FORCE ET EMPLACEMENTS DES DEUX PARTIS
n'est pas facile à évaluer, car Bonaparte dit 18,000 hommes, et le Directoire et le général Kellermann, qui commandait dans les Alpes, disent 30,000. II y avait probablement une vingtaine de mille hommes ; Bonaparte se trouvait ainsi avoir une armée d'environ 80,000 hommes.
La composition de cette armée vers le 1 mars, au début de la campagne, était à peu près la suivante :
!• Armée principale sous Bonaparte ;
Division Masséna 1 1 ,SO0
— Guyeux 10,500
— Sérurier 10,500} 44,000
— Bernadette 10,500
Réserve de cavalerie Dugua i , 100
63,500 2® Le corps du Tyrol, sous Joubert :
Division Joubert 7,500 \
— Baraguey d'Hiiliers... 6,500 J 19,500 )
— Dèlmas 5,500 J
Victor, en marche d*Anc6ne sur Ferrare . . 6,500 j - « ^^ Garnisons en Lombardie 9,000 } '
Total général 79,000
Les emplacements de ces forces étaient à la fin de février :
Masséna, à Bassano ; Sérurier, à Gastel Franco ; Guyeux (ci-devant Augereau), à Trévise ; Bernadette, à Padoue;
Joubert, Baraguey d*Hilliers et Delmas, dans le Tyrol, aux environs de Trente.
Nous manquons de données précises sur les forces et emplacements des Autrichiens ; nous n'avons que les renseignements généraux qui suivent :
Laudon et Kerpen commandaient dans le Tyrol ; le premier avait pris position derrière le Lavis, l'autre derrière la Nos ; tous deux paraissent s'être formés en cordon. Les milices tyroliennes avaient été levées partout et groupées en formations régulières ; ces troupes, très faibles séparément, arrivaient à fournir un renfort très important. Alvinzi avait con-
Plan d'opérations.
On ne trouve rien de satisfaisant sur le plan d'opérations du Directoire. Il serait d'autant plus nécessaire de savoir les intentions de ce gouvernement que Bonaparte commence sa campagne le iO mars, tandis que Hoche ne passe le Rhin avec l'armée de Sambre-et-Meuse que le 18 avril, Moreau avec l'armée du Rhin que le 21. Il y a là un intervalle d'environ six semaines pendant lesquelles Bonaparte est deux fois plus près que ses collègues du cœur de l'Autriche. Tout ce qu'on trouve pour élucider cette situation est contenu dans une lettre du Directoire à Bonaparte du 12 février {Correspondance inédite^ Italie, tome II, page 439).
« Nous espérons, dit-il, que le renfort de douze demice brigades et de trois régiments de troupes à cheval, qui se « rendent à l'armée d'Italie, vous mettra en état, après Texpé- « dition de Rome, de déboucher du Tyrol avec supériorité, et « nous ordonnerons à cette époque au général Moreau de « passer le Rhin et de combiner ses mouvements avec les w vôtres. Le général Hoche, à la tête de l'armée de Sambre- « et-Meuse, occupera, vers la Franconie, une partie des c( ennemis et bloquera les places du Rhin. »
Cette lettre ne nous précise pas grand'chose, et il est très probable qu'on ne mit pas la moindre unité dans les opérations des trois armées, mais que les trois généraux les commencèrent dès que leurs dispositions eurent été prises.
Bonaparte, dont les renforts arrivaient a la Qu de février, et
qui savait combien son adversaire était faible à ce moment, ne voulut pas tarder à profiter de sa supériorité. Il calcula que les renforts autrichiens qu'on enverrait de Tarmée du Rhin à celle d'Italie devaient déjà être en marche, qu'il n'aurait pas affaire, par conséquent, à un ennemi bien inférieur s*il attendait le mouvement de Tarmée française du Rhin ; qu*il avait au contraire, au début, l'avantage inappréciable de se battre avec Tarchiduc avant l'arrivée des renforts destinés à ce dernier, par conséquent de neutraliser cette partie des forces autrichiennes. Toute troupe qui se trouve en route au moment de la bataille peut, en effet, être considérée comme neutralisée. Bonaparte comptait donc sur une supériorité décisive dans les premiers moments ; il s'en remettait à sa fortune pour le choix du but ultérieur et la manière de terminer la campagne ; il n'aurait qu'à se laisser conduire par elle. La justesse de ce calcul n'est pas douteuse, et Bonaparte en était si convaincu qu'il n'a probablement pas demandé de plus amples instructions à son gouvernement, mais s'est lui-même fait la loi. Sa longue suite de victoires avait rendu le Directoire non seulement timide, mais même soumis vis-à-vis de lui, de sorte qu'il n'y avait guère d'opposition à attendre. Nous réservons Texamen plus approfondi de cette situation pour la conclusion.
