‹ La cantilène romaine;Chapitre 29 sur 54 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Préliminaires.

On a pu se rendre compte que la question historique joue un rôle presque prépondérant dans la recherche d'une solution de la restauration grégorienne.

L'expérience, en effet, nous a démontré maintes fois que la solution du problème ne dépendait que secondairement de l'éclaircissement du sens des textes théoriques du moyen âge. Ceux-ci ont leur grande valeur documentaire, certes ; mais leur témoignage n'a de valeur scientifique que dans la limite où, historiquement, il peut être invoqué. C'est bien plus l'histoire qui nous donne la clé du texte en litige que le texte lui-même ne nous aide à suivre la filiation historique. Or actuellement l'énigme à résoudre est posée devant l'opinion publique exaclemenl au rebours de la thèse que nous nous proposons de soutenir.

La question théorique à élucider nous amène aux portes de deux domaines mitoyens: l'enseignement écrit et la culture réellement encore en honneur. Nous souhaitons de réussir définitivement dans cette nouvelle discussion des faits malgré la difficulté de l'imbroglio.

I ^^ Etat de la question au X*-XP siècle.

A l'époque d'Odon de Cluny et de Gui d'Arezzo, l'état de la culture musicale religieuse est lamentable. La situation sera la même dix siècles plus tard.

Sait-on seulement ce qu'est iTthmiquement le chant fleuri ? Les manuscrits sont là, sous les yeux des chanteurs et des théoriciens ; ils forment un corpus hétéroclite, officiel, composé de mélodies dont les unes sont étrangères aux pays latins, les autres indigènes, toutes issues de courants artistiques différents et de siècles éloignés les uns des autres. L'ensemble est amalgamé sous le couvert d'une diatonisation mal fixée laissant bien souvent deviner

des restes de chromatisme latent. Le tout enfin est confondu sous les apparences d'une rylhmopée uniforme dans son néant mais multiforme au regard des innombrables scolse cantorum monastiques, épiscopales ou royales. Chaque école se prétend reine et souveraine; chaque église possède son chant, à l'entendre, le meilleur de la chrétienté. Chaque maitre, qu'il s'appelle Ison» Trudon ou Tutilon, possède, à son tour, la science infuse, la seule vraie ; et si nous cherchons, dans les œuvres didactiques même réputées sérieuses, un reflet de cette science rythmique que nos écrivains modernes veulent faire croire transcendante, elle se réduit à quelques préceptes rappelés au courant de la plume, à double sens même pour ceux de nos commentateurs insuffisamment instruits de certains faits historiques ou théoriques.

Les auteurs du x^-xi*^ siècle ont néanmoins la prétention de vivre sur le fond théorique antique pur. A vrai dire ils sont bien des élèves de l'antiquité par un côté de leur instruction technique, mais ce « savoir » ramené aux proportions accusées par leurs écrits se révèle plutôt élémentaire, flottant à l'aventure et réduit à la connaissance de quelques points théoriques communs à tous les systèmes musicaux, abstraction faite de toute culture spéciale à une race, grecque ou latine, orientale ou occidentale. Leur « savoir » est un composé de bribes mal jointes, prises de ci de là au hasard de la lecture des anciens auteurs de l'antiquité, mais lorsque ce « savoir » se trouve en face d'un fait qui justifierait sa mise en vedette, prudemment il se relire à l'écart et s'abrite derrière des lieux communs, si même il ne cherche pas un nouveau terrain plus favorable à ses ébats.

Toutefois, l'enseignement antique ne doit pas avoir varié, du i^»" au x*^ siècle, dans sa teneur d'ensemble, mais ce n'est pas à dire qu'il ait subsisté dans toute cette teneur, car des lacunes énormes ne sont que trop visibles dans les écrits didactiques du moyen âge, et ce, à tel point que, sous le rapport de l'enseignement du rythme, aucun traité « de musica » n'est digne de porter ce nom de « traité ». C'est bien là ce qui les rend si difficiles à comprendre aujourd'hui surtout que nos confrères en archéologie, jugeant sur la lettre du texte médiéval et ne se faisant pas faute de faire des'citaiions incomplètes, ont fait admettre au public celte idée erronée que les traités d'Hucbald, d'Odon ou de Gui étaient des ouvrages complets sur la matière et parfaitement clairs dans le sens de leur interprétation personnelle. Erreur profonde. Ces traités sont très incomplets dans leur « lettre », très obscurs même si on s'attache à la « lettre » ; ils ne deviennent suffisamment clairs que si l'on recherche (( l'esprit » du texte replacé dans son milieu et dans la filiation des théories musicales de leur époque.

Nous souhaitons ardemment que l'on comprenne d'abord la haute portée de ces quelques réflexions.

Constatons en premier lieu combien ces savants auteurs du x® siècle ont été prolixes de commentaires el de règles sur la question des modes harmo-

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niques, et combien hésitants, réservés et fuyants parfois sur la question du rythme.

