CONSIDÉRATIONS SUR LA BATAILLE D ARCOLE
seconde attaque pourrait être que Bonaparte avait compté sur la retraite des Autrichiens ; mais il ne s'en est expliqué dans aucun de ses rapports, et, du reste, ce serait en contradiction avec l'inquiétude qu'il avait pour la nuit. Cette attaque du 16 reste donc absolument inexpliquée.
La retraite du 16 au soir est plus motivée que celle du 15, car, cette fois, on n'était même plus maître d'Arcole (1). De même, l'attaque du 17 est beaucoup plus intelligible que celle du 16, et par cette seule raison qu'on a pris d'autres dispositions dont Bonaparte avait reconnu la possibilité pendant la journée du 16, et sur lesquelles il pouvait fonder d'autres espérances. Tant qu'il reste une chance de vaincre, il est tout naturel qu'un général n*abandonne pas un combat qui, lui ayant coûté beaucoup de monde, en a coûté plus encore à son adversaire. S'il se retirait, l'ennemi s'attribuerait la victoire et jouirait, en effet, de quelques-uns des avantages qu'elle entraîne, tandis que, s'il persiste dans son attaque, les efforts antérieurs et les résultats acquis feront déjà la moitié de l'ouvrage. Tant que Davidovitch n'avançait pas davantage, tant que les combats partiels coûtaient plus de monde aux Autrichiens qu'aux Français, tant qu'il restait une possibilité d'avoir un succès général, et tant qu'un terrain aussi impraticable empêcherait les Autrichiens, même vainqueurs, d'infliger à leurs adversaires une défaite complète (2), Bonaparte pouvait continuer ses attaques ; il s'agissait surtout, en effet, de bravoure et d'opiniâtreté, et il était difficile de l'emporter sur les Français pour Tune ou l'autre de ces qualités. Toutefois, il fallait pouvoir espérer une victoire générale; or, le 15, Bonaparte croyait la tenir, parce qu'il ne connaissait pas exacte-
(i) Lorsqu^on se replia, le 15 au soir, sur le pont de Ronco, on n*était pas encore maître d*Àrcole où Guyeux n'arriva qu*à la nuit close. Arcole avait si peu de valeur par soi-même, que les Autrichiens et les Français s^en désintéressaient après la fin du combat.
(2) Il n*avait donc pas été si maladroit, de la part de Bonaparte, de s'établir dans cette région marécageuse, au lieu d'attaquer en plaine un ennemi supérieur qui Tavait déjà battu deux fois.
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rAlpon,àpeu près à un quart de lieue de son embouchure; ce qui a été un objet de critique pour les militaires mal instruits^ En effet, si le pont eût été placé sur la rive gauche vis-à-vis Albaredo : 1® l'armée se fût trouvée déboucher dans une vaste plaine et c'est ce que son général voulait éviter; 2® Alvinzi qui occupait les hauteurs de Caldiero, eût, en garnissant la rive droite de l'Alpon, couvert la marche de la colonne, qu'il aurait dirigée sur Vérone ; il eût forcé cette ville faiblement gardée et eût opéré sa jonction avec l'armée du Tyrol; la division de Rivoli, prise entre deux feux, eût été obligée de se retirer sur Peschiera ; l'armée tout entière en eût été étrangement compromise ; au lieu qu'en jetant le pont sur la droite de TAlpon on obtenait l'avantage inappréciable : 1® d'attirer l'ennemi sur trois chaussées, traversant un vaste marais; 2® de se trouver en communication avec Vérone par la digue qui remonte l'Adige et passe aux villages de Porcil et de Gambione, où Alvinzi avait son quartier général, sans que l'ennemi eût aucune position à prendre, ni pût. couvrir d'aucun obstacle naturel le mouvement des troupes qu'il aurait fait marcher pour attaquer Vérone. Cette attaque n'était plus possible, puisque toute l'armée française l'eût prise en queue, pendant que les murailles de la ville en auraient arrêté la tête », etc.
Les deux avantages allégués pour la disposition qu'il a prise ne sont évidemment que le reflet des deux inconvénients qu'a rencontrés l'offensive sur la rive droite de l'Alpon.
Nous voulons bien accepter la seconde raison, mais pour le
15 seulement; elle ne signiGe rien pour les journées suivantes.
Quant à la première, Bonaparte a l'air d'y attribuer une
importance pai*ticulière, car il raconte, un peu auparavant,
dans la marche de Vérone à Ronco : a Alors les officiers et
soldats qui, du temps qu'ils poursuivaient Wurmser, avaient
traversé ces lieux, commencèrent à deviner l'intention de leur
général : il veut tourner Caldiero qu'il n'a pu enlever de front ;
avec 13,000 hommes ne pouvant lutter en plaine contre
40,000, il porte son champ de bataille sur des chaussées
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entourées de vastes marais, où le nombre ne pourra rien, mais où le courage des tètes de colonnes décidera de tout » , etc.
Le lecteur appréciera ce qu'il faut penser de ce monologue stratégique des soldats. C'est une fable qu^il ajoute à son explication, afin de l'embellir par le merveilleux de cette voix publique de Tarmée. Bonaparte cherchait ek savait larmée autrichienne à Caldiero, et non dans les marais; il était Tassaillant et il fallait donc, pour faire aboutir son attaque, laisser les marais derrière lui, et se battre en plaine avec les Autrichiens ; les choses se passèrent tout autrement et les Autrichiens furent réellement assez bons pour venir l'attaquer sur les digues, mais il n'y avait pas de calcul qui pût le faire prévoir (1). Celte explication de Thistorien de Sainte-Hélène n'est pas seulement en contradiction avec le but qu'il avait cherché et éloignée de toute vraisemblance ; elle est en contradiction avec les faits eux-mêmes; pourquoi donc, le IS, ces attaques furieuses contre le pont d'Arcole, qui était le débouché de la chaussée, si Bonaparte n'avait pas voulu se porter dans la plaine (2) ? Pourquoi ne pas attirer plutôt les Autrichiens sur la chaussée même, comme cela eut lieu le 17 (3) ? Il est tout à fait évident que cette explication a été déduite de la marche même des événements, notamment le 17 ; mais cette dernière journée s'était déroulée à l'inverse de l'attente et des projets de Bonaparte.
