LA LITANIE
14 Février igi5.
La mère Gelineau, qu’ils appellent souvent la Gelinette, est de Vendée aussi. Elle a trois fils dans la bataille : un au nord, un vers l’Argonne, à ce qu’elle croit, l’autre en Alsace. Et le monde n’a plus pour elle que trois points cardinaux. Etienne, Jean, Francis, elle songe à chacun de ses fils comme si elle n’en avait qu’un, elle craint pour chacun d’eux comme s’il était seul exposé. En vérité, cette Gelinette, qui aimait plusieurs choses avant la guerre, et, par exemple, regarder sa volaille, en rond devant la porte, picorer le menu grain ; commander la maison quand le mari allait aux foires; manger de la millière chez sa voisine de la Faverie ; causer avec la femme de l’épicier du bourg, sa plus intime amie ; elle n’a plus d’autres plaisirs que ceux-ci : prier pour ces trois soldats, lire leurs lettres, entendre parler d’eux. «Vous êtes comme moi, lui disait la voisine de la Faverie : les petits qui nous restent ne remplacent pas les grands qui sont partis, et même ils nous achalent encore plus que d’habitude.» Ce qui voulait dire que les mères qui souffrent à cause des grands n’ont pas toujours assez de patience envers les derniers-nés.
Le père, lui, n’a pas été pris par la guerre; du moins son corps est resté là, sur les champs de la Fougeraie, qu’il cultive depuis l’âge où les enfants, une gaule à la main, et leur première culotte trouée devant et derrière, mènent tout un troupeau des pâtures à l’étable. Mais l’esprit n’est pas souvent présent. L’homme travaille dur, car la ferme a bien trente-cinq hectares, et, sauf un vieux valet aux jambes torses, aucune aide possible. Les bœufs mêmes ont diminué de nombre à cause des réquisitions. Il laboure, il refait les fossés, il coupe les épines; mais le soir, au soleil couché, quand il n’y a plus de lumière qu’au ras des collines et tout en bas, dans l’eau de la Sèvre, mince et tournante parmi les prés, il reste là, peut-être une demi-heure, pensant des choses qu’il ne dit pas.