Le passage cité plus haut parle d'une attaque que Bonaparte devait prononcer en débouchant du Tyrol. Nous devons cependant remarquer qu'une lettre antérieure mentionne aussi l'occupation des cols des Âlpes du Frioul, ainsi que la division de l'armée en deux corps, un dans le Tyrol, l'autre en Carynthie. La pensée du Directoire n'en paraît pas moins avoir été que Bonaparte devait traverser le Tyrol avec le gros (1).
Au contraire, Bonaparte croyait encpre, au milieu de février,
(1) Remarque juste et importante. Tout donnait à penser que le gros des forces autrichiennes se réunirait dans le Tyrol et qu*il y aurait lieu d*attaquer de ce côté. Un corps d*armée français serait dirigé sur la route de Trieste pour couvrir la ligne d'opérations de Bonaparte de ce côté. Ce premier projet fut renversé au dernier moment par suite de la répartition des forces ennemies.
PLAN d'opérations. 301
que l'archiduc pouvait réunir une partie de ses renforts pour pénétrer dans le Tyrol, et de là dans la plaine d'Italie. Son intention était, dans ce cas, que Joubert tint une dizaine de jours entre Trente et Mori, de façon à lui donner le temps de tomber par la Brenta dans le flanc gauche des Autrichiens ; l'instruction qu'il donna à Joubert le fait voir.
Les troupes autrichiennes s'étant retirées fort avant dans le Frioul, Bonaparte vit qu'il n'y avait plus à s'attendre à une offensive parle Tyrol. Habitué à frapper toujours le centre de gravité des forces ennemies, et convaincu que chaque pas dans la direction même de Vienne serait plus décisif que des opérations contre la Souabe par le Tyrol, il ne paraît pas avoir hésité un instant à rechercher l'archiduc dans le Frioul avec le gros de ses forces, pour le battre et pousser sur la route de Vienne aussi loin que les circonstances le permettraient. Il avait certainement la fière espérance d'être le premier, entre tous les généraux français, à porter ses drapeaux sous les murs de Vienne.
Dans ces conditions, Joubert était très supérieur aux troupes autrichiennes du Tyrol, du moins dans le premier moment, avant que la levée en masse eût produit tout son effet. Il fallait utiliser cette supériorité pour refouler les généraux autrichiens Kerpen et Laudon, autant que possible au pied du Brenner ; Joubert pourrait alors prendre la vallée de la Rienz derrière lui et rejoindre Bonaparte parle Pusterthal, si ce dernier avait besoin de lui en Carynthie, ou si sa propre situation dans le Tyrol devenait trop critique.
En voilà assez sur le plan de Bonaparte ; passons à l'archiduc.
On sait que les montagnes de Carynthie et de Carniole, appelées aussi Alpes juliennes, ne sont traversées que par deux routes. La première mène en Autriche par le col de Tarvis, où elle franchit la ligne de partage des eaux, et par Villach, dans la vallée de la Drave ; la seconde mène plus spécialement en Hongrie, par Laybach sur la Save, puis, en faisant un angle droit, par le col de Loibel sur Klagenfurt dans la vallée de la Drave, ou, avec un détour plus grand
encore, par la vallée de la Mur, sur Bruck. Les deux premiers itinéraires se rejoignent donc à Klagenfurt, et la distance de ce point au Taglîamento est à peu près d'un tiers plus grande par le second que par le premier.
On gagne le col de Tarvis, en parlant de Valvasone sur le Tagliamento, par deux routes. La grande route, qui est la plus courte, longe le Tagliamento et la Fella, et traverse les déGlés de Chiusa-Veneta et de Pontebba. L'autre passe par Udine, Cividale, Canale sur l'Isonzo, puis, remontant ce fleuve, franchit les gorges de la Chiusa di Plez.