Or le rythme est le principe vital de toute mélodie, et ce principe à formuler leur brûle les doigts. On a donc beau jeu à notre époque de compléter, selon son goût, et surtout selon son but, les règles absentes, en leur prêtant Tappui d'une sanction personnelle sur le sous-entendu de tel ou tel fait.

Gui d'Arezzo et Odon de Cluny — pour ne citer qu'eux — sont encore certainement imbus de quelques préceptes théoriques de l'antiquité, mais aussi il faut bien voir qu'ils se sont trouvés placés dans une situation fausse. Le corpus des pièces musicales en usage n'accusait plus dans l'ensemble aucune trace de style particulier à chacune d'elles.

Ils ne connaissent qu'une seule rythmique, et encore n'est-ce qu'imparfaitement : c'est la rythmique naturelle en tout homme pratiquant d'instinct la musique. Un vernis pédagogique sert de revêtement d'une solidité douteuse à la façade de leurs écrits.

Comme d'un autre côté leur science rythmique, si l'on ne regarde que la a lettre » de leurs écrits, ne se fait jamais jour sous forme d'énoncés ne prêtant pour nous à aucune interprétation douteuse mais parait reposer uniquement sur une pratique reçue autrefois, encore connue d'eux, tombée à rien presque partout à leur époque; les rares fragments épars dans leurs traités semblent plutôt un écho de ce qui se faisait qu'un enseignement raisonné, logiquement présenté, de ce qui se fait au moment où ils tiennent la plume.

Ont-ils même la prétention de sauver de l'oubli quelques principes théoriques immuables? Peut-être. Hucbald enseigne d'autorité, mais Odon parle en dilettante. Gui exhale plutôt une plainte de voir tout aller à vau l'eau autour de lui, son style dénote un honnête homme, un Lambillotte du xi* siècle ; avec cette différence que notre Lambillotte avait cette foi juvénile qui ne doute de rien, tandis que la foi de Gui a pour base une connaissance certaine de ce qu'était le chant fleuri. Il le sait, c'est certain, mais il lui semble parfaitement inutile de s'étendre sur une théorie que personne ne met plus en pratique ; aussi, ne lui consacre-t-il qu'un seul chapitre sur vingt de son Micrologus et n'y use-t-il que de la forme littéraire décousue d'un amateur rappelant des faits selon qu'ils se présentent à sa mémoire, indigne en tous cas d'un maître enseignant une science point par point.

Néanmoins, celui que des circonstances désastreuses obligent à parler en « amateur occasionnel » ne peut pas ne plus sauoir ce qu'il a toujours su comme professionnel, et c'est alors pour nous un devoir de conclure que cet énoncé, quoique décousu, reprend à nos yeux toute l'importance technique qu'il possède intrinsèquement, attendu que l'auteur ne peut pas rappeler ce qui n'a pas été réellement admis dans la pratique courante.

Le tout est de savoir le lire en faisant la part de l'enseignement tradition-

nel, la part des vœux personnels de récrivain, et la part de renseignement antique subsistant dans son œuvre.

État de la question au XX*' siècle.

Trois écoles (1) de commentateurs des textes du moyen âge sont actuellement en présence : Técole bénédictine, Técole mensuraliste Lambillotte- Dechevrens et l'école dite du Neume- Temps, à laquelle le public spécial a bien voulu attacher notre nom .

Toutes trois se disent traditionnelles.

Toutes trois ont un peu le droit de se dire traditionnelles, et c'est là que, pour le public, comme pour les chefs d'école, prend naissance un malentendu à éclaircîr.

Chacune d'elles est excusable de se proclamer seule traditionnelle parce que chacune prend pour base de son credo la tradition possible d*une époque historique nettement définie dans sa pensée, et représentée par un système musical en opposition avec celui des deux autres écoles.

Précisons :

1° L'école bénédictine peut représenter la tradition du plain-chant à notes égales du xn*-xni*^ siècle ; mais elle l'agrémente d'un mode d'exécution sui generis en opposition avec la forme plain-chant de l'époque qu'elle fait revivre.

En même temps elle laisse entendre qu'elle restaure la pure tradition du vii*^ siècle. Erreur stigmalisée par tous les hommes de bonne foi scientifique.

2** L'école mensuraliste pourrait fort bien représenter la tradition d'un essai de mensuration quasi métrique du chant lalin au x<^-xi*^ siècle, à supposer que cette mensuration soit réellement entrée dans la pratique courante. On verra que cela est plus que douteux. Admettons-la comme ayant été en usage pendant quelque temps; ce serait simplement cette tradition momentanée, et, en tous cas, particulière à quelques abbayes, que remettrait au jour l'école mensuraliste.

3** L'école du Neume-Temps prétend faire soiiir du néant non la tradition d'un plain-chant pieux (sytême bénédictin), non la tradition hypothétique mensuraliste du x^'-xi* siècle, mais bien la pure tradition grégorienne orientale du vii*^-viii* siècle, en s'appuyant non plus sur le charme de la prière chantée, non

(1) Et non pas deux comme tenterait de le faire supposer une récente brochure parue sous la signature de M. Tabbé Fleury.

