BATAILLE D*ARCOLE
près de Vérone, il ne pouvait être question d'attaquer cette place ; s'il la quittait pendant la nuit, il n'était pas possible qu'on la prît dans la journée suivante. Une telle garnison n'aurait pas suffi à défendre la ville contre un siège en règle, mais elle pouvait s'opposer à une attaque de vive force ; Bonaparte comptait beaucoup sur ce que les Autrichiens s'occupaient sérieusement d'assaillir Vérone au moment précis où il voulait les prendre à revers.
La région entre TÂdige et l'Âlpon, en face de Ronco, était une vaste fondrière qu'on ne pouvait traverser que sur des digues; Bonaparte ne pouvait l'ignorer, d'autant plus qu'il était venu de ce côté quand la division Masséna était passée par Ronco pour couper à Wurmser la route de Legnago à Mantoue. En admettant que l'on pût traverser cette fondrière sur quelques digues et que les Autrichiens ne tinssent cette région que par de petits postes, cela paraissait plutôt un avantage qu'un inconvénient pour le plan de Bonaparte; il pouvait, en effet, après avoir chassé les postes autrichiens, se constituer une sorte de tête de pont, d'où il déboucherait plus facilement que d'un simple pont.
On ne sait si Bonaparte prit cette résolution dès le 13, en ramenant ses troupes dans son camp de Vérone, car cela ne ressort pas de sa correspondance. Le 1 4 il écrit au Directoire : a Aujourd'hui, repos aux troupes ; demain, selon les mouvements de l'ennemi, nous agirons )>. Les troupes s'étaient déjà reposées le 13, puisqu'elles n'avaient fait que reculer d'une lieue, et, dès le 14 au soir, elles partaient pour Ronco. Ce passage de sa lettre ne donne donc qu'une présomption superficielle, n'indiquant pas nettement sa véritable résolution. Pour nous, la question est importante : pourquoi Bonaparte n'a-t-il pas fait partir son armée pour Ronco dès le 13 au soir? Attendait- il des nouvelles de Vaubois ? Attendait- il l'arrivée du général Guyeux et de sa brigade qu'il avait demandée à Vaubois pour se renforcer, ou ne pouvait-il achever le pont plus tôt? Toutes ces considérations paraissent mériter plus d'intérêt que les faits énoncés dans la lettre, lesquels se rap-
^06 CHAPITRE LTn.
portent seulement au repos des troupes. Peut-être le retard fut-il motivé par plusieurs de ces raisons en même temps, ou même par toutes. Si nous nous inquiétons tant d'obtenir Texplication de ce retard, c'est que nous ne pouvons pas croire qu'un général comme Bonaparte ait abandonné l'attaque de Galdiero le 12 et battu en retraite sur Vérone le 13, sans avoir déjà formé un autre plan, sans savoir ce qu*il faisait, en quelque sorte sans motif. Ni la suite de sa lettre du 14, ni les mémoires ultérieurs ne donnent de renseignements à ce sujet; il se plaint, dans les uns et les autres, du manque de renforts, du danger dont la supériorité de Tennemi le menace, lui et ritalie. Il prétend que ses deux divisions, Masséna et AugereaUy ne comptaient que 13,000 hommes et qu'Alvinzi en avait 40,000. Il ne faut jamais accorder trop de valeur à une plainte de ce genre venant d*un général, c'est une chose bien connue; du reste, la parole de Bonaparte ne mérite pas la moindre confiance en pareil cas. La supériorité de Tennemi était cette fois moins grande ou tout au plus la même que dans les deux premières tentatives de délivrance de Mantoue ; le rapport de 13 à 40 est de pure imagination. Masséna, Augereau, Guyeux, Macquart et la cavalerie devaient faire une masse d'au moins 20,000 hommes, et les Autrichiens, depuis que Mitrowsky les avait rejoints, pouvaient en avoir 22,000 (1). Sans doute, les deux tentatives malheureuses sur la Brenta et sur Galdiero avaient pu ébranler la foi de Bonaparte en son étoile et en lui-même ; sa confiance dans le succès de son entreprise a pu être un peu moins grande ; mais nous ne pouvons consentir à nous représenter ce général comme font la plupart des écrivains, c'est-à-dire se trouvant, le 13 et le 14,
(i) Clausewitza raison de ne pas accepter le chiffre de 13,000 hommes donné par Bonaparte, mais il va un peu loin en évaluant les forces françaises à 20,000 hommes. Elles ne dépassaient pas 17,000 ou 18,000 hommes. Alvinzi pouvait leur opposer des forces très supérieures, mais il ne parait pas avoir engagé, le premier jour, plus de monde que son adversaire. Il se concentra davantage le 16, et Bonaparte reçut de Kilmaine 2,000 ou 3,000 hommes, qui lui permirent de prendre l'offensive le 17.
