COMPARAISON DES DEUX ARMEES ET DES DEUX GÉNÉRAUX
car il y avait joué un rôle important dans la campagne de 1794 ; pour Beaulieu, la montagne et son genre de guerre étaient chose toute nouvelle. Au reste, Beaulieu n'était pas un homme médiocre ; il n'avait pas seulement combattu avec distinction aux Pays-Bas, ce qui lui avait valu l'honneur d'être appelé à ce commandement, mais encore il ne manquait pas d'énergie, et il s'élevait notablement au-dessus du niveau des officiers de carrière ; mais ce n'était pas suffisant dans le cas présent. Cela ne lui suRit même pas à gagner d'emblée la confiance de son armée; il semble, au contraire, qu'un souffle de cabale et d'indiscipline s'y soit élevé dès son arrivée.
Qu'il en était autrement, — et c'est par la que nous voulons finir, — du côté de Bonaparte 1 A la première revue qu'il passa, il dit à ses soldats : (c Soldats, vous êtes nus, mal « nourris ; le gouvernement vous doit beaucoup, il ne peut « rien vous donner. Votre patience, le courage que. vous « montrez au milieu de ces rochers, sont admirables; mais ils M ne vous procurent aucune gloire, aucun éclat ne rejaillit sur M vous. Je veux vous conduire dans les plus fertiles plaines « du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en a votre pouvoir ; vous y trouverez honneur, gloire et richesses. a Soldats d'Italie^ manqueriez-vous de courage ou de cons- « tance? » •
Était-il possible qu'une pareille allocution à de pareils soldats manquât son effet, surtout venant d'un jeune homme plein de talent et de résolution? Ne devait-il pas exciter un véritable enthousiasme et devenir, du coup, le dieu de son armée?
Bonaparte n'a jamais rien écrit ni rien fait de mieux que cette vigoureuse exhortation.
Les États italiens.
Quoique les hostilités eussent lieu sur le territoire de Gènes, cette ville restait pourtant dans une sorte de neutralité, que lui valaient sans contredit ses fortifications.
Les autres États de l'Italie du Nord, Parme, Modène, Toscane, Lucques, Venise, quoique leurs gouvernants fussent attachés aux Autrichiens, s'abstenaient cependant par frayeur de prendre part à la guerre ; ils croyaient ainsi rester neutres, quoiqu'il fût facile de prévoir que les Français ne tiendraient aucun compte de cette neutralité.
' Dans le Sud de l'Italie, le pape avait avec la France des relations très tendues, quoique encore paciBques, tandis que le roi de Naples avait fourni un corps de 1500 cavaliers à Beaulieu,
Plan d'opérations.
Les deux généraux voulaient Tun et l'autre passer à TofFensive, mais, à vrai dire, suivant des conceptions bien différentes. L'offensive de Beaulieu n'avait pour but que de chasser les Français de la Rivière, de s'emparer des Alpes maritimes, de diminuer le front à défendre, de pousser jusqu*à la mer et de se lier plus étroitement avec les Anglais. Si l'on y réussissait^ on espérait afBrmer cette prise de possession par une guerre de postes en montagne, et même, le cas échéant, inquiéter les Français jusqu'en Provence.
Dans des circonstances ordinaires et contre un général ordinaire, ce projet n'aurait rien eu d'irréalisable, et, Tannée précédente, le même plan avait été exécuté à peu près par le général de Vins. Ce plan ressemblait à tous ceux qu'on forme lorsqu'on fait la guerre sans y chercher la solution radicale. Mais, en face de lui, représentez- vous Bonaparte, et tel que nous avons appris à le connaître depuis ; franchement, il est bien naturel de voir cette pauvre attaque tomber à plat devant la puissance de son adversaire, puis conduire aux complications les plus déplorables. Mais on ne concevait pas encore Bonaparte, et l'ère nouvelle n'était pas encore ouverte pour les armes françaises. Les campagnes de 1793, 1794 et 179S, dans les Alpes, avaient présenté des alternatives de succès et de revers; la défaite de Loano, en 1795, pouvait se comparer aux autres événements du même genre; A la vérité, lés Fran* çais avaient remporté des succès inaccoutumés dans les Pays»
Bas ; mais le cabinet de Vienne savait bien que des causes politiques y avaient fortement contribué; en revanche, la campagne de 1795 sur le Rhin avait été assez favorable aux armes autrichiennes. Tenez compte de tout cela, et vous trouverez bien naturel que le gouvernement autrichien ne s'attendît pas aux coups décisifs qui vinrent le surprendre dans l'Apennin ; il se croyait en droit d'attendre un résultat médiocre de ses efforts médiocres.
