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LE PRÉ D’OU L’ON APERÇOIT LA MER

quand il passait à la portée du piqueur, il riait bonnement, et faisait signe de la main, comme pour dire : «Tout va bien».

Vers quatre heures, il eut envie de manger un morceau, et de boire à sa gourde, restée sous un pommier, en haut de la prée, d’où l’on aperçoit la mer. 11 vint donc, et s’assit sur le talus, à côté de son serviteur, qui se reposait également. Et celui-ci, ayant vu que M. de Kertudy avait grand chaud, lui dit : — C’est tout de même pas un métier de marquis ! — Tu as tort ! reprit l’autre. Mes ancêtres l’ont souvent fait, j’en suis sûr! Compagnon de l’ouvrage commandé : c’est si bon ! Il se mit à rire largement, comme sa femme n'aimait pas beaucoup qu’il rît, et, ayant une seconde fois bu à la gourde, il ajouta : — Duchemin, je sui-s cultivateur pour le temps qu’il faudra : ce n’est pas à remuer la terre que la noblesse se perd !

iS avril igiô.

Au temps de la paix, les botanistes s’en allaient, en cette saison neuve, la boîte verte en sautoir, et, dans les bois, les prés, et sur la pente des montagnes, jusqu’au soir faisaient leur récolte. Ils savaient que, pour chaque espèce, le temps de la floraison est court, et que, dans nos climats tempérés, si la majeure partie de l’année est fleurie, de mars à novembre, ce sont des milliers de familles végétales qui se remplacent l’une l’autre, chacune ayant son jour de parfum et de couleur. La plante défleurie vit encore par ses racines, ses tiges, ses feuilles, sa graine : mais l’heure de la grande révélation est passée.

En ce moment, nous voyons un phénomène infiniment plus rare : l’âme populaire, ce qu’il y a en elle d’ingénu, d’émouvant et de fort, exprimé dans des lettres. Dès que la guerre aura pris fin, et sans doute pour un temps très long, le silence se fera pour nous, et la pensée d’un monde immense appartiendra toute aux murs de l’atelier et à ceux de la maison.

Voilà pourquoi il faut recueillir, et montrer, et expliquer un peu les plus belles de ces correspondances familiales que les hasards de la guerre, comme dirait Jean Variot, ont mises entre nos mains. Elles font honneur à la France: et surtout elles font comprendre aux spectateurs lointains du drame, et à nousmêmes, de quelles vertus essentielles est faite cette âme française, qui a pu

résister à travers l’histoire, et récemment encore, à de biens longs hivers, et cependant s’éveiller tout à coup et s’épanouir.

Je ne citerai aujourd’hui que des lettres de la campagne, soit qu’elles viennent d'une ferme ou d’un logis, soit qu’elles aient été écrites par un paysan soldat.

— D’un territorial à sa femme :

« Soigne bien la fumure. Cependant je crains que tu sois dépassée par l'ouvrage, et que nos champs, cette année, n’aient que de la fumure de lapin. »

— D’une fermière à son mari :

« Je me suis endormie en t’écrivant. J’étais si fatiguée ! Je revenais de la charrue. Car je suis devenue une véritable charretière, mais d’occasion. Je m’en tire assez bien. 11 fait un temps magnifique et c’est un plaisir. Il y a déjà 14 « jours » de faits, — le jour est un demi-hectare, — le Martinchamp, la Tournière du fond et Blanche-Fontaine. Lundi, s’il fait beau, nous herserons. Avec de la bonne volonté, on vient à bout de tout. Je ne me plains pas, ou, quand j’en ai envie, je pense à toi et c’est fini. »

— D’un soldat à sa femme, qui habite dans le Pas-de-Calais :

« Je vois, ma chère Marthe, que tu n’oublies pas, que tu aimes bien ton mari. Je suis heureux. Fais attention à cause des obus qui tombent. Surtout, j’ai confiance en Dieu, et je prie beaucoup pour toi et pour mes enfants. Je suis content que tu me parles de mes enfants qui sont vermeils. Il vaut mieux que Marcel soit brigand que malade. »

— D’un autre :

« Qui vous a dit que j’étais blessé à la figure ? C’est idiot. J’ai eu une blessure, oui, ça m’a cassé une dent. Il m’en manque maintenant deux sur le devant. Bonheur que c’est une blessure de guerre, sans ça la petite Léonie voudrait plus me voir ! Vous inquiétez pas : moi je m’en fais pas pour un sou ! »

— D’une Parisienne, dont le mari est au front, et qui habite la campagne, avec ses enfants, depuis le début de la guerre :

« Je trouve que l’on se sent, en ce moment, plus de courage et de confiance au cœur que jamais. Je ne sais, du reste, pourquoi : il vaut mieux ne pas trop analyser ses sentiments, et se laisser simplement porter par eux, lorsqu’ils sont heureux ; les idées noires ne doivent pas prendre racine. Confiance et patience : méditation de chaque jour, depuis le 2 août 1914; je m’en trouve assez bien, en y ajoutant aussi : volonté et énergie.

« Mes enfants sont de plus en plus occupés par leurs élevages et leurs semis. Quelle bonne et saine vie ! Je vous assure qu’ils ne s’ennuient pas. Moi non plus.

« J’étonnerais beaucoup de gens en essayant de les convaincre que ma vie me plaît énormément et que pas une seconde ne me pèse. Ce ne sont pas toujours mes semblables qui me distrayent. Mais que c’est donc joli, la campagne ! Tout devient ravissant, les arbres se teintent et la lumière est douce. Je resterais des heures à contempler les changements de couleurs de ma jolie vue, si je n’étais pas si occupée par mes nombreux enfants. Mes heures leur sont toutes données, et j’espère que cela leur aura fait quelque bien. »

— D’un petit gars de douze ans, qui se nomme Eugène Morel, et qui donne à son papa, mobilisé, des nouvelles de la terre :

« Mon cher papa, j’ai été très heureux, en recevant ta carte, de te savoir en bonne santé. Pour nous, nous sommes tous de même. Ce qui nous fait le plus de peine, c’est que tu ne reçois pas de nos nouvelles ; enfin, j’espère que cette petite lettre te rejoindra. Car, malgré que tu es loin de nous, je t’assure que nous ne t’oublions pas, mes petits frères et moi, et nous faisons tout notre possible pour te faire plaisir, ainsi qu’à maman.

« Mon cher papa, j’ai laissé mon école de côté, afin de pouvoir me rendre utile au travail, qui me plaît beaucoup. J’ai toujours espoir que l’année prochaine les jours seront plus heureux, et alors je reprendrai quelques mois d’école.

« Voilà ce que j’ai fait jusqu’à ce jour: j’ai hersé et roulé la Haute-Roche, et ça fait de très jolie terre; les sillons, tu nous diras quand il faudra les faire; le bas est encore un peu frais. Ensuite, j’ai hersé la Petite Haute-Roche, une fois en long, une fois en travers : la terre est très belle; si le temps continue, on pourra la graisser. J’ai aussi roulé tous les champs du Tertre. Pour le bas des Garennes, on ne se souvient plus s’il faut le herser ou le rouler, tu voudras bien nous le dire.

« Jeudi, si le temps le permet, je charmerai les Grues, car j’aurai mes

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