TII
Le verdict populaire et sa signification.
La nouvelle députation, issue du suffrage populaire donné le 28 juin dernier, compte 213 députés venant des provinces suivantes :
Ontario 92
Québec . 65
Nouvelle-Ecosse . . ; 20
Nouveau- Brunswick 14
île du Prince Edouard 5
Manitoba 7
Territoires du Nord-Ouest 4
Colombie Anglaise . . (j
Total 213
Ces 218 députés se divisent comme suit ;
Libéraux 118
Conservateurs 88
Indépendante 7
Le parti libéral a donc une majorité qui peut varier de 23 à 37 suivant l'attitude que prendront les indépendants. La province de Québec seule donne au parti libéral une majorité de 35 voix.
M. Laurier, Sir Charles Tupper ayant démissionné, a été appelé à former une nouvelle administration.
En supposant que sur toute question de politique générale, mettant pour un moment de côté celle des écoles, les indépendants votent avec M. Laurier, celui-ci peut compter sur une majorité de 36 voix, 36 et non 37, parce que le président de la chambre, qui sera naturellement choisi dans les rangs libéraux, ne vote pas.
Comme sur ces 36 voix de majorité, la province de Québec en donne pour sa part 35, le gouvernement Laurier n'a donc en réalité qu'une seule voix de majorité dans toutes les autres provinces delà Confédération.
Et si les indépendants se tournent contre lui, cette majorité peut se changer en minorité de 13. Resteraient les 35 voix de majorité de la province qui convertiraient cette minorité de 13 en une majorité de 22.
La première conclusion qui jaillit de ces calculs, c'est que la province de Québec tient
la balance du pouvoir et donne à elle seule la majorité nécessaire au gouvernement des affaires.
Que 18 des partisans français de M. Laurier lui lassent faux "bond sur une question importante et votent contre lui, c'en est fait de l'administration actuelle.
Une autre conclusion qui s'impose c'est que dans toutes les provinces de la Confédération, à part celle de Québec, le parti conservateur est aussi fort numériquement parlant que le parti libéral.
Or, le parti conservateur a inscrit comme un des principaux articles de son programme l'adoption par le parlement fédéral d'une législation réparatrice. La moitié de la chambre des Communes actuelle est donc autorisée à voter cette législation, sans compter pour le moment la province de Québec dont les députés, c'est connu, ont reçu avant tout un mandat impératif sur ce point.
Si M. Laurier propose aujourd'hui cette législation il peut donc indubitablement compter sur rappuidu parti conservateur. Et d'ailleurs, nous avons mieux que des suppositions : nous avons la parole même do Sir Charles Tupper, qui, au lendemain de sa défaite, faisait la nés importante déclaration que voici :
" Le parti conservateur fera son devoir et son opposition sera loyale et constitutionnelle. Dans l'opposition, nous nous efforcerons de protéger, dans les limites du possible, les meilleurs intérêts du pays, tout en maintenant le grand principe de justice égale à tous sans distinction de races ou de croyances, principe (|ue nous avons adopté sans hésitation aucune. La politique que nous avons poursuivie au pouvoir, nous la poursuivrons encore dansles rangs de l'opposition. M. Laurier peut donc compter sur mon plus cordial appui s"il veut rendre à la minorité catholique française du Manitoba ses droits et ses privilèges, bien que M. Greenway ait récemment déclaré qu'il ne ferait aucune concession du genre à M. Laurier."
Le concours de la moitié de la chambre est donc assuré à la cause des. écoles.
Reste la province de Québec. Nous avons prouvé que tous les députés catholiques français sont liés par les engagements solennels qu'ils ont pris vis-à-vis de Pélectorat. Que ces députés remplissent leurs engagements et la cause des écoles est sûre de triompher par une grau 1 3 majorité.
Le verdict populaire est donc manifestement favorable au règlement de la question des écoles par une législation fédérale.
Si le parti conservateur a été battu aux élections, la cause des écoles n'a pas subi d'échec et l'intervention épiscopale lai a assuré son succès futur en groupant des éléments qui peuvent se combattre sur le terrain de la politique fiscale, mais qui s'uniront infailliblement pour le triomphe, le jour où derechef la question scolaire s'imposera aux délibérations du nouveau parlement,
La solution définitive.
Elle sera ce que les défenseurs de la cause des écoles la voudront,
Si l'épiscopat garde le terrain conquis, le terrainsolidesurlequel s'est joué jusqu'à ce jour le sort de nos coreligionnaires du Manitoba ; si, armé du jugement du plus haut tribunal de l'empire, confiant dans les promesses et les actes du parti conservateur, ayant foi dans les engagements sacrés pris par les députés de la province de Québec, l'épiscopat refuse tout compromis pour exiger la loi réparatrice, le pays peut espérer que justice sera rendue et que la constitution sera respectée.
Si, au contraire, la minorité abandonne ses droits et accepte un compromis, elle aura un compromis et perdra ses droits.