Bonaparte venait de recevoir du Directoire l'ordre de passer à l'offensive, et, s'il ne l'avait pas reçu, il se le serait donné lui-même. Sa proclamation dit tout à ce sujet. Il avait besoin d'argent, de vêtements, de chevaux, de vivres, et tout cela se trouvait dans les plaines de la Lombardie. L'armée ennemie, lors même qu'elle eût été plus forte d'un tiers que la sienne, comme il peut bien l'avoir cru, n'était pas en mesure de se rassembler pour faire face à une attaque subite ; il avait le droit de compter la détruire en détail, car, en montagne, l'assaillant peut toujours réussir quand on ne lui oppose qu'une défensive absolue; enBn, c'était une armée coalisée ayant deux lignes de retraite différentes : il pouvait espérer rompre l'alliance par un premier succès et partir de là pour en remporter d'autres.
Ces idées se présentaient trop spontanément à Bonaparte pour qu'il eût besoin d'attendre des ordres supérieurs. Au reste, il appartient bien à l'histoire de cette campagne de dire qu'elles étaient contenues implicitement dans l'instruction envoyée à Bonaparte par le Directoire : Détacher la Sardaigae de l'alliance autrichienne, l'agrandir aux dépens du Milanais pour en arriver à une alliance défensive et offensive avec elle, tel était le but qu'on lui indiquait. Mais le moyen le plus rapide pour y arriver, ce serait, lui disait-on, d'atteindre et d'éloigner d'abord les Autrichiens, les plus puissants • des deux alliés . Il faudrait donc frapper les coups les plus violents sur les Autrichiens et ne faire, du côté de Ce va et des Piémontais, que le strict nécessaire pour la sécurité de son flanc gauche ; les' Autrichiens seraient ensuite refoulés sur le Pô et le MiIa->
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nais conquis. TeUes sont les idées essentielles de Tinstruction assez confuse, et quelque peu semée de contradictions, que le Directoire signa le 6 mars, et qu'il faut naturellement attribuer au seul Carnot. L'idée fondamentale de porter ses coups de préférence sur Tarmée autrichienne, parce qu'elle était son principal adversaire, mérite certes beaucoup d'éloges ; elle sort du chaos des errements stratégiques de Tâge précédent ; mais il ne faut pas chercher encore dans cette instruction une logique et une clairvoyance absolues ; et, même comme amplitude, ce qu'elle projette d'entreprendre et d'exécuter a été dépassé de beaucoup par les proportions grandioses de ce qui s'est accompli dans la réalité.
Nous sommes obligés de nous arrêter un instant sur cette idée fondamentale, car nous rencontrons ici une des questions les plus importantes de la stratégie : quelle attention mérite le centre de gravité des forces ennemies? La fraction la plus importante et le centre de gravité de l'armée alliée se trouvaient bien du côté des Autrichiens ; ce n'est pas douteux. Mais quel intérêt ce fait peut-il avoir par lui-même? Aux yeux des Directeurs il en a un très grand ; ils comptent qu'une victoire sérieuse sur les troupes autrichiennes paralyserait la Sardaigne et la contraindrait à traiter ; il leur semble qu'il sufBt d'autoriser le général à exercer une pression insignifiante du côté des Sardes. Bonaparte, qui a fait reproduire cette instruction dans ses mémoires avec quelques petites notes éminemment méprisantes, traite ces considérations d'ineptie parfaite. Cette exécution sommaire nous engage plus vivement encore à discuter ce point d'après nos principes ; bien qu'il soit passé de mode depuis longtemps de considérer le général Carnot comme le stratège par excellence, gardons-nous de nous laisser égarer par les dédains d'un grand capitaine. Il est nécessaire d'élucider ici la corrélation intime qui peut exister entre les éléments que nous considérons, et nous ne nous laisserons pas troubler par l'éclat d'un grand nom.
