BONAPARTE
ment Beaulieu de Mantoue. Du reste, Bonaparte a admis qu'il n*aurait pas grand mal à passer TAdda, et il se trouvait, sur la route directe de Mantoue, à Plaisance aussi bien qu'à Crémone.
Nous avons déjà fait observer que Plaisance était plus près de lui d*une grande étape (4 milles). Elle est en outre sur la rive droite, tandis que Crémone est sur la rive gauche. Plaisance était donc mieux disposée pour favoriser le passage; elle se trouve dans un rentrant très prononcé du fleuve, capable de couvrir les divisions déjà passées; enQn Crémone pouvait être occupée par l'ennemi, et Pizzîghetlone, qui en est proche, pouvait devenir gênante.
Telles sont les raisons qui motivèrent, nous semble-t-il, le choix du général français ; et ce serait bien mal comprendre l'attaque de Lodi, que d^ voir une compensation à ce qu'on avait laissé échapper auparavant.
La seconde question à se poser est la suivante : n'eût-il pas été possible de franchir l'Adda dans sa partie inférieure, de façon que non seulement on aurait coupé aux Autrichiens la route directe de Mantoue, mais qu'on aurait môme menacé leur ligne de retraite sur Brescia?
Bonaparte lui-même n'aurait peut-être pas estimé que ce fût bien malaisé. Néanmoins on en appréciera toute la difficulté, en pensant qu'il n'avait pas eu le matériel nécessaire pour passer rapidement le Pô, que la seule compagnie de pontonniers de son armée restait indispensable à Plaisance, que le pont de Pizzighettone, dont les Français ne pouvaient disposer, était le seul en aval de Lodi, et enQn que l'Adda n'est pas une rivière à passer sur un pont de chevalets ou sur quelques pauvres radeaux.
Du reste, le dessein, ou plutôt le principal désir de Bonaparte, était de battre les Autrichiens. Dès le 8, ils s'étaient avancés contre lui par Casal-Pusterlengo en détachements assez sérieux ; rien de plus naturel que de se porter au-devant d'eux sur la route de Lodi, et, comme ils se retiraient, de les poursuivre.
d4 CHAPITRE XXYIU.
S'il ne s*y mit pas dès le 9, c'est que ses troupes n'avaient pas uni de passer le Pd, et que le pont n'était pas achevé ; dans cette situation, il avait intérêt a gagner du temps plutôt qu'à hâter l'engagement.
Nous arrivons enfin à l'attaque du pont de Lodi. Elle s'écarte tellement de tous les procédés habituels, et paraît avoir si peu de raison d'être, qu'on se demande s'il faut la blâmer ou non. Si elle n'avait abouti qu'à un échec sanglant, il n'y aurait qu'une voix pour la traiter de faute insigne ; mais le succès vient précisément nous avertir de ne pas nous prononcer à la légère; il nous montre qu'il y a là matière à réflexion. Pour nous, nous passerons d'autant moins cette action sous silence, que nous trouvons à étudier ici, bien isolé, un élément de la guerre, et particulièrement de la stratégie, qui est, selon nous, de la plus haute importance; nous voulons parler de la puissance morale de la victoire, et de la manière dont son action se manifeste en sens opposé chez les deux adversaires.
Bonaparte est ivre de victoire ; il se trouve dans un état d'exaltation où l'espérance, l'ardeur, la confiance élèvent l'âme au-dessus des calculs ordinaires du raisonnement; il voit son adversaire fuir devant lui, plein de consternation, de trouble et d'épouvante ; il n'y a presque rien qui lui paraisse impossible dans un moment pareil ! Ce n'est pas là une présomption blâmable ; ce n'est pas de l'étourderie, de la légèreté. C'est un sentiment que font naître son assurance et son activité, en lui répondant de ses conceptions et de ses actes. Quand l'homme a constaté combien est réelle la puissance de ses facultés, qu'il a vu ses idées vérifiées avec une admirable justesse, il est pris d'un entliousiasme naturel pour ses actions et pour ses œuvres. C'est ainsi que le poète et l'artiste se grisent du succès de leurs ouvrages; le général ressent les mêmes transports, mais, se sachant moins exposé à se faire illusion, il n'en est que plus fortement et plus vivement exalté.
Cette exaltation est un développement des passions et des sentiments aux dépens de la froide raison. Mais on ne fait pas