‹ La campagne francaise et la guerreChapitre 5 sur 46 · BRETAGNE. FERME DE LESTREIGNOU · texte numérisé non relu

BRETAGNE. FERME DE LESTREIGNOU

poing la table, se leva, et, pendant une demi-heure, ne cessa de marcher, de la fenêtre à la porte et de la porte à la fenêtre, soufflant, grognant, enfonçant même avec colère, et exprès pour la faire gémir, à chaque petit voyage, une vieille lame de parquet, qui plongeait sous le poids comme une pédale de piano. La demiheure passée, il voulut faire partager son ennui à quelqu’un, et appela sa femme. Elle le vit agité, le visage congestionné.

— Qu’avez-vous, Dieudonné ?

— J’ai, ma chère, que la fermière de la Villervé, Perrine, met la clef sous la porte ! Nous sommes en octobre, elle me prévient que le ier novembre il n’y aura

plus un habitant dans la ferme, plus une vache dans l’étable, plus de paille dans la grange et plus de poule dans la cour. Vous trouvez cela honnête?

— A moins d’absolue nécessité, non, ce n’est pas bien agir.

— Et que voulez-vous que je fasse? Soixante hectares de bonne terre sans culture, un cinquième de notre revenu supprimé, tout d’un coup ! Avez-vous un remède? — C’est à vous d’en chercher.

La marquise de Kertudy avait moins d’invention que de jugement. Un peu émue, élégante dans son vêtement de deuil, — car elle revenait d’un enterrement, — la main posée sur le bureau de chêne, elle attendit, bien décidée à ne pas se fatiguer l’esprit, mais prête à se prononcer sur les idées d’un autre. Son mari, devant elle, intimidé malgré l’habitude, et obligé d'improviser dans l’agitation, secouait, en cadence, et comme un encensoir, sa tête de brave homme mécontent et irrésolu.

— Je vendrai ma meute ! dit-il.

— C’est raisonnable et insuffisant, mon ami : sept chiens galeux ne valent pas une ferme.

— Galeux ?

— Mettons incomparables : ils n’augmenteront pas de prix. Trouvez mieux !

— Je me défais de la jument de Duchemin !

— Sept cent cinquante francs, parce que les chevaux sont chers.

M. de Kertudy dit alors :

— Je ne trouverai point de fermier avant la fin de la guerre; il ne me reste qu’une ressource: aller moi-même cultiver mon bien!

11 vit passer, dans le regard de sa femme, non pas de l’étonnement, mais une approbation nette, un peu admirative, dont elle n’était pas prodigue. Et il se sentit appuyé.

— Je n’ai pas pu m’engager parce que j’ai de la goutte dans l'orteil gauche, mais la goutte n’empêche pas de tenir une charrue à deux bras ?

— Non.

— Ni de semer du trèfle et du vesceau qui deviendront hauts comme ça!

— Bravo !

— Ni de herser ; ni de bûcheronner s’il le faut ; ni de faucher, ce qui est sûr ; ni de me lever de bonne heure, ce que j’ai fait toute ma vie ! Je partirai, ma foi, sitôt les Morts passés !

— Je vous fais mon compliment : c’est d’un homme, ce que vous dites.

— Mais ce que fait Perrine, ce n’est pas digne d’elle. Vous la rappelez-vous, quand elle était jeune fille, avec cette coiffe et cette collerette, à la mode de Fouesnant, qui lui faisaient, au-dessus du corsage noir, la tête si dégagée, blonde et blanche, et toute fine?

— Ne soyez pas poète, mon ami : vous êtes fermier.

Il le fut, et l’est encore. Huit mois ont passé. Les terres ont été ensemencées à l’automne. L’avoine et le seigle promettent ; le vesceau est «haut comme ça»; l’herbe n’a point refusé de pousser. Le marquis de Kertudy habite la ferme, en attendant que les services soient organisés. Or, ils ne le sont pas du tout. Pour l’aider, il n’a eu que des journaliers d’aventure, des très jeunes, des très vieux,

qui touchent à peine la terre et qui s’en vont ailleurs. Il est, en ce moment, pour les foins, aidé par trois soldats et par Duchemin. Eh oui ! Duchemin, blessé, guéri, mais réformé, à cause de son bras gauche devenu plus court et moins facile à remuer. Le brave garçon n’a plus retrouvé ses chiens ; mais hier, entrant jusqu’à mi-jambe dans l’herbe souple, enlaçante et grenée, la faux dans une main, et l’autre main passée dans la ceinture de cuir d’où pendent une corne de vache et une pierre à aiguiser, il a vu un spectacle dont il fut tout saisi : quatre travailleurs avaient pénétré avant lui dans «la grand’ prée». L’un d’eux, coiffé d’un bonnet de police, faisait comme il allait faire lui-même, et fauchait les coins et dentelures de la pièce où la machine ne peut s’aventurer; deux autres, la tête nue, le corps vêtu d’une chemise et d’un pantalon, fanaient, retournant l’herbe et la jetant en l’air. C’était une de ces après-midi où le soleil est blanc. Il n’y avait de fraîcheur nulle part. Et, au plus fort de la poussière de feu, au milieu de la prairie, le marquis travaillait, conduisant la faucheuse que traînait la jument grise, l’ancienne à la robe pommelée. Il était en culotte et en chemise, coiffé d’un chapeau de jonc, les mollets protégés par des guêtres de chasse, et,

cf n’est tout de

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