BATAILLE D'ARCOLB. 207
dans une situation plus menacée que jamais de tous les c6tés, et plus critique. On l'y ferait rester 24 heures sans savoir comment en sortir; et cela simplement pour faire de la solution de ce problème colossal un véritable coup de théâtre. Nous y répugnons, d'abord, parce que c'est contraire à la réalité des faits, et ensuite parce qu'une situation aussi désespérée est tout à fait incompatible avec la grandeur de son génie. On peut admettre qu'un général reste dans une mauvaise situation pendant des jours et des semaines sans se décider sur le moyen d'en sortir, mais ce ne sera jamais quand l'heure de l'action aura sonné, quand la moindre perte 'de temps empire sa situation.
Or voici, dans un moment de crise, une perte de temps de 24 heures, et nous ne pouvons expliquer cet arrêt dans l'action ; eh bien, nous préférons supposer des causes extérieures que d'admettre un arrêt de la volonté (1).
Bonaparte a donc pris la résolution d'attaquer Alvinzi dans son flanc gauche, c'est-à-dire du côté où il devait le moins s'y attendre. Il y marche le 14, à la tombée de la nuit, trouve son pont établi, et, au point du jour, il passe le fleuve.
De son côté, Alvinzi avait poussé le 13 son avant-garde jusqu'à Saint-Michel et se portait lui-même le 14 avec son armée jusqu'à Saint-Martin (2) . La relation autrichienne dit que le général Alvinzi avait dirigé les brigades Mitrowsky et Brigido vers l'Adige. Nous trouverons ensuite ce dernier à Arcole quand Bonaparte marche contre ce village ; or il ne s'est pas trouvé à Ronco, ainsi que l'indique la suite des évé-
(1) Clausewitz ne veut pas admeltre que le but de Bonaparte ait été de mettre la main sur les parcs d* Alvinzi et de renfermer, sans ressources, entre TAdige et les montagnes. S'il avait accepté cette explication, que tout vient confirmer, Tinaction de Bonaparte le 13 et le 14 ne Tétonnerait pas. Gomme il le remarque lui-même quelques lignes plus bas, c*est seulement le 14 que les Autrichiens ont été assez avancés du côté de Vérone pour que Bonaparte essayât de surprendre Villanova et de les bloquer en rase campagne.
(2) C'est précisément cette marche d'Alvinzi qui provoque le mouvement de Bonaparte sur Villanova par Arcole.
208 CHAPITRE LYH.
Déments et il ne pouvait pas se porter si vite à Arcole par Villaoova; il est donc hors de doute que la brigade Brigido est restée derrière TAIpon. Milrowsky était très probablement resté à Villanova, car, le 15, il est le premier à soutenir Brigido. Il paraît donc qu^Âlvinzi, se portant sur Vérone, avait laissé une division de 6 à 8 bataillons derrière l*AIpon(l).
Au fond, Alvinzi avait atteint le résultat auquel ses opérations pouvaient le conduire, étant donnée la manière dont il les avait dirigées, et il était absolument impossible de rien faire qui Tavançât d*un pas. Impossible de donner Tassaut à Vérone, tant que l'armée française camperait près de cette ville. Passer TAdige entre Vérone et TAlpon était une entreprise au moins risquée, car il fallait l'exécuter à la barbe de l'armée française, et la bataille qui s'ensuivrait forcément serait livrée dans des conditions très dangereuses. Attendre que Vaubois fût battu par Davidovitch et repoussé dans la plaine d'Italie, c'était courir le danger que Bonaparte se tournât avec toutes ses forces contre Davidovitch, et le battît; c'eût été payer cher la délivrance de Wurmser, si tant est qu'on y parvînt; mais on n'avait plus grande chance d'y réussir, car Bonaparte pouvait bien revenir sur ses pas avant qu'Alvinzi eût achevé son passage de l'Adige, et atteint Mantoue. Dans cette occurrence, le général Alvinzi résolut, comme nous le lisons dans la relation autrichienne, de passer l'Adige à Zevio avec 42 bataillons pendant que 12 autres attaqueraient Vérone. Nous ne rechercherons pas ce qu'on a pensé de ce plan, ce qu'on peut en penser de raisonnable; il nous semble que ce serait peine perdue ; disons plutôt que les renseignements sont trop incom-
(i) La dispersion de Tannée autrichienne le 15 est extraordinaire. Alvinzi a 3,500 hommes entre Arcole et Albaredo, 3,500 vers Montebello, le gros de ses forces vers S. Martino, une avant-garde sous les murs de Vérone, et une autre devant Zevio, essayant de franchir TAdige. Bonaparte est venu prendre une position centrale au milieu de tous ces détachements, avec l'espoir suffisamment justifié de les battre Tun après l'autre. Il avait laissé à Tennemi le temps de s*éparpiller.
