NOTIONS HISTORIQUES
Position dé la question historique. — Le chant chrétien est'il un chant original latin? — Son origine est hébraïque. — Le stYle oriental seul a survécu. — C'est un chant latinisé, non un chant iatin.
PosMou de la quudon historique, — Nous avons attribué le qualiflcatii' « chant grégorien » aux cinq chanls propres, fleuris, de l'office, et nous avons reven- -diqué pour eux seuls la propriété du ternie générique (1),
Y sommes-nous autorisé historiquement?
Tout d'abord une preuve morale, que nous ne sommes pas seul à faire cette attribution.
La discussion n'a jamais porté que sur le rythme de ces chants fleuris, et la preuve évidente qu'on les regarde bien comme seuls grégoriens (tenne générique), c'est que les manuscrits publiés à titre de documents de combat, les manuscrits n°» 339 et 359 de Saint-Gall et le n° 121 d'Einsiedeln, ne contiennent en principe que ces chants fleuris I La conclusion s'impose donc quelque peu : les chants fleuris sont seuls en cause grégoriennement parlant.
Des preuves de fait sont plus précieuses ; les voici.
Le chant grégorien tire son épilhète de « grégorien » de ce que saint Grégoire I*^** le Grand Vaurait centonisé, réformé, etc.
Peu importe le rôle vrai ou supposé, personnel ou nominal de saint Grégoire en cette occurrence ; son nom reste traditionnellement acquis à l'œuvre. Or saint Grégoire était pape de 59() à 604.
A-t-il présidé en quoi que ce soit à l'éclosion ou a la réfection des cinq autres sortes de chants admis dans le répertoire?
1° Les psaumes syllabiques ne sont pas fleuris, leur forme était fixée bien avant le vu* siècle. Pas de réformes à faire à leur endroit.
2? Les hymnes existaient -sous une forme classique dès le m* siècle (et
(1) Les antiennes fleuries^ les répons fleuris^ etc., rentrent dans la même catégorie 11 n*y a pas Heu à discuter sur ce point. Les antiennes syllabiques rentrent dans la catégorie du simili plaln-chant, bien qu*au début elles devaient être purement musicales dans leur texte original.
18 LA CANTILÈNE ROMAINK
même bien avant le ni® siècle, si l'on faisait intervenir la filiation du genre). Leur forme était à Tabri d'une retouche, et elle n'était pas fleurie I
3° Les proses ne sont pas latines; elles sont postérieures à saint Grégoire.
4° Les séquences sont neustriennes et datent au plus tôt du viii** siècle. Saint Grégoire ne peut donc les avoir connues!
5*» Les cinq chants communs ne datent sous leur forme actuelle que du xi« siècle.
Que reste-t-il? Les cinq chants fleuris, seuls susceptibles de porter l'épithète conventionnelle.
Ceci étant reconnu, et toute recherche concernant les autres chants étant écartée, d'où viennent nos mélodies fleuries?
Sont-elles empruntées à une source primitive inconnue'? Sont-elles un produit latin pur du christianisme lui-même, ou le produit d'une refonte d'un genre ancien?
Mais, tout d'abord, il nous faut une base d'investigation et nous n'en voyons d'autre que celle qui nous sera donnée par la nature même des textes sacrée accompagnant les mélodies en question.
Historiquement, le christianisme est issu du judaïsme; les Livres Saints sont restés, dans l'une et dans l'autre religion, comme un patrimoine commun; le chant du texte des psaumes davidiques est un autre lien entre elles, puisque le chant des psaumes davidiques formait le fonds du répertoire hébraïque, comme il forme encore, en partie (1), le fonds du répertoire chrétien latin.
Le problème, ainsi élargi, se pose définitivement :
« Le christianisme primitif persécuté pendant les trois premiers siècles et luttant aux iv*^ et v*' siècles contre les hérésies sans cesse renaissantes :
1** A-t-il pu créer, sinon même songer à créer un art original purement chrétien, sans attache aucune de style (2) avec aucun autre système musical connu?
— Si oui, quel est cet art?
— Si non, quel est l'art emprunté ?
2** A-t-il, au contraire, adopté la mélodie hébraïque authentique, — qui accompagnait le texte psalmique dans les cérémonies hébraïques, — conjointement avec le texte sacré qui lui servait de thème rjihmique littéraire?
