‹ La captivité de BarceloneChapitre 159 sur 181 · RAPPORT DU DUC DE CASTIGLIONE AU DUC DE FELTRE · texte numérisé non relu

RAPPORT DU DUC DE CASTIGLIONE AU DUC DE FELTRE

Barcelone, le 9 avril 1810.

J’ai eu l'honneur de demander à V.E. un commissaire général de police pour la ville de Barcelone ; je vous renouvelle cette demande avec instance et vous prie de vous occuper vous-même de ce choix; il est nécessaire qu’il soit éclairé et surtout très probe ; il tombera au milieu d’une vilie où tout ce qu’il y a de Français, sans exception, est intrigant, à été le spoliateur ou le complice des spoliations immenses qui ont eu lieu.

Je me mets en quatre pour réparer le mal et rappeler, par une conduite opposée, les malheureux qu’on a forcés à l’émigration. Ce serait bien le cas de donner des exemples de justice ; mais il faudrait punir tous les administrateurs qui étaient du nouveau régime et tous les Français vagabonds à Barcelone ; tous, par eux ou par leurs liaisons, ont eu part au gâteau.

Pour anéantir ces désordres, j'ai créé une commission de cinq membres, hommes probes, que j’ai choisis moi-même ; leur mission est de rechercher,les moyens de diminuer les charges du peuple sans nuire au Trésor public, et de faire la recherche des gros délits passés, pour m'en rendre compte. Cette commission épouvante, et agite l'esprit de tous ceux qui ont eu une part, directe ou indirecte, aux horreurs qui ont été commises dans Barcelone. |

En effet la ville de Barcelone comptait, au commencement de 1808, 113.000 âmes. Le 929 août de la même année, à son retour de Girone, le général Duhesme créa une commission des biens des émigrés, et, de suite, on fitémigrer tout le monde. Ils n’émigraient pas assez vite; on a pris le parti.de renfermer tous les riches dans des cachots; de piller leurs trésors et leurs,

maisons pendant le temps de leur détention et d'exiger, pour les faire sortir des prisons de Montjouy, tout ce qui pouvait leur demeurer de disponible.

Ce moyen ne paraissant pas encore suffisant, le 15 décembre 1808, on a fait disparaître de Montjouy, à Barcelone, un nommé Canton, homme très riche (le lieu de sa sépulture est marqué) pour voler tous ses effets et bijoux. Sa veuve aujourd’hui demande l’aumône.

Quelques jours après, un indiscret, le neveu du concierge du Montjouy, voulut causer. Il.subit le même sort et disparut à son tour.

La contrebande a constamment eu lieu par mer et par terre. Les bâtiments qui étaient dans le port ont disparu en très grande partie. Les portes de Barcelone s’ouvraient toutes les nuits pour faire la contrebande. Je regarde comme un miracle que cette place, où l’on a commis de semblables crimes, appartienne encore à S. MI.

Les vols de toute nature ont été mis en usage ; on a placé des filous aux portes et sur les chemins pour escamoter les bijoux et l’argent de ceux qui allaient à la campagne.

Les dépôts confiés à la douane ont été enlevés.

Enfin, j'aitrouvé Barcelone réduite à 24.000 âmes, plus les Français intrigants ; et il manque pour 25 millions d'objets appartenant aux émigrés, dont personne ne sait rendre compte.

Le commerce de Barcelone pouvait en 1808 réunir deux millions de pièces d’or au coin de l'Espagne, on n’y en trouverait plus aujourd'hui pour 10.000 francs. Toute l’argenterie des particuliers leur a été enlevée; qu’est-elle devenue ?

Les choses en sont au point qu’il n’y a presque plus de perception de droits de douanes, et que je dois chercher les moyens de nourrir Barcelone.

J'ai souvent réuni tous les honnêtes gens que j'ai rencontrés ; tous m'ont désigné le commissaire général de police Casanova comme auteur de tous ces maux.

J'ai cru nécessaire au soulagement des esprits de faire arrèter Casanova, sa servante etsix autres individus, dont deux politiquement, qui avaient dénoncé les autres, et que j'ai fait sortir deux jours après. Cette exécution a eu lieu le [25 mars!!, à la tombée de la nuit.

1. Nous rétablissons la date, laissée en blanc dans Pexpédition de la pièce.

La voix publique dénonça Casanova, pour avoir plusieurs millions, fruit de ses vols; pour les tenir en dépôt dans plusieurs maisons et notamment chez le consul français, qui l'avait fait nommer à l'emploi de commissaire général de police et avec lequel il communiquait chaque jour trois ou quatre fois.

Je fis appeler ce consul; je lui demandai de la franchise; je le priai de me dire la raison de cette liaison si particulière avec un homme aussi dépravé ; s’il n’avait jamais entendu parler de la disparition du nommé Canton, s’il ne s’était pas aperçu de la totale désertion des habitants de la ville; s’il n’en avait pas recherché les causes pour en rendre compte au gouvernement français ; s'il n’était pas le dépositaire des trésors du commissaire général. Ses réponses me parurent équivoques ; j'ordonnai en conséquence que les scellés fussent mis sur ses papiers, la chancellerie exceptée, et qu’il fût gardé à vue.

Dans cet intervalle, d’autres dépositions ont assuré que des diamants et des lingots avaient été envoyés de chez Casanova chez lui, dans une cruche que portait une servante. J’ai envoyé deux commissaires chez lui, lui tenir le langage que je lui avais tenu; j'ai fait interroger la servante ; l’un et l’autre ont persisté dans la négative. Je n’assurerai pas que cet homme soit coupable; il est au moins d’une stupidité rare ; et, dans l’état où je me trouve, je voudrais bien faire rentrer au Trésor public une partie des escroqueries de Casanova.

