‹ La captivité de BarceloneChapitre 144 sur 181 · III · texte numérisé non relu

III

Rapports divers rédigés par Blondel. — Le sieur Charles Blondel, envoyé le 6 février 1808 à Barcelone comme agent secret des relations extérieures, avait été averti que le ministre désirait « des renseignements nombreux », mais « surtout exacts ». Il devait s’attacher à « bien voir », à être « constamment exact et impartial! ». Blondel, ure fois rendu à Barcelone, envoya donc de nombreux rapports au ministre, surtout en 1808 et 4809 ; il les mettait dans les paquets du consulat, sous le couvert de« MM. Gilbert et Cie, à Paris ? ».

Alors âgé d'environ quarante-cinq ans, Blondel était probablement un protégé de Champagny; il lui manquait sans doute les titres nécessaires pour qu'il pût être immédiatement employé avec un caractère officiel. Nous avons sur le passé du personnage des renseignements peu flatteurs, mais toutefois d’une exactitude douteuse”. Quand il fut devenu, en juillet 1810, commissaire de police principal à Barcelone, l’auteur du Petit dictionnaire dit de lui beaucoup de mal; il reprocha notamment à Blondel d'avoir été l'ami de Casanova et d’avoir puisé dans sa bourse,

4. Champagny à M. Blondel. et au vice-consul de France à Barcelone, Paris, 6 février 1808, Arch. des Aff. Etr., vol. 673, fos 134-136.

2. Quelques rapports de Blondel, à en juger par le numérotage de ceux qui restent, durent s’égarer. Ceux qui restent, signés 38 ou Ch. B., furent quelquefois chiffrés au début. Is sont, à l'exception d’un, reliés dans la Corresp. diplom., Esp., vol. 673 sq.

3. « M. Blondel... est un ancien domestique de Toulouse qui se rendit à Paris pendant la Révolution, y fit fortune en agiotant..… et termina cette carrière par une banqueroute frauduleuse de 300.000 francs, après avoir l'avant-veille emprunté sur billets 69.000 francs à un ami de M. Latour- Polastron, aide de camp du général Decaen..…. » ; Beaumont-Brivazac, commissaire général de police, à Savary, Girone, 18 février 1812, Arch. nat., F7 7016. Beaumont-Brivazac ambitionnait la place de Blondel et l'obtint en effet, lors de la réorganisation de 4812.

ce qui est possible’. Mais Macdonald faisait l’éloge de Blondel?, et en tout cas les obligations personnelles de l’agent de Champagny vis-à-vis de Casanova ne l’avaient pas empêché de traiter assez durement le tout-puissant policier dans des rapports antérieurs à la disgrâce de celui-ci *.

Quoi qu’il en soit, la plupart des faits rapportés par Blondel dans ses rapports se retrouvent ailleurs : notamment les lettres de Duhesme mentionnent souvent aussi les événements, les détails divers, les bruits publics dont l’agent secret rend compte sur-le-champ à son ministre dans sa correspondance de février à juillet 1808 (Voir les notes de notre chapitre II, sections r1-vr). Dès qu’on ne distingue point de raison particulière pour que Blondel ait déformé la vérité (notamment pour les renseignements d'ordre économique, où il est à peu près notre unique informateur), on doit donc avoir une certaine confiance même dans celles de ses assertions, que d’autres documents ne viennent point confirmer.

Maisilarriveaussià Blondel de traiter des questions épineuses, où une franchise complète pourrait déplaire. Dans ce cas, il se tire d'affaire par un amusant effort vers ce style diplomatique si précieux pour qui jugeait également dangereux de tout dire ou de ne rien dire. C’est notamment le procédé suivi dans le Rapport sur Barcelone au 15 décembre 1809, travail sur lequel

À. Il y eut aussi de graves difficultés entre l’intendant de Barcelone, de Luppé, et Blondel, ce qui amena Macdonald à faire enquêter sur ces deux personnages en 1811. Mais l'enquête tourna entièrement à l'avantage de Blondel (bien que M. de Luppé fût apparenté au duc de Feltre). Le rapport de la commission d'enquête (Arch. G., 8 juillet 1811), qui est très long et examine à fond les faits, dit notamment : « La réputation dont il (Blondel) jouit dans Barcelone est loin d’être celle d’un terroriste et d'un persécuteur. Tout le monde s'accorde généralement à lui trouver beaucoup d'indulgence, d'honnêteté et de disposition à obliger... » Et beaucoup plus loin : « M. le commissaire général jouit d'une réputation de probité et d'honneur trop bien établie pour que... » Decaen, appelé plus tard à statuer, donna sans hésiter tort à M. de Luppé (ce qui ne semble guère en accord avec le fait signalé à la note précédente, qui eût dû porter Decaen au moins à hésiter).

2. Macdonald à Clarke, Girone, 27 juillet 1810, Arch. nat., AFiv 1625 : «…. Un séjour de deux ans et demi lui à donné beaucoup de connaissance des personnes... il donnera d’ailleurs de la considération à cette place qui en à grand besoin... »

3. Rapport sur Barcelone et les événements de l’année 1808, Arch. des Aff. Etr., vol. 677, fos 495-595 (d'ailleurs assez peu intéressant, malgré ses dimensions: il est surtout fait d'extraits du Diario à partir de fin juin) ; Rapport sur Barcelone au 15 décembre 1809, Arch. des Aff. Etr., Mém. et Doc., Esp., vol. 210, fos 305-316.

