BONAPARTE PASSE LE MINCIO. — COMBAT DE BOROHETTO
7 escadrons, et crut devoir d'abord tenter une attaque sur Valeggio; il avait l'intention de venir en aide à Beaulieu, mais il se rendit compte bien vite qu'il n'y avait plus à y pen-; ser, et le soir il Qt sa retraite sur Yillafranca; il la continua dans la nuit par Sonna sur Bussolengo, où son infanterie passa TÂdige en bateau, la cavalerie ayant été dirigée de son côté sur Castelnovo.
Naturellement, CoUi fut au courant de la situation plus tard encore que Sebottendorf. Lui aussi essaya d* abord de marcher avec tout son monde sur Valeggio; mais dès qu'il eut constaté la retraite de Beaulieu, il renvoya son infanterie à Mantoue ; quant à lui, il se porta avec sa cavalerie sur Castelnovo par Yillafranca ; il arriva à la nuit et se réunit a Hohenzollern et Liplay.
Les pertes des Autrichiens sont évaluées dans leur relation a 600 hommes et 4 pièces de canon.
Les causes de leur insuccès sont trop évidentes pour qu'il y ait lieu de les détailler. Ce n'est que dans des circonstances particulièrement favorables, et en des points déterminés, qu'on peut tenter de défendre directement la berge d'une rivière ; ce n'est jamais sur toute l'étendue d'une ligne de défense. Sur le Mincio, qui n'est guère, au point de vue de la largeur, qu'une rivière de troisième ordre, c'est une chose inexcusable ; quand on en arrive au point de n'avoir plus à l'endroit le plus important, comme ici à Borghetto, qu'un bataillon et une pièce isolée, il est permis de dire au sens le plus strict du mot qu'on a oublié TA B C de la guerre ; il est, en effet, élémentaire au possible de savoir qu'une pièce de canon employée seule contre une colonne ennemie, sera écrasée par la supériorité du feu, et comptera pour rien. D'ailleurs, il est douteux que Tindisposition de Beaulieu ait été pour quelque chose dans la conception de ces ordres, car ils étaient bien dans l'esprit de ce qui avait été fait jusque-là.
Au contraire, on pourrait être tenté de croire que c'est Tindisposition du général français qui Ta empêché de mieux profiter de cette rupture de la ligne autrichienne pour couper
J'aile gauche; od aurait pu s'attendre, du moios, à ce qu'il eu dît quelque chose dans ses mémoires.
Quoi qu'il eo soit, il est certain que nous ne trouvons pas ce joup-là cette ardeur à tirer parti des avantages obtenus, dont l'invention, pour ainsi dire, appartient à Bonaparte.
11 Qt avancer le 3 juin la division Masséna sur Vérone ; il se porta devant Mantoue avec les divisions Sérurier et Àugereau, s'empara le 4 du fort Saint-George et bloqua la place sur ses cinq avenues.
Masséna poursuivit le général Beaulieu dans la vallée de l'Adige jusqu'à Bivoli; puis le général autrichien se retira jusqu'à Caliano, entre Trente et Roveredo.
Cette fois encore, les Autrichiens ne renoncèrent pas à se disperser en une multitude de détachements, allant à droite jusqu'aux Grisons, s gauche jusqu'à la vallée de la Brenla.
L'Italie méridionale.
Militairement parlant, le sort de la péninsule était Bxé; il restait aux Français à arrêter leurs intentions à son égard. Ils étaient en bons termes avec la Toscane, dont le grand-duc avait reconnu la République ; cependant les Français trouvaient gênante et inquiétante Tadmission des Anglais dans le port de Livourne.
Avec Rome, il n'y avait pas de guerre à proprement parler, mais les relations étaient hostiles. L'ambassadeur français Basseville avait été assassiné en janvier 1793, et les Français n'avaient pas trouvé, depuis lors, l'occasion de se fdre accorder une réparation suffisante; de plus, le pape avait multiplié les protestations contre tout ce qui s'était fait en France pour les affaires ecclésiastiques ; il avait pris une attitude franchement hostile.
Avec Naples on était en guerre ouverte, puisqu'un corps de cavalerie napolitaine se trouvait à l'armée de Beaulieu.