BATAILLE d'ARCOLE. 209
plets pour nous faire devioer la véritable pensée du général autrichien.
Si ce plan était réellement celui qu^il avait formé, ce fut un grand bonheur pour les Autrichiens que d'avoir tant tardé à l'exécuter; au reste, il n'y a pas à s'en étonner, car tout homme sain d'esprit devait reculer avec horreur plutôt cent fois qu'une. Ce n'est que dans la nuit du 1 S au 16 que cette opération devait commencer, c'est-à-dire juste 24 heures après le moment où Bonaparte agit.
Ce général avait parfaitement réussi le coup qu'il avait médité. Non seulement il avait trouvé le fleuve inoccupé dans cette partie de son cours, et le pont fut jeté sans rencontrer de résistance ; mais encore, pendant ce temps, ainsi qu'il l'avait espéré, l'armée autrichienne s'était avancée davantage sur Vérone (i). Ce ne fut qu'à 9 heures du matin que Tattention d'Âlvinzi fut éveillée par quelques coups de canon dans les environs de Ronco; ce ne fût qu'à 10 heures qu'il apprit l'existence du pont et le passage de l'ennemi; encore crut-il plutôt à une démonstration destinée à diviser les forces autrichiennes.
Mais Bonaparte commençait à s'apercevoir que son opération ne marcherait pas comme il l'avait pensé ; qu'elle serait bien diCTérente, bien autrement difGcile à réussir, si taot est qu'elle pût encore réussir.
Les Autrichiens n'avaient' fait que surveiller la région entre r Alpon et l'Adige ; il n'y avait entre Arcole et Ronco qu'un bataillon et un escadron ; ils faisaient ce service assez mal, à ce qu'il paraît, car ils ne dérangèrent en aucune façon l'établissement du pont et l'annoncèrent très tard. Mais les Autri-
(1) Après cette remarque, on ne comprend plus la critique adressée plus haut à Bonaparte, d'avoir attendu inutilement 48 heures avant de se porter à Ronco. Si Davidovitch s'était avancé jusqu'à Bussolengo pendant qu'Âlvinzi était encore en arrière de Galdiero, Bonaparte aurait eu une belle occasion pour écraser l'armée autrichienne du Tyrol, ce qui était la manière la plus sûre d'en finir avec Alvinzi. C'était une raison de plus pour ne quitter Vérone que quand Alvinzi s'en serait suffisamment rapproché.
210 CHAPITRE LYII.
chiens avaient à Porcil, à Tissue des digues qui sortaient du marais : le régiment Spleni, et à Arcole, au pont sur TAlpon, la brigade du colonel Brigido ; la brigade Mitrowsky, pensonsnous, se trouvait à Villanova. Cette région n'était donc pas aussi dégarnie qu'elle le paraissait. D'autre part, il semble qu'il en allait tout autrement, au point de vue du terrain, que Bonaparte ne l'avait cru.
De Ronco, deux digues partaient au travers des marais, la première remontait TAdige pour gagner Porcil, et formait plusieurs ramiGcations ; l'autre gagnait le pont d'Arcole sur l'Alpon; de là, elle traversait le village d'Arcole, pour déboucher dans la plaine qui commence juste en arrière du village, ou bien remontait l'une ou l'autre rive de l'Alpon, tout contre les berges, jusqu'à Villanova.
Combat du 15 novembre.
