‹ La campagne francaise et la guerreChapitre 29 sur 46 · LEUR MÉTAIRIE, TOUT LE MONDE VOUS LA VANTERA · texte numérisé non relu

LEUR MÉTAIRIE, TOUT LE MONDE VOUS LA VANTERA

courage. Quand le lieutenant — depuis longtemps il n’y a plus de capitaine — demande des hommes de bonne volonté, Gelineau est toujours le premier à se présenter; mais on est sûr qu’il viendra de son pas bouvier, époussetant les basques de sa capote : « Eh bien ! mon lieutenant, moi qui étais à me reposer ! Il paraît que vous avez besoin de moi ?» Le lieutenant dit toujours oui. On a toujours besoin d’un tireur qui a été braconnier, d’un homme silencieux, terrible dans l’attaque à la baïonnette, et d’un cœur si doux cependant, comme la mère, que plus de dix fois on a vu le Vendéen rapporter sur son dos, à travers la foret, un ennemi blessé.

La forêt! C’en était une, avant la guerre, et, dans les communiqués on continue d’écrire ce mot-là. Mais les balles sont des bûcheronnes, et les obus travaillent le bois plus rudement encore ! Entre les deux lignes de tranchées, et jusqu’à trois cents mètres en arrière, soit de notre côté, soit du côté allemand, il n’y a plus un un seul tronc de chêne ou de hêtre, plus une gaule de noisetier : tout a été coupé, écrasé, réduit en poussière. Des copeaux blancs, tachés de boue, sortent de la terre brune, et marquent la place où furent les grands arbres. Au delà, vers les secondes et les troisièmes lignes de tranchées, il reste quelques baliveaux, quelques tiges menues ayant un bouquet de branches, et de rares grands arbres dont les têtes sont tombées.

On voit loin, en hiver, dans ces bois dévastés. C’est là le champ de bataille où Gelineau se bat depuis quatre mois. Tout près de lui, quand il est « de première ligne », et qu’il attend, posté dans un observatoire, il découvre des terrassements en zig-zag, des talus inégaux, des rangées de sacs à terre, des pierrailles rejetées d’une mine inconnue, tout cela prolongé jusqu’au point où commence le bleu de l’horizon, sans qu’on puisse apercevoir un être vivant, une chose remuée, le luisant d’une arme ou le jour d’un créneau. Et cependant, l’ennemi est là, partout, guettant. Pendant des heures, chaque jour, quelquefois pendant tout le jour, la canonnade ne cesse pas; d’un côté le 77, le io5; de l’autre, le 75, le 90, le 1 55 . Jean Gelineau Barbe-Fine connaît leurs voix aussi bien que celles des chiens de M. le vicomte de Beaubien, quand l’équipage de lièvre passe dans les halliers et les choux des métairies de la Sèvre, et que les jeunes fils de métayers et les journaliers, remuant le terreau ou fagotant le bois, nomment: « Ramoneau ! Trompette! Président! La Goutte! Hurleloup!»

Les balles vont et viennent aussi, entre les lignes. A force de les entendre, il est parvenu à distinguer celle qui file droite et siffle follement ; celle qui creuse le sol et s’enfonce; celle qui claque comme un fouet, en cassant un débris de bois; celle qui ricoche et dont le vibrement décroît vite; celle qui, déformée à dessin, pour mieux déchiqueter les sacs à terre des parapets, éclate comme un petit obus et couvre de poussière les veilleurs adossés aux parois.

Dans les moments où la mitraille fait sauter ou s’écrouler la terre des talus, dans le vacarme des bombes, il a une pensée pour la maison de Vendée, la tendresse de la mère, et le grand silence du soir venant. Mais, comme il est très brave, il chasse le souvenir qui l’émeut trop.

