‹ La captivité de BarceloneChapitre 16 sur 181 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

F. Les idées d’annexions dans la région pyrénéenne sous la Convention. Leur abandon total par le Directoire. Attitude de Napoléon jusqu'en 1806; la question du partage du Portugal. Changement dans les dispositions impériales (nov. 1806). Les préparatifs d'invasion. Le traité de Fontainebleau. Le projet sur les provinces comprises entre l'Ébre et les Pyrénées. Talleyrand et la Catalogne. —.II. Organisation de la division d'observation des Pyrénées-Orientales : sa composition. Le commandement en chef confié à Duhesme. Passé de ce général. Les instructions de l'Empereur. La cour de Madrid avertie après coup. Beauharnais et Godoy. — III. Entrée des Français en Catalogne et à Barcelone. Le comte d'Ezpeleta. Son indécision et sa faiblesse complaisante. Irritation et inquiétude des Catalans. Surprise des forts de Barcelone. Optimisme de Murat et de l'Empereur. Occupation du fort de Figuières (février avril 1808). — IV. La division Chabran. Effet produit par la chute de Godoy, et détente momentanée. Effet désastreux de la non-reconnaissance de Ferdinand VII; opportunité de l’arrivée des renforts ; rixe générale. La tranquillité provisoirement rétablie ; contre-coup du 2 mai et des événements de Bayonne. — V. Confiance de Murat: son décret rendant aux Catalans le droit de porter des armes. Symptômes de révolte et nouveaux empiétements des Français (mai 1808). Timides remontrances d’'Ezpeleta. — VI. L’insurrection. Troubles à Barcelone, et mesures rigoureuses de Duheésme. Les premiers combats ; pillages, incendies et atrocités. Soulèvement de presque toute la province. Les Catalans mal disposés pour le nouveau régime par les actes des Français de février à juin 1808.

Quand, en 1794, on avait émis à l’armée des Pyrénées- Orientales l’idée « de réunir à la France le riche territoire de la Catalogne » et d'y faire « bientôt verdir l'arbre de

la liberté »‘, le Comité de Salut public avait sagement jugé que cette conquête dépassait le programme républicain des frontières naturelles. « La France a renoncé aux conquêtes autres que celles qui seraient nécessaires à sa propre sûreté: » [l ne fallait point souhaiter, écrivait Couthon, la conquête d'un pays « qui de longtemps ne pourrait s'identifier avec nous, à cause de la différence des habitudes, du langage et des anciens préjugés ». Tout au plus devait-on penser à s’ « établir à demeure dans toute la Cerdagne, prendre la vallée d’Aran, en un mot tout ce qui est en deçà des monts, tout ce qui donne pied aux ennemis sur notre territoire, tout ce qui peut en assurer l'inviolabilité ». Le Comité jugeait que « la Catalogne, devenue département français, serait aussi difficile à conserver que l’est aujourd'hui l’ancien Roussillon » ?.

Aussi la diplomatie révolutionnaire renonça-t-elle à toute tentative d’annexion importante aux dépens de l'Espagne continentale et se borna-t-elle à chercher, sans s'y attacher bien fortement, des améliorations de détail dans

4. Cette idée ne fut pas émise seulement par Dugommier le 23 floréal an [IT (12 mai 1794), mais aussi le 22 floréal par les représentants Milhaud - et Soubrany, et le 50 floréal (19 mai) par le conventionnel Delcasso, des Pyrénées-Orientales. Chuquet, Dugommier, p. 377: Aulard, Recueil des actes du Comité de Salut public, t. XII, p. 458-459 et p. 618, n. 2. Les grands succès remportés au Boulou par Dugommier le 4er mai et à Saint- Laurent-de-la-Muga par Augereau le 6 excitaient aux desseins grandioses. La lettre de Delcasso est particulièrement intéressante, parce que son auteur « né sur l'extrême frontière, parlant... le catalan et l'espagnol, ayant eu de tout temps de grandes relations avec les personnes qui habitent les villes et les villages de cette province » déclare connaître « les localités, les mœurs, les coutumes, les goûts et les faiblesses des Catalans ». 11 pousse à l’annexion ; mais, tout en faisant l'éloge de l'énergie, du courage, de l'indépendance des Catalans, il indique les difficultés (superstition, esprit belliqueux, etc.). Cette lettre peut avoir contribué à inspirer la réponse du Comité du 7 prairial.

2. Le Comité de Salut public à Milhaud et Soubrany, représentants à l'armée des Pyrénées-Orientales, Paris, 7 prairial an [I (26 mai 1794), Aulard, t. XIII, p. 760-762. Aux propositions émises, Couthon oppose dans sa lettre un autre système, « essayer de faire de la Catalogne une petite république indépendante » en lui inspirant « le génie de la liberté, le mépris des mômeries espagnoles, la fierté républicaine », en ménageant « les objets du culte », en brisant « les rapports commerciaux de ce pays avec le reste de l'Espagne », etc. On ne semble d’ailleurs pas avoir essayé de donner une suite à ces indications de Couthon.

le tracé de la frontière pyrénéenne. Pendant les négociations de 1795 entre la République et l'Espagne, l'effort des plénipotentiaires français dut porter exclusivement sur le val d’Aran, le Guipuzcoa, et surtout sur Saint-Domingue et la Louisiane ! ; finalement, comme on le sait, le traité de Bâle ne valut à la France aucune acquisition territoriale sur la frontière du Sud-Ouest. Sous le Directoire, quand on désigna au gouvernement espagnol le Portugal comme une proie tentante et facile, ce fut uniquement avec l'arrière-pensée d'obtenir en compensation la rétrocession de la Louisiane *. |

De ce côté Napoléon se borna d'abord à continuer la politique directoriale. Il eut en 1802 la Louisiane et ne la garda point. Jusqu'au mois d'octobre 1806, il ne vit dans l'Espagne qu'un pays à diriger ; il s’occupait de la conquête du Portugal : mais c'élait pour atteindre PAngleterre, peut-être pour consoler l'Espagne de la perte éventuelle des Baléares, en tout cas pour donner une compensation au petit-fils de Charles IV, dont le maintien en Étrurie n’était plus possible, tout en assurant une principauté souveraine à Godoy, « dont la reconnaissance répondrai toujours aux bontés de Sa Majesté Impériale et Royale »”.

1. Sorel. La diplomatie française et l'Espagne de 1792 à A796 dans la Revue historique, 1879-1880, t. XI-XIIL, et plus spécialement t. XII, p. 290- 294, 301-312, t. XIII, p. 45-53, 67-78. On y trouvera les instructions données à Bourgoing (mars 1795), à Barthélemy (mai), à Servan (juillet).