Si les Français avaient possédé la supériorité numérique
nécessaire pour repousser d'emblée les Autrichiens, non seu-
lement hors de la Loinbardie, mais encore du Frioul, et même au delà des Alpes de Carynthie, et pour marcher sur Vienne, ce seul fait aurait certainement sufQ a décider la cour de Turin à faire sa soumission, sans que rien fût tenté directement contre elle. Il n'est pas un homme raisonnable qui, en examinant la situation telle qu'elle était en 1796, ne soit de notre avis.
Mais à supposer même que ce fût le cas, aurait-on pu négliger complètement d'observer les Sardes et tourner toutes ses forces contre les Autrichiens ?
On l'aurait pu si la situation géographique avait été autre : si, par exemple, la monarchie sarde avait été située près de l'Autriche, ou, du moins, ne s'était pas trouvée voisine de la base d'opération des Français. Mais cet État s'étendait en travers de leur ligne de communications, exactement sur les derrières de leur armée, qu'il séparait de la France ; il n'avait qu'à appuyer le doigt pour boucher cet étroit précipice de la Rivière, où passait la ligne de communications des Français. On n'aura jamais à craindre, évidemment, une opération de grande envergure, comportant des difïïcultés, des sacrifices, de la résolution, de la part d'un ennemi secondaire, quand l'ennemi principal sera battu; on pourra même, en général, le négliger presque entièrement; mais ici, sans bouger, rien qu'en organisant un service de patrouilles, il pourrait faire un tort sensible; nous voilà donc obligés, de toute façon, de diviser nos forces ; il faudra charger un détachement, aussi faible qu'on voudra, mais enfin qui ne soit pas tout à fait disproportionné, d'exercer sur lui une pression qui l'amène à modifier son attitude, pression qui, en tout autre cas, se produirait simplement par la force des choses.
En conséquence, lors même que le succès aurait pu s'obtenir en se bornant à frapper constamment les forces autrichiennes, on ne l'eût pas atteint sans laisser un détachement secondaire en face des Sardes. Mais l'armée française n'avait pas la supériorité vouhie pour être sûre de vaincre les Impériaux; un échec était encore possible, et si l'on faisait entrer cette possî-
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bilité en ligne de compte, la puissance sarde se trouvait naturellement prendre une importance d'un tout autre ordre. Que l'armée française ne poursuivît pas Je cours de ses victoires, ses communications avec la patrie prenaient bien plus d'importance, exigeaient plus de sollicitude ; qu'elle fût battue et dût évacuer Tltalie, les Sardes pouvaient amener sa ruine.
Dans le cas présent, du reste, les Autrichiens étaient encore, au début, la puissance principale, celle où résidait le centre de gravité de l'ensemble ; leurs mouvements pouvaient, jusqu'à un moment donné, réagir sur ceux des Sardes ; mais, ce moment passé, la dépendance étroite cesserait, l'influence du centre de gravité général deviendrait plus faible, plus incertaine, insufBsante, et, dès lors, il faudrait considérer l'armée sarde comme une masse indépendante, que n'atteindraient pas les coups frappés sur l'armée autrichienne.
Résumons nos conclusions :
Tant que les deux armées restaient sur un même théâtre d'opérations et dans un voisinage immédiat, les Autrichiens étaient, sans conteste, le groupe où résidait le centre de gravité ; ils le seraient restés pour toute la campagne, s'il n'avait pu arriver qu'ils fussent entièrement chassés de l'Italie, et les Sardes tout à fait isolés. Mais, que l'armée française les ramenât jusque sur le Mincio ou l'Adige, ils perdaient alors cette propriété que nous envisageons, parce qu'ils se séparaient des Sardes ; l'action de ceux-ci devenait indépendante, et, par leur situation, ils avaient plus d'importance que les Autrichiens,
Mais, dans la réalité, les Français n'avaient pas la supériorité qui autorise précisément notre première hypothèse ; ce qui pouvait leur arriver de plus heureux, c'est que les Autrichiens fussent chassés du Milanais. Ce succès aurait-il ému la Sardaigne au point de l'amener à rester immobile, puis à traiter? La chose est très douteuse, et le chef de l'armée française ne pouvait se contenter de cette présomption pour garantir la sécurité de son armée. Dans une pareille incertitude sur les dispositions politiques de la cour de Turin, il ne pouvait pas,
après un succès qui eût rejeté les Autrichiens au delà du Pô, laisser 10,000 hommes sur 40,000 en face de CoUi, et passer le fleuve avec 30,000 ; il ne pouvait pas chasser les Autrichiens du Milanais, passer le Mincio, investir Mantoue, atteindre TAdige, tandis que, dans son dos, 30,000 a 40,000 Sardes, maîtres d'une foule de places fortes bien closes, se feraient les bons portiers de ses communications si précaires. Voilà ce que Bonaparte appelle une absurdité, et il a pleinement raison, et tout ce que dit Tinstruction du Directoire sur la nécessité de ne pas perdre ses forces du côté des Sardes et de les rassembler contre les Autrichiens, manque de justesse et de clarté ; c'est un vrai galimatias. Une victoire sur les Autrichiens aurait pu être poursuivie jusque sur le Pô ; mais il devenait alors nécessaire d'en remporter une autre sur les Sardes et de la couronner, autant que possible, par une paix ou un armistice.
