la position prise par Beaulieu à Valeggio derrière l'Agogna. Ses principales préoccupations devaient être de couvrir Milan aussi longtemps que possible, mais surtout d'assurer sa retraite sur le Mincio et notamment par la route de Mantoue. Il fallait penser que le territoire de Parme ne couvrait pas suffisamment son flanc gauche, que la route de Mantoue se trouvait derrière son aile gauche et tout près du Pô ; en conséquence, il y avait lieu de considérer le Pô, en aval du confluent du Tessin, comme sa ligDe de défense par excellence ; au contraire la défense du Pô «Q amont du Tessin avait moins d'importance non seulement parce qu'elle était moins menacée, mais surtout parce qu'elle était de moindre conséquence pour lui. Il semble qu'en amont
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du coDflueQt de TAgogna, il ait choisi comme ligne de défense cette rivière elle-même et non le Pô.
Dans ces conditions, il valait mieux s^en tenir au Tessin, c'està-dire avoir sa masse principale vers Pavie. Une fois là, si les Français s'étaient portés au nord, vers Milan, il en était plus près qu'eux et pouvait encore prendre une position d'arrêt à son gré ; si les Français se tournaient vers Test pour passer le Pô en aval, il disposait de la route de Mantoue, parallèle au fleuve; celui-ci a dans cette région 700 à 800 pas de largeur, et, vu la pénurie des Français en matériel de ponts, il pouvait espérer défendre la ligne du Pô avec succès dans une certaine mesure.
Nous disons a dans une certaine mesure » , car il faut se figurer exactement la situation de Beaulieu. Il avait 26,000 hommes; il pouvait en attribuer 40,000 à son adversaire, car si les renforts de Tarmée des Alpes ne lui étaient pas encore parvenus, du moins le voisinage de cette armée lui permettait-il de garder tout son monde avec lui. On a dû penser du côté des Autrichiens que les Français avaient au moins 80,000 hommes dans les Alpes et l'Apennin, et cela avec quelque raison, comme nous l'avons vu dans le chapitre I; il n'était pas exagéré, dès lors, de penser que Bonaparte pourrait passer le Pô dans les premiers jours de mai avec 40,000 hommes. Or une supériorité numérique de deux cinquièmes permet de se faciliter un passage de rivière par des démonstrations très efGcaces.
Les troupes françaises étaient lancées à toute volée dans la victoire et le bonheur, ayant à leur tête un jeune général plein de talent et d'ardeur; on devait prévoir qu'il allait agir avec beaucoup d'audace et d'énergie ; la défense du Pô perdait de ce fait une de ses chances de succès, celle qui influe pour plus de moitié sur l'efficacité d'une défense de rivière ; je veux dire la préoccupation qu'a l'assaillant de se trouver dans une situation trop dangereuse, sentiment qui contribue plus que tout au monde à tenir en échec les généraux ordinaires par excès de prudence et les empêche d'obtenir aucun résultat.
Il ne faut donc pas dire, en voyant Beaulieu derrière un fleuve comme le Pô, que Catinat et Vendôme l'ayant défendu avec succès contre Eugène, il était en mesure d'en faire autant contre Bonaparte.
Enfin l'armée autrichienne n'avait pas, il est vrai, subi de défaite en bataille rangée; mais elle avait éprouvé une série -de malheurs qui l'avaient incontestablement démoralisée, et, en particulier, elle avait perdu toute confiance dans son général. Tout cela considéré, la situation de Beaulieu essayant de défendre le Pô était assez difficile, car s'il ne réussissait pas, il courait toujours le risque d'être entraîné dans une série de complications des plus graves. C'était déjà une entreprise difficile que de défendre le Pô ; de plus, la position de Valeggio n'était pas la meilleure, enfin la manière dont Beaulieu comprit la défense, et notamment la série de mouvements qu'il exécuta à partir du 4, diminuèrent de plus en plus ses chances de succès.
Nous nous permettrons ici deux remarques générales sur la défense d'un grand fleuve.