11 était donc naturel, dans un moment où rien en Lombardie n'exigeait toutes les forces de l'armée, d'en employer une partie à améliorer la situation dans les États de Tllalie péninsulaire, soit en contraignant leurs gouvernements à la paix, soit en les renversant pour républicaniser le pays. Nous disons simplement que c'était désirable, car il est bien certain ^ue ce n était pas absolument nécessaire; l'armée française pouvait continuer la guerre dans la haute Italie sans que les relations avec l'Italie méridionale cessassent d'être douteuses.
Elle les aurait du reste continuées, si les Autrichiens avaient paru prêts à engager de nouvelles forces sur TAdige. Les armées des gouvernements de Rome et de Naples étaient trop faibles pour faire courir le moindre danger aux Français dans la haute Italie. D'autre part, si ces derniers continuaient à être victorieux, ces deux États n'auraient garde de bouger.
Le Directoire s'était déjà occupé de la question de Tltalie méridionale; dès le 14 mai, à Lodi, Bonaparte avait reçu une lettre dans laquelle se trouvait exposé d'une manière vague et indécise ou plutôt simplement esquissé, un plan pour la suite des opérations en Italie. Ce plan consistait à fractionner l'armée d'Italie, qui comprenait environ 40,000 hommes. Une première partie, sous les ordres de Bonaparte, entrerait dans l'Italie péninsulaire, et il semblait (du moins d'après ce que dit Bonaparte dans ses mémoires) que ce fût pour révolutionner cette région. L'autre moitié de l'armée, sous les ordres de Kellermann, devait pendant ce temps assiéger Mautoue et tenir la ligne de l'Adige.
L'unité du commandement étant ainsi raffermie, on le renforcerait encore en donnant de nouveaux pouvoirs aune auto- .rite qui existait dans les armées de la République : les commissaires du gouvernement attachés aux généraux en chef, qui exerçaient sur eux une sorte de surveillance politique et qu'il fallait considérer comme représentant le gouvernement dans les cas urgents, recevraient le pouvoir de requérir des renforts dans l'armée voisine. Ainsi le commissaire du gouvernement près l'armée de l'Italie méridionale pourrait, le cas échéant, faire expédier une partie de ses troupes à l'armée de la haute Italie, s'il y était invité par son collègue de celle-ci.
Rien de plus curieux que le ton timide, hésitant, sur lequel la note du Directoire du 7 mai fait connattre ces vues et ces dispositions au général vainqueur; on y sent la crainte de le blesser au plus haut degré, de lui déplaire, et de l'amener, soit à se démettre sur-le-champ de ses fonctions, soit à opposer une résistance ouverte, deux choses également dangereuses pour un gouvernement faible.
L*iTALIE MÉRIDIONALE. 113
On a trouvé ce plan du gouvernement français absolument incompréhensible, et Ton a cru qu'il ne fallait y voir que le désir de briser la puissance d'un général qui commençait à être dangereux pour la République. Nous pensons que cette explication est aussi invraisemblable qu'inutile.
Quand le Directoire conçut ce plan, il ne connaissait que les victoires remportées dans TApennin et l'armistice avec la Sardaigne; comment serait-il devenu jaloux en si peu de temps d'un général qui s'était conduit avec modération et avec respect? Au fond le Directoire ne veut que ce que Bonaparte luimême jugera nécessaire quelques semaines plus tard ; c'est-àdire, après avoir chassé les Autrichiens des plaines de la Lombardie, entreprendre avec l'excédent de ses troupes une expédition sur Livourne, Rome et Naples, pour expulser les Anglais de l'une, et contraindre les autres à la paix. Jusqu'où il faudrait aller, le temps qu'il faudrait, les troupes nécessaires, ils n'en savaient encore rien ni Tun ni l'autre. Le Directoire voudrait envoyer la plus grande partie de l'armée des Alpes grossir l'armée d'Italie, et pense en employer ensuite la moitié à cette tâche. Bonaparte, lui, estime qu'on pourrait y sufBre avec quelques divisions échelonnées; la différence n'est pas grande. Mais le Directoire donnera à chacune des deux armées un commandement indépendant ; Bonaparte, au contraire, voudrait tout garder, et voilà pourquoi il représente l'expédition dans la péninsule comme secondaire et affirme que son commandement doit être subordonné à celui de l'armée d'Italie.
Du reste, intérêt personnel à part, Bonaparte avait absolument raison ; les deux théâtres d'opérations sont si connexes, que l'unité du commandement y est indispensable, et qu'il serait risible de vouloir en exercer le commandement supérieur de Paris. Mais on voit souvent des sottises de cette force-là, et le Directoire a été certes dépassé plus de cent fois dans cet ordre d'idées par d'autres cabinets.