11 y a un fait singulier que tout le monde a
dû constater et que les observateurs peuvent aisément expliquer.
Depuis les élections, maintenant que M.
Laurier est au pouvoir et qu'il se trouve dans l'obligation de régler la difficulté scolaire, on voit la presse libérale, obéissant probablement à un mot d'ordre,dénoncerrépiscopat ou chercher du moins à paralyser son action.
Cela se comprend.
Le parti libéral a bien voulu accepter l'intervention épiscopale au fort de la lutte parce qu'il a trouvé dans le mandement collectif du 6 mai plutôt un aide qu'un obstacle.
Aujourd'hui cette même intervention va devenir, dans son esprit du moins, un obstacle, et un obstacle sérieux, invincible à cette mesquine politique de conciliation et d'abandon qu'on veut substituer à lap olitique de réparation. Et c'est parce qu'on connaît la composition de la chambre, et qu'on n'ignore pas les engagements contractés, qu'on cherche par des dénonciations perfides à paralyser l'épiseopat, à l'arrêter dans la poursuite de son œuvre de réparation de revendication.
On veut même l'effrayer, dans l'espoir qu'il cédera et qu'il abandonnera le principe pour lequel il a combattu et pour lequel ont combattu les vrais amis de la minorité manitobaine.
Le mandement collectif des évêques disait :
" En vous parlant ainsi, K T. C. F., notre intention n'est pas de nous inféoder à aucun des partis qui se combattent dans l'arène politique : au contraire, nous tenons à réserver notre liberté."
Méconnaissant la nature de l'intervention épiscopale, la presse libérale, par une manœuvre perfide, aussi injuste que déloyale, a voulu, tout à coup, faire croire au public que la défaite du parti conservateur était en même temps l'écrasement du clergé, et l'un de ses organes, le Réveil, au lendemain du triomphe de M. Laurier, s'exprimait comme suit :
" Qu'il a donc fallu peu de chose pour déterminer cette victoire, et combien il a été facile de montrer aux maîtres d'hier que nous pouvions à notre gré devenir les maîtres d'aujourd'hui.
" 11 a suffi qu'un homme eût le courage de relever le gant et de parcourir la province en proclamant le droit absolu de tout homme à la liberté de conscience et de jugement.
" L'honorable Wilfrid Laurier a été cet homme ; il est le Oavour du Canada ; et sa victoire crée à tout jamais l'unité de notre pays comme celle de son précurseur décida de l'unité nationale de l'Italie.
" Seul parmi cette masse de politiciens militants qui depuis tant d'années, souffraient en silence de l'asservissement au clergé, le chef catholique et français delà province de Québec a saisi l'étendard que lui tendaient les combatfan ts libres et valeureux de la grande école de foutes les libertés : de V école du " Canada Revue" et du " Réveil " et Va montré au peuple en signe de délivrance."
En même temps qu'on s'attaque à Tépiseopat on propose un compromis !
Le piège est bien grossier.
Un compromis ? et quel peut-il être ?
A-t-on oublié que la législature de Winnipeg s'est solennellement engagée à ne jamais rendre aux catholiques leurs écoles séparées ?
Ne sait-on pas que tout dernièrement encore, M. Greenway, ce premier ministre du Manitoba, a déclaré comme tel, dans une assemblée publique, à Lisgar, qu'il ne rétablira jamais les écoles séparées ?
Voici ses paroles :
" On a fait courir le bruit que le gouvernement du Manitoba réglera la question scolaire, si M. Laurier obtient le pouvoir, Eh bien, le gouvernement local, aussi longtemps que je serai à sa tête ne réglera jamais cette question de manière à rétablir les écoles séparées/9
Un compromis qui ne donnerait pas au moins les écoles séparées, mais ce serait tout simplement une capitulation, l'abandon de droits sacrés, reconnus par un jugement sans appel de la Reine.
Et on demanderait à l'épiscopat un tel abandon, cette honteuse capitulation !
Inutile d'y penser.
Un compromis, quel qu'il soit, quelque avantageux qu'il puisse paraître sur le moment, remettra la minorité catholique au pouvoir des fanatiques qui ont déjà foulé aux pieds les pactes les plus sacrés cl qui n'ont pa^ hésiti à violer la constitution elle-même.
Un compromis pourra toujours être brisé le lendemain qu'il aura été signé, tandis qu'une législation fédérale réparatrice soustraira la minorité catholique à la juridiction de ses persécuteurs.
Une grande responsabilité pose aujourdliui sur les épaules des hommes politiques que la volonté populaire a mis au timon des affaires pour rendre justice à la minorité et non pour la sacrifier.
Une égale responsabilité incombe à tous ceux qui lonfc les défenseurs naturels el autorisés de -et le minorité opprimée qui, aujourd'hui comme hier, se tourne vers le parlement canadien pour lui demander la justice promise.