NOUVEAU SES ALLÉES
Quand il limite ses séjours, et croit que plusieurs mois suffiront à le faire adopter par la campagne immobile et si vieille, si vieille qu’elle se défie de toute nouveauté, il se trompe. Ni sa bonne volonté n’aura de réponse immédiate, ni son empressement ne lui servira.
Quand il se présente, dès le début, aux élections municipales, neuf fois sur dix il se trompe. Sûrement, il doit « être du conseil », et pour le bien de tous, mais plus tard.
On viendra le chercher, comme un ami utile.
Que fera-t-il donc ?
11 n’a pas à s’en inquiéter. Je suppose un homme de bonne volonté, qui s’établit à distance d’un village, dans une contrée ni hostile, ni accueillante, plutôt défiante, comme il s’en trouve, hélas ! à la douzaine. Que fait la campagne? Elle le regarde.
S’il met en valeur son jardin potager, s’il sable à nouveau ses allées, plante un verger, appelle un dessinateur et donne bon air à ces pelouses, bosquets, taillis, qui faisaient triste mine avant qu’il ne fût là, on dira :
«Il a de quoi ! » C’est une bonne note. Elle ne suffit pas à donner de la considération. Elle incline. On attend les initiatives du nouveau venu, de cet étranger, de cet inconnu. Et le mieux est qu’il n’en prenne point
d’abord, mais qu’il observe lui aussi, et se fasse connaître. Les rencontres tiennent lieu de visites. Il s’habitue aux visages et aux noms. Après quelques mois, s’il a découvert, et ce sont là des découvertes faciles, qu’il manque, pour le bien du grand nombre, un fourneau économique, une salle de patronage, il peut couvrir les dépenses de l’œuvre nouvelle et préparer les choses, pourvu que ce soit discrètement et sans avoir l’air d’accabler le monde du poids de ses bienfaits. Toutes ces conditions remplies, qu’il ne s’imagine point encore adopté et tenu pour un homme du pays. Toute œuvre a ses adversaires, toute nouveauté également. Il faut qu’il gagne les âmes, même les plus dures et les plus fermées, par des attentions personnelles et la preuve réitérée d’un dévouement gratuit; qu’on soit sûr de ses intentions, de la cordialité de son sourire, de la seule richesse qui fasse des amitiés : celle d’un cœur fraternel. Car la commune a reçu d’autres cadeaux, et bien des fois; elle en a reçu du conseiller d’arrondissement, du conseiller général, du député, et l’on sait que ces gens-là, qui ont le sourire quand il le faut, et le petit mot, et les grands mots, même quand ils donnent, demandent quelque chose. Pour rendre le service dont j’ai parlé, l’essentiel, le patriotique service de l’habitation à la campagne, il est nécessaire de ne rien demander, de ne rien souhaiter, si ce n’est qu’il y ait plus de bonheur autour de soi, plus d’entente et plus de justice.
Un jour vient, qui est le grand jour, vous le reconnaîtrez à ceci : une bonne femme se présente au logis, presque sûrement à l’heure où vous êtes occupé; elle a un panier au bras; elle a des papiers dans la même poche que ses lunettes; elle n’est point intimidée, mais préoccupée de l’accueil qui sera fait à sa demande et de la difficulté de s’expliquer. Et, en effet, elle s’explique avec volubilité, mais sans méthode, comme si vous connaissiez déjà toute sa parenté et l’histoire même qu’elle va vous raconter. «Vous savez bien, ma bru, celle qui a veuvé le 22 décembre 1914 ?... » Avec un peu de temps et des questions précises, vous trompant quelquefois, revenant sur les mêmes points, il n’est pas douteux que vous n’arriviez à éclaircir l’affaire. Il s’agit d’une allocation ; ou bien d’une demande de pension ; ou d’une demande de retraite ouvrière. A mesure que vous comprendrez et que vous montrerez une patience affable, les yeux de la bonne femme vous regarderont plus fréquemment, avec une attention étonnée, un peu de sympathie, puis un peu d’émotion. Elle s’en ira reprenant son panier. Vous la reconduirez. Vous ferez les démarches, vous irez à la ville, dans les bureaux qui ne sont pas drôles, mais où il y a de braves gens d’employés, qui ne seraient pas fâchés d’être mieux payés et d’avoir le droit d’être aimables avec tout le monde. Et vous ferez rendre justice à la bonne femme, qui est venue chez vous, parce qu’elle savait bien qu’il ne lui en coûterait rien. Après elle, d’autres viendront, et des hommes, des fermiers, les
moindres d’abord, puis les notables, lents comme la terre, solides comme elle. A partir d’une certaine heure vous sentirez que vous êtes du pays, de la commune, de la paroisse ; que vous êtes compris de vos voisins et que l’affreuse inimitié, où il entre tant d’ignorance, sur une parcelle de France est enfin diminuée. Vous serez l’objet d’attentions imprévues qui compenseront plus d’une fatigue et d’un ennui; vous apprendrez qu’il existe une politesse populaire complexe et souvent charmante; vous verrez se lever, de cette foule qui a pu d’abord vous paraître uniforme, des âmes supérieures.
