‹ La captivité de BarceloneChapitre 133 sur 181 · Renseignements sur Barcelone, Arch. nat., F · texte numérisé non relu

Renseignements sur Barcelone, Arch. nat., F

le maréchal revint sur la question, ce fut toujours pour présenter des explications beaucoup trop simples, et pour déformer, au désavantage de Duhesme, les faits d’une manière quasi-enfantine. Le maréchal ne cherchait point d’ailleurs à distinguer le rôle de Duhesme de celui des collaborateurs employés par ce général, et il acceptait sans critique des chiffres démesurés ‘. Le 17 avril, le duc de Castiglione affirmait au ministre qu'il aurait pu faire vivre ses soldats avec le produit des contributions du pays, « si

1. Augereau à Clarke, Barcelone, 9 avril 1810, Arch. G. : « Le 29 août de la même année. à son retour de Girone, le général Duhesme créa une commission des biens des émigrés: et, de suite, on fit émigrer tout le monde. Ils n’émigraient pas assez vite; on à pris le parti de renfermer tous les riches dans des cachots: de piller leurs trésors et leurs maisons pendant le temps de leur détention, et d'exiger, pour les faire sortir des prisons du Montjouy, tout ce qui pouvait leur demeurer de disponible. » La suite des faits est inexacte, l’accusation vague, et les derniers faits signalés sont imputables à Lechi seul, comme on l’a vu dans les chapitres précédents. Augereau continue par quelques lignes sur Canton (dont il ne parle point avant le 9 avril) et sur le concierge disparu, toujours en s'en prenant à on. Le rapport poursuit sur le même mode. « La contrebande à constamment eu lieu par mer et par terre. Les bâtiments qui étaient dans le port ont disparu en très grande partie. Les portes de Barcelone s’ouvraient toutes les nuits, pour faire la contrebande. Je regarde comme un miracle que cette place, où l’on a commis de semblables crimes, appartienne encore à $. M. [. Les vols de toute nature ont été mis en usage ; on à placé des filous aux portes et sur les chemins pour escamoter les bijoux et l’argent de ceux qui allaient à la campagne. » La contrebande se faisait sans doute, d'ailleurs malgré Duhesme ; quant aux filous placés aux portes, etc., on à vu qu'il y avait aux portes des agents de police et que l'exportation de l’or et de l'argent avait été interdite sous peine de mort. « Les dépôts confiés à la douane ont été enlevés. » Duhesme s’en était servi pour habiller et nourrir les troupes (Compte-rendu par Pelletier, Arch. G., 14 février 4811). « Enfin j'ai trouvé Barcelone réduite à 24.000 âmes (exagéra.tion), plus les Français intrigants ». On à vu que Duhesme ne faisait pas beaucoup plus de cas qu'Augereau des Français de Barcelone, et avait pris contre eux des mesures sérieuses. « Et il manque pour 25 millions d'objets appartenant aux émigrés, dont personne ne sait rendre compte. » Le chiffre est évidemment exagéré ; el s’il ÿ à eu des soustractions d'objets, il faut s'en prendre à la Commission des émigrés plutôt encore qu'à Duhesme. « Le commerce de Barcelone pouvait en 1808 réunir deux millions de pièces d'or au coin de l'Espagne ; on n’y en trouverait plus aujourd'hui pour 10.000 francs. » Sans doute : il avait fallu acheter au dehors, alors qu'on ne vendait plus rien. La pénurie de numéraire dans une place assiégée, ne faisant plus d’autre commerce que l'achat à grand frais des vivres au dehors, est un phénomène normal; d’où l'emploi des monnaies obsidionales. « Toute l’argenterie des particuliers leur à été enlevée : qu'est-elle devenue ? » C’étaient surtout les particuliers qui avaient dû porter d’euxmêmes leur argenterie à la monnaie, etc.

on avait ménagé la ville de Barcelone de façon à ne pas forcer à l’'émigration tous les négociants et les hommes riches ; ceux-ci, malgré tout le monde, eussent maintenu un commerce de mer. L'industrie n’eût pas diminué, on n'eût jamais appréhendé même que l’armée y manquât de vivres, et les douanes, qui sont nulles aujourd’hui, seraient d'un produit considérable »‘. Augereau ne semblait point comprendre que Duhesme n'avait pas eu la faculté de « ménager » la ville de Barcelone.

Restaient, il est vrai, les actes nettement délictueux ou criminels qu’on avait pu commettre dans la ville, sous le gouvernement de Duhesme, sans profit pour l’armée ni

pour les caisses publiques. On essaya, à partir de mars | 1810, de faire « la recherche des gros délits passés ». La commission qui en fut chargée recueillit des éléments d’information, mais n’aboutit en somme à des résultats positifs que sur quelques points spéciaux ; en particulier, elle tira à peu près au clair l’affaire du malheureux Canton. Les Barcelonais eurent donc, au cours de l’année 1810, la consolation d'apprendre l'arrestation de Casanova et de quelques-uns de ses complices, le départ de Lechi pour la France et son emprisonnement à l'Abbaye, enfin la mise .et le maintien de Duhesme en inactivité *. Le gouvernement impérial put ainsi paraître blâmer les actes de ceux qui, dans la première période de loccupation, avaient agi en son nom en Catalogne.

Et pourtant, une enquête faite par des hommes bien informés, absolument impartiaux et rigoureusement indépendants eût nécessairement dû aboutir à l’absolution des

4. Augereau à Clarke, Girone, 17 avril 1810, n° 2, Arch. nat., AFrv 1625. 2, Voir là-dessus notre Appendice À.

hommes et à la condamnation du gouvernement impérial et de l’entreprise espagnole. Tous les actes importants du général qui avait commandé à Barcelone étaient justifiables, dès qu'on admettait les préceptes napoléoniens : « La guerre justifie tout » et « La guerre doit nourrir la guerre ».

Duhesme s'était rendu odieux en Catalogne. Mais nous espérons avoir prouvé que les actes du général avaient été conformes aux ordres reçus de l'Empereur, et aux nécessités de l’état de guerre ; et Duhesme n'avait point à se demander si les ordres impériaux étaient contraires à la justice et à l'humanité, si l'état de guerre était le résultat d’un système de fourberie et d'agression. La politique que le général avait localement pratiquée n'était point en accord avec le droit des gens ; mais elle était en harmonie avec l'esprit et avec la lettre de la politique impériale én Espagne et dans tout pays occupé et rebelle. Barcelonais, Catalans, Espagnols avaient été victimes, non de quelques généraux, mais du rêve de F « Empire fédératif » et du système impérial de gouvernement en pays conquis. Le vrai responsable de la ruine de Barcelone, de la désertion de l’Ampurdan, de la misère et de l'exaspération des Catalans était Napoléon.

Page 1