CHAPITRE III
L Les roupes impériales en Catalogne. Bataillons hétérogènes et contingents étrangers; faible valeur et indiscipline de ces derniers. Insuffisante organisation matérielle ; rareté des envois de vivres et d'argent, et nécessité de « vivre sur le pays ». Influence des vices internes de l’armée sur le gouvernement et sur l'administration des régions occupées. — II. Les forces et la tactique des insurgés. Troupes de ligne, somatènes, miquelets. La guérilla et ses résultats. Les cruautés ou les rigueurs des combattants. Les sièges. Les grandes lignes de la guerre en 1808 et 4809. Faible étendue de la zone occupée et gouvernée par les Français. — III. Incertitudes sur la source et la nature de l'autorité en Catalogne pendant l’insurrection. Les instructions impériales du 16 juin : leur caractère exclusivement pratique. Absence d'instructions émanées du roi Joseph. Les besoins de Duhesme et leur influence sur la constitution du gouvernement improvisé. — IV. Duhesme et les autorités provinciales espagnoles : tentative de collaboration (juin-juillet 1808). Formation de la junte des autorités. Les exigences de Duhesme : inertie etimpuissance des fonctionnaires espagnols. Résultats insuffisants du système de la collaboration. — V. Le commandement de Lechi (juillet-août 1808). Les rigueurs de ce général ; les otages; les résultats pratiques. Retour de Duhesme (20 août 1808). Changement progressif dans son attitude vis-à-vis des autorités locales. L'arrêté de mise en état de siège (13 septembre 1808) : but, caractère et conséquences de cet acte. Destitution et remplacement du capitaine général. — VI. Le gouvernement de Duhesme : sa nature Juridique mal définie, son caractère rudimentaire, son but limité. son activité fiscale et policière. Émigration des fonctionnaires espagnols, rarement remplacés : effacementet inaction des autorités espagnoles restées à Barcelone. Leur rôle restreint par les nouvelles administrations.
Pendant les années 1808 et 1809, la Catalogne occupée vécut sous un régime gouvernemental d’un caractère spécial, régime dont il convient en premier lieu d’expli-
CovAnb. 6
quer la naissance, de définir la nature et de suivre les transformations. Mais, pour l'intelligence de cette étude, il est nécessaire de connaître d’abord la composition etforganisation de l’armée française, parce qu’elles ont déterminé en partie les actes politiques des administrateurs et parce qu’elles contribuent à expliquer les dispositions des « administrés »; il ne sera pas non plus sans doute inutile de rappeler très sommairement'les grands faits de la guerre. |
Napoléon avait compté que la division des Pyrénées- Orientales suffirait, non seulement à contenir la Catalogne, mais aussi à coopérer avec Moncey pour mettre fin aux désordres de la province de Valence. Les événements survenus du 1°” au 10 juin rendirent toute illusion impossible‘. Duhesme était isolé dans Barcelone, et ses communications avec la France devenaient difficiles. Un rapport très net de ce général, parvenu à Bayonne le 16 juin, révélait toute la gravité de la situation des troupes françaises ”* ; Napoléon la soupçonnait déjà. Dès le 14, il avait ordonné la formation d’une petite colonne sur la frontière et prescrit de mettre en marche sur Perpignan plusieurs bataillons et escadrons provisoires *. Le 29 juin, il ordonnait à Reille, son aide de camp, d’aller prendre le
4. Voir chapitre second, section vi. Le 40 juin, Napoléon croyait encore possible l'exécution de son plan général du 30 mai; à Murat, Bayonne, 40 juin 1808, Corr. Nap., n° 14083.
2. Duhesme à Berthier, Barcelone, 11 juin 4808, Arch. G. : sur la date d'arrivée, Napoléon à Berthier, Bayonne, 16 juin 1808, Corr. Nap., n° 14100. Sur la difficulté des communications, Duhesme à Berthier (post-scriptum), Barcelone, 6 juin 1808, Arch. G. Cf. Mollien à l'Empereur, 45 juin et 43 juillet 1808, Arch. nat., AFrv 1610.
3. Ordres pour le major général, Bayonne, 14 juin 1808, Corr. Nap., n° 14092: cf. Berthier à Duhesme, Bayonne, 16 juin 1808, Arch. G. Cette: petite colonne fut d’abord commandée par l’adjudant-commandant Ritay.
commandement des troupes rassemblées à Bellegarde ‘. Comme dans toute l'Espagne, c'était une véritable guerre qui commençait en Catalogne : et, sur ce point plus que sur {out autre, les opérations allaient traîner longtemps, sans résultats décisifs.
