LA MAISON DE JEANNE
i5 Juillet i g 1 5 .
J’ai pu faire ce pèlerinage à Domrémy, que la guerre rend assez difficile et très émouvant. Il faut des laissez-passer, car la zone des armées est toute voisine, et je crois même que Vaucouleurs s’y trouve compris. Les chemins de fer servent d’abord au transport des troupes, des munitions et du matériel, et le voyageur non armé, s’il est toléré par l’administration, n’est pas compris par le gendarme. On regarde avec insistance ce voyageur qui n’est pas du département et qui n’a pas de képi. On se demande : « Que vient-il faire? » La maîtresse d’hôtel, démunie de personnel, accablée par la clientèle vorace, loquace, fugace, qui revient de la ligne de combat ou qui y retourne, répond : « Monsieur, tout à l’heure nous avions encore une chambre libre, une seule, le 47, mais il a été pris par le général ». Les voitures sont rares pour deux raisons : parce que les voituriers tirent sur les Allemands, au lieu de tirer sur les guides, et parce que les chevaux laissés à la disposition des civils sont ceux qui n’ont plus de trot, ou n’en ont jamais eu. Mais la lenteur dont nous étions déshabitués, n’est pas un mal dans un pays plaisant.
Et il est plaisant et bien fait, ce pays de Jeanne d’Arc : large vallée, toute verte d’herbe en son milieu, sertie dans le vert plus sombre des bois, soit qu’ils couronnent les collines parallèles et se courbent avec elles, soit qu’ils descendent en griffes, sur la pente d’un éperon, et entaillent la prairie. La Meuse est au milieu, petite encore, tordue, répandue en canaux et parfois miroitante. Un large ciel met beaucoup de lumière sur ces campagnes tranquilles, où le vent passe aussi par grands souffles.
A la station de Maxey-sur-Meuse, je trouvai un break couvert, où je pris place avec un vieux capitaine et trois lieutenants du Midi, braves gens qui
revenaient de la tranchée, et, gagnant une garnison éloignée, s’étaient détournés de la route, par amour pour la Libératrice. Nous avions le cœur pareil, et nous ne le disions pas. C’est ainsi bien souvent. A Domrémy, je les laissai continuer leur chemin vers la basilique dont la flèche se lève à deux kilomètres plus loin, et pointe entre les arbres du Bois-Chenu. J’étais attiré par la maison de Jeanne. Elle est intacte à l’extérieur, comme on sait. Deux fenêtres à meneaux, superposées, d’un côté de la porte, et une seule fenêtre de l’autre, car le toit va s’abaissant de gauche à droite; elle ressemble à d’autres maisons de paysans aisés, et l’image en est fraternelle. Dans la première pièce, cuisine et pièce hospitalière, selon la mode très ancienne de nos campagnes françaises, je vois avec grand’pitié des statues de l’héroïne et des murs blanchis, lorsque tout commandait le respect de la pauvreté, des pierres, du sol battu, des reliques attendrissantes de celle qui nous aima. Quelles têtes étroites ont eu l’idée de faire un musée de ce qui est un sanctuaire? Heureusement, on n’a pas embelli la chambre de Jeanne: elle est petite, elle est sombre, n’ayant de jour que par cette lucarne carrée, « par où je voyais, dit Jeanne, la lampe du sanctuaire». Et, en effet, l’église est là, toute proche, et il n’y avait pas même un arbre, mais seulement un bout de jardin, entre Jeanne et la source de son inspiration. Toutes les pierres de cette chambre ont gardé la teinte verte qu’elles prennent dans les caves. Le lit devait être ici. Au-dessus, dans l’épaisseur du mur, on voit encore le placard où elle serrait ses hardes, bien pliées, et empilées, et reprisées, car elle était une fille soigneuse et ménagère, «sachant filer aussi bien que femme de France», comme elle a dit aussi, et elle vivait en un temps où la maison achetait peu de choses et en fabriquait beaucoup. Les poutres, vermoulues, elles les a vues, elle les a peut-être touchées de la main, puisqu’elles sont assez basses et qu’elle était grande. Certainement même, elle les a touchées. Voici, bien usée par le temps, mais reconnaissable, la planche à pain, entre deux solives. La main qui devait tenir l’épée de la France, s’est tendue vers le plafond, où était mise à l’abri la provision de la maison, toute la fournée de quinzaine, boulangée et cuite au four par Isabelle Romée; elle a pris un pain rond, et a «taillé la soupe», ayant eu soin de tracer d’abord, de la pointe du couteau, un signe de croix, sur la croûte farineuse et piquetée par le grain des grosses toiles.