2. Tel est le sens des instructions qui furent données à Truguet, quand il alla remplacer Pérignon à l'ambassade de Madrid (3 novembre 1796). Sorel, art. cilé, Rev. hist., t. XUIL. p. 274-275.

3. Sur l’ensemble des relations entre la France et l'Espagne, depuis le 48 brumaire, voir Geoffroy de Grandmaison, L'ambassade française en Espagne pendant la Révolulion (1789-1804), p. 185-309, et L'Espagne et Napoléon, 1804-1809, p. 1-98; Bernhardi, Napoléons Polilik in Spanten, art: de l’Hist. Zeitschrift, t. 40, p. 471-541, &. #1. D. 38-116. :

Ce n’est d’ailleurs point par la voie diplomatique ordinaire qu'eurent lieu les échanges de vues vraiment significatifs au sujet du Portugal, mais bien par des voies détournées. Dès le mois de juillet 1804, Lacépède reçut à Paris la visite d’un agent secret du prince de la Paix, Don Eugenio Izquierdo, directeur du cabinet d'histoire naturelle de Madrid et conseiller de la guerre de S. M. C., avec lequel le grand chancelier de la Légion d'honneur avait eu quelques relations scientifiques avant 1789. Izquierdo

Jusqu'à la fin de l’été 1806, Napoléon, satisfait de la docilité de Charles IV et pouvant à bon droit regarder le prince de la Paix comme son protégé et son client,

était envoyé, dit Lacépède dans une lettre à l'Empereur (Paris, 21 brumaire an XII], 12 novembre 1804, Arch.nat.. AFrv 1679), « comme un homme de confiance de ce dernier (Godoy}), pour me transmettre ce que le roi et le prince désireraient de faire parvenir sans aucun autre intermédiaire à N. M. I. » Napoléon, qui semble en principe n'avoir pas élé bien disposé alors pour les agents secrets (à Fouché, Mayence, 5 vendémiaire an XIIT, 27 sept. 1804, Corr. Nap., n° 8047), ne fit d’abord pas grande attention à ce que Lacépède lui dit plusieurs fois au sujet d’'Izquierdo. Mais il finit par se prêter au désir de Godov (à Lacépède, Paris, 10 pluviôse an XIII, 50 janvier 1805, Corr. Nap., n° 8299). Dès lors Lacépède reçut et transmit à l'Empereur beaucoup de notes émanées du prince de la Paix; l'Empereur faisait à son tour dicter par Lacépède (« N’écrivez ni ne signez rien, mais dictez ») des notes destinées à Godoy, et dont l'Empereur fournissait soit le texte, soit le canevas (beaucoup figurent ainsi dans la Corr. Nap., nos 8299, 8335, 8360, 8440, 8543, 8782, etc.). De cette correspondance il reste la plus grande partie. Les traductions de la plupart des notes de Godoy existent aux Arch. nat, AFrv 1679 (pour 1805) et 1680 (1806 et 1807); M. Geoffroy de Grandmaison vient d'en faire usage (c'est la première fois à ma, Connaissance) dans son ouvrage L'Espagne et Napoléon. Quant à la correspondance entre Izquierdo et Godoy, qui devait ètre volumineuse, une grande partie en existe probablement encore (on ne sait pas trop comment; Izquierdo mourut en France en 1813 et ses papiers furent saisis par la police de Savary, Arch. nat., FT 6599 ; peut-être furent-ils restitués à l'Espagne). Lafuente dit l'avoir consultée à l'Archivo del Minislerio de Eslado, dont les papiers postérieurs à 1802 sont aujourd'hui à l'Archivo nacional de Madrid. Mes investigations y sont pourtant demeurées infructueuses, sans doute par l'insuffisance des moyens de recherches. Mais heureusement Lafuente, Historia general de España, t. XVI, p. 89-95, 172-186, donne intégralement le texte des pièces importantes (c'est-à-dire relatives aux questions purement politiques) ; et la comparaison avec les pièces de AFrv 1679-1680 et avec la Corr. Nap., garantit l'authenticité et l'exactitude des textes publiés par Lafuente. Baumgarten (Geschichte Spaniens vom Ausbruch der fr. Rev., t. Ier, p. 133-139), Arteche (Guerra de La Independencia, &. 1, chap. re et x), etc., et surtout Julius Mayer (Die franzüsisch-spanische Allianz in den Jahren 1796-1807, €. Is, p. 61 sq., t. II, p. 12) en ont tiré parti.

Pendant les premiers mois de l’année 1805, l'échange de notes resta sans grand intérêt politique. Godoy ne traitait par l'entremise d'Izquierdo que des affaires qui auraient pu se passer de ce mystère (opérations maritimes, question de l’arriéré sur le subside espagnol, projets d'expédition en Irlande, différends avec l'ambassadeur Beurnonville, etc.}. Mais quand Junot, allant en ambassade à Lisbonne, passa par Madrid, Godoy le « Làta » une première fois sur la question qui était le vrai motif de l'envoi d'Izquierdo. Godoy assura à Junot que les grands portugais songeaient à lui offrir la régence ou même la couronne (Junot à l'Empereur. Madrid, 40 germinal an XIII, 31 mars 1805, Arch. nat., AFrv 1679). Napoléon sut dès lors quel était le but réel de la mission d'Izquierdo. Toutefois les notes de Godoy ne renfermèrent pendant l’année 1805 que des allusions obscures et des protestations de zèle. Napoléon ne répondait à dessein que d'une facon plus vague (ainsi, Godoy s'étant un peu plus avancé dans une note

ne paraît donc avoir eu ni la pensée de détrôner les Bourbons ni celle de s’agrandir à leurs dépens sur

remise de 22 juillet, Napoléon répond le 26 : « Je désire qu'il connaisse que sa lettre na fait plaisir, et qu’il peut compter en tout temps sur mes bons sentiments ». (Corr. Nap., n° 9017). :

