‹ La captivité de BarceloneChapitre 74 sur 181 · Compte-rendu par Pelletier · texte numérisé non relu

Compte-rendu par Pelletier

4. On le voit par les quelques lettres que nous avons d'eux ; non seulement en s'adressant à Verdier, mais même en écrivant à Viala, général de brigade commandant le fort de Figuières, Puig et Garriga prennent un ton très soumis. Puig à Viala, Figuières, 31 mai et 4er juin 4809; Garriga à Verdier, Figuières, 4er juin 4809, Arch. nat, AFrv 1621 (existent aussi aux Arch. G., sous la date du 4+ juin). Même ton quand Garriga écrit à Augereau, 15 Janvier 1810, Arch. nat., AFrv 1625.

5. « Le commissaire royal