‹ La Campagne de 1796 en ItalieChapitre 27 sur 75 · BONAPARTE · texte numérisé non relu

BONAPARTE

la guerre avec le raisonnement seul, et l'action à la guerre n'est pas une simple affaire de calcul ; c'est Thomme tout entier qui fait la guerre, et c'est tout entier aussi qu'il relève de la science et de ses critiques.

Figurons-nous Bonaparte arrivant ainsi au pont de Lodi, et ne nous étonnons plus alors si lui, à qui tant de choses viennent de réussir contre ces mêmes Autrichiens, tente un coup de main sur ce pont; s'il y lance deux mille Français, braves, grisés par le vin et par les paroles ; s'il veut jeter l'efTroi par une audace sans exemple, et cueillir ici, sous l'égide de cette terreur, des lauriers comme nul général et nulle armée n'en ont obtenus. Et s'il réussit I quelle idée ce fait d'armes incroyable donnera-t-il à l'Europe étonnée de ce général victorieux et de son armée, en comparaison de son adversaire abattu, qui perd Tesprit et le courage ? Enfin que risque-t-il en cas d'échec? Une perte de 300 ou 400 hommes; les critiques timides de quelques subordonnés, et une humiliation qu'il effacera en peu de jours.

L'audacieux Bonaparte a pleinement réussi dans son entreprise, et les conséquences en ont été celles que nous lui avons attribuées. Jamais, sans contredit, fait d'armes n'a soulevé en Europe autant d'étonnement que ce passage de l'Adda. Un enthousiasme énorme transporta les amis des Français et de leur général. Quant à nous, ne mesurons pas sa portée morale à la place qu'elle a tenue dans l'opinion, mais à ses effets immédiats.

Peut-être viendra-t-on dire : l'attaque de Lodi n'a pas de raison d'être au point de vue stratégique ; Bonaparte pouvait tout aussi bien occuper ce pont le lendemain matin. Alors c'est qu'on n'a plus en vue que les lois géométriques de la stratégie. Mais l'influence morale n'a-t-elle pas aussi sa place en stratégie? S'il est un homme qui en doute encore, c'est qu'il n'a pas su embrasser la guerre dans toute sa complexité, ni en pénétrer l'âme.

Bonaparte, dans son rapport, qualifie ce combat pour la possession d'un pont, cette attaque contre un simple détache-

ment, de bataille de Lodi, bataille illustrée par la prise de 20 canoQS et de plusieurs milliers de prisonniers.

Porté a de telles proportions, ce combat a bouleversé TEurope, faisant nattre ici la joie et le bonheur, là la honte et la terreur, ailleurs enfin la circonspection et la crainte.

C'est bien là ce que Bonaparte voulait tirer de cette attaque de vive force, car il n'a entrepris ensuite aucune opération nouvelle; il s'est arrêté quatre jours à Lodi, parce qu'il ne voyait plus rien à faire pour le moment contre Beaulieu, et que ses regards se tournaient d'un autre côté (1).

(I) Clausowitz fait parfaitement ressortir le caractère du combat de Lodi, sa violence, et Tintention arrêtée d'exercer une action morale décisive sur Beaulieu. Mais il le justifie par une explication métaphysique dont Tétrangeté même nous invite à trouver quelque chose de plus positif.

S*il avait pu lire toute la correspondance de Bonaparte avec le Directoire, il aurait trouvé Texplication naturelle des problèmes qui se posaient ici : il aurait vu combien une rupture avec le Piémont était encore possible, comme elle préoccupait Bonaparte, et comme il tenait à rester à portée de fondre sur Turin, sans avoir Beaulieu sur ses talons. Cette situation l'obligeait à battre siêrieusement les Autrichiens, à s'assurer qu'ils fuyaient au delà du Mincio,età revenir dans le Milanais. Le 10 mai, Bonaparte bat les Impériaux; le il, il les croit en retraite et ne bouge pas; le i2, il apprend qu'ils font mine de s'arrêter près de Crémone; il leur court sus, les fait fuir au delà du Mincio. et cette fois revient à Milan.