Izquierdo se rendit alors à Madrid (septembre 1805) : il y encouragea sans doute Godoy, comme il le faisait dans ses lettres : en tout cas, revenu à Paris le der février, l'agent secret du prince de la Paix remitle 6 une note du 16 janvier : la question de la régence du Portugal était, cette fois, indiquée, mais avec précaution ; une note du 20 février, remise le 4e mars, y revint encore. Napoléon qui, dans toute cette intrigue, ne voulut jamais comprendre à demi-mot, fit dire le 13 mars : « Il faut que le prince de la Paix dise ce qu'il désire » (d’après une lettre d'Izquierdo à Godoy, 45 mars 1806). Encouragé, Godoy produisit alors (note du 4 avril 1806, remise le 43 ; c’est de là qu'est tirée la citation qui figure dans notre texte) deux projets de partage du Portugal, de façon à y tailler une principauté pour lui-même, une ou deux pour des infants, et une (dans un des projets seulement) « pour le prince actuel de Portugal ». Napoléon ne répondit {(Corr. Nap., n° 10092) le 44 avril qu'en demandant quel serait le concours que la France aurait à fournir au point de vue militaire. Toutefois il chargea Duroc et Talleyrand de discuter désormais avec Izquierdo. En juin 1806, Izquierdo transmettait à Godoy ce qu’on lui présentait comme la volonté définitive de Napoléon : le Sud du Portugal serait pour Godoy, le Nord pour le roi d'Étrurie. On avait aussi pressenti Tzquierdo sur la cession éventuelle du petit port de Pasajes, entre la Bidassoa et Saint- Sébastien, mais sans insister. A partir de cette date jusqu'à l’ouverture de la campagne contre la Prusse, Napoléon ne fit plus, semble-t-il, rien communiquer à Izquierdo, bien que celui-ci ait eu de fréquents entretiens avec Talleyrand, Duroc, Fouché, etc. Toutefois: ici la documentation est plus pauvre : il n'y a plus de notes transmises par Lacépède. plus rien dans la Corr. Nap. Lafuente ne donne plus (parce qu’il ne le trouva pas) le texte des lettres échangées entre le ministre et son agent : il transcrit une sorte d'analyse bizarrement faite par articles numérotés, non datés et de la composition d'Izquierdo. On y voit surtout que les deux correspondants s'inquiétaient du silence de Napoléon, et que « quelqu'un » (?) vint dire alors à Izquierdo qu'on voulait simplement le tromper et mettre la main sur l'Espagne, d'où des inquiétudes qui ne furent peut-être pas sans contribuer, avec les entretiens du ministre russe à Madrid Strogonof, au revirement de Godoy en octobre. Mais il ne faut pas attribuer grande mportance à ce propos. Napoléon, loin de chercher à ce moment-là un agrandissement, visait à la paix générale (sans faire d’ailleurs les concessions qui l’eussent rendue possible) : il ne pouvait donc rien entreprendre sur l'Espagne, et s’il ne parlait plus du Portugal, c'était précisément pour ne pas empêcher la paix avec l'Angleterre. C’est alors, ilest vrai, qu'il convint avec d'Oubril (pour faire la paix avec la Russie) que les deux puissances tâcheraient de faire donner les Baléares au prince royal de Sicile « si, par suite des circonstances, le roi Ferdinand IV ne devait plus continuer de posséder la Sicile » (art. Ie des articles séparés additionnels du traité du 20 juillet 1806, dans de Clereq, Recueil des traités de la France, t. II, p. 180-182, cf. Mayer: Il, p. 13). / :

Izquierdo continua encore ses entrevues avec Duroc et Talleyrand Jusqu'en novembre 1807, mais ce ne furent plus que de vains bavardages 5 en réalité l'Empereur considérait l'affaire conime suspendue. Voir la note suivante.

le continent, du moins tant que Charles IV vivrait:.

Les dispositions de l'Empereur vis-à-vis de la cour de Madrid ne changèrent qu’en octobre ou novembre 1806, quand il connut le revirement imprévu de l'Espagne, ses armements hâtifs, enfin la proclamation ambiguë du prince de la Paix”, où chacun vit, à Madrid comme à Paris, une promesse d’adhésion à la coalition anglo-russoprussienne*. L'Empereur jugea-t-il qu'il serait nécessaire

4. Pourtant à Paris, où on remarquait l’assiduité d'Izquierdo chez Talleyrand, le bruit courait dès la fin d'août 1806 que Napoléon voulait enlever à l'Espagne des provinces au Sud des Pyrénées (Metternich au comte de Stadion, Paris, septembre 1806, dans Mayer, Die franzüsisch-spanische Allianz, t&. IL, appendice ne 7, p. 59-60) et des bruits analogues circulèrent peu après à Madrid (Gennotte. chargé d'affaires d'Autriche à Madrid, à Stadion, 22 et 25 septembre 1806, dans Mayer, t. Il, appendices nes 1 et 2, p. 47-49). Mais à Madrid ces bruits provenaient probablement de l'indiscret Godoy lui-même, qui venait de recevoir une lettre écrite par Izquierdo le 9 septembre 1806, laquelle disait : « Tous les amis de Lucien supposent que dans un an il sera roi d'Espagne... d’autres disent que le projet actuel se limite à former pour le même Lucien un royaume d'Ibérie., en prenant le versant espagnol des Pyrénées, et en donnant le Portugal à la Castille...» qui autorisait les amis de Lucien à tenir ces propos ? Quels étaient ces amis ? Izquierdo n’en cite qu'un, le législateur Sapey. Quant à Metternich, il relate lrès brièvement les bruits. Il me semble qu'ici Izquierdo s’alarmait bien vite des bruits répandus ou des propos tenus par’quelques officieux. Ceux qui étaient en situation de savoir relativement à quoi s'en tenir, Talleyrand surtout, font de l'attitude belliqueuse de Godoy en octobre 1806 la cause initiale des projets impériaux sur l'Espagne. (Leurs témoignages seront signalés plus loin : remarquer que Talleyrand n’a pas de raison de passer sous silence des propos de Napoléon à ce sujet, bien au contraire).

2. La question est étudiée à fond dans Mayer, t. II, p. 4-20 ; cf. Geoffroy de Grandmaison, L'Espagne et Napoléon, p. 63-68 : Sorel, L'Europe et la Révolution française, &. VII, p. 100, 118 ; Lefebvre, Histoire des cabinels de l'Europe, t. LL, p. 238-297, etc. (Mayer donne p. 4, n. 2, le texte de la proclamation, San-Lorenzo, 5 octobre ; on trouvera dans Lafuente, Historia general de España, t. XVI, p. 96, et dans Mayer, p. 7, n. 1, deux circulaires qui complétèrent la proclamation sans l'expliquer. Ce fut un appel aux armes, sans que rien désignat contre qui il était dirigé.)

