LE PIQUEUR REVOYAIT EN ESPRIT LES PINS DE BRETAGNE
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Duchemin n’obéit pas tout de suite, à cause du saisissement qu’il éprouvait. Cette manière de faire et de parler heurtait ses sentiments et tous ses souvenirs du pays natal.
— Ma foi, mon lieutenant, je vas me taire : mais quand j’étais piqueur chez M. le marquis de Kertudy, j’en ai fait de la route avec lui, plus que je n’en ferai jamais avec vous, et je vous assure qu’on causait de bonne amitié. Les vrais marquis, comme lui, c’est pas fier du tout.
Ayant ainsi grogné, il se tint à quinze pas en arrière, et, réglant son allure sur celle de l’officier, continua sa promenade en songeant au pays breton. Certainement, ç’avaient été d’heureuses années, ces huit années passées au service de M. de Kertudy, et Duchemin se demandait comment il avait pu s’en plaindre quelquefois. L’homme ne sait son bonheur qu’après qu’il l’a perdu. Tout n’était-il pas réuni pour le contentement d’un piqueur bas-breton, passionné de la chasse : cinq briquets, coiffés et criants à merveille, conduits par deux griffons qui ne craignaient point l’ajonc; un peu de lièvre et pas trop, de cette espèce maigre et braconnée, qui fournit de belles randonnées; un terrain de chasse à peu près illimité. Ce n’est pas que le gentilhomme fût riche: mais, s’il n’avait qu’un petit nombre de fermes, il avait beaucoup d’amis, fermiers ou propriétaires, qui ne détestaient point, quand les blés noirs étaient rentrés, de voir passer l’équipage de M. de Kertudy, et le piqueur toujours à la queue des chiens, soit qu’il montât une vieille haridelle gris-pommelé, sauteuse comme une chèvre, soit qu’il courût à pied, franchissant à la perche tantôt un chemin creux, tantôt un buisson de lande. Et M. de Kertudy, quel brave homme, facile à vivre, toujours mal payé, donnant quand môme, infatigable malgré ses cinquante-cinq ans, et si bon compagnon, avec ses petits yeux vifs, son nez carré et sa voix de cornemuse, que Duchemin ne se souvenait point d’avoir dit à personne autant de choses qu’à lui ! Son seul défaut était d’être marié et d’avoir pour femme cette Mme de Kertudy, blanche, mince, belle encore à quarante-cinq ans, qui aimait peu la chasse au lièvre, et obtenait, presque chaque année, que son époux rentrât à Rennes pour les fêtes de Noël.
Le piqueur, trottant sur les routes de Champagne, revoyait en esprit les plateaux de la Bretagne méridionale inclinés vers la mer, les champs étroits, toujours fleuris aux haies d’un bouquet de bruyère ou d’ajonc, les pins, nombreux sur les talus et souvent groupés en futaies, et, quand le jour était clair, la lueur ardente du large,, d’où venait cependant un vent frais.
Presque au même moment où Duchemin était ainsi rappelé aux douceurs du passé, le marquis de Kertudy, dans le petit salon de son appartement de la rue Duguesclin, à Rennes, recevait une lettre timbrée de Quimper. Il la lut, se frotta les yeux, la relut, et, comme s’il venait seulement de comprendre, frappa du