DEUXIÈME PARTIE
On remarquera que les relations et influences des styles d'architecture du Bas-Empire ont suivi les mêmes voies d'infiltration.
On a dû déjà se pénétrer de cette pensée qu'au milieu des troubles politiques qui ont bouleversé le monde romain pendant les trois premiers siècles, les chrétiens n'ont pas même pu penser à créer un répertoire musical, qui leur fût propre. Mais, de plus, autant en Orient le christianisme put, au point de vue philosophique et toutes proportions gardées, se développer librement dans un milieu habitué de longue date à la discussion des dogmes neufs ayant un objectif religieux, autant, en Occident, il eut à lutter contre l'esprit du milieu politique qu'il était d'ailleurs appelé à transformer un jour à son profit.
En Occident (latin) le christianisme était une protestation vivante contre un état social en décomposition ; en Orient, il était une efflorescence parallèle. Ici il prenait racine sur un terrain à renouveler de fond en comble ; là sa germination trouvait un sol amendé préparé à le recevoir et à le vivifier.
En Occident, on s'organisait pour la lutte en vue d'une suprématie morale à obtenir de vive force au besoin ; en Orient, on discutait surtout la portée et le sens de l'enseignement renouvelé.
La chute de l'Empire romain permit au christianisme latin de se substituer sans coup férir à la hiérarchie civile du gouvernement, trop affaibli pour s'y opposer, et de devenir le catholicisme administratif que nous connaissons : puissance politique formidable, produit naturel de l'esprit latin essentiellement organisateur et dominateur, protecteur des arts, mais non producteur. L'Orient, au contraire, suivant la pente naturelle également de son caractère et de ses penchants au mysticisme rêveur, s'est attaché au dogme pour le dogme lui-même.
D'où un traditionnalisme et un formalisme invétérés dans ces pays d'Orient déshérités à tant d'égards ; en Occident, un évolutionisme et un opportunisme jamais satisfaits.
Cet état mental si diflërent entre les deux familles chrétiennes donne la clé de l'énigme grégorienne.
Alors que les Orientaux n'ont fait, sur place, que développer dans un sens chrétien le répertoire musical juif qui fut leur première culture nationale artistique au point de vue religieux, lequel ne nécessitait aucune retouche de fond, on voit l'Occident moralement obligé d'accepter, avec le nouveau culte, une littérature sacrée toute nouvelle ; et, l'acceptant, la littérature musicale qui l'accompagnait se trouva du même coup importée sans rencontrer, au début, d'autres obstacles à sa dilTusion, si ce n'est, d'une part, le trouble profond causé par les persécutions dévastatrices des communautés naissantes ou déjà prospères, et, d'autre part, le manque d'unité de vues de tous ces missionnaires syriens plus occupés de prédication morale que de vulgarisation artistique.
C'est au sein d'un tel imbroglio, (dont on se rend aisément compte à dis-
tance), que la nécessité d*une liturgie uniforme, au moins dans ses grandes lignes, se fait sentir et s'impose à Tesprit des chefs de la chrétienté ; et la revision des apports hétéroclites va prendre à Rome, centre administratif déjà reconnu moralement par les évêques des grands diocèses, une direction qu'elle suivra pendant trois siècles (du iv*^ au vu* siècle). On respectera la forme musicale traditionnelle orientale par égard pour son origine sacrosainte, mais la nécessité plus impérieuse d'adapter la mélodie aux nouveaux dialectes obligera à des remaniements. C'est ainsi seulement que l'on peut expliquer les travaux attribués aux pontiflcats de saint Léon I*^ saint Qélase I*** et saint Grégoire P»".
L'Occident frank, toujours plus en dehors du mouvement des réformes, subira les importations de formes musicales contradictoires, toutes issues d'une même source, mais nos chanteurs, dont les aspirations nationales sont aussi respectables que toutes autres, se montreront réfractaires à l'exécution de ce chant de « muezzin » déroulant ses vocalises en arabesques interminables, réjouissantes pour une âme rêveuse ayant le temps de rêver — et surtout le goût de rêver, — mais franchement antipathiques à notre culture intellectuelle franque, laquelle, on le sait, aime aller droit au but et veut comprendre.
Or nos chanteurs franks, ne pouvant exécuter de telles fantaisies vocales, inaptes même à les goûter esthétiquement — comme nous modernes d'ailleurs — on ne doit pas être surpris de l'affront qui leur fut réservé à Rome en présence de leur empereur, Charlemagne. On connaît l'historiette devenue lieu commun des compilateurs à court d'instruction.
L'Occident reçut donc de l'Orient cette culture musicale parce qu'elle accompagnait le texte liturgique officiellement accepté, et surtout parce que rien, en nos contrées, ne pouvait en tenir lieu au début. Dans la suite même, aussitôt que nos ancêtres purent substituer leurs propres productions à ces legs malencontreux, ils ne s'en firent pas faute, si peu faute même que la culture orientale primitive fut presque étouffée sous la frondaison musicale franque des tropes, proses, etc.
En quoi consistait ce répertoire oriental auquel nous faisons sans cesse allusion ?
Nous ne citerons ici que les faits matériels concernant ce répertoire ; les détails seront donnés dans le paragraphe suivant.
En Orient, on chantait des psaumes et des cantiques.
On a fait un emploi souvent si peu raisonné de ces termes fondamentaux qu'il en est résulté une confusion presque inextricable lorsqu'il s'agit de faire comprendre le sens exact de chacun d'eux.
Il est question ici de :
1*» Psaumes davidiques, tous les écrits des Pères le certifient, exécutés sur une cantillation soit très simple — telle que celle en usage à Alexandrie et