3. Gennotte à Stadion, Madrid, 9 octobre 1806, et Aranjuez, 15 juin 1807, (cette dernière pièce, très intéressante, montre que l'opinion courante était fondée : les confidences rétrospectives, détaillées et précises du ministre de Russie à Gennotte y sont exposées) dans Mayer, t. IL, p. 49-51 et 53-d7 ; cf. Lafuente, Historia general de España, t. XVI, p. 99. Izquierdo écrit aussi à Godoy (sans date, début de novembre ?), dans Lafuente, p. 482 : « Ma loyauté ne peut dissimuler à V. E. qu'ici tout Paris est en alarme au sujet de la proclamation de V. I. et de la lettre aux corrégidors. Il n'y à pas, Monseigneur, un ministre, un employé, un homme éclairé qui ne regarde de telles pièces comme une déclaration de guerre à la France. J'ai tenté de détromper tous ceux qui m'en ontparlé : tous me disent que j'ai raison, mais personne n'est persuadé ! M. de Lacépède lui-même m'a parlé avec

de compter désormais, en cas de grande guerre européenne, avec la possibilité d’une défection espagnole ‘? Ou bien, ce qui est plus vraisemblable, pensa-t-il seulement que l'attitude équivoque de l'Espagne le dégageait de toute obligation envers ce pays et lui permettait de légitimer une agression aux yeux de la France et de l’Europe *? En tout cas, il annonça dès lors à son entourage l'intention de se venger, sinon celle de chasser les Bourbons*, Il dissimula d’ailleurs vis-à-vis de l'Espagne tant que dura

la plus grande cordialité..… et m'a dit qu'il craignait de fâcheuses consé- * quences.….. Le préfet de police de Paris, mon ami intime, qui rapporte directement à l'Empereur tout ce qui se dit à Paris, m'a demandé aussi ce qu'il y avait là-dessous..….. »; cf. Corr. Nap., nos 11262, 11301, etc.

A. Voir le rapport que Napoléon se fit adresser par Champagnyÿ après l’avoir retouché, Bayonne, 24 avril 1808, Corr. Nap., n° 13776. Ce rapport était destiné à être éventuellement publié ; il fut effectivement communiqué au Sénat le 5 septembre et inséré au Moniteur du 7. Cf. Mémoires du duc de Rovigo, t. IT, p. 253-255.

2. Ainsi, dans la curieuse et probablement authentique conversation du 241 avril 1808, où Napoléon met une sorte de coquetterie à prouver à Escoïquiz, le conseiller préféré de Ferdinand VIT, la nécessité et la justice de son intervention, il ne manque point d'insister sur l'affaire de la proclamation. Escoïquiz, Idea sencilla, p. 183-157. Napoléon, qui à tant heurté le sentiment public, attachait pourtant du prix à ne point ternir sa « gloire ».

3. 11 est possible que, lorsque Napoléon reçut, non sur le champ de bataille d'Iéna, comme le dit de Pradt, mais à Berlin, la proclamation de Godoy (datée du 5 octobre, mais qui ne fut publiée à Madrid que le 14), il ait réellement juré, comme le dit Talleyrand, de « détruire à tout prix la branche espagnole de la maison de Bourbon ». Mais ce grand génie militeire appliqua instinctivement à la politique un de ses principes stratégiques : agir suivant l'occasion et les circonstances, non d'après un plan trocé à l'avance et immuable, En tout cas, plus tard, il hésita certainement entre plusieurs sortes de vengeances et de garanties. Annexer le pays entre les Pyrénées etl’Ebre n'était pas seulement se venger, mais aussi fortifier sa position stratégique vis-à-vis du royaume démembré (comme le prouve surabondamment la campagne de nov.-déc. 1808, où Napoléon tira si grand parti de là possession de la ligne supérieure de PEbre) : c'était la maîtrise des passages pyrénéens, et la possession d’une véritable barrière de places fortes (Rosas, Figuieres, Girone, Barcelone, Urgel, Cardona, Lérida, Tortose, Tarragone, Jaca, Pampelune, Saint-Sébastien, sans compter les petits forts). Il est d’ailleurs possible aussi que les auteurs de mémoires prêtent aux propos de l'Empereur plus de précision qu'ils n’en eurent. .

Ce qu'il faut retenir en tout cas des affirmations des contemporains, c’est l'effet produit sur Napoléon par la proclamation de Godoy (Mémoires du prince de Talleyrand, t. [, p. 307-308; Mémoires du chancelier Pasquier, t. Ier, p. 328-329 ; Mémoires du duc de Rovigo, t. ll, p. 213-214; de Pradt, Mémoires historiques sur la Révolution d'Espagne, p. 15-17: « Napoléon m'a dit souvent que ce fut sur le champ de bataille d’'Iéna qu'il reçut cette pièce... Vingt fois, je lui ai entendu dire à Bayonne : Je jurai dès

la campagne de Pologne et de Prusse ; il se moqua de ceux qui lui annonçaient la guerre avec l'Espagne ; il parut se satisfaire des explications embarrassées et des plates félicitations que Godoy lui fit parvenir *.

Mais, dès le 15 décembre 1806, Talleyrand reçut in de réclamer à l'Espagne « Le secours de 4000 hommes de cavalerie et de 10 000 hommes d’infanterie, avec vingt-cinq pièces de canon attelées, pour former un corps d’observation du côté du Hanovre ». L'Espagne promit tout ce qu’on voulut *. Godoy prenait alors une attitude si humble que Napoléon, pourtant habitué aux basses flatteries, la qualifiait de « singerie *

lors qu'ils me la paieraient.… Les recherches que j'ai faites pour m'assurer de l’époque à laquelle Napoléon avait commencé de s'occuper de l'Espagne, ne m'ont présenté rien d'antérieur à l'effet produit par la proelamation du prince de la Paix... »

41. À Cambacérès, Berlin, 16 nov. 1806 ; à Fouché, Berlin, 24 nov. 1806 : à Cambacérès, Posen, 5 déc. 1806, etc., Corr. Nap., nos 11262, 41301 et 11385 ; rapport du secrétaire d’ambassade à Madrid Vandeul, du 6 novembre 1806, dans Geoffroy de Grandmaison, L'Espagne et Napoléon, p. 68-69 : Godoy à l'Empereur, Madrid, 21 décembre 41806, Arch. nat., AFrv 4680 : « Les injustes soupçons ne peuvent trouver jamais lieu dans les cœurs magnanimes et généreux : mais la malignité des courtisans m'est si bien connue, que je ne serais pas étonné que mes efforts pour compléter une petite armée de 80.000 hommes, dont l'objet n’est pas ignoré par V. M.I. et R., eussent été présentés sous le jour le plus odieux en me prêtant les vues les plus absurdes, et en supposant que le sort de l'Espagne pourrait ètre regardé comme séparable de celui de la France... » Suivent des félicitations sur le décret de Berlin, mesure « marquée au coin du sublime génie de V. M. I. et R. », des promesses de payer au Trésor public de France tout ce qui lui est dû encore, une diatribe contre le Portugal et l’Angleterre, etc. Autre lettre aussi plate le 14 janvier (ibid.}. Le 20 janvier 4807, Napoléon écrit de Varsovie au roi d’ Espagne (Corr. Nap., n° 11672) : « Les vœux que V. M. à bien voulu m'exprimer au renouvellement de cette année me sont d'autant plus chers que je n’ai jamais douté de la sincérité de son amitié. » Et le même jour Napoléon remercie Godoy de sa lettre du 21 décembre (n° 11674), mais plus froidement.