Les jeunes surtout vous donneront une grande idée de ce que peut être la France de demain. Gomment valent-ils mieux que leurs pères? C’est un des mystères de ce temps trouble et mal étudié. Ils ont une générosité naturelle, souvent une promptitude singulière à s’émouvoir, souvent une franchise totale, quelquefois la puissance de monter jusqu’aux plus hauts sommets. Que de belles choses ont été dites et que de belles choses ont été faites, par ces enfants, dans ces années où le sol profond des âmes est tout remué ! Et quel écho durable elles éveillent dans le cœur, quelle estime, quel espoir ! Vous n’aurez pas seulement la certitude, longtemps souhaitée, que l’amitié vous est acquise, mais la confiance que votre sentiment de l’honneur, votre désir de l’union, votre foi sont partagés, qu’il y a des serviteurs nouveaux des causes de joie et des causes de durée, et que si cette campagne, austère au début, vous semble à présent si vivante et parlante, c’est que des hommes, autour de vous, sont plus heureux, des inconnus devenus des familiers, des irrités devenus des amis, des Français ramenés à l’idée de société. Vous conclurez que la campagne où il n’existe ni propriétaire résidant et comprenant sa mission, ni moines bâtissant et donnant l’exemple, est une société incomplète. Vous jugerez, par claire expérience, que la paix intérieure est en grande partie fondée sur l’humble travail des hommes de bonne volonté et des familles qui les continuent.
FIANCÉS
FIANCÉS
4 Juin igi6.
P arce que l’aventure de la plupart des romans se passe dans les milieux mondains, vous vous imaginez peut-être qu’on ne saurait trouver que là, dans la vie élégante, des âmes raffinées, des délicatesses presque infinies, de longs repliements sur soi-même, et mille nuances de sentiment : ce serait une grande erreur. La finesse de l’esprit ou sa sublimité ne dépend que secondairement de l’instruction.
Je vais continuer à vous le prouver en contant l’histoire véritable et brave de deux fiancés de la Grande Guerre.
Lui, il était d’une famille nombreuse et peu aisée de fermiers dans un département de l’Est. Peut-être avez-vous traversé ce pays que je veux dire, assez voisin de la Suisse et, comme elle, montagneux. Ce ne sont point encore les pics et les glaciers, mais les étages qui mènent à ces sommets : de grandes lignes de vallées boisées, qui se mettent à deux ou trois pour faire avec leurs arbres, leurs ravins et leurs prés, quelques-uns des plus beaux paysages du monde et des plus calmes. En bas, dans les vallées déjà hautes, si l’on considère l’altitude de l’Ile de France, on trouve des prairies. Les sapins commencent où commencent les pentes ; ils les couvrent de leur ombre et les remplissent de leur chant dès qu’un peu de vent passe, et tout en haut, là où leur pointe ellemême ne peut pas s’élever, on aperçoit une couronne de pierres grises, un long entablement au-delà duquel, invisibles, s’étendent des pâturages alpestres. Sans doute il y a là des fermes éparses dans cette campagne ; mais, d’ordinaire, les gens vivent dans les villages autour desquels la culture est abondante et variée, et comme un prolongement de civilisation.