‹ La Campagne de 1796 en ItalieChapitre 65 sur 75 · CONSIDÉRATIONS SUR L'ENSBMBLE DE LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS SUR L'ENSBMBLE DE LA CAMPAGNE

accumuler toutes les causes accidentelles imputables aux actions particulières dont il est la résultante générale ; un coup d'œil d'ensemble sur ces causes élémentaires en fera toujours reconnaître une ou plusieurs d'un caractère général, dont rinfluence s'exerce d'un bout à l'autre de la guerre, et autour desquelles les autres viennent se grouper. Analysons ces causes aussi clairement que possible ; nous verrons qu'il suffit de déterminer avec exactitude les grands traits de la situation pour que tout s'en déduise très simplement.

C*était sa faiblesse qui empêchait Bonaparte de franchir les Alpes tant que Mantoue n'avait pas succombé. Pour investir 12,000 hommes, il en fallait bien 20,000 ; s'il réalisait l'investissement avec iO,000, c'était à condition que les autres restassent dans le voisinage (i). S'il avait eu 20,000 hommes de plus, rien ne l'aurait arrêté devant les Alpes, aucune des conditions stratégiques exigibles n'eût fait défaut ; ce sont très probablement les Alpes Noriques qu'il aurait franchies sur la roule directe de Vienne. L'armée du Rhin étant déjà à cette époque près du Tyrol, les Autrichiens auraient sans doute retiré de là une grande partie de leurs forces, tant pour courir au secours de leur capitale que pour ne pas s'exposer à une perte complète.

Ainsi Mantoue, les Alpes, la saillie formée par le Tyrol étaient autant de boulets aux pieds des Français, mais sans l'ombre de magie ; et il serait grotesque de tirer une fois pour toutes de cet exemple la conclusion suivante : tant que les Français ne possèdent pas Mantoue, ils ne peuvent pénétrer en Allemagne, ou tant qu'ils ne tiennent pas les Alpes du Tyrol, ils ne peuvent franchir les Alpes Noriques (2).

(1) On ne voit pas comment la présence de 20,000 hommes à Vérone et Legnago diminuait la force de résistance de la garnison de Mantoue. Glausevvitz est obligé de chercher des explications obscures pour donner à Mantoue une importance prépondérante, et au moment où il se moque des forces secrètes, il invente une action de présence tout à fait mystérieuse.

(2) Il faut cependant afiirmer qu'une armée française ne peut marcher

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n'en est pas moins désavantageuse ; s'il y avait moyen de faire autrement, c'était, on peut bien le dire, une faute stratégique dans le choix de la solution générale que de rester six mois dans cette situation et de tenter la fortune en quatre batailles décisives, à chacune desquelles le sort de toute la campagne était remis en question.

Cette situation n'était cependant inévitable ni pour le gouvernement, ni pour le général français.

Le premier pouvait dispenser Bonaparte de cette longue quarantaine en Italie, en le renforçant de 20,000 à 30,000 hommes dès sa première victoire ; personne ne soutiendra qu'un pareil renfort fût introuvable, puisqu'il y avait une quantité de troupes à l'intérieur, et notamment toute une armée sur les côtes de l'Océan. Il suffisait d'abandonner l'expédition d'Irlande pour se mettre à même de le fournir. Mais le Directoire ne pouvait pas encore apprécier suffisamment la valeur d'un mouvement au delà des Alpes et ne savedt pas, comme Bonaparte le fit plus tard, rechercher en un point unique la solution d'une question complexe, chercher le centre de gravité de toutes les résistances, et y frapper le coup décisif.

Les partis de l'intérieur auraient été vaincus avec l'Autriche. Bonaparte lui fit sentir assez souvent cette négligence.

Il y avait peut-être, pour abréger cette campagne, un autre moyen qui dépendait du général.

Un général du temps de Louis XIV eût assiégé Mantoue, et couvert le siège par une ligne de circonvallation (1).

De nos jours, on a pris ces lignes absolument en horreur ; les généraux ont toujours préféré se porter au-devant de l'armée

(1) A condition que sa communication avec les magasins ne fût pas menacée. L'apparition de l'ennemi sur ses derrières lui aurait fait évacuer ses lignes. Bonaparte a essayé de couvrir le siège de Mantoue sur la circonvallation naturelle formée par le Mlncio et la Molinella, jusqu'au moment où il a su que Quasdanowitch avait un corps d'armée capable de lui couper la retraite.

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de secours en rase campagne avec une armée réduite de moitié. Nous sommes loin de vouloir condamner ce procédé, mais il n'est admissible qu'à la condition de bien remplir le bat. Or, dans le cas présent, il en était incapable. Les Aulrichieos pouvant venir parles deux rives du lac de Garde et, par suite, du Mincio, Bonaparte aurait dû former deux armées d^observation, ce qui était naturellement impossible. II ne lui restait donc rien à faire que d'abandonner le siège, comme il le fit, ou de s'enfermer dans une ligne de circonvallation.

