‹ La captivité de BarceloneChapitre 124 sur 181 · Blondel est iei confirmé par Ferrer, t. IV, p · texte numérisé non relu

Blondel est iei confirmé par Ferrer, t. IV, p

x. Ferrer, t. Ier, p. 282-283. t. LIL, p. 0-51; cf. t. IV, p. 418.

croisière anglaise finit par arrêter à peu près tout mouvement maritime : « Le port est muet, et l’on a cessé de réparer des bâtiments qui ne devaient pas sortir. »

Toute activité ayant disparu de la ville et du port, la plupart des particuliers n'avaient pu, comme on l’a vu, vivre et fournir aux contribulions qu'aux dépens de leur fortune acquise, de leurs bijoux, de leur argenterie, de leurs économies ! : l’absence des revenus ou des bénéfices normaux n'avait pu que rendre plus pesant « ce fatal système de contributions extraordinaires qui, par sa fausse combinaison, les salaires exorbitants de ses directeurs et receveurs, sa tortueuse arbitrariété (sic), et l'excessive surcharge de ceux qui devaient les payer, a fait verser tant de larmes »?... La ville dépeuplée et appauvrie avait dû payer aux Français au moins dix fois ce qu'elle rendait au gouvernement espagnol dans les temps de prospérité : « à cette fin, les habitants existant dans cette ville se sont vus dans la dure nécessité de vendre leur argenterie, et nombre d’entre eux ont vendu leurs meubles et même leur linge; de sorte qu’ils se trouvent dans le dernier état de pauvreté, de misère et d’abattement »°... Dans ses rapports de 1809, Duhesme avait

1. Ferrer, t. IT, p. 50, signale qu'il n’y à plus que six voitures dans la ville et que les rues sont désertes, dès janvier 1809.

2. La municipalité de Barcelone aux habitants, dans le Diari del Gobern du 26 avril 1810 (c'est l’ancien Diario de Barcelona). On ne manquera point . de remarquer que cette appréciation sur le système fiscal de Duhesme ne s'accorde guère avec là lettre rédigée le 8 août 1810 par les régidors et dont on trouvera plus loin le passage essentiel.

3. J. A. Mombelli et Trilla à Clarke, Paris, 42 avril 4811, Arch. G. Nous utilisons ici ce document en dépit de sa date un peu tardive : les auteurs ne distinguent point entre le temps de Duhesme et celui de Lacombe- Saint-Michel et Maurice Mathieu. Mais ce qu'ils disent s'applique évidemment surtout au système fiscal de Duhesme, les impôts ayant été très diminués après lui. Or Mombelli et Trilla disent : « La ville de Barcelone. bloquée par mer et par terre pendant le long espace d'environ trois ans, se trouvant sans commerce, sans industrie et sans aucune rentrée, à payé pendant tout ce temps-là, pour soutenir l’armée impériale, plus qu'elle n'aurait payé auparavant pendant l espace de trente ans. » Il s’agit de ce qui a té réellement payé, non de ce qui a été demandé.

déjà constaté plusieurs fois cette misère des Barcelonais*.

Il ne fallait sans doute point demander aux citadins de distinguer les responsabilités du régime de celles des généraux qui l'avaient appliqué : et à leurs yeux Duhesme, ayant ordinairement dirigé le gouvernement, était le principal auteur des maux soufferts*. Rares étaient certainement ceux qui faisaient la part des circonstances, comme devaient la faire dans une lettre d’août 1810 les membres de l’Ayuntamiento organisé en avril 1809 par le général. Les régidors y rappelaient les maux soufferts par les habitants, mais y faisaient un pompeux éloge de Duhesme comme administrateur : « Les habitants de Barcelone ont été dans la nécessité d'entretenir l'armée au moyen d’une forte contribution extraordinaire qui, depuis deux années sans interruption, pèse sur cette ville seule, le reste de la province n'étant point encore soumis aux armes françaises ; ils ont supporté les charges delogements militaires, transports, literie et autres fournitures pour les hôpitaux et ils ont souffert la grande cherté des vivres et tous les autres inconvénients qui sont inévitables dans de telles circonstances. Depuis longtemps ils ont vu leur commerce interrompu, leurs fabriques arrêtées, tous les canaux pour l'entrée du numéraire obstrués et ouverts seulement pour la sortie des fonds nécessaires pour lepaiement des subsistances. C’étaient des rnaux auxquels vous ni aucun autre général ne pouviez porter remède; mais il n’en est pas moins vrai que, au milieu de ces maux, par la forme de votre administration, par votre humanité, votre douceur et par votre droiture et sévérité à punir à propos les coupables, vous avez maintenu la tranquillité de la ville,

1. Notamment dans les rapports à Clarke, du 4 septembre 1809, et à Berthier, du 44 novembre 1809, Arch. nat., AFrv 1625.

2. C’est notamment à Duhesme que s’en prend sans cesse Ferrer, qui représente très certainement l'opinion courante à Barcelone. Ce sera naturellement aussi le point de vue d’Augereau dans ses lettres de Barcelone, 9 et 17 avril 180, Arch. G. (et son tort sera précisément de ne point faire

la part des circonstances dans les responsabilités apparentes de Duhesme).