La défense immédiate d'une barrière fluviale importante, comme les grands fleuves d'Europe en forment une dans le dernier tiers de leur cours, n'est pas aussi inefficace qu'on Ta souvent prétendu. Nous entendons par défense immédiate celle qui a pour but d'interdire à l'ennemi de faire passer toutes ses forces, et de l'attaquer avant qu'il n'y soit parvenu, avant même que son pont ne soit établi. Nous ne visons donc pas ici naturellement la défense des berges, qui se fait çà et là par suite de quelque particularité locale, mais ne peut être caractéristique de l'ensemble. La défense immédiate des cours d'eau., telle que nous l'avons définie, consiste donc toujours, si l'ennemi tente le passage, à engager une bataille ou du moins un grand combat entre des fractions importantes des deux armées; le cours d'eau ne joue d'autre rôle dans ce combat que de nous assurer toujours une situation plus avantageuse. C'est là que doivent tendre tous les efforts, et, comme nous le verrons, il n'est pas si rare d'y réussir sur les grands fleuves; aussi est-ce
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posture vîs-à-vîs de lui. L'intérôt du défenseur n^est donc pas d'avoir du monde sur les lieux dès le premier moment ou du moins le plus tôt possible ; c^est au contraire d Y avoir le plus de monde possible vers la fin de la crise que traverse l'assaillant. Cette considération doit éloigner toute idée de détachements répartis le long du fleuve ; quiconque a quelque connaissance de la guerre sait quelle perte de temps représente le rassemblement de fractions dispersées, et comme il faut peu compter que des troupes venues de points différents agiront avec ensemble. Réunissez sur un même point 20,000 hommes que vous destinez à la défense d'un cours d'eau; vous savez que vous pouvez les amener en 6 a 8 heures « infailliblement » en tout point de passage éloigné de 3 milles, par exemple, et que leur action dans le combat se produira avec unité et sans gros malentendus. Il ne faut donc rien détacher des masses qui doivent produire Faction décisive, qu'une légère chaîne de surveillance formée de postes de cavalerie ; leur force sera si peu de chose qu^on peut la négliger au point de vue du combat
En tenant le corps d'armée près du fleuve, on se donnera les avantages suivants : on aura de moins grands parcours à efifectuer (la perpendiculaire au lieu de l'oblique) ; les routes qui longent le fleuve dans les deux sens sont souvent meilleures que les transversales qui y conduisent; enfin le fleuve s'en trouve mieux surveillé, surtout parce que le général en chef est sur les lieux et voit de ses propres yeux ce qui passe sur les rives. Dans de pareilles circonstances, on n'a pas besoin d'avant-postes a grande distance, le fleuve donne une sécurité suffisante.
Pour savoir à quel chifl're s'élèvera l 'effectif, ou, ce qui revient au même, a quoi se réduira le nombre des corps en lesquels on fractionnera l'armée, on calculera d'abord le temps qu^il faut à l'assaillant pour jeter son pont, et le nombre d'hommes que les bateaux trouvés dans le pays lui permettent de passer en attendant.
Le temps qu'il faut a l'assaillant pour jeter un pont déter-
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mine rintervalle entre les corps ; en divisant la longueur du front à surveiller par celui-ci, on trouve le nombre et conséquemment la force des corps; celle-ci, comparée à TefTectif que Tennemi peut faire passer avant d*avoir fini son pont, indique le résultat qu'on peut attendre de la défense du cours d'eau.
Supposons que le temps nécessaire à rétablissement du pont soit d'au moins 36 heures (il n'y a que sur des cours d'eau de faible largeur qu'on peut faire à moins) ; les corps chargés de défendre le fleuve peuvent, dans ce cas, tenir chacun un front de 6 à 8 milles, c'est-à-dire qu^on peut laisser entre eux des intervalles de 6 à 8 milles. Chacun d'eux se trou* vant en effet au milieu du front à défendre, aurait à faire au plus 3 i 4 milles d'un côté ou de l'autre ; c'est donc 6 à 8 heures de marche qui peuvent se trouver perdues si le passage est surpris de nuit, et à peu près autant pour porter la nouvelle; on peut compter qu'on sera toujours arrivé au bout de 24 heures, soit 12 heures avant l'achèvement du pont. Pour un front total de 20 milles environ il faudrait trois corps; si l'armée est de 50,000 hommes, chaque corps comptera environ \ 6,000 hommes. Si l'on a commencé par enlever ou détruire tous les bateaux, l'assaillant ne parviendra guère à passer une troupe équivalente à celle-là en moins de 24 heures; en tout cas, il n'aura jamais transporté sa cavalerie ni son artillerie. Le résultat le plus probable est que le défenssur rencontrera 10,000 à { 2,000 hommes d'infanterie ennemie, pourvus de très peu d'artillerie ou de cavalerie et sans pont.
Nous n'avons, il est vrai, tenu aucun compte des attaques simulées; mais d'abord, elles sont très difficiles et peu efficaces sur de grands fleuves où il ne reste pas de bateaux; en second lieu, dans l'organisation que nous recommandons nous avons attribué à chaque corps un secteur déterminé; une attaque simulée est alors moins à craindre, car si l'un des corps s'est porté de son côté, celui d'à côté découvrira l'attaque véritable.
Mais S0,000 hommes en état de défendre un fleuve sur une
longueur de quelque 20 milles, dans des conditions ordinaires, voilà certes un événement digne d'attention en stratégie.