Au fond, la première de ces digues répondait seule complètement aux vues de Bonaparte, avec ses embranchements vers Porcil; la seconde conduisait soit sur la rive gauche de l'Alpon, où Bonaparte n'avait rien à faire, soit sur la rive droite, mais dans une direction tout à fait divergente de la première, vers Villanova, de sorte qu'à l'issue des marais ses divisions se seraient trouvées distantes d'un mille l'une de Tautre, hors d'état de se soutenir. Si Bonaparte avait engag^é toute son armée sur Tune des chaussées, il n*est pas douteux qu'il aurait parfaitement atteint son but, la situation étant telle que nous la connaissons maintenant ; il serait arrivé en effet a Porcil sans grande résistance, aurait joint probablement entre cette localité et Caldiero une fraction de l'armée autrichienne et l'aurait battue isolément; puis il aurait attaqué l'armée elle-même revenant de Vérone, avant qu'elle eût le temps de se replacer devant sa ligne de retraite, qui passait par Villanova (1). Tout cela paraît indiscutable, aujourd'hui que nous
(1) L*année de Bonaparte était inférieure à celle d^Alvinzi, et ses der-
BATAILLE D'aRCOLE. 211
voyons Tensemble de la situation ; mais Bonaparte ne pouvait pas savoir qu'il aurait si beau jeu sur Tune des digues et tant de mal sur l'autre ; il ne pouvait naturellement pas lui venir ridée de s'engager sur une seule digue, en laissant l'autre aux mains de l'ennemi, sur sa ligne de retraite ; c'eût été un acte de témérité inouïe; cet acte, il n'y avait pas de raison pour le risquer : l'ennemi n'ayant fait que surveiller celte région, il était invraisemblable qu'on rencontrât une résistance sérieuse au pont d'Arcole ; en se rappelant le pont de Lodi, le passage du Mincio à Borghetto, celui de la Brenta à Bassano, Bonaparte ne pouvait pas voir dans ce pont d'Arcole un obstacle capital à son opération. 11 s'avançait donc avec confiance sur les deux digues, la division Masséna sur Porcil et la division Augereau sur Arcole. Alvinzi opposa à la division Masséna le régiment de Spleni et un bataillon de Croates; les deux partis se rencontrèrent à Bionde, les Autrichiens furent repoussés, poursuivis jusqu'à Porcil, et ce village fut pris après un combat assez vif. C'était la tâche de Masséna pour cette journée.
La division Augereau, au contraire, dans sa marche sur la digue d'Arcole, se heurta à des difGcuItés de terrain, qui avaient bien pu passer inaperçues du général français. Cette digue va directement de Ronco sur l'Alpon, puis, longeant la
niera échecs avaient diminué sa valeur morale ; il eût été d'autant plus imprudent de chercher une bataille décisive en plaine dès le 15, qu'une défaite aurait rendu la situation des Français presque désespérée. Au contraire, puisque Alvinzi avait commis la faute de s'avancer sur Vérone, séparé de Davidovitch, le seul fait de prendre position entre Porcil et Arcole donnait barre sur lui. S'il concentrait son armée à Touest des marais, vers Caldiero, il livrait sa communication, ses magasins et ses parcs; s'il la concentrait à l'est, vers Arcole, il s'éloignait de Vérone, reculait par conséquent, et exposait Davidovitch à se faire battre isolément ; enfin, en restant séparé en deux par l'armée de Bonaparte, comme il le fît, il se condamnait à être écrasé en détail et à ne pas pouvoir obtenir de succès décisif. La solution proposée par Clausewitz n'aurait procuré aux Français aucun de ces avantages, et il est impossible de ne pas trouver prodigieuse celle de Bonaparte, qui, par la force des choses, obligeait l'ennemi à se faire battre ou à lâcher prise.