Peut-on supposer qu'il s'arrête dans le Milanais pour reposer son armée et pour orjçaniser, exploiter le pays? Ce sont là évidemment des choses importantes, mais qui n'ont pas un caractère d'urgence, que l'on peut faire quelques jours plus tôt ou plus tard, sans inconvénient. Les quatre marches qui restaient à faire pour chasser Beaulieu de l'Italie et investir Mantoue n'avaient pas grande importance si l'on ne songeait qu'à l'exploitation du Milanais; elles en avaient beaucoup si l'on tenait à rester à proximité du Piémont.

Bonaparte occupe le Milanais.

Les divisions françaises furent dirigées : celle d'Augereau à la poursuite des Autrichiens par Crema, celle de Masséna par la rive gauche de l'Adda sur Pizzighettone; enQn celle de Sérurier quitta la route de Pavie pour venir investir Pizzighettone par la rive droite de TÂdda^ Quant à Tancienne division La Harpe, on ne sait ce qu'elle est devenue; les troupes qui la composaient ont dû être réparties entre les trois autres, celles de Sérurier, d'Augereau et de Masséna, car à partir de ce moment l'armée d'Italie ne comprend plus que ces trois-là.

Beaulieu avait continué par Pizzighettone et Crémone sa retraite vers l'Oglio; il passe cette rivière le 14 mai, et la fait tenir par une arrière-garde, pendant qu'il se retire par Mantoue derrière le Mincio.

Pizzighettone, ayant une garnison de quelque 200 hommes, se rend dès que Beaulieu a passé (probablement le 11 mai) ; 2 divisions françaises se portent alors à Milan, celle de Masséna par la route directe, celle d'Augereau par Pavie; Sérurier reste à Crémone pour observer les Autrichiens. Bonaparte jugea inutile de poursuivre immédiatement ces derniers jus-* qu'au Mincio, qu'il croyait dangereux de franchir si tôt.

Il voulut d'abord être plus sûr du Milanais, et jugea raisonnable de faire sentir sa force aux villes de Pavie et de Milan ; la première parce qu'elle était lé siège d'une université célèbre et avait une grande influence sur l'opinion, la seconde

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parce qu'elle était la capitale. On peut mettre eu doute le bienfondé de ces raisons données par Bonaparte lui-même. Une poursuite ininterrompue des AutrichioDS jusqu'au Mincio et au delà ne leur aurait pas permis de s'arrêter, et par suite aurait forcément changé la situation de Mantoue. N*eût-on pu s'opposer au renforcement de la garnison que, du moins, tout se serait fait à la hâte ; les quinze jours qu'on accorda à cette place ont eu sans doute une importance considérable pour son réapprovisionnement en vivres et pour d'autres mesures préparatoires.

Au contraire, le retour dans le Milanais n'était vraiment pas bien utile, les désordres ultérieurs auraient peut-être été moindres si l'on avait laissé moins de temps aux divisions pour pilier les habitants, et surtout si cet arrêt et ce mouvement de recul n'étaient venus appuyer les bruits de renforcement de l'armée autrichienne. Mais enQn, il faut bien se dire que s'il nous vient à l'esprit de faire une pareille critique, c'est à Bonaparte que nous le devons. Cette rapidité de poursuite que nous réclamons ici, ce n'est que par lui que nous en avons idée; elle lui était peut-être inconnue à lui-même lors de sa première campagne (1).

Augereau passa donc par Pavie, où il laissa une garnison de 300 hommes dans le château. Le 14 il rejoignit Masséna à Milan, où Bonaparte fit, le 15, son entrée solennelle.

Le général Colli avait jeté 1800 hommes dans la citadeUe, Bonaparte chargea le général Despinoy de les y assiéger.

Pendant que Bonaparte s'occupait des parties essentielles de l'administration civile et militaire, et passait un traité avec le duc de Modène, les troupes cantonnèrent dans le Milanais pendant 8 jours environ. Elles y jouirent du premier repos qui leur eût été accordé depuis le commencement de la campagne.

(1) Bonaparte avait déjà compris toute Timportance des poursuites sans trêve ; il avait écrit, dès 1795 : « La promptitude à suivre la victoire est u un sûr garant du succès ». S'il n*a pas mené battant son adversaire jusqu'à Vérone, c'est qu'il avait des raisons décisives pour ne pas dépasser l'Adda.

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