Le Directoire pensait peut-être qu'il serait nécessaire d'aller
jusqu'à Naples; Naples est à 80 milles de Mantoue; si l'on
114 CHAPITRK XXXI.
perd de vue que les deux armées avaient une base commune, resserrée entre le Piémont et la mer, une pareille distance pouvait bien faire naître Tidée de rendre les deux généraux indépendants.
Le choix du général Bonaparte pour commander l'armée de la péninsule pourrait bien être dû à ce que le Directoire venait de rejeter le plan de Bonaparte pour une marche ininterrompue jusqu'en Allemagne (dans la môme lettre du 7 mai); Carnot pouvait donc craindre que si ce général continuait à commander l'armée de Tltalie septentrionale, on ne pût l'empêcher de pénétrer malgré tout dans les Alpes.
Bonaparte fut, comme nous le voyons dans ses Mémoires (3® partie, page 185) exaspéré de cette ingratitude du Directoire. Dans sa réponse du 14 mai, il se contente de montrer quelque déplaisir et de faire ressortir la faute qu'on commettrait en divisant le commandement. Le Directoire répondit à cette lettre avec un embarras visible et presque comique : « Vous paraissez désirer, citoyen général, dit sa note du 28 mai, de continuer à conduire toute la suite des opérations militaires de la campagne actuelle en Italie. Le Directoire a mûrement réfléchi sur cette proposition et la confiance qu'il a dans vos talents et votre zèle républicain ont décidé cette question en faveur de l'affirmative. Le général en chef Kellermann restera à Chambéry, etc. »
Considérations.
La question de savoir si l'expédition dans la péninsule avait sa raison d'être, et dans quelle mesure, est trop intéressante au point de vue stratégique et trop peu évidente pour qu'on ne s'y arrête pas. De telles questions ont inGniment plus d'importance à la guerre que les emplacements des différents corps dans des moments où ils ne vont pas combattre; elles ont bien plus de portée, plus d'envergure, et forment la partie de beaucoup la plus importante de la stratégie.
Quand le Directoire décida l'expédition dans la péninsule, les armées étaient encore dans la partie supérieure du bassin du Pô ; il est vrai qu'il dit très expressément dans ses lettres à Bonaparte (lettres du 7, deux lettres du 45 et lettre du 28 mai) qu'il ne peut en être question avant que Beaulieu ne soit complètement écrasé et son armée dispersée par une poursuite sans relâche.
Il entend par là : jusqu'à ce qu'on l'ait repoussé dans les Alpes du Tyrol, et il a raison; mais que savait-il des renforts que les Autrichiens feraient passer d'Allemagne en Italie? La défection des Sardes ne pouvait-elle pas décider le gouvernement autrichien à grossir son armée d'Italie aux dépens de celle du Rhin ? Dans ce cas, ces renforts seraient arrivés à la &Q de juin, juste au moment où la moitié de l'armée française eût été à 50, 60 ou 80 milles du Pô. Les événements du mois d'août ont bien prouvé qu'on n'aurait pas été de force à résister sur le Mincio avec ce qui serait demeuré.
116 CHAPITRE XXZII.
Le Directoire croyait-il qu'au moment où il serait avisé de la mise en route des renforts, il aurait le temps de rappeler Tarmée de la péninsule? La situation politique en aurait beaucoup souffert, et, de plus, cette armée serait probablement arrivée trop tard. Même à l'époque tardive où Wurmser apparut, une armée qui aurait fait une expédition du côté de Naples n'aurait jamais eu le temps d'en être revenue. Par conséquent, il n'aurait jamais fallu songer, à notre avis, à pousser une expédition jusqu'à Naples; et, quant à une pointe sur Rome et sur Livourne, on ne pouvait pas apprécier à Paris, au commencement de mai, si l'on serait en état de la faire.