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en vous faisant non seulement respecter, mais aimer généralement par ses habitants »°.

Il y a lieu de penser que l'affection pour Duhesme ne devait en réalité se rencontrer que chez certains de ceux dont il avait fait des magistrats, des fonctionnaires ou des employés. Carrion-Nisas rendait vraisemblablement un ‘compte plus exact de l’état d'esprit courant à Barcelone, quand il écrivait : « Les premières opérations du général Duhesme, l'occupation du pays, la prise de possession des forts, etc., avaientrévolté l’orgueil des Catalans ; les vexations particulières, les actes arbitraires et éhontés, les aigrirent sans mesure. L’apathie du général Saint-Cyr leur persuada que les plus sages et les plus habiles dédaignaient de corriger les abus dont le pays était victime »*.… Quant à l'agent de Champagny, Blondel, il ne cachait point à son ministre les mauvaises dispositions persistantes du petit peuple : « Dans la ville, le peuple, sans chefs qui l’agitent, ne satisfait son antipathie contre les Français que par les contes les plus ridicules et la crédulité la plus absurde à tous les récits de lignorance; dirigé par l’influence secrète des moines dans la plupart des familles... tourmenté par les gazettes et les journaux des insurgés qu'il dévore et voudrait croire, mais retenu par les détails positifs que le journal de la ville, tout misérable qu'il est, oppose à leur crédulité. » Et Blondel s'en prenait au caractère catalan : « Je n’ai pas vu dans Barcelone, je ne crois pas qu'il existe un seul Espagnol, Castillan, Valencien, Aragonais, Andalou, Galicien, qui ne déprécie et ne haïsse le caractère catalan, qui ne se

1. Les membres composant le corps municipal de la ville de Barcelone à M. le général Duhesme, Barcelone, 8 août 1810, en annexe au Mémoire présenté le 3 février 1814 (affaire du sieur Canton), Arch. G. (28 juillet 4810). Le texte de cette lettre figure d’ailleurs aussi au registre des Acuerdos de 1810, fos 281-282, Arch. mun. Barcel., ce qui en garantit l’authenticité (sinon

la parfaite sincérité).

2. Compte-rendu par l'adjudant-commandant Carrion-Nisas, octobre

1810, Arch. nat., AFrv 1625.

récrie amèrement contre l'ignorance, l’entêtement, le sot orgueil, la basse avarice dont ils le prétendent composé. Pour moi, en retranchant un peu de cette exagération, et admettant quelques exceptions honorables mais rares, je ne peux m'empêcher de croire qu'il faudra bien changer les sentiments de ce peuple pour en faire un peuple estimable... »

Que les Catalans restassent mal disposés par suite de leurs défauts ou par suite de leurs vertus, qu'ils fussent « estimables » ou non, ilest certain qu'ils ne faisaient point mine de se résigner à leur « captivité ». Les plus pauvres gens continuaient à refuser de prêter le serment’. Les indécis eux-mêmes, les modérés qui étaient «trop sages pour être chefs du parti des juntes, trop sensibles aux inconvénients inséparables de l’état de guerre... pour prendre le mème rôle dans celui du roi Joseph, et trop fiers aussi pour être instruments passifs », se tenaient à l'écart, s’efforcant de rester obscurs, ignorés, éloignés des Français et isolés » ; et Blondel n’espérait les voir changer d’attitude que lorsque l'autorité du roi Joseph se manifesterait à Barcelone : « La libre communication avec Madrid, la connaissance journalière de ce qui s’y passe, la publication des ordres qui en émaneront, leur donneront l’assurance de se montrer et la confiance d’obéir à un gouvernement espagnol. »

En attendant ce jour, Blondel constatait la suspension de toute la vie sociale : « D’après ce tableau de la ville, 1 est aisé de juger qu’il y a peu de sociétés, peu de réunions civiles. Le spectacle est fermé depuis longtemps : et qu'estce qui le fréquenterait aujourd'hui ? Les généraux français qui se respectent se tiennent habituellement renfermés chez eux avec leurs officiers sans presque avoir d’autres com-