2. À Talleyrand, Posen, 45 Rép 1806, Corr. Nap., n° AA4T6 ; -cf. nos 12169, 12224, 12229, 12230, etc. ; le prince de la Paix à l'Empereür, Aranjuez, 14 janvier 1807, Arch. nat. AFiv 1680 : « Je mai empressé à donner communication de cette demande au roi mon maître, et S. M. témoignant le plus vif désir d'appuyer avec tous les moyens, qui seront en son pouvoir, toutes les opérations de son auguste allié, m'a permis de choisir ces troupes... » Napoléon avait à coup sùr grand besoin de renforts sur l'Elbe ; mais il est non moins certain qu'il tenait aussi à réduire d'autant les forces militaires de l'Espagne. L'histoire du corps d'armée ainsi fourni (aux ordres de La Romana) est bien connue.

3. À Talleyrand, Osterode, 30 mars 1807, Corr. Nap., n° 12230.

La paix une fois faite à Tilsit, Napoléon put se consacrer sérieusement aux affaires de la péninsule. Avant toute entente préliminaire avec le gouvernement de Charles IV, . il preserivit la réunion d’un corps d'armée à Bayonne *. Ge serait l'avant-garde de l’armée d’invasion. Après quoi l'Empereur s'occupa du côté diplomatique de la question. Il avertit Sa Majesté Catholique qu'il fallait « avant tout arracher le Portugal à l'influence de l'Angleterre »?. Une fois installé à Fontainebleau, Napoléon «envoya chercher » Don Eugenio Izquierdo, agent secret du prince de la Paix en France, et Duroc fut chargé de conférer activement avec celui-ci*. Le prince de la Paix se prêta à tout ce qu’on voulut et Izquierdo fut bientôt élevé au rang de plénipotentiaire de Sa Majesté Catholique « pour conclure et pour signer le traité relatif à l'Étrurie et au Portugal ». Les discussions furent vite menées. Et, à vrai dire, en exposant dans sa note du 16 octobre « les idées du cabinet de Madrid sur le traité à conclure », Izquierdo faisait des déclarations très propres à rendre l'accord aisé, mais inattendues chez un plénipotentiaire : « Le tout est soumis à la volonté et aux vues profondes de Sa Majesté Impériale et Royale, et le conseiller Izquierdo finit cet exposé en déclarant qu’il a reçu du Roi son maître‘par l’intermédiaire de Son Altesse le prince de la Paix un ordre positif, écrit de la main de ce prince, de signer, sans aucun délai, relativement à l’Étrurie et au Portugal, tel traité, que S. M. [. et R. jugera convenable de dicter » *.

4. À Talleyrand, Dresde, 19 juillet 4807, Corr. Nap., no 12998 ; à Dejean, Saint-Cloud, 29 juillet 1807, n° 42947 ; décret de Saint-Cloud. 2 août 1807, no 12973 (organisation du corps d'armée de la Gironde).

9. À Charles IV, roi d'Espagne, Rambouillet, 8 sept. 4807, Corr. Nap.. ne 13131 ; il y à une note d’Izquierdo, datée de Paris, 4 sept. 4807 (Arch. nat., AFrv 1680). Elle est peu intéressante.

3. À Duroc, Fontainebleau, 26 sept. 1807, Corr. Nap., ne 13181 : « Vous enverrez chercher demain M. Izquierdo.... Quant au royaume cle Portugal, je ne fais pas de difficulté de donner au roi d'Espagne une suzeraineté sur le Portugal, et mème d’en distraire une partie pour la reine d'Etrurie et pour le prince de la Paix. »

x. Izquicrdo reçut ses instructions et ses pouvoirs vers le 15 octobre. Il

Ce fut en effet Sa Majesté Impériale qui « dicta » le traité de Fontainebleau (27 octobre 1807), et ce fut surtout elle qui imposa la convention militaire annexe”; cette convention était certainement aux yeux de l'Empereur l'acte important, le véritable aboutissement des négociations. C'était elle qui donnait le moyen de réaliser l’invasion pacifique de l'Espagne ; car elle précisait les con-

en rendit compte aussitôt par une longue note datée de Fontainebleau, 16 octobre 1807, Arch. nat,, AFiv 1680. Cette note trahit les incertitudes de Godoy et de la cour de Madrid. La cause dela reine d'Etrurie y est plaidée, puis abandonnée. Ensuite sont exposées les bases que S. M. C. propose pour le traité futur (voir le texte complet de la note aux Pièces justificatives, n° 1}. La soumission de la cour d'Espagne aux volontés impériales était complète à ce moment et s'étendait à tout. Godoy insistait sur cette soumission totale dans une note assez gauche datée du 6 octobre et remise par Izquierdo le 15 (Arch. nat., AFiv 4680) : « S. M. I. et R. a désiré le changement de notre ministre en Russie, de notre ambassadeur à Vienne : Le premier est remplacé par le général Pardo, notre ministre à Berlin: le second, déjà rappelé, à ordre de venir en Espagne. Agir en vertu d'une simple insinualion, sans en examiner les motifs, voilà, je crois, la vraie manière de s'entendre, celle que là raison inspire pour écarter tout reproche, pour ne donner lieu à aucun soupçon. » (Le passage en italique est souligné dans la note).