Il y a là une obscurité complète dans le plan du Directoire, et tout y est confusion quand les deux dernières lettres disent d'une part, que Kellermann devra entrer dans le Tyrol et menacer l'Allemagne; de l'autre, que les Autrichiens font probablement déjà (Gn mai) partir des renforts de l'armée du Rhin pour l'Italie; qu'on va profiter de ce moment pour dénoncer l'armistice qui dure encore en Allemagne, enfin que le défaut de magasins obligera à attendre la moisson I A quoi un pareil galimatias de projets et d'idées peut-il servir à un général? Ce bavardage est Técueil où sombre toute direction, supérieure des opérations. Celle-ci ne devrait et ne peut qu'orienter les opérations du commandant des troupes, suivant les grandes lignes politiques qu'elle a adoptées, et il faut le faire avec beaucoup de clarté et de précision.
Quand Bonaparte, ayant passé le Mincio, dirigea une partie de ses forces vers la Toscane et les États de l'Église, il pouvait envisager beaucoup mieux sa situation. Beaulieu était repoussé dans les Alpes ; Bonaparte savait que 30,000 hommes de l'armée du Rhin devaient venir le renforcer, mais ils n'étaient pas encore partis et ne pouvaient paraître avant six semaines. Il fallait procéder aux préparatifs du siège de Mantoue ; il pouvait donc occuper le temps disponible en pénétrant avec une de ses divisions dans les Légations; une autre (Vaubois), qui lui arrivait de l'armée des Alpes, serait dirigée
sur Livourne. Ces deux expéditions sufOsaient amplement pour ce qu'on voulait faire à Livourne et pour contraindre le Pape à traiter ; elles ne compromettaient pas autant qu'une expédition poussée jusqu'à Rome, et, a fortiori^ jusqu'à Naples ; car elles n'éloignaient pas les troupes françaises à plus de 20 milles de Mantoue.
En voyant les plans antérieurs si vagues du Directoire et de Bonaparte se réduire à ces dispositions si bien subordonnées à l'objectif essentiel, nous n'avons plus rien à dire; il faut admirer cette sage économie des forces. Mais si l'on avait projeté des opérations dans la péninsule sous le seul prétexte qu'il fallait couvrir son flanc et ses derrières, c'est le prétexte même que nous refuserions d'admettre, car les flancs et les derrières n'étaient pas menacés dangereusement et cette pré*tendue couverture eût livré le front à une défaite certaine (i).
(i ) La différence essentielle entre les projets du Directoire et de Bonaparte n*est pas dans les dispositions militaires, mais dans le but : Le Directoire voulait un remaniement complet de l'Italie péninsulaire, ce qui aurait absorbé entièrement et retenu les forces qu'on y aurait une fois consacrées. L'avenir a bien montré ce que devait durer une expédition politique en Italie. Bonaparte va simplement occuper la Romagne, indispensable à la sécurité de ses opérations, parce qu'elle touche au Mantouan et qu'elle séparera l'Autriche du Pape, et, en second lieu, il va lever des contributions pour entretenir la guerre et préparer l'offensive dans le Tyrol, à laquelle il a entin fait consentir le Directoire.
Les troupes chargées de cette expédition peuvent être rappelées d'un moment à l'autre, ce qui n'aurait pas lieu si elles avaient été chargées de révolutionner Rome.
Exécution.
Bonaparte porta la division Masséna à l'effectif de 12,000 hommes environ, avec lesquels elle fut chargée d'observer Beaulieu dans la vallée de TAdîge. Sérurier continua le blocus de Mantoue sur les deux rives du Mincio avec 10,000 hommes ; Augereau, avec un effectif à peu près égal, se mit en marche sur Bologne et passa le Pô à Borgoforte, le 14 juin.
Avant même que Bonaparte eût commencé son mouvement, arriva le S juin, à Brescia, le duc de Belmonte, chargé de faire des propositions d'armistice au nom du roi de Naples. On voit par là comment les succès précédents avaient leur effet jusque dans Tltalie méridionale, comment tous ces États pouvaient être vaincus indirectement dans la haute Italie, et comme il y avait peu à craindre leur intervention sur les derrières de l'armée. Bonaparte consentit d'autant mieux à l'armistice, que la cavalerie napolitaine, détachée a l'armée de Beaulieu, fut, aux termes du traité, cantonnée dans le pays de Brescia, par conséquent laissée pour ainsi dire en otage aux mains des Français. En outre, on pouvait espérer que l'expédition dans les Légations aurait, de ce chef, des effets plus complets.
Bonaparte se rendit en personne à Milan pour presser l'ouverture de la tranchée devant la citadelle, et alla ensuite le 17 à Tortone; pendant ce temps, une colonne de 1200 hommes, sous le colonel Lannes, marchait sur Arquata; des