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plus sur des spondées et des dactyles ncumatiqucs d'une école ronianienne quelque peu discutable, mais bien et seulement sur les origines historiques du chant fleuri et sur les origines également historiques de la notation neumatique primitive ; le tout certifié par le sens des textes théoriques du moyen âge (1).

Voilà trois points précis qui n'avaient jamais été mis en relief et qui, bien précisés, doivent faire cesseb le malentendu du xx® siècle.

La question de la restauration du chant grégorien est donc liée désormais à celle des dates que Von conviendra de prendre comme point terminus dune culture DITE grégorienne.

Nous n'avons pas à nous étendre sur les raisons à côté mises en avant par l'école bénédictine pour justifier cette attitude qu'on lui connaît.

Nous passons sur l'école du « Neume-Temps » puisque, aussi bien, la suite de cet exposé fera connaître les bases sur lesquelles elle s'appuie théoriquement.

Nous nous arrêterons, avec plus d'à-propos, sur les doctrines de l'école mensuraliste, qui paraissent gagner du terrain dans l'estime de nos contemporains.

L'école mensuraliste reprend en sous-œuvre l'objectif mensuraliste prêté à Gui d'Arezzo.

Elle s'appuie, d'une part, sur les théories (à double entente d'après son interprétation) du moine de Pompose et, d'autre part, sur les manuscrits sangalliens à lettres romaniennes. A l'aide de ces deux instruments, elle rétablit une sorte de « mensuration musicale » du chant dit grégorien qui, ainsi rythmé, aurait recouvré, dit-elle, sa forme originale du vii« siècle.

Nous opposons à ces prétentions :

P Que la mélodie restaurée d'après les principes de cette école en est à sa « quatrième » version dite traditionnelle. Laquelle est la vraie (2)?

2*» Que les principes de traduction, posés comme articles de foi, ne sont respectés dans la traduction des manuscrits que si faire se peut.

3** Que l'école mensuraliste cherche à établir une version acceptable du chant à restaurer, et que dans le dédale des principes contradictoires qu'elle a formulés, elle en trouve toujours u un » s'appliquant au cas particulier que l'on incrimine.

Telles sont les trois objections de fond que nous formulons contre l'école

(1) V. chap. II, § 2o.

(2) Ou nous en a proposé deux nouveUes se rapprochant insensiblement de notre système. C'est d'un bon augure pour le succès définitif de notre œuvre.

en question et qui, à la rigueur, nous dispenseraient de réfuter les détails de son œuvre.

Résumons néanmoins son argumentation.

L'école mensuraliste, s'appuyant sur les manuscrits romaniens (n** 338- 359-390-391 de Saint-Gall, et 121 d'Einsiedeln) part de ce principe, séduisant à première vue, que les lettres c et /, initiales des mots : cito, ciiins ; tarde, tardius, tardiier, tractim, indiquent toujours des notes brèves ou des notes longues, d'une brièveté ou d'une longueur prosodiques : c = valeur brève, / = valeur longue, en vertu de l'interprétation, généralement acceptée par les grammairiens latins (qui n'ont rien à voir dans cette galère), que c est synonyme de celeritas = brièveté, dit l'école mensuraliste ! / est synonyme de /arrfi/os = longueur ! On pourrait discuter ces synonymies complaisantes.

Pour compléter et renforcer ce point de doctrine, l'école fait appel à un commentaire évasif donné par Gui d'Arezzo d'une autre indication graphique (appelée épisème romanien en terminologie savante), laquelle consiste en un léger trait ajouté à certains signes ncumatiques, lorsqu'il y a lieu à allonger la tenue d'une note représentée par ce signe et qui, à défaut de cette adjonction, est réputée brève. Ex. :

3 notes brèves

2 notes brèves

plus 1 note longue

pour cause d*épiséme

Par contre, on ne tiendra aucun compte de la diversité d'écriture d'un même signe tel que celui que nous notons ci-dessus, lorsque des traits (épisèmes réels) seront substitués à des points simples tels que dans :

L'épisème n'aurait alors d'influence que s'il se trouve placé sur la note supérieure et quelquefois sur la note finale d'un groupe de sons ! C'est donc refusera toutes les autres la possibilité d'une durée longue (bien qu'on la crée à l'occasion en s'autorisant d'une lettre / quand on en a besoin). On voit la marge ouverte à l'arbitraire personnel.

L'épisème romanien devant trancher à lui seul toute difficulté, puisque certains manuscrits à épisèmes ne contiennent aucune lettre indicative (le n° 339 de Saint-Gall, par ex.). A quoi peuvent donc bien servir ces lettres c et /? Ne sont-elles pas une superfélation ? Non, répond l'école mensuraliste, les

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