Une puissance secondaire ne mérite qu'une indifférence absolue quand on peut la battre du même coup que la plus importante ; mais, quand tel n'est pas le cas, il convient de se jeter sur elle dès qu'on le peut, avec la majeure partie de ses forces, parce qu'elle cédera immédiatement et sera réduite à traiter.
C'est ainsi, pensons-nous, qu'il faut envisager la question et choisir le but attribué à la fraction principale d'une armée, du moins en ce qui dépend du centre de gravité des forces ennemies. Mais la position de ce dernier ne fait pas tout ; il faut tenir compte aussi des résultats immédiats qu'on entrevoit. En principe, ceux-ci seront plus grands lorsque l'action de la masse principale se poursuivra dans une direction unique ; mais ce n'est pas d'une nécessité absolue ; par suite de circonstances particulières, on peut se promettre une vic« toire bien plus féconde en agissant dans une direction secondaire. Cet avantage particulier, à portée de la main, peut prévaloir sur le résultat général encore éloigné. Il y avait, à ce point de vue, de nouvelles raisons pour qu'on se tournât, un jour ou l'autre, contre les Sardes. Les Autrichiens pouvaient
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se retirer; leurs troupes étaient meilleures, plus solides que celles des Sardes ; il n*y avait donc pas à attendre, d'une action contre eux, les mêmes trophées et le même anéantissement des forces adverses qu'en s'en prenant aux Sardes; ceux-ci étaient déjà acculés à leur capitale, et, si le roi ne saisissait pas vivement Toccasion de traiter, Topinion publique menaçait de le renverser.
Le jugement de Bonaparte est donc, à notre avis, et au point de vue où nous nous sommes placés, parfaitement justifié.
Ouverture de la campagne.
Bonaparte arriva à Nice le 27 mars. Plusieurs mesures importantes d'ordre administratif lui prirent quelques jours ; il se mit ensuite à la tête de tout le quartier général, qui n'avait presque pas quitté Nice depuis deux ans et s'y était quelque peu rouillé, et il suivit avec lui toute la route de la Corniche, sous le feu des navires anglais, faisant sentir ainsi ce que la situation avait de précaire.
Le 9, il arrive à Savone, résolu à prendre immédiatement Toffensive.
Il décide de franchir les montagnes, entre les sources de la Bormida, avec les 3 divisions qui cantonnent de Savone à Loano. C'est là que se soudent les Alpes et l'Apennin, dans une dépression qui laisse les Alpes à TOuest et l'Apennin à l'Est. Avec ces 3 divisions, qui, déduction faite des malades, comptaient environ 25,000 hommes (i), il va tomber sur le centre des Autrichiens, battre les corps qui lui sont opposés là et séparer ainsi les deux ailes (2) ; pendant ce temps, Sérurier
(1) Nous faisons abslraction ici des malades pour les deux partis, et nous nous en tenons aux chiffres du début ; en effet, la proportion des malades n'aura pas dû être très différente dans les deux partis (ou, du moins, nous ne voyons jamais rien qui puisse le faire supposer), et dans chaque action il n'y a lieu de considérer que le rapport des forces en pré^ sence. {Note de l*auieur,)
(2) Bonaparte n'attaque pas le centre des Autrichiens ; il se porte dans le vide laissé entre les Sardes et les Impériaux. Il ne sépare pas les deux ailes de Beaulieu, mais déborde et écrase sa droite aventurée à Montenotte, en la prenant en flanc.