Les prières du matin et du soir, la méditation par quoi cette âme tout le temps grandissait, c’est là qu’elles furent faites ; c’est là que Jeanne a pleuré sur la France envahie et divisée, tandis que devant le feu de la grande cheminée, dans la chambre voisine, Jacques d’Arc et sa femme interrogeaient un marchand, leur hôte, et disaient, ne croyant pas être entendus: «Ainsi vous dites que le roi n’a point de force, et que son royaume a diminué jusqu’à être comme un champ de chez nous, que tout le monde pillerait! Comment serons-nous sauvés? En
quel temps? Que fera Dieu pour nous?» Et elle était là, derrière la porte que le vent d’automne loquetait, la vierge paysanne, toute tremblante de la misère de la France, et parce qu’elle entendait, en même temps, la voix de l’ange qui disait: «Va, fille au grand cœur, pars, il le faut!»
11 y a d’autres pièces dans la maison, mais Jeanne n’y est pas autant que dans celle-là. Pendant que je les visitais, des soldats hospitalisés dans le village faisaient comme moi. J’étais touché du respect de leur attitude et de leurs mots. Ils se sentaient dans une sorte d’église, et le peu qu’ils savaient de Jeanne suffisait à des hommes qui venaient de se battre : « Elle a sauvé la France». Ils inscrivaient leur nom sur le registre. L’un disait: «N’y a pas de différence avec aujourd’hui». Mais je ne sais pas s’il voulait parler de la maison qui ressemble tant à une ferme d’à présent, ou de l’espérance prochaine de «reprendre tout le royaume». Il avait une figure calme et brave, comme la très bonne campagne, pas toute jeune, qui va au feu au pas des bœufs.
J’ai vu l’église de Domrémy, qui est en partie la vieille église, et vu le bénitier, un fragment de colonne fruste et creusée par le haut, le même où Jeanne d’Arc trempait ses doigts, lorsqu’elle venait, le matin, suivie sans doute ou précédée de quelqu’un des quatre parrains et des huit marraines qu’elle avait eus au baptême. Puis comme la distance n’est pas grande, je suis parti à pied pour Bermont.
Ni Domrémy, ni Greux même ne sont d’importants villages, et je pense que l’aspect de la campagne n’a pas beaucoup changé. Dans les jardins et les vergers, qui sont frais et entourés de haies, c’était l’heure de la floraison des lis. Et il m’a semblé que toutes les maisons avaient leur gerbe, leur colonnade de tiges couleur de foin qui fleurissent en étoiles. Après Greux, un sentier grimpe sur un plateau, qui est pierreux et cultivé. Toute l’herbe de la vallée de la Meuse, au-dessous, luisait et ondulait dans le vent lumineux. Le vent s’était levé parce que c’était la saison, le vent marieur de fleurs, comme il y aura bientôt le vent porteur de graines. Les nuages s’en allaient du côté où les contemporains de Jeanne d’Arc pouvaient dire: «La France est là », et le sentier entrait sous bois. De fortes collines, dont la flore est déjà montagneuse, se succédaient les unes aux autres. Au sommet de l’une d’elles, j’aperçus une grande maison toute simple et une chapelle, enveloppées de bois. Un parfum d’une grande puissance, de terre et de forêts, passait là dans le vent. La maison est aménagée pour les jeunes employées et ouvrières de Paris, qui viennent là se reposer et respirer, pendant l’été ; la chapelle, leur chapelle, est celle où Jeanne se rendait en pèlerinage, le le samedi. On y voit la statue, dont il est parlé au procès, de Notre-Dame-de- Bermont, et celle de saint Thiébaut, et un Christ du xie siècle, et d’autres images pieuses qu’elle a vues de ses yeux clairs et suppliants.
On ne résiste guère à tous ces témoins de l’histoire de Jeanne d’Arc. Du pré en pente sur lequel la maison est posée, je pouvais suivre toute la ligne des bois, jusqu’au-dessus de Greux et de Domrémy, et au delà du Bois-Chenu. J’étais dans le domaine de la guerrière sainte. Et j’ai dit :
— Vous êtes plus puissante que pendant que vous étiez ici, ou même au bord de la Loire, ou à Reims qu’ils bombardent en haine de vous. Nous avons souffert, et sacrifié beaucoup du sang de France qui vous est cher. Il en fallait pour racheter. Un autre a versé le sien, qui valait mieux que nous. Vous le prierez tant qu’il abrégera l’épreuve. Le courage ne manque pas à n os gens, vous le savez ; ils en auront tant qu’il faudra : mais il n’y a pas eu de joie, chez nous, depuis un an.
Refaites-nous de la joie ! Vous qui avez rétabli merveilleusement l’unité du royaume et donné votre âme à tant de Français d’autrefois, parlez encore au cœur de tous. Combattez avez nous pour achever la bataille: car la victoire et vous, ce n’est qu’un.
IpS
CELLE QUI NE SAVAIT PAS