[\) Les cinq chants fleuris propres empruntent en majorité leur texte au psautier, mais, par psaumes, terme générique, il ne faut pas confondre les psaumes syllabiques des vêpres (voir cl . 1% p. 13) avec les /)sa Mm es flenris qui sont nos cinq chants propres (voir cl. 4, p. 14). La distinction n'est subtile qu'en apparence ; au fond, elle est radicale. "^ (2) Ce serait i'art révélé selon le dogme bénédictin !
DKUXIEMK PARTIE
— Si oui, nous serions en possession d'un chant hébraïque?
- Si non, qu'est devenu ce chant hébraïque et par quel char chrétien, l'a-t-on remplacé?
3*» N'a-t-il pas simplement conservé, par respect pour une trad laire et vénérable, et pendant un laps de temps à définir, la mélodie primitive qu'il aurait ensuite peu à peu latinisée, au point de n'ei finalement que la forme rythmique vocalisée, étrangère à l'Occidi rythmique qu'il aurait christianisée en quelque sorte par une retou taire et nécessaire, étant donné le but nouveau que la mélodie ains était destinée à remplir dans le rituel latin.
— Si oui, le chant latin serait bien réellement oriental dan vocalisée, et, à supposer que l'on veuille de bonne foi restaurer le ( selon sa pure tradition, ce ne peut être qu'en lui rendant ce caractc exubérant.
— Si non, que signifient ces retouches historiquement conni ayant produit, en fin de compte, le chant dît grégorien actuel ?
La détermination du style dit « grégorien » dont la connaissa d'après l'histoire, doit être à la base d'une restauration sérieuse et d l'art musical chrétien, ne peut se faire jour que comme une déductî mathématique tirée de l'examen des faits connus concernant chacu points que nous venons de mettre en relief.
21) LA CANTILKNE ROMAINK
Le chant chrétien est-il un chant original latin?
Lorsqu'on parle du christianisme primitif, on perd trop souvent de vue qu'il y eut deux branches dans la famille chrétienne des quatre premiers siècles : la branche orientale, sœur aînée de la branche occidentale, toutes deux issues d'une même souche : le judaïsme.
Ce que la branche aînée a pu réaliser dans le domaine musical, grâce à des circonstances particulières, exceptionnellement favorables, locales même, la branche cadette, placée dans un milieu tout différent, n'a pu songer à le tenter.
C'est ce que, en quelques pages, il convient d'établir. Les conséquences de ces situations respectives sont d'un grand poids dans la balance de notre jugement.
La vieille religion hébraïque était encore dans toute son intégrité au début de l'ère chrétienne. Les pompes du Temple n'étaient plus aussi brillantes qu'elles le furent à l'époque qui précéda la captivité (600 av. J.-C), mais les rites étaient obsers es. Au-dessous du rituel du Temple on trouvait celui de la Synagogue, et l'on sait que ce rituel était naturellement différent de celui du Temple : les moyens étaient réduits ici à une plus simple expression (1). La même dilTérence existe dans le rituel catholique entre les pompes de Saint- Pierre de Rome, office pontifical, et celles plus réduites de la modeste église paroissiale.
Le christianisme prend naissance à Jérusalem au sein du monde juif, formaliste à l'excès. L'enseignement du Christ est tout moral et tend, entre autres choses, à inculquer dans l'esprit du peuple qu'on n'est pas quitte envers le Créateur lorsqu'on s'est acquitté de certaines obligations matérielles.
Remarquons dès l'abord que c'était heurter de front le formalisme juif et tout autant le formalisme romain. Or la Judée était province romaine. On sait, de plus, la haine et le mépris que tout Romain « bien pensant » professait pour tout ce qui était juif. Tacite laisse assez percer ce mépris lorsque, en parlant de la campagne de Titus (2), il fait allusion à ces usages tant civils que religieux des Juifs. Pour les chrétiens c'est pire encore : ce sont, paraît-il, « des malheureux abhorrés pour leurs infamies ».
(1) L'exposé plus complet de cette situation trouvera place dans Fouvrage complet dont C€t opuscule n*est qu'une très succincte réduction.
(2) Cf. Tacite, Histoires, L. V., cap. 5,