1. En septembre 1809, l'intendant de Clanet essaya de l'obtenir des prafesseurs des cours de navigation, de dessin, elc., que la junte du com-

merce faisait faire à la Lonja. Tous refusèrent en dépit de leur pauvreté et de leurs charges de famille ; Ferrer, t. IV, p. 188-189.

munications avec les Espagnols que celles que le service publie rend nécessaires, et que la diversité de langage rend difficiles. Et cette retraite est bien aussi dictée par des sentiments d'économie très généralement répandus parmi eux. Celui qui ne se respecte pas se trouve également et à la junte d'administration et dans la boutique de la marchande de modes. On rencontre chez lui et l’officier qui s’honorerait de la société de son général et le cuisinier devenu fournisseur dont la femme occupe le fauteuil dans le salon”. Les Français gémissent de ce manque de dignité, les Espagnols nous le reprochent, et fondent là-dessus un de leurs motifs d’éloignement. » Ferrer note avec plaisir que les dames catalanes tiennent à l’écart et les Français et leurs partisans ? ; les fonctionnaires intrus, mis en quarantaine, n'ont « aucune liaison avec ceux que les préjugés, l’ignorance ou même la timidité éloignent encore des idées nouvelles.… Ici il n’est pas rare d’entendre réciter le rosaire dans les réunions et aux heures données autrefois au délassement des affaires, et aux agréments de la vie civile. » Enfin, si on lisait le journal officieux, le Diario de Barcelona, c'était pour y puiser des motifs d’irritation en y trouvant les arrêtés de Duhesme, de Lechi ou de Casanova, et les avis répétés des différentes administrations fiscales; c'était d’ailleurs une pauvre feuille, dont le rédacteur remplissait tant bien que mal les colonnes avec des articles de médiocre actualité, insérant tantôt une « dissertation sur le climat en général », lantôt un éloge de la musique, « qui contribue beaucoup à la conservation de la santé ». Blondel appréciait d'ailleurs sans indulgence le talent d'écrivain du journaliste: « Le rédacteur titré par le gouvernement est à peine bon pour diriger son impri-

1. Ceci se rapporte certainement à Duhesme:; car Carrion-Nisas dit la même chose, en nommant le général, dans son Compte-rendu.

2. Ferrer, Barcel. caut., t. V, p. 39-40 (il fait toutefois exception pour certaines, qui ne peuvent se passer d’« être courtisées ».)

merie, et ne fait autre chose que copier servilement les mauvaises traductions qu’il se fait faire des gazettes françaises qui lui sont remises toutes les fois qu'elles arrivent...» ‘

C'était bien inutilement que Duhesme avait soin de paraître à la messe les jours de fêtes‘; bien inutilement que les nouveaux régidors se montraient en grand costume aux processions traditionnelles *. Le clergé de la cathédrale chantait le Te Deum quand Duhesme l’exigeait et le vicaire général échangeait à l’occasion des lettres avec le commandant en chef *. Mais le peuple accablait de brocards les régidors « de la nouvelle marque » quand ils sortaient en cortège; et Ferrer notait avec satisfaction en juillet 1809 : « Trois religieux à peine, sur le nombre assez considérable qui en reste à Barcelone, sontregardés comme ayant quelque attachement au gouvernement intrus. Le temps montrera si les soupçons que le peuple a conçus contre eux sont ou non fondés. Ce qui est certain, c'est qu'on ne voit pas ces gens d’un très bon œil » *. Et à vrai dire, très atteint dans sa richesse et dans sa sécurité, menacé dans son indépendance et dans son influence, le clergé entier ne pouvaitéprouver que de la haine pour les intrus.

Il ne faisait en cela que partager les sentiments communs à toute la population, sentiments antérieurs à l’établissement du gouvernement improvisé; mais le mécontentement et la haine avaient été renforcés par les procédés auxquels avait dû recourir ce gouvernement, et ici Carrion-Nisas voyait très juste, quand il écrivait en 1810 :

4. Laffaille, Mémoires sur la campagne du corps d'armée des Pyrénées- Orientales en 1808, p. 118, n. 1; cf. Diario de Barcelona, 21 juin, 14 et 15 août 1809, etc.

2, Ferrer, 6. IV, p. 67 : « Il est venu pas mal de monde pour voir le ridicule de la première cérémonie faite en public à Barcelone par les régidors de la nouvelle marque. » Cf.t. V, p. 55-56.

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