Appliquons cela au général Beaulieu; nous arrivons aux conclusions suivantes : du moment où l'armée française appuyait à droite, il pouvait garder la moitié de ses troupes à Pavie, pour surveiller aussi le Tessin, du reste peu menacé; Liptay aurait eu non pas un simple détachement, mais l'autre moitié (12,000 h.) à Porte-Morena ; ce général pouvait ainsi, dès le 7 au soir, livrer combat avec 12,000 hommes aux Français qui avaient passé en barque; Beaulieu aurait eu toutes ses forces le 9 au matin ; à ce moment les Français n'avaient pas de pont, et leur passage en bateau n^était même pas Gni. Une attaque désespérée -aurait pu avoir des conséquences magniGques, capables de rétablir toute la campagne.
Si ce résultat est meilleur encore que nous ne l'avions laissé entrevoir plus haut en examinant la situation de Beaulieu, c'est que Bonaparte avait 30,000 hommes et non 40,000. La faute capitale de Beaulieu fut l'éparpillement de ses forces depuis BuiTalora jusqu'à Casalmaggiore. Il fit là ce qui se fait si souvent : il prit la défense du Pô et du Tessin pour le Am/, alors que c'était seulement le moyen de livrer une bataille ou un grand combat dans des conditions favorables. Si les Français avaient eu réellement la pensée de s'étendre jusqu'à une extrémité de la ligne, Beaulieu n'en aurait été que mieux placé, au centre, pour ce cas particulier.
Bonaparte, dans ses mémoires, voit la position à prendre par Beaulieu vers Stradella, un peu en aval de Pavie, à cheval sur le fleuve, avec deux ponts et de fortes têtes de pont. Bonaparte se met à la place de Beaulieu, mais en gardant sa propre supériorité. A la place de Beaulieu, si son adversaire avait voulu se diriger sur Plaisance, il se serait porté sur ses derrières, comme il le Qt dans la vallée de la Brenta. Bonaparte dit que, devant de pareilles dispositions, il n'aurait pas osé franchir le fleuve en aval de Stradella de crainte d'être pris à revers. Il me semble cependant que Bonaparte en a osé bien d'autres dans sa vie. Beaulieu, qui ne pouvait plus regar-
der soD ennemi en face en rase campagne, aurait hésité à bon droit avant de se lancer dans une défense aussi artistique et aussi indirecte, qui risquait de le faire enlever par son adversaire et de faire couper toutes ses communications. En outre, on ne gagnait pas grand^chose à empêcher Bonaparte de pas* ser en aval de Stradella ; il n^en passait que plus facilement en amont de Pavie ; quant à Beaulieu, au moment où il aurait pu vouloir prendre de pareilles dispositions, qui lui auraient demandé plus d^une heure, il ne pouvait pas savoir de quel côté le général français pensait se diriger.
Je ne vois rien à blâmer dans ce qu'on appelle la bataille de Lodi, ni dans les mesures prises par Beaulieu au delà de TAdda. La honte de Lodi ne retombe que sur les troupes, ou peut-être aussi sur les dispositions du général Sebotlendorf. Le général Jomini, en reprochant si vivement d'avoir conservé un bataillon et deux escadrons sur la rive droite, nous paraît avoir fait une singulière confusion entre deux cas bien différents. Quand un général, en voulant absolument défendre un point quelconque d'un cours d'eau, prend position sur la rive ennemie, il ne peut avoir en vue que de se constituer une tête de pont d'où il débouchera ultérieurement. Fût-on même dans ce cas, c'est une disposition dangereuse, et il vaut mieux, si on a le temps, construire deux ou trois redoutes, et n'y laisser que deux ou trois bataillons.
En toute autre circonstance, l'idée de rester sur la rive ennemie est si déraisonnable que nous ne croirions pas qu'elle puisse venir à l'esprit de personne, si l'histoire militaire n'en offrait tant d^exemples (Montereau, 1814). Mais les mesures prises à Lodi n'ont rien à voir avec ce dernier cas. On ne conçoit pas qu'un homme sachant la guerre s'en étonne ou en fasse un reproche. Quand on veut rallier son arrière-garde, il faut bien conserver les ponts, et, si on conserve les ponts, il n'y a pas à hésiter : il faut laisser de l'autre côté un détachement qui recueillera Tarrière-garde ; une troupe a sa retruite bien mieux couverte par une autre troupe que par elle-même, tout le monde le sait, lorsqu'il faut traverser des endroits dif-
ficiles, tels qu^un déGlé ; celle qui prend position à cet effet n^aura du reste pas plas de peine à passer que celle qui arrive ; s'il est à craindre que Tennemi passe sur leurs talons, il faut le prévenir de quelque autre façon. Jamais et nulle part au monde on n'a fait autrement.