Cette lenteur dans les opérations, cette absence de résultats définitifs s'expliquent par des causes multiples : terrain difficile et accidenté, routes rares et mauvaises, acharnement et mobilité des levées catalanes, tels sont les motifs que les généraux français invoquent volontiers, et non sans raison, pour justifier leurs atermoiements, leurs nombreux petits échecs de détail et l’inutilité de leurs victoires. Mais il convient d'ajouter d’autres raisons à celleslà : la piètre organisation des services spéciaux, la composition défectueuse et l'indiscipline des troupes dites françaises, leur pénurie constante de vivres et d'argent, par suite leurs souffrances et leur misère ne sont pas moins essentielles. Et les vices internes de l’armée impériale de Catalogne eurent naturellement une répercussion profonde sur la situation politique du pays et sur les actes gouvernementaux.
Avec les difficultés croissantes, l'Empereur dut renforcer sans cesse les troupes destinées aux opérations actives. Après Baylen, deux nouvelles divisions furent formées sous les ordres de Souham et de Pino et envoyées à l’aide de la division Reille? ; quelques jours après, les troupes impériales en Catalogne étaient formées en un Corps d'armée, dont le commandement fut confié au colonel général des cuirassiers Gouvion-Saint-Cyr°. Ce corps
1. Ordres dictés au major général, Bayonne. 29 juin 1808, Corr. Nap., n° 14141; à Reille, Bayonne, 2 juillet 4808, ne 44451.
2. Au prince Eugène, Nantes, 10 août 1808, Corr. Nap., ne 14957; Berthier à Gouvion-Saint-Cyr, 25 août 1808, Arch. G.
3. Note pour les ministres de la Guerre et de l'administration de la
Guerre, Saint-Cloud, 17 août 1808, Corr. Nap., n° 14256. La désignation de
Gouvion-Saint-Cyr était faite dés la veille : Clarke à Berthier, 16 août 1808, Arch. G.
d'armée, accru encore de quelques nouvelles unités, porta d’abord le n°5, puis le n° 7, dans l’organisation d'ensemble de l’armée d'Espagne, faite le 7 septembre 1808 et remaniée légèrement le 9 octobre suivant’: Le 7° corps devait encore être renforcé, au début de mai 1809, par l’arrivée d’une nouvelle division, placée sous le commandement du général Morio’. Pendant toute l’année 1809, l'effectif
nominal des troupes impériales en Catalogne fut toujours
supérieur à quarante mille hommes”.
= Mais, pour pouvoir envoyer tant de soldats dans cette province, l'Empereur avait dû chercher plutôt la quantité que la qualité. Pour arriver, en juin 1808, à fournir au plus vite à Reiïlle une division complète, il avait fallu grouper tant bien que mal en bataillons provisoires des détachements tirés isolément des dépôts du Sud-Est, des gardes nationales, des gendarmes, des compagnies déparmentales, des Suisses, des Valaisans, des Toscans“. Afin de renforcer le tout de quelques bataillons de chasseurs de: montagne, l'Empereur promettait, par décret du 6 août, aux réfractaires pyrénéens qui s’enrôleraient dans ces corps francs, l’amnistie et leur libération, qui ne pouvait manquer d’être prompte, car elle aurait lieu « à la fin des troubles d’Espagne" ». La division Souham, organisée avec moins de hâte, fut composée uniquement de batail- 1. Décret impérial, Saint-Cloud, 7 septembre 1808, Corr. Nap., n° 14300 : rapport de Berthier en date du 9 octobre 1808 (proposant de donner le no 7 au corps de Gouvion-Saint-Cyr pour ne pas changer le numéro du
corps de Mortier, en marche sur l'Espagne), Arch. G., et approuvé par l'Empereur, Erfurt, 11 octobre 1808, Corr. Nap., n° 14371.
D Corr. Nap., nos 14681, 14686, 14812, 14845, 14974, etc. ; cette division arriva à Figuières le 4er mai ; Reille à Clarke, Perpignan, 4e mai 4809, Arch. G.; Clarke à l'Empereur, 41 mai 1809, Arch. nat., AFrv 1618.
3. En janvier 41386; en juin 42185; en octobre 47649; en novembre 43825. Etats de situation pour les mois ci-dessus indiqués, Arch. nat., AFrv 1648.
4. Clarke à Cretet, ministre de l'Intérieur, 19'et 20 juin 1808, et à Dejean, ministre-directeur de l'administration de la Guerre, 49 et 20 juin 1808, Arch. G.; à Berthier, Bayonne, 14 juin et 2 juillet 1808, Corr. Nap., nos 14092 et 1150 ; à Reille, Bayonne, 2 juillet 4808, no 44454.