DEUXIÈME PARTIE
Les ferments d*agilation ne faisaient donc pas défaut, étant donné cel antagonisme suscité, par la propagande de la nouvelle doctrine, entre les tenants des anciens usages et les néophytes chrétiens. On trouve, en effet, inimitié de vaincus à vainqueurs entre Juifs et Romains, inimitié religieuse entre Juifs et chrétiens (1), et de tous deux réunis contre la religion romaine. Titus mit tout ce monde d'accord, par la ruine de Jérusalem (an 70), rasant le Temple, mettant à mort la majeure partie de la population restée à son foyer, déportant une partie du reste; et bientôt une nouvelle ville, iElia Capitolina, s'élèvera sur les ruines de la Cité sainte (2).
Dès ce jour Juifs et chrétiens ne forment plus un même peuple divisé en deux camps religieux; ce ne sont plus que des malheureux (mot juste cette fois) errants, livrés à eux-mêmes et en butte à Tanimosité universelle, les uns parce que juifs, les autres parce que chrétiens, et comme tels, tous deux, rebelles à la religion de l'Empire. Jamais, en effet, les autorités romaines n'ont vu dans le christianisme autre chose qu'un attentat contre la religion d'Etat. La Rome des Césars était trop pourrie moralement pour s'occuper de dogmes religieux. Sa philosophie avait des horizons bornés, et cela est si vrai que Rome accueillit sans sourciller les religions païennes étrangères quand elles se greffaient aisément sur les différentes formes particulières du culte rendu à telle ou telle divinité reconnue officiellement.
Un seul lien rattachait et rattachera toujours chrétiens et Juifs, c'est la connaissance et la conservation séculaires d'une même instruction théologique fondamentale contenue dans les livres de l'Ancien Testament.
Aussi une seule chose subsistait-elle immuable : la récitation des textes sacrés, soit sous la forme de chants (psaumes, hymnes, cantiques), soit sous la forme de lectures (les prophètes et la loi).
Les lectures et les chants alternaient les uns avec les autres dans un ordre fixé et constituaient ipso factomie liturgie, c'est-à-dire un ensemble de pratiques définies célébrées en commun.
Nous n'avons pas à nous occuper des lectures. Elles n'ont d'importance que par la place qu'elles occupaient dans l'office, et cette place, parfaitement connue d'ailleurs, nous permet d'identifier les chants chrétiens qu'elles encadrent avec les chants israélites qui leur correspondaient primitivement.
En Orient, les usages liturgiques musicaux du judaïsme se sont donc trouvés à la fois, et naturellement par la force des choses, tradition d'un rituel bon à conserver pour partie et fondement possible d'un développement entrevu par les organisateurs du culte chrétien en possession de ce même rituel primitif. Et ceci grâce aux textes psalmiques restés, dans l'une et l'autre religion, le codex littéraire des textes chantés ou à chanter. Et c'est bien réellement par
(1) Certains auteui*b la uieiit.
(2) Elle reprit son nom sous Constantin seulement»
ce canal que les traditions musicales hébraïques ont été versées dans la pratique musicale du christianisme oriental d*abord, puis livrées par celui-ci au christianisme occidental vers le milieu du iv^ siècle environ.
Les courants d'infiltration sont connus. Nous en fixons nous-même trois principaux : le courant septentrional de Jérusalem vers Constantinople et la Germanie par Antioche et Césarée (de Cappadoce), d*où un courant dérivé s*est porté de Constantinople vers Milan et Agaune (Saint-Maurice en Valais, Suisse) ; Yoccidental de Jérusalem vers Rome et la Gaule Narbonnaise ; le méridional d'Antioche vers l'Egypte et la grande Grèce, vers la Numidie et l'Espagne. Dans la suite le courant germanique descendit en Gaule et jusqu'en Espagne, pendant que les Goths retour de Cappadoce apportaient de nouveaux éléments de confusion liturgique d'Orient en Italie, puis en Gaule et en Espagne, qui pour la troisième fois se trouvait visitée.
Puisque la suite des idées nous a entraîné sur cette voie, donnons immédiatement en un court tableau l'efTet produit par cette marée montante des usages liturgiques.
Filiation des usages liturgiques chrétiens
Jérusalem
Antioche
Rome
Egypte
Césarée
Constantinople
Germanie
Irlande
Milan Lyon
Agaune
Chalon-sr-Saône Remiremont Luxeuil S»-Denis (viK s.)
Grande Grèce
Rome
Numidie
Espagne
Gaule
Gaule Narbonnaise
Angleterre
Espagne