Je vous ai assez entretenu, Monseigneur, de choses dégoûtantes. Je vais un peu causer de l’organisation du gouvernement de la province de Catalogne.

J’ai divisé la Catalogne en quatre corrégiments : Girone, Barcelone, Reus et Seu-d’Urgel. Chaque corrégiment est divisé en sous-corrégiments et chefs-lieux de canton. Chaque commune a son maire, son adjoint, son conseil municipal, chaque chef-lieu de canton un juge de paix ; chaque sous-corrégiment un souscorrégidor et un tribunal de première instance. Enfin le corrégiment à un corrégidor, un secrétaire général, un conseil de corrégiment, un tribunal criminel et un tribunal de première instance, et deux commissaires de police.

Les communes ont nommé dans le corrégiment de Girone à l'assemblée de canton ; et cette organisation, qui ressemble un peu à l'ancienne du pays, à paru plaire au point que, depuis cette époque, les habitants d’un chef-lieu de canton, La Bisbal, se sont armés contre les insurgés.

Le sous-corrégiment de Girone et le sous-corrégiment de Figuières sont organisés dans tout le pays que nous pouvons habiter ; celui d’Olot ne l’est pas. Les communes de ce sous-corrégiment sont tour à tour occupées par l’ennemi et par nous, et les habitants ont déserté.

J'ai établi pour imposition que l’ancien cadastre serait doublé, tant pour l'imposition foncière, personnelle, que d’industrie. Cela ne produira pas des sommes considérables ; mais le peuple est si misérable et il faut le faire rentrer.

J'ai également établi que le pauvre qui ne vit que de sa journée ne paierait pas d'imposition personnelle ; que le déficit en serait supporté par les riches, le clergé, et tous ceux qui ne payaient pas autrefois.

J'ai réduit, jusqu’à ce que les finances permettent d'en agir autrement, tous les employés aux deux tiers du traitement qu'ils recevraient en France.

Je n’ai point nommé de percepteur de ces impositions. Elles seront perçues par les soins des municipalités, sans frais pour le gouvernement.

J'ai nommé un receveur principal dans chaque corrégiment, et un receveur particulier dans les sous-corrégiments. Ils recevront des communes et verseront : les receveurs des sous-corrégiments dans la caisse du receveur principal de corrégiment ; et celui-ci dans celle du receveur général établi à Barcelone.

Jai nommé des conservateurs et des inspecteurs des bois, eaux et forêts ; mais ces emplois ne sont qu'honorifiques. J'ai chargé de la conservation des forêts les municipalités et les hommes les plus riches de chaque commune.

J'ai nommé des vérificateurs et des inspecteurs des douanes. Cette partie étant très délicate, je la ferai surveiller particulièrement et changerai les employés qui ne conviendront pas.

J'ai laissé les douanes sur l’ancien tarif et sur l’ancien pied. Seulement, j'ai désigné un administrateur général à Barcelone. J'ai ordonné que les maires de toutes les communes pussent contrôler l’opération des douanes.

Je vais émettre du papier timbré ; je suis forcé de le faire faire en France; je ne créerai point d'administration à ce sujet. Je le remettrai au receveur général qui le portera en recettes dans ses comptes et le fera distribuer, sans frais, par les receveurs principaux et particuliers.

Tous les administrateurs du corrégiment de Girone me parais-

sent bons. Je les connaissais, j'avais eu le temps de les choisir.

A Barcelone, j'ai fait le même travail, à peu près, mais pour la ville seulement, lescampagnesn'étantpasréduites.J’y ainommé, pour centraliser les opérations du corrégiment, un receveur général, un administrateur général des douanes, un administrateur général des postes et courriers. J’y ai créé une cour d’appel, mais elle n'entrera en fonctions qu'au moment où les finances permettront de semblables dépenses. Si, dans cet intervalle, il se présente des causes susceptibles d'appel, je les ferai décider par un conseil de juges choisis ad hoc et sans frais. Les tribunaux d'appel, de justice criminelle et civile, me paraissent être d’un bon choix : j'ai réuni à cet effetles hommes de loi les mieux famés.

Le corrégidor est un homme riche, qui a la confiance de toute la ville : il estanimé du meilleur esprit.

Je n'ai rien changé à la direction de la Monnaie ; elle m'a paru bien organisée.

J’ai réuni les postes civiles aux postes militaires et ai nommé un administrateur.

N'ayant pu rassembler les quatre cantons de la ville de Barcelone, j'ai entouré le corrégidor d’un conseil d'hommes choisis, pour l'aider à prendre tous les moyens de ramener la tranquillité. Ce conseil a choisi tous les autres employés ; ils ont été prisun peu au hasard ; il fallait se défaire des hommes corrompus qui étaient en place.

Je conserverai dans ces nominations qui viennent d’avoir lieu ceux qui en seront dignes et je remplacerai les autres.

J’ai donné à toutes les autorités des instructions à peu près semblables à celles qui ont été rédigées pour la France.

Je prie V. E. de vouloir bien soumettre ce rapport à S. M. I., et de bien l’assurer que je ne négligerai aucun des moyens qui rappelleront l'habitant dans ses foyers et fourniront des ressources au Trésor public.

Je ne tarderai pas à vous adresser l’organisation et le tableau des administrateurs. Je n’ai pas fini à Barcelone ; ce peuple mutilé de toutes les manières ne marche qu’en tremblant.

Jéprié V.B..,-ete,

[Archives de la guerre].

Le maréchal d'Empire, gouverneur général de la Catalogne,

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