LA MER TRAVAILLE
se plaindre, à cause de Dieu qui fit de même. Elle pouvait être pauvre, mais elle savait tout le nécessaire : d’où elle venait, où elle allait, l’explication de la misère et la récompense qui ne tarde jamais beaucoup. Elle se revit petite fille, jeune femme, jeune mère : car toute la peine du passé s’oublie, mais non la joie d’avoir été, dans la vie difficile, une créature à peu près courageuse et de bonne volonté. Un souffle d’air échevela les tamaris qui gardaient le jardin du côté du chemin. Ayant respiré cette fraîcheur si prompte à voyager, déjà offerte à d’autres arbres et à d’autres poitrines, elle pensa: «C’est vrai qu’il y a, dans la paroisse, des femmes plus usées que moi ».
Et, laissant pendre ses mains le long de sa jupe encore chaude, elle traversa le jardin qu’elle cultivait, — trois planches de pommes de terre, trois de betteraves et une d’oignons, — et poussa la barricade de planches qui faisait communiquer le jardin avec le champ. Là, elle s’assit, comme elle avait coutume, sur le tronc d’un cerisier abattu, qui pourrissait le long de la haie.
Devant elle, la terre montait, sa terre, son bien, qui portait la récolte de blé noir. Au printemps elle l’avait bêché, elle l’avait semé et sarclé. La lune, à demipleine, donnait tant de lumière, qu’on distinguait rZ ^ le rouge des tiges et l’épi blanc du haut, moitié fleur, moitié graine. Entre les deux talus, un
homme de moyennes jambes n'aurait pas fait soixante pas. Une ligne de pommiers partageait le champ tout du long. En haut se balançaient dans la nuit les pins de Carnavon, sur la grande ferme, d’où