l'auteur comptait évidemment pour faire apprécier ses aptitudes!, et où tout est soigné, plan, style et écriture. Ce qui risque d’être particulièrement désagréable ‘au ministre ou à l'Empereur y est dit, mais en phrases entortillées, avec des précautions, des restrictions, des affaiblissements de l’idée principale par des considérations secondaires ou contraires. Les faits défavorables ou contraires aux desseins connus ou supposés de Napoléon y sont rapportés, mais leur expression est volontairement atténuée ou affaiblie,

La réserve, que nous venons de faire, doit s'appliquer dans une moindre mesure aux autres documents émanés de Blondel. L'agent de Champagny est toujours tenté d’exagérer les sentiments anti-espagnols, de donner trop d'importance aux sympathies pour la France, aux idées d'autonomie, etc., dans ses premiers rapports de 1808. Quand on lit des passages qui contiennent des faits ou des idées défavorables à l’occupation ou à l'annexion, il faut encore ajouter à leur force pour retrouver la véritable impression ou la pensée de l’auteur; il faut au contraire rester sceptique sur tout ce qui peut justifier la politique impériale. Pour donner aux rapports de Blondel sur l’état des esprits leur réelle valeur, le ministre eût dû toujours en faire une sorte de transposition pessimiste.

Compte-rendu par l'adjudant-commandant Carrion-Nisas (Arch. nat., AFiv 1625). — Henri de Carrion-Nisas, personnage qui joua sous l’Empire un rôle secondaire dans quelques épisodes importants, était un gentilhomme languedocien?. En dépit de son grade d’adjudant-commandant et du brillant courage qu’il montra quelquefois *, il était plus homme de lettres que mili-

1. L'auteur en envoya deux exemplaires, car celui que nous avons aux Mém. et Doc. porte en tête : duplicala.

2. Il était né à Montpellier, le 17 mars 1767, de « haut et puissant seigneur messire Henri-Guillaume de Carrion-Nisas, vicomte de Paulin » e de « dame Victoire-Emérencienne de la Croix de Caudilhargues » (Acte de baptème du 6 juillet 1768, Arch. adm. de la G., dossier Carrion-Nisas). Le dossier permet de rectifier plusieurs erreurs de l'article de la Biographie Michaud. Cf. G. de Grandmaison, Un envoyé de Napoléon en Espagne en 1810, dans Revue des Questions. historiques, t. 62, p. 466-485.

3. Surtout en 1813-1815. Destitué par l'Empereur le 24 juin 4813, pou avoir laissé échapper Lützow au pont de Gera, Carrion-Nisas suivit en volon-

taire, et avait fait jouer en 1804 une tragédie que le public avait sifflée, pour des raisons plutôt politiques que littéraires !. Ancien membre du Tribunat et familier de Joseph, il avait motivé d’une façon originale son vote en faveur de l’établissement de l’Empire ?. Officier avant la Révolution, démissionnaire en 1793, il avait repris du service en 1806 dans les gendarmes d'ordonnance, y était devenu très vite lieutenant et Capitaine, avait figuré en Portugal comme chef d’escadron attaché à l'état-major de Junot, avaitenfin pris part au siège de Saragosse avant d’entrer dans l'état-major de Joseph en 18093. En 1810, il se trouvait à Paris et demandait à être employé i. Clarke tenta d'attirer sur cet officier, son protégéi, l’attention impériale.

Ce fut donc à ce « galant homme », dont il vantait l’ « honnêteté » et la « délicatessef », que le ministre confia le soin d'aller chercher en Catalogne des renseignements rétros-

taire le 20e dragons, et se distingua maintes fois en 1813 et 1814. Il obtint sa réintégration comme adjudant-commandant le 3 juin 1814, et fut promu général de brigade le 6 juillet 1815 pour avoir repoussé une colonne prussienne au pont de Sèvres. Mais, le 20 nov. 1815, il fut mis en nonactivité comme colonel (Lettres inédites, éd. Lecéstre, ne 1025; dossier Carrion-Nisas).

1. La tragédie de Pierre-le-Grand. En 1825, Carrion-Nisas fut attaché au dépôt de la Guerre pour y être chargé de travaux historiques. [1 publia de 1824 à 1828 plusieurs ouvrages sur les institutions et l'art militaires.

2. Il voulait surtout réfuter Carnot : et pour cela il montra dans l'Empire le triomphe de l'esprit démocratique (Cf. Aulard, Hist. polil. de la Révolution française, p. 713, n. 1).

3. Gendarme d'ordonnance le 21 oct. 1806, lieutenant le 4 noV., Capitaine le Aer déc. (au même corps): chef d’'escadron à l'état-major du 1eï corps de la Gironde le 23 oct. 1807, adjt.-commt. à l'état-major de l’armée d'Espagne le 17 nov. 1808, au grand quartier général de la grande armée le 17 avril 1813, dit son état de services (dossier Carrion-Nisas). Cf. G. de Grandmaison, art. cilé.

4. À l’armée de Portugal comme général de brigade. Berthier présenta la demande, qui fut rejetée par l'Empereur (Compiègne, 26 avril 1810). : « I n’est pas assez militaire et ne connaît pas assez les manœuvres pour cela ». Dern. lettres inéd. de Napoléon Ir, éd. de Brotonne, ne 1049.

5. Sans parler de la chaude lettre de recommandation adressée à Macdonald, le 13 juillet, bien des faits attestent la bienveillance extrême de Clarke. Dans ses rapports de 1810 (Arch. nat., AFrv 1695) il parle sans cesse de Cayrion-Nisas ; il lui fait accorder en août 1811 une gratification de 20.000 francs (rapport approuvé, Trianon, 29 août 1811, dossier Carrion- Nisas) ; en avril 1813, il lui fait payer un traitement extraordinaire comme attaché à l’armée de Catalogne depuis trois ans (Clarke à Carrion-Nisas, Paris, 26 avril f813, 1bid.), etc.

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