Nous ne pouvons donc conserver au général français, pour la bataille d'Arcole, que sa réputation de grande bravoure et
(1) ir semble au contraire que tout en donnait l*assurance. Comme on Ta déjà remarqué page 176, Alvinzl ne pouvait qu^attaquer, battre en retraite ou livrer ses parcs, et, pour ne pas sacrifier Davidovitch, il fallait attaquer. Jamais on n*a vu, à la guerre, faire échec à son ennemi comme Bonaparte Ta fait à Alvinzi.
(2) Il voulait se porter dans la plaine, mais à Yillanova, où étaient les parcs et convois de son ennemi.
(3) Il était certainement plus séduisant de saisir la ligne d'opérations de toute Tarmée ennemie, que d'attirer 2,000 Croates sur une digue, en admettant môme qu'ils voulussent bien s'y prêter.
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d'opiniâtreté, qualités qui sont loin, du reste, de ne pas valoir le succès qu'elles ont obtenu; mais nous considérons les dispositions de la première journée comme absolument vicieuses, et celles des deux suivantes comme dues à son acharnement et contraires, d'ailleurs, aux principes de tactique les plus élémentaires.
Malheur au général médiocre (1) qui entreprendrait une telle manœuvre et y échouerait I
La conduite du général autrichien mérite aussi bien des critiques (2).
Sur une digue, le défenseur a forcément de grands avantages, si la situation n'est pas tout à fait perdue ou les troupes par trop mauvaises; ainsi la défense a plus de chances de succès en se tenant sur la digue même, quoiqu'elle ne puisse y engager plus de monde que l'attaque. Mais le défenseur a encore bien plus d'avantages au débouché même de la chaussée ; car il peut déployer plus de troupes que son adversaire. Il était donc naturel de tenir fortement les débouchés, c'est-àdire Arcole et Porcil, et d'y attendre l'attaque des Français. Si Porcil même ne s'y prêtait pas, parce que la chaussée s'y divise en plusieurs branches, on aurait choisi une position a la bifurcation ou en tout autre endroit qui eût mieux convenu.
Dans ces conditions, les Autrichiens s'opposaient à tous les efforts des Français avec très peu de monde, et gardaient une réserve considérable pour faire face à un mouvement tournant. Ils n'auraient certes pas obtenu ainsi une victoire comme il leur en fallait une, mais l'offensive sur les digues y menait
(1) Mais, puisqu*il n*a pris que de mauvaises dispositions, à quoi sert que Bonaparte n*ait pas été médiocre ? S*il ne lui reste que le mérite de l'acharnement, une courageuse nullité en aurait fait autant. Clausewitz a beau critiquer : il sent bien dans ces journées d'Àrcole quelque chose de supérieur qui lui en impose.
(2) Plus que Clausewitz ne pense, car il n*a pas été question de l'étonnante dispersion des troupes d*AIvinzi, laquelle a contribué pour beaucoup à la décision et au succès de Bonaparte.
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encore bien moins ; cette victoire était surtout presque impossible dans la situation stratégique où ils se trouvaient, et dont nous reparlerons. Ils ne pouvaient guère obtenir un résultat plus favorable que de repousser l'attaque des Français. — Les Autrichiens renoncèrent à tous ces avantages pour se porter au-devant des Français sur les digues, et les combattre à armes égales. On n'y comprendrait rien^si Ton ne réfléchissait que le 15, les Autrichiens crurent d'abord n'avoir alTaire à Ronco qu'à un faible détachement facile à repousser ; ils ne firent donc que s'avancer sur la chaussée de Porcii; les 46 et 17, ils crurent prendre Bonaparte en flagrant délit de retraite et il était tout simple, dès lors, de le harceler. Mab ces explications ne sufGsent même pas à excuser Alvinzi pour le 16 et le 17, car la moindre avant-garde l'aurait vile averti de son erreur, sans l'exposer aux pertes que subirent ses deux colonnes sur les chaussées.
Nous laissons de côté la question de savoir si le passage de TAlpon par Augereau, le 17, n'aurait pas dû être empêché, ou s'il ne s'explique pas par une négligence des Autrichiens.
Et maintenant qu'est-ce qui, le 47, a forcé Alvinzi à se retirer, c'est-à-dire à renoncer à la lutte, à baisser pavillon? Ces trois journées de combats mal conduits avaient notablement entamé son armée, aussi bien que son moral à lui et celui de la troupe; le passage de TAlpon par Augereau et la manœuvre de la garnison de Legnago gâtaient sa situation tactique ; après ces funestes journées, disposant d'une armée assemblée à la hâte, mal formée, sans supériorité numérique prononcée, il n'osait plus livrer en plaine, le 18, la bataille décisive que Bonaparte lui aurait certainement imposée; une défaite complète n'aurait pas manqué de changer en désastre ce qui n'était jusque-là qu'une tentative avortée. Ce raisonnement n'est pas fait pour nous surprendre; il est dans l'esprit de tous les généraux qui, se trouvant dans une situation critique, n'ont pas la très grande force de caractère nécessaire pour en sortir.