Jean Gelineau a été blessé, un matin, au petit jour. On ne sait quelle balle de hasard l’a frappé. 11 arrivait au boyau de communication qui donne accès dans les tranchées. Il était parmi d’autres, et la forêt, encore à demi vivante en cet endroit, suffisait pour cacher une petite troupe comme celle-là. Il est tombé. Deux camarades ont couru chercher une civière, dans un abri, et ont placé dessus le Vendéen, qui a dit d’abord :

« Laissez-moi mourir ici ! Je souffre trop !

« C’est le lieutenant qui l’a dit !

« Alors, faites le devoir ! » Sur ce mot magnifique, et tandis que le gros de la section disparaissait entre les murs de terre et gagnait la première ligne, les deux porteurs ont soulevé le mourant. Ils l’emportent au poste d’ambulance qui est à un kilomètre, en avant du village. Deux autres camarades les accompagnent, et aussi le lieutenant, qui aime ce grand gars de Vendée, son meilleur soldat, et qui veut savoir s’il y a des chances et le recommander au médecin, aux infirmiers... Les arbres ne sont plus qu’éraflés ou troués par les éclats d’obus, dans cette région; il y a des broussailles; on est en sûreté. Le cortège suit l’extrême bordure de la piste boueuse tracée par les pieds des hommes et des chevaux.

— Mon lieutenant ?

— Que voulez-vous, Gelineau ? A boire ?

— Mon lieutenant, donnez-moi mon chapelet, s’il vous plaît, qui est dans ma poche de droite.

On ne s’arrête pas. La main qui s’est tendue pour saisir l’objet, la main gauche, est toute blanche, et le visage aussi est blanc, et les yeux sont fermés. La pauvre tête se renverse en arrière ; la barbe fine remue un peu, la pointe en l’air, et les lèvres demeurent entr’ouvertes, mais elles ne crient pas. Le lieutenant regarde la main pendante, et qui tient le chapelet. Les grains coulent, un par un, entre ces doigts qui eurent l’habitude de semer le bon froment. La première dizaine est achevée. Mais le mouvement se ralentit. Le matin se lève dans les bois.

— Halte ! dit le lieutenant.

Les hommes déposent doucement le brancard sur la mousse. .Ils s’aperçoivent que le chapelet est tombé, et que Jean Gelineau vient de mourir.

A dix jours de là, et dans l’après-midi, la métairie de Vendée fut en grande douleur. On avait tout appris, non pas par un avis administratif, mais par deux lettres, une de l’aumônier, une du lieutenant, qui avaient voulu rendre

hommage à l’enfant et à la mère, et remercier ces deux âmes. Tout le travail s’était arrêté, sauf le plus nécessaire, qui est de cueillir la ration des bêtes et de la distribuer. La mère avait beaucoup pleuré, silencieusement ; elle s’était retirée dans ce qu’ils appellent là-bas la chambre d’honneur, où étaient sa couronne de mariée, les portraits de tous ses enfants et le grand Christ au-dessus. Quand elle avait rouvert la porte, les petits qui attendaient, Anastasie, Pierre, Guillaumette, avaient été tout consolés de voir qu’elle ne pleurait plus.

A l’heure habituelle, et dans l’ordre habituel, quand l’ombre entra dans la vallée, tous ceux de la métairie s’agenouillèrent pour la prière du soir.

Ce fut la mère qui la récita, et c’est à peine si, par instants, elle faiblissait. Le dernier rayon du jour montait sur la muraille. Le père répondait, de la même voix que d’habitude. Quand la mère commença la litanie des saints de la famille, il remarqua qu’elle passait le nom de Jean. « Puisque le fils est mort, pensa-t-il, elle a raison.» Elle continua la litanie. Mais après le nom de sa dernière fille, elle dit : — Saint Jean de chez nous... Anastasie, Pierre, Guillaumette, levèrent la tête, hésitèrent une seconde, et répondirent : — Priez pour nous ! Et un peu après, le père, de sa voix grave, disait aussi comme ses enfants.

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