rive droite de ce ruisseau pendant environ 3,000 pas, arrive au pont d*Arcole. Une autre digue suivant TAIpon d'aussi près sur l'autre rive, les Autrichiens y trouvèrent les éléments d'une position à peu près inattaquable ; ils occupèrent la digue de la rive gauche avec leur infanterie, et battirent ainsi celle de la rive droite, sur cette longueur de 3,000 pas, par un feu de mousquelerie à bout portant. Le pont lui-même était défendu par quelques canons et par de Tinfanterie, qui s'était retranchée dans les premières maisons d'Arcole, qu'elle avait crénelées. Dans de telles conditions, Tassaut de cette localité ne pouvait pas réussir; avant même d^avoir atteint ce pont si bien défendu, l'infanterie française avait essuyé un feu de flanc si terrible qu'il avait suffi à arrêter l'attaque. L'avantgarde d'Augereau fit demi-tour avant d'arriver au pont; luimême s'élança, saisit un drapeau et le planta sur le pont, mais ce fut en vain. Les généraux, voyant qu'ils s'étaient embarqués dans une mauvaise affaire, qu'il n'y avait pas d'expédient capable de les en sortir, voulurent tout emporter à force de bravoure et de dévouement, espérant encore s'ouvrir un chemin et réparer leur faute par les moyens les plus rapides. Tout fut inutile. Quatre généraux, Lannes, Verdier, Bon et Verne furent blessés, et la colonne reculait toujours. Bonaparte s'élance, saute à bas de son cheval, Harangue les troupes, leur rappelle Lodi ; il croit déjà les avoir entraînées, saisit un drapeau, se rue sur le pont — c'est en vain ! — La colonne rebrousse, les Autrichiens chargent sur le pont, poursuivent les fuyards pêle-mêle avec eux, et Bonaparte, en danger d'être pris, n'est enlevé et sauvé qu'à grand'peine par ses grenadiers (1).
(1) La division Àugereau est parvenue jusqu'au pont d*Ârcole; ce ne sont donc pas les feux de flanc qui l'ont arrêtée. La tête de colonne n*a pas dû être foudroyée par la fusillade en arrivant sur le pont, puisque le p'us grand nombre des officiers qui ont essayé de l'entraîner n'ont pas succombé. Bonaparte, en particulier, est resté un certain temps à l'entrée du pont, et devait être le point de mire des tireurs ennemis. 11 semble donc que l'échec essuyé au pont d'Arcole ne soit dû qu'à la mollesse de
BATAILLE DARCOLE.
Cet exemple montre, mieux que tout au monde, qu'il existe des situations tactiques dont ni la bravoure, ni la résolution, ni le dévouement, ni l'enthousiasme ne peuvent venir à bout.
Bonaparte vit bien qu'il était inutile de faire ici de nouvelles tentatives. Il avait déjà ordonné au général Guyeux de passer l'Adige en bac, à Albaredo, avec 2,000 hommes, de façon à prendre à dos la position d'Arcole. Ce général n'arriva qu'à la tombée de la nuit, et cette localité, pour laquelle on s'était battu si furieusement, fut alors évacuée presque sans résistance par les Autrichiens.
Pendant que les Français commencent par dépenser leurs forces inutilement et n'occupent qu'à la nuit close l'objet de leurs sanglants efforts, Alvinzi a changé de position. Ne laisrsant devant Vérone que le prince de HohenzoUern avec son avant-garde renforcée de 4 bataillons, il était accouru avec le reste de ses troupes pour faire face à Bonaparte. Provera s'est établi avec 6 bataillons, entre Caldiero et Porcil, et Mitrowsky, avec les 14 autres, prend position, l'aile droite à Saint-Bonifacio, la gauche à Saint- Stefano.
Bonaparte avait évidemment gagné quelque chose qu'il n'avait pas recherché tout d'abord et qui n'était qu'accessoire, où il avait été entraîné presque malgré lui, le passage par Arcole ; mais d'un autre côté, la retraite d' Alvinzi sur l'Alpon lui faisait manquer le but pour lequel il s'était engagé sur ce terrain ; il dit lui-même le dépit qu'il éprouva, en voyant du clocher de Ronco la retraite des Autrichiens. Dès lors, le passage d'Arcole devenait ce qu'il n'était pas auparavant : le plus court chemin pour atteindre Alvinzi. Seulement cette attaque contre Alvinzi, même si elle réussissait, ne promettait vraiment plus des résultats énormes; d'un autre côté, la situation de Bonaparte dans la soirée du 15 n'était pas des plus favorables pour engager une bataille. Une division à Porcil,
la troupe, et c*est d'ailleurs Timpression de tous les témoins oculaires, Bonaparte, Marmont, etc. Il n*y avait pas là une de ces situations dont rien ne peut venir à bout.
214 CHAPITRE LVtl.
une autre à un mille et demi de là à Arcole, un grand marais entre les deux : c*était une situation peu faite pour promettre la victoire (I). Pour proQter malgré tout de Tattaque entamée, il fallait rappeler la division Masséna, établir un poste défensif sur la digue de Porcil à Ronco à une distance convenable, et tourner Taile gauche des Autrichiens par Âlbaredo ou même par Legnago.