Était-il vraiment si invraisemblable de résister avec succès dans une ligne de ce genre? Quiconque se sera formé une opinion, non d'après les préjugés courants mais d'après Tbistoire militaire, ne sera pas de cet avis. Des innombrables sièges du temps de Louis XIY, que l'on couvrit par des lignes de circonvallation, il n'y en a que trois où ces lignes aient été forcées par les armées de secours, ceux d'Arras en 1654 (Turenne contre Condé), Valenciennes 1656 (Condé contre Turenne), Denain 1712 (Villars contre Eugène). Mais, on peut juger combien ces lignes étaient faiblement occupées, quand on sait qu'à Arras et Valenciennes le défenseur n'avait que 12,000 hommes d'infanterie, tandis que les lignes avaient, à Arras, trois milles et demi, à Valenciennes, deux milles de développement. 11 ressort de là que, dans un nombre considérable de cas, les généraux les plus entreprenants, Condé, Turenne, Villars, Vendôme et Eugène, tinrent ces lignes pour inattaquables (1).

Si Bonaparte avait voulu employer ce moyen devant Mantoue, il aurait eu à fortifier une circonférence de 5,000 à 6,000 toises, ou un mille et demi, où il pouvait disposer de

(1) Turenne considère qu*il est presque impossible d*einpècher Tassaillant de forcer les lignes. Bonaparte a longuement discuté la question, et il admet parfaitement Tusage des circonvallations ; il considère comme une faute de n*en pas établir; mais, en 1796, il ne pouvait y attendre nn ennemi supérieur en lui abandonnant sa ligne de retraite. La thèse de Clausewitz n'est même pas spécieuse.

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40,000 hommes de la meilleure infanterie. Le grand Frédéric tenait à Bunzelwitz une circonférence de deux milles avec S0,000 hommes d'infanterie. Les forces avec lesquelles Tennemi de Bonaparte pouvait l'attaquer dans ses lignes étaient de 43,000 hommes; celles que Frédéric avait contre lui à Bunzelwitz, de 160,000 hommes. Nous tenons pour éminemment invraisemblable que Wurmser, ou Alvinzi, ou qui que ce fût, eût entrepris une attaque contre les lignes françaises. ^

On dira que les Autrichiens seraient devenus maîtres du plat pays et auraient coupé les vivres aux Français. Mais il ne s'agissait là que d'une durée de quelques semaines, et le général Chasseloup avait promis à Bonaparte de prendre la place en quinze jours ; on pouvait prévoir que la majeure partie de ce temps serait écoulée avant l'arrivée de l'armée de secours ; Bonaparte dit effectivement dans son rapport qu'au moment de la première attaque de Wurmser, il ne fallait plus que quelques jours pour faire tomber la place ; si donc Bonaparte pouvait emmagasiner un mois de vivres dans son camp, ce qui n'est pas douteux, il pouvait laisser les Autrichiens courir les champs à leur gré.

Bonaparte aurait échappé ainsi à cette fatale nécessité, dans laquelle Ta mis le genre de résistance qu'il a adopté, de provoquer toujours lui-même la bataille décisive ; il n'y en aurait d'ailleurs probablement pas eu.

Mais Bonaparte ne voulut pas s'imposer la tâche pénible de faire et de couvrir en même temps un siège ; il lui semblait beaucoup plus facile de battre les Autrichien^ sans tant d'embarras. Nous ne rechercherons pas s'il en avait complètement pesé les suites et si la légèreté de la jeunesse n'entre pas ici pour quelque chose ; le monde entier a hautement vanté sa conduite ; personne n'a pensé que cette conduite même a retardé de cinq mois la prise de Mantoue, et empêché l'armée d'appuyer les progrès des armées d'Allemagne. Comparez, et, malgré toute la préférence que vous pouvez avoir pour les victoires brillantes, vous serez ramené impérieuse-

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ment à vous demander si ce que Turenne ou Eugène auraient fait à sa place n'eût pas mieux valu (1).

Nous voyons, en tout cas, que c^est au prix de cette perte de temps, de cette levée du siège, que Bonaparte a acheté la possibilité de remporter cette série de victoires éclatantes; tout bien pesé, il ne luttait donc pas, malgré tout son génie, contre les exigences d*une situation inouïe, mais il avait fait son choix entre deux solutions, dont il n'a pas pris la plus courte ; si cette série de belles victoires doit Je faire priser très haut, il ne faut pas oublier, pour apprécier leur valeur stratégique, de mettre en balance les avantages sacrifiés pour elles.

Il nous reste à faire une remarque très importante sur les Autrichiens. Ils ont fait quatre tentatives Tune après l'autre pour délivrer Mantoue :

La première au commencement d'août ; elle dure jusqu'au milieu d'août ;

La seconde au commencement de septembre; elle dure jusqu'au milieu de septembre ;

La troisième au commencement de novembre; elle dure jusqu'au milieu de novembre ;

La quatrième au milieu de janvier.

La force de leur armée était toujours, à peu de chose près, de 45,000 hommes^

Dans les trois premières tentatives, ils ont perdu en tout environ 20,000 hommes ; Wurmser s'est jeté dans Mantoue avec 16,000 hommes ; ce sont donc 36,000 hommes qu'il a fallu remplacer peu à peu jusqu'à la quatrième tentative, pour ramener l'armée à l'effectif qu'elle avait d'abord. Il est donc très naturel de se demander : Que serait-il arrivé si les Autrichiens avaient attendu pour faire leur première tentative d'avoir rassemblé ces 36,000 hommes? On pouvait les mettre sur pied, comme la suite l'a montré, et on aurait faitlapre-

(i) Eugène a évacué les lignes de Landrecies parce que la victoire de Denain menaçait sa communication et ses magasins.

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