Les allées et venues et les longs entretiens d'Izquierdo avec Duroc attirèrent l'attention. Bausset, Mémoires anecdoliques, t. Ier, p. 109, dit : « Je rencontrais à tout moment dans les cours, dans les corridors et chez le grand maréchal un M. Izquierdo..…. il avait le regard oblique, l'air sournois et passait pour un homme très fin... ; » ete. Cf. Mémoires du chancelier Pasquier, &. Lex; p. 322 : & Un intrigant nommé Izquierdo.... »

4. Nous avons (Arch. nat., AFrv 1680) le texte d’un projet de convention dicté par l'Empereur à Champagny le matin du 23 octobre et dont Champagny soumit la mise au net à l'Empereur dans la journée, en y joignant un petit rapport (Fontainebleau, 23 octobre 1807, ibid.); à ce moment Duroc n’avait pas encore recu ses pleins pouvoirs. Or le traité fut signé le 27. Le projet dicté le 23 par l'Empereur, que l'on trouvera dans la Corr. Nap., sous le ne 13287, passa presque en entier dans le traité définitif, à l'exception d'un article qui cédait à la France le port de Pasajes, ce dont il avait déjà été un instant question en 1806. Napoléon renoncça-t-il à cet article sur la demande d'Izquierdo ? Ou, après réflexion, l'Empereur pensat-il qu'il n’y avait pas lieu de stipuler une si petite acquisition, quand on allait être bientôt en situation d'en faire une considérable ? Nous pencherions plutôt pour cette deuxième explication, car, dans son rapport du 25 (voir là note suivante), Champagny dit d'abord : « J'ai l'honneur d'adresser à V. M. la note statistique sur l’Éspagne qu'elle m'a demandée... » Il est très vraisemblable que l'Empereur répondit au rapport du 28 et à l'envoi du projet, en se faisant donner les renseignements significatifs contenus au rapport du 25. Dès lors l'article sur la cession de Pasajes ne valait plus la peine qu'on le discutàt.

Le traité de Fontainebleau et la convention particulière annexe, dont nous parlons ici, sont dans de Clercq, Recueil des traités de la France, t. I, p. 235-237.

ditions dans lesquelles un corps d'armée français entrerait en Espagne pour coopérer à la conquête du Portugal. L'article 6 stipulait en outre qu'un second corps d'armée de quarante mille hommes serait réuni à Bayonne « au plus tard le 20 novembre prochain pour être prêt à entrer en Espagne, et à se rendre en Portugal dans le cas où les Anglais enverraient des renforts, ou menaceraient de l’'attaquer ». Ce nouveau Corps ne passerait cependant la frontière « qu'après que les deux Hautes Parties contractantes se seraient entendues à cet effet ».

Aucun article ni du traité ni de la convention ne pouvait faire prévoir que la Catalogne dût être occupée, même momentanément, par les troupes françaises. Et pourtant, parmi les projets qui s’offraient ou qu'on offrait alors à l'attention de l'Empereur, il en était un qui rendait opportune l’occupation de cette province : il n’est guère douteux en effet que Napoléon ne songeait pas seulement à la possibilité d'établir un de ses frères sur le trône des Bourbons, mais aussi à celle de se faire céder les pays situés au Nord de l'Ébre, soit sans compensation, soit en échange du centre du Portugal'. C'était peut-être

1. Rien n’est plus difficile que de déterminer de Guand date un projet napoléonien ; car l'Empereur n'admettait les personnes de son entourage à la connaissance de ses desseins qu'à partir du moment où il avait besoin de leur concours ct dans la mesure seulement où cela lui était nécessaire. Il fut particuliérement réservé dans les affaires d'Espagne en 1807-1808. Murat même ne fut mis que fon tard au courant du vrai dessein de Empereur (voir notamment : à Murat, Saint-Cloud, 27 mars 1808, Corr. Nap.. n° 13695), si bien qu'on peut presque se demander si la chute des Bourbons était dans l'intention de l'Empereur avant la fin de mars 4808 : en tout cas, s’il en avait envisagé la possibilité, il n’était certes pas déterminé avant cette date à la consommer. Au temps du traité de Fontainebleau, Napoléon oscillaitentre divers plans, parmilesquels lerenversementdes Bourbons n’était peut-être pas au premier rang. Outre un certain nombre de témoignages postérieurs (sans parler de celui de Talleyrand, que nous examinerons un peu plus loin), un texte très significatif montre que Napoléon songeait déjà, en octobre 4807, à un démembrement de l'Espagne, projet qu’il reprendra d’ailleurs deux ans plus tard quand il se considérera comme délié par l'attitude des Espagnols et par la « faiblesse » du gouvernement de Joseph de ses engagements sur l'intégrité de la monarchie. (D'ailleurs ce que nous disons plus loin sur le voyage d'Izquierdo à Madrid en 1808 vient encore à l'appui de notre thèse.) Le texte en question est une note statistique sur la

Coxanp. 3

la solution qu'eût timidement préférée Champagny, celle en tout cas que Talleyrand suggérait volontiers dans les conférences que l'Empereur tenait sur la question d'Espagne ; pour Talleyrand, il eût convenu probablement en ce cas de renverser Godoy et d'accorder au prince des Asturies une princesse de la famille impériale *. Dans les

population de l'Espagne adressée le 25 octobre 1807 à l'Empereur avec un rapport de la main de Champagny, où celui-ci disait : « La partie de l’Espagne située sur la rive gauche de l'Ébre comprend toute la Biscaye et une très petite partie de la Vieille-Castille, la Navarre moins un district à peu près égal à celui de la Vieille-Castille qui est sur la rive gauche, un peu moins de la moitié de l’Aragon et presque toute la Catalogne, de manière qu'on peut évaluer assez exactement la population en la supposant composée : de celle de la Biscaye, y compris Guipuzcoa et Alava,

300.000 âmes ; de la Navarre, 190.000 ; des de l’Aragon, 280.000 ; des

de la Catalogne, 1.140.000 [chiffre erroné, qu'on trouve aussi dans

Rehfues]. Total de la totalité de la population de l'Espagne à la gauche de l'Ebre, 1.910.000, ce qui est plus que le sixième de la totalité de la populution de l'Espagne... » Arch. nat., AFrv 4680 (8 dossier). Ce calcul en milliers d'’âmes était alors la base de tous les échanges de territoires. Or l'article 3 du traité de Fontainebleau devait stipuler, deux jours après, que le centre du Portugal resterait « en dépôt jusqu'à la paix générale pour en être disposé suivant les circonstances, et suivant ce qui sera convenu entre les deux H. P. C. ». Les provinces de Beira, Tras-los-Montes et l’'Estramadure portugaise qui resteraient ainsi en dépôt et dont la population devait, en ce temps, être de 1.800.000 habitants à 2.000.000 (le royaume de Portugal en ayant 3.266.000 d'après les calculs de Champagny, rapport à l'Empereur, sept. 1810, Arch. nat., AF1v 16234) pourraient servir de compensalion pour l'Espagne, en cas de cession de la rive gauche de l’Ebre.

1, C’est, à notre sens, ce qu'il faut retenir comme exact des déclarations, si souvent suspectes, de Talleyrand (Mémoires, t. Ier, p. 308, 325-330, 384-385) sur l'attitude qu'il aurait prise dans les affaires d’Espagne. Quand il rédigea, en 1816, cette « quatrième partie », Talleyrand voulait à tout prix prouver qu'il avait fortement déconseillé l’entreprise impériale ; de là une déformation systématique, sinon de l'affaire d'Espagne en général (que Talleyrand d'ailleurs expose (p. 330-384) en suivant de près les Mémoires historiques de M. de Pradt, parus en 1816 et cilés p. 373, n. 1), du moins du rôle de Talleyrand dans l'affaire. Nous y reviendrons à la fin de cette note.