Bonaparte sent quHl ne peut pas passer la nuit dans la situation où il est le 15 au soir; il peut craindre que les Autrichiens n'attaquent ses divisions avec des forces supérieures, ne les jettent dans les marais, ne les coupent en partie du pont de Ronco; puis Davidovitch vient encore de battre Vaubois, et il faudra se tourner contre lui. II décide donc de renoncer aux avantages obtenus et de se retirer sur la rive droite de TAdige. Il ne laisse que deux demi-brigades pour couvrir le pont de Ronco, et tout près de celui-ci. On croirait, d'après cette résolution, que Bonaparte a abandonné son offensive contre Alvinzi. Pas du tout! Il est décidé, si la situation de Vaubois ne l'oblige pas à faire autre chose, à renouveler son attaque le lendemain (2). Dans cette intention, il est inexcusable de n'avoir pas occupé solidement la chaussée de Porcil quelque part vers Bionde pour couvrir son pont de Ronco, et le village d*Arcole pour assurer son débouché et de n'avoir pris aucune mesure pendant la nuit pour exécuter un mouvement par Legnago, surtout avec sa cavalerie.
On ne pourrait excuser la retraite complète en deçà de l'Adige que s'il renonçait à son attaque ; ou la reprise de Tattaque le lendemain, que s'il avait occupé Arcole; il est
(1) Les inconvénients dont parle Clausewitz existaient bien plutôt pour Alvinzi que pour Bonaparte ; c*est lui qui avait ses deux ailes séparées par les marais, et par Tennemi, tandis que Masséna et Augereau étaient en liaison entre eux et avec le détachement laissé à Ronco.
(2) Clausewitz veut absolument que Bonaparte cherche une action décisive et attaque. Au contraire, les Français n*avaient qu'à attendre Tattaque des Autrichiens, et c*est ce qu'ils ont fait. Alvinzi était forcé de prendre Toflensive, étant donné le but qu'il poursuivait.
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BATAILLE d'aRCOLE. 21S
tout à fait incompréhensible qu'il n'ait fait ni l'un ni l'autre, et on ne peut dire pourquoi il se promettait de mieux réussir le lendemain à l'attaque du pont d'ÂrcoIe. Le mouvement tour* nant par Albaredo, qui l'avait cependant seul rendu maître d'Arcole, n'est pas utilisé pour l'attaque du second jour et le général Guyeux n'est nommé dans aucun rapport.
Nous avouerons qu'il nous a été absolument impossible de découvrir ici un fil conducteur qui permît de suivre l'enchaînement des idées; le deuxième jour de la bataille nous est resté tout à fait incompréhensible, le troisième l'est pour bien des choses. Tantôt ce sont des actes auxquels on ne trouve pas de motifs, tantôt des effets auxquels on ne voit pas de causes. Ni Bonaparte ni Berthier, dans leur premier rapport, le lendemain de la bataille, alors que l'idée était encore toute vivante, ne permettent de deviner i'enchaînement des pensées qui ont servi de base à la décision du général (1).
Combat du 76 novembre.
Le fait matériel, c'est que, le 16 au matin, Bonaparte se reporte en avant au point du jour, de la même façon que la veille (2). Mais en même temps Alvinzi s'est décidé à attaquer et a déjà traversé Arcole et le pont avec son aile gauche. Français et Autrichiens se rencontrent sur les deux digues. Les Impériaux sont battus sur l'une et sur l'autre, Masséna rentre victorieusement à Porcil, Augereau pousse jusqu'au pont d'Arcole; mais tous les efforts des troupes les plus braves, conduites par les généraux les plus braves, échouent
(i) Le rapport de Bonaparte et la lettre de Berthier, écrits au lendemain des événements, exposent pourtant bien le but que poursuivait le général français ; mais Glausewitz s'est arrêté à Tidée que Bonaparte voulait prononcer une attaque décisive, et il repousse tout ce qui ne se plie pas à sa théorie.
(2) Non pas de la même façon que la veille, mais seulement de manière à se replacer sur les digues en avant du pont. C*est là qu* Alvinzi vient les attaquer.
