‹ La campagne francaise et la guerreChapitre 37 sur 46 · LE CURÉ RENTRE CHEZ LUI, DANS LA MAISON BASSE · texte numérisé non relu

LE CURÉ RENTRE CHEZ LUI, DANS LA MAISON BASSE

comprendre bien plus de choses qu’elle n’en comprend. Et cela suffît. Elle vient, elle tourne, elle s’en va, les mots la suivent. Ce qu’elle comprend le mieux, c’est la douleur du monde.

— Marie, nous en avons dans tous les régiments; je pourrais, de mémoire, faire la liste : des fantassins, des hussards, des canonniers, des cuirassiers, des sapeurs, et même un aviateur. Je voudrais bien les revoir, tous, même ceux qui ne m’aimaient pas. Je leur souhaite de reprendre simplement ce dont le monde n’a pas assez le goût : la vie ordinaire, la vie que nous croyons dure parce qu’elle nous cache et nous enferme en sa monotonie, mais qui est si bonne, si bonne !

— C’est pas ce que vous disiez, l’autre dimanche, dans votre sermon !

— Qu’est-ce que je disais, Marie?

Elle ne répondit pas tout de suite, parce qu’elle devait retourner dans la cuisine, mais quand elle reparut, ses deux sabots traînant sur le carreau, elle dit, avec une vivacité qui révélait une sorte d’indignation:

— Vous disiez, monsieur le curé, que ceux qui reviendraient auraient de la gloire! (Elle prononçait: de la glouère.) Ça leur fera grand bien, la gloire! Ils auront une belle jambe avec leur gloire !

— Vous ne savez pas ce que c’est que la gloire, ma pauvre fille ! Vous pensez que cela consiste à crier dans la rue; à menacer les bonnes gens de l’Europe et même les nègres; à porter un plumet; à faire son empereur dans les jeux de boules? J’appellerais cela de la mauvaise gloire. La vraie gloire, nous en avons grand besoin. Elle ne prend pas la place des autres, mais elle garde la sienne; elle n’a pas peur de parler; et, quand il y a un pauvre petit diable de pays qui pleure, elle demande tout haut : « Je voudrais bien savoir qui lui a fait mal?» Elle ne refuse pas de s’occuper d’une affaire de justice, sous prétexte qu’il y a du danger. Un homme qui revient glorieux, après avoir sauvé son pays, comme seront mes paroissiens après-demain, il a plus de cœur que celui qui ne s’est pas battu; il a souffert pour tous ceux qu’il regarde en face, il a médité la mort, il a frôlé le Paradis; il lui en reste du sérieux et de l'honneur dans les yeux... Marie, moi j’irai au-devant d’eux, aux limites de la paroisse, jusqu’au carrefour du Rencogné, et je les saluerai: Bonjour, Didelot! Bonjour, Havé ! Bonjour, Cordebart ! Chenocourt! Parcelier! Thiénard !...

— J’irai aussi, quoique mes jambes traînassent.

— On sera tous ensemble. Mais après qu’ils nous auront reconnus, pour qui sera leur second regard ?

— Pour leurs champs: et peut-être bien le premier!

- Marie, voilà une grande peine pour moi : les champs n’ont pas tous leur façon. J’ai vu la femme Didelot, et la Cordebart, et la Parcelier, cette après-

midi ; elles ont encore un mauvais cheval pour faire les labours de printemps, et un valet pour tenir la charrue : des petits jeunes gens de quinze ans, au menton de petite fille, à qui, en temps de paix, on n’aurait jamais confié une poignée de blé de semence. Mais la mère Chenocourt n'a pas trouvé même la moitié d’un journalier pour travailler ses terres, qui sont précisément près du carrefour du Rencogné, là où finit ma paroisse. Elle a dû aller, aujourd’hui, dans la paroisse voisine, chercher du monde. En trouvera-t-elle? Une veuve, et qui est pauvre, et qui a trois fils à la guerre : à moi, cela me fait une peine que je ne saurais dire de voir ses anciens chaumes, qui sont encore debout, au milieu des autres terres retournées et semées. Je m’inquiète pour elle de la saison qui passe. Je comprends mieux que d’autres: je suis toujours un paysan, Marie, un pavsan consacré.

Elle n’était plus là, depuis plus d’une minute. Dans le corridor, on l’entendait pousser un verrou, gourmander le chat, glisser, monter l’escalier. La nuit était commencée.

La matinée du lendemain ressembla à beaucoup d’autres matinées d’avril, dans ce climat du Nord que commande la marée: le brouillard couvrit le soleil dès son lever, et vers onze heures, c’est-à-dire au moment du flux, une pluie fine se mit à tomber. Le vent du large, par grands souffles arrondis comme en ferait la bouche d’un homme, poussait vers l’intérieur, sur les guérets, sur les blés, sur le toit des maisons, des vagues d’eau en poussière, dont on voyait la courbe relevée vers le ciel et toujours voyageant.

Mais, peu après midi, les gens qui eurent affaire soit au curé, soit à la servante, eurent beau tirer la sonnette du presbytère, personne ne vint ouvrir. Et à l’extrémité de la commune, sur le plateau sans arbres, les rares passants de la campagne virent un homme et une femme qui conduisaient une charrue.

Lui, il était très grand, très droit, nu-tête sous la pluie qui collait ses cheveux blancs en houppes désordonnées; il avait relevé sa soutane jusqu’à la ceinture; elle faisait bourrelet, tachée de boue, serré par une corde; et, à longues enjambées, soutenant des deux bras la charrue qui heurtait les pierres, il suivait la pouliche, trop jeune pour travailler, mais courageuse et toute fumante de sueur, qu’avait louée la veuve Chenocourt. Une petite ombre courbée en deux, trébuchante, couverte d’un manteau de misère, se tenait, avec peine, à la hauteur de l’attelage, et, parfois, sur l’ordre du laboureur, levait le manche d’un fouet ou tirait sur une guide. Ni l’un ni l’autre ne parlaient. Autour d’un vieux moulin, posé sur un renflement léger du sol, et d’où les terres coulaient, d’une pente insensible, jusqu’à l’horizon de la plaine, ils traçaient un sillon, puis un autre et un autre encore.

Quand le jour commença à décroître, comme ils étaient arrivés au plus près du moulin, Marie arrêta l’attelage, et dit : — Je ne suis pas comme vous; j’étais couturière avant de vous servir: je n’en peux plus. Elle était blanche comme le ciel tout lavé et dégagé de nuages qui luisait du côté du vent. — Rentrez donc à la maison, Marie, vous l’avez bien gagné, car la terre était dure. Elle fit quelques pas, descendant les guérets dans le silence qui suit les longues pluies. — Vous sonnerez l 'Angélus, lorsque l’heure sera venue, dit encore l’abbé. Une voix, comme un souffle, répondit oui. Et sans plus être aidé, tout seul dans le désert des labours et des blés nouveaux, jusqu’à la grande nuit, le curé se remit à défoncer, au pas de la jument grise, la jachère encore longue des trois mobilisés.

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