L'archiduc avait résolu de rassembler son armée à Valvasone, derrière le Tagliamenlo, couvrant son front par ce cours d'eau. Il se trouvait à cheval sur la route de Laibach, avait aussi derrière lui la route de Tarvis par Tlsonzo, et la route de la vallée de la Fella passait juste devant lui, sur l'autre rive du Tagliamento. Il les couvrait donc tous les trois, car l'ennemi ne pouvait évidemment s'engager sur la troisième sans avoir repoussé l'archiduc. Ce prince était forcé, au contraire, de renoncer a la retraite par Tarvis, car il n'en couvrait qu'indirectement la route la plus courte, l'avait devant lui et non derrière; il ne pouvait donc en faire usage, et ne pouvait aussi se servir que difficilement de celle de l'Isonzo. Sa véritable ligne de retraite était donc sur Laibach, et la position de Valvasone n'était qu'une position de flanc. L'archiduc tenait les deux avenues du col de Tarvis par les détachements d'Otschkay et KoblOs, et comptait sur l'arrivée des divisions envoyées du Rhin dans la vallée de la Drave, de sorte qu'elles pouvaient déboucher par Tarvis si elles survenaient assez tôt ; il pensait donc que cette position de flanc remplissait mieux le but qu'une position de barrage. Par le fait, celle-ci aurait eu ce gros inconvénient qu'il aurait fallu diviser ses forces et occuper les deux routes qui allaient à Tarvis ; étant données la supériorité de l'ennemi et les montagnes que l'archiduc avait derrière lui, il ne pouvait à aucun prix s'exposer au danger d'être tourné. Du reste, il aurait sacrifié complètement, en prenant une position de ce genre, le
PLAN d'opérations. 303
chemin de Gradizca, de Trieste et de Laibacb, alors qu'il avait sans doute la majeure partie de ses magasins de ce côté. EnGn, l'archiduc espérait peut-être encore utiliser le chemin de Valvasone à Tarvis par l'Isonzo, qui n'allonge pas beaucoup ; nous avons vu qu'il avait, du reste, fait garder la route directe. L'ennemi pouvait, il est* vrai, envoyer un corps par la Fella avant même d'avoir combattu sur le Tagliamento ; cependant ce n'était guère à craindre, étant donnée la manière de faire de Bonaparte.
Bonaparte franchit les Alpes Juliennes.
Les divisions françaises quittèrent leurs cantonnements le 10. Bonaparte s'ébranla avec trois d'entre elles, Sérurier, Guyeux et Bernadotte, et la réserve de cavalerie, le tout formant deux colonnes, et se porta, par Sacile et Porto-Bufole, sur Valvasone, où ces 35,000 hommes se rassemblèrent le 16 mars, après avoir refoulé Tavant-garde de l'archiduc, commandée par le général Hohenzollern.
Masséna avait reçu une mission qui n'est expliquée bien clairement nulle part, et que ses mouvements même ne font pas concevoir suffisamment. Il s'ébranla aussi le 10 pour attaquer Lusignan; il était le 11 à Feltre, et, Lusignan se retirant dans la vallée de la Piave, il le suivit le 13 jusqu'à Bellune, le 14 à Longarone, où il atteignit son arrière-garde, la cerna, et lui prit 500 hommes, dont le général Lusignan lui-même, Masséna s'avança encore jusqu'à Pieve di Cadorc, puis rebroussa pour franchir la chaîne qui sépare la Piave du Tagliamento aux gorges de la Colline. Il se serait trouvé dès le 14 à Spilimbergo, à deux lieues en amont de Valvasone, y aurait franchi le Tagliamento, et serait parvenu le 15 à Gemona, à cinq milles de Valvasone, sur le chemin de Tarvis. Il serait donc arrivé sur celui-ci avec deux jours d'avance sur l'archiduc, en admettant que ce dernier prît par Tlsonzo. Seulement les mouvements de Masséna, racontés par Bâcler d'Âlbe et Jomini de la façon dont nous venons de le faire» ont dû avoir lieu autrement ; d'abord, de Longarone à Pieve di