Mais il est en effet probable que, surtout quand les affaires d'Espagne tournèrent mal, Talleyrand désapprouva en certains milieux la politique de Napoléon. Mémoires du chancelier Pasquier, &. Leo, p. 328-329 ; Mémoires de Mme de Rémusal, t. UT, p. 331 : « Il eût toujours (?) voulu — dit cette amie de Talleyrand — qu'on déclarât une guerre franche au roi d'Espagne, si on ne pouvait obtenir ce qu'on voulait, qu'on lui dictât des conditions avantageuses, qu'on chassât le prince de la Paix, et qu’on s’alliât par un mariage avec l’infant Ferdinand »; cf. id., p. 361. Mais, si Talleyrand attaquait la politique de l'Empereur dans certains salons et sur certains points, il n’en blâämait pas le fond, surtout dans ses entretiens avec le maître : Pasquier déclare que, dès la campagne de Pologne, Talleyrand attira l’at-

LES CATALANS ET L’INTRUSION FRANÇAISE 3è

Mémoires où Talleyrand a cherché à dégager sa responsabilité en ce qui concerne les affaires d’Espagne et qui contiennent tant de mensonges, il avoue pourtant avoir poussé au moins à l’occupation de la Catalogne : « Poussé à bout par les argumentations artificieuses de son ambition, je lui proposai un plan qui lui présentait les garanties de sécurité qu’il prétendait chercher du côté de VEspagne. Je lui conseillai de faire occuper la Catalogne jusqu’à ce qu’il parvienne à obtenir la paix maritime avec l’Angleterre. Vous déclarerez, lui disais-je, que vous garderez ce

tention de Napoléon sur le parti à tirer de la proclamation de Godoy, et sur la nécessité de reprendre le rôle de Louis XIV (c'est-à-dire d’y installer un prince de sa famille). Savary dit également (Mémoires du duc de Rovigo, t. IL, p. 214-216) : « On a débité avec affectation dans le monde que M. de Talleyrand avait été d’un avis opposé à cette entreprise : il à pu convenir à quelques esprits de parti de chercher à établir cette opinion, mais elle est contraire à la vérité : non seulement il n’y était point opposé, mais encore il la conseilla.... M. de Talleyrand est le premier qui ait songé à l'opération d'Espagne ». Et, plus loin, Savary prête à Talleyrand (p. 218) le projet d'échange du Portugal contre le pays au nord de lÉbre. Meneval, Napoléon et Marie-Louise, &. Ier, p. 272; Mémoires, t. II, p. 135-136, confirme que Talleÿrand écoutait complaisamment les projets. que l'Empereur exposait (avant son départ pour l'Italie, qui eut lieu le 46 novembre 1807), et les approuvait : « Comme variante à cette mesure extrême, il proposait d'obtenir de l'Espagne des cessions de territoire qui la missent dans notre dépendance ». En ce qui concerne la complaisance de Talleyrand pour les projets de l'Empereur sur l'Espagne, il n’y à d'ailleurs plus de doute possible, depuis que M. Geoffroy de Grandmaison à publié les lettres de Talleyrand à l'Empereur en avril-août 1808, d'après AFrv 1680 (Talleyrand el les affaires d'Espagne en 1808, Revue des queslions historiques, t. LXNIIT (1900), p. 511-531). Elles sont complaisantes. L'appréciation très juste est donnée dans Sorel, L'Europe et la Révolution française, t. VIT, p. 215-246. En ce qui concerne l'existence du projet sur les provinces au nord de l'Ebre et la part que Talleyrand prit à sa naissance, nous pensons qu'il n'y à pas non plus de doute possible. Amis et ennemis de Talleyrand sont d'accord là-dessus. Cf. Armand Lefebvre, Histoire des cabinets de l'Europe, t. LIT, p. 412, 426-2498,

Quant aux « erreurs » de Talleyrand, je signalerai les principales. Talleyrand n'abandonna pas le ministère pour éviter de prendre part à la chute des Bourbons d'Espagne, comme il le dit, £. Ler, p. 307-308 ; c’est Talleyrand lui-même qui, vers le 20 mars 1808, ébaucha le traité avec Izquierdo, il ne souffle mot de ee rôle, p. 369. Napoléon ne put pas trouver « que les dispositions que j'avais prises, au moment de l’arrivée des princes à Valençay, avaient trop pour objet leur sûreté » (p. 384) : Talleyrand ne fit que se conformer aux instructions de Napoléon, et ses dispositions eurent bien pour objet la garde des princes. Talleyrand n'a jamais accusé Napoléon d’avoir « triché au jeu » (p. 385) ; la réponse eût été trop facile. Enfin, l’assertion : « Les princes n’avaient pas été trois mois à Valençay qu'il croyait déjà en voir sortir toutes les vengeances de l'Europe » (même page) est de la pure fantaisie.

gage jusqu’à la paix, et par là vous tiendrezle gouvernement espagnol en bride. Si la paix tarde, il est possible que la Catalogne, qui est la moins espagnole de toutes les provinces de l'Espagne, s'attache à la France : il y a déjà des traditions historiques pour cela; et, peut-être alors, pourrait-elle être réunie définitivement à la France. » Il est fort probable que Napoléon ne renonça absolument à son - projet d’annexions au détriment de l'Espagne qu’au mois de mars 1808, quand les événements d’Aranjuez le déterminèrent à préférer la solution la plus conforme à ses intérêts familiaux et à sa conception favorite de l'Empire fédératif”. É

4. Talleyrand, Mémoires, t. Ie, p. 329. Talleyrand ne connaissait évidemment que de façon superficielle les relations de la Catalogne avec la France sous Louis XIII et Louis XIV. Sans quoi, il eût plutôt dû dire que les «traditions historiques » retarderaient l'attachement de Ja Catalogne à la France.

2. À notre avis, en effet, si Napoléon pensa dès 1807 à faire de l'Espagne un état feudataire avec Joseph ou Louis pour roi, ce n’est qu'à partir de l'abdication de Charles IV que son parti fut décidément pris. La première trace matérielle de la décision impériale est la lettre à Louis de Hollande, Saint-Cloud, 27 mars-1808, sept heures du soir, Corr. Nap., t. XVI, p. 500- 501 : « J'ai résolu de mettre un prince francais sur le trône d’Espagne ». La « résolulion » ferme était sûrement récente.