BATAILLE d'ARCOLE. 217
Bonaparte. Le temps perdu ne lui avait encore causé aucun doiâniage, et les pertes matérielles avaient été plus considérables dii côté des Autrichiens que du sien (i). Il supposait les Impériaux déjà très frappés par ces deux sanglantes journées ; il pensait qu'une nouvelle attaque, surtout avec des dispositions un peu différentes, les forcerait sans aucun doute à se retirer. Il avait parfaitement jugé son adversaire, et la suite Ta montré. Mais comment, va-t-on nous demander, Bonaparte avait-il cette conviction, puisque Alvinzi se trouvait encore le 17 dans la situation favorable où il était les jours précédents (2)? A cela, nous répondrons qu'on ne reconstitue pas de pareilles impressions loin de l'heure et du lieu de l'action ; tout repose ici sur les moindres détails, sur des nuances, en un mot sur une impression générale. C'est un regard plongé par le combattant dans la prunelle de son adversaire : quelle critique peut-on baser là-dessus !
Les changements apportés aux dispositions d'attaque consistèrent surtout en ce que la division Masséna n'attaqua plus Porcil ; on n'y dirigea qu'une demi-brigade, et juste assez loin pour couvrir l'attaque que le reste de la division prononcerait sur Arcole; la division Augereau passerait l'Alpon en aval d'Arcole sur un pont de chevalets; enQn, la garnison de Legnago ferait, avec 2 bataillons et 4 pièces, une diversion dans le flanc gauche et sur les derrières des Autrichiens. La réserve de cavalerie suivrait et soutiendrait Augereau. Il n'est toujours question de Guyeux dans aucun rapport.
Alvinzi, recevant par un espion la fausse nouvelle de la retraite de Bonaparte sur Mantoue (d'après les mémoires de Bonaparte), croit, le i7 comme le 16, pouvoir repousser les Français ; les avant-gardes de ses colonnes avancent au point du jour vers Ronco par les chaussées de Porcil et d'Arcole.
(i) En outre, Bonaparte avait reça 2,000 ou 3,000 hommes de renforts.
(2) On ne sait comment Clausewitz peut qualifier de favorable la situation d*une armée coupée en deux tronçons, et qui ne peut plus songer qu*à battre en retraite, alors qu'elle avait une mission offensive.
Au même instant, et comme les Français allaient se porter audevant d*euxy le pont s'entrouvre, les deux bataillons laissés sur la rive gauche par la division Augereau étaient donc menacés d'être perdus, et le passage allait devenir impossible; mais il se trouvait que, près de Ronco, les deux digues longeaient quelque temps TAdige, Tune en amont, Tautre en aval ; de sorte que lartillerie française put à elle seule arrêter les colonnes autrichiennes, ce qui donna le temps de rétablir le pont. Aussitôt deux demi-brigades de la division Masséna, chacune à 3 bataillons, passèrent ; Tune, dirigée par Masséna lui-même, s'avança sur la chaussée de Porcil ; l'autre, sous le général Robert, vers Arcole. L'une et l'autre refoulèrent les avant-gardes autrichiennes. Le gros des divisions passa ensuite. Augereau, tout en laissant deux bataillons à la garde du pont, en avait encore 14 ; il les porta à droite d' Arcole, sur le cours inférieur de TAlpon ; le pont de chevalets semble y avoir été préparé pendant la nuit même ; il s'en servit pour attaquer les Autrichiens dans leur position un peu en arrière. Ce qui restait des 18 bataillons de Masséna, soit 12 bataillons, fut conservé provisoirement près de la bifurcation des deux chaussées.
Cependant, les demi-brigades engagées sur ces dernières étaient venues se heurter au gros des colonnes autrichiennes ; un combat violent s'était engagé, et les deux demi-brigades, accablées par le nombre, avaient été repoussées avec beaucoup de vigueur. Masséna fit avancer en soutien une de ses brigades sur la chaussée de Porcil, et parvint ainsi à rejeter les Autrichiens assez loin pour éviter toute inquiétude au sujet du pont de Ronco et de la sécurité de la gauche française.
11 restait donc au pont de Ronco 6 bataillons de la division Masséna et les 2 bataillons de la division Augereau, qui avaient couvert le pont auparavant. Bonaparte Qt cacher 3 de ces bataillons, ceux de la 32* demi-brigade, dans le fourré qui se trouvait à la droite de la chaussée d' Arcole, et plaça les autres, partie sur cette chaussée, partie sur celle de Porcil,