D'autre part, nous trouvons dans le voyage d’'Izquierdo à Madrid, une preuve à la fois de l'existence des projets sur les provinces au nord de l’Ebre et de leur persistance. L’agent de Godoy, resté à Paris depuis le traité de Fontainebleau (il envoya de là une note à Champagny, Paris, 27 nov. 1807, AFrv 1680, surtout pour l’informer de la ratification du traité et de laconvention), y gardait ses relations avec Talleyrand, Duroc, Champagny, Murat(voirses lettres à Godoy, depuis oct. 14807, publiées dans Nellerto, anagramme de Llorente, Memorias para la hisloria de la revoluciôn espafola, t. IT, au début). En février, à la suite d’un entretien avec Talleyrand (dontMuede Rémusat transforme la nature dans ses Mémoires, t. Ier, p. 369; cet entretien eut certainement lieu par ordre de l'Empereur, Corr. Nap., n° 13664, et Talleyrand n’y fit pas des confidences dans l'intérêt de l'Espagne, mais bien une ou des propositions au nom de l'Empereur), Izquierdo partit en hâte pour Madrid. Il était chargé par Napoléon, qui n'avait pas voulu qu’on lui confiàt une note, mais une simple mission verbale, d'aller proposer à Godoy et au couple royal l'échange des provinces pyrénéennes contre le Portugal (d'après Nellerto, t. Ler, p. 10-11; cf. l’appendice à la suite de Îa traduction en français d’Escoïquiz, Exposé des motifs, p. 184-186 ; Cevallos, Exposicion de los hechos, p. 10-11; Godoy, Memorias, t. V, p. 98 sq.) Il y eut alors un conseil entre le roi, la reine et Godoy, et c'est dès lors qu'on commença à parler du départ de la cour pour Séville. Il est vrai que ni Cevallos, pourtant secrétaire d'Etat à cette date, ni Escoïquiz, ni Llorente (Nellerto) n'assistèrent à ce conseil, où Izquierdo fit connaître l'objet de son voyage. Mais le témoignage de Godoy

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Etant donnés les projets de l'Empereur, il était nécessaire d'occuper fortement la Catalogne. Mais c’eût été donner trop tôt de l'inquiétude à la cour de Madrid. Il valait mieux attendre pour agir de ce côté que Junot fût en Portugal, et même que la Navarre, les provinces basques et le Nord de la Vieille-Castille fussent occupés par toute une armée, I était à la rigueur possible de faire passer les régiments

(dont les Mémoires sont d’ailleurs suspects et très fréquemment mensongers) doit être admis ici. Les faits suivants leur apportent une sérieuse confirmation.

En effet, Izquierdo, arrivé à Madrid le 9 mars 1808 et reparti le 12 (Arch. des Af. Etr., vol. 673, fes 314-315 et 330), arriva à Paris vers le20 mars. Napoléon attendait son arrivée «pour savoir le parti à prendre pour arranger les affaires » (à Murat, Paris, 19 mars 1808, Corr. Nap., n° 13684). Izquierdo eut

-alors, le 23 mars, « une longue conférence » avec Talleyrand, qui lui proposa des bases de négociation, dont une « était nouvelle pour lui » et dont une autre provoqua des objections (d’après le rapport de Talleyrand, à l'Empereur, 23 mars 1808, Arch. nat., AFrv 1680, probablement inédit : Voyez : Pièces justif., I). C'est alors qu'Izquierdo écrivit, le 24 mars, une longue note destinée à Godoy, mais que la révolution du 18 mars eut pour résultat de faire remettre à Cevallos. Cette note a été publiée en 1814 par Escoïquiz, Idea sencilla de las razones, p. 123-126, et plus tard par Nellerto, Lafuente, ete. Or, dans cette note, Izquierdo exposait les bases du traité proposé par Talleyrand « pour régler et même terminer à l'amiable les questions actuellement pendantes entre la France et l'Espagne » (para arreglar y aun para lerminar umistosamente los asuntos que existen hoy entre España y Francia). Ces bases étaient : 1° Avantages commerciaux pour les Français en Espagne et dans les colonies espagnoles, et réciprocité (c'est la « base nouvelle » dont parle Talleyrand). 2 Echange du Portugal entier contre les provinces de l'Espagne voisines de l'Empire. 8° Réglement définitif de la question successorale en Espagne (?). 4 Traité d'alliance offensive et défensive et fixation des contingents (c'est ce qui provoqua des objections). Il est évident que les ne 2 et 3 n'étaient que’ la mise en forme de conditions posées en février par ordre de lEmpereur. Mais survint alors la nouvelle d’Aranjuez; qui changea toute la situation. De là les offres précises de Napoléon d’abord à Louis et à Jérôme, puis à Joseph. Quand Napoléon reçut le 47 avril à Bayonne les députés portugais, il n'hésita donc pas à leur demander s'ils voulaient appartenir à l'Espagne, parce que la réponse facile à prévoir ne pouvait plus le gèner en rien, mais devait au contraire lui fournir un argument. Bausset, Mémoires anecdotiques, (ss Ler, p. 164; de Pradt, Mém. hist. sur la Révolution d'Espagne, p. 58-60. D'après ce dernier, Napoléon posa ainsi la question : « Que voulez-vous, vous autres Portugais? Voulez-vous être Espagnols ? » À quoi le comte de Lima répondit naturellement avec énergie : Non.

qui entreraient par les Basses-Pyrénées pour des renforts envoyés en Portugal. Mais le passage de troupes par la Catalogne alarmerait et éclairerait nécessairement lopinion publique à Madrid. Aussi, en donnant au ministre de la Guerre Clarke, le 41 novembre 1807, l'ordre de faire fabriquer du biscuit à Perpignan et à Bayonne et d’armer les places des Pyrénées, Napoléon ajoutait : « Tout cela doit être le plus secret possible, surtout l’armement des places des frontières d’Espagne du côté des Pyrénées- Orientales... Les approvisionnements qu'on verra là, on dira que c’est pour l’armée de la Gironde’, »

C’est seulement le 24 novembre que l'Empereur, alors à Milan, donna directement au prince Eugène l’ordre de faire partir des troupes pour Avignon, sans lui indiquer d’ailleurs leur destination ultérieure *. Clarke ne reçut que plus d’un mois après les instructions nécessaires pour la formation de la « division d'observation des Pyrénées- Orientales* ». Le 19 janvier, toutes les troupes qui devaient la composer, 7 000 hommes environ, étaient enfin réunies à Perpignan sous le commandement du général italien Lechi'. La cavalerie comprenait deux régiments

4. À Clarke, Fontainebleau, 11 novembre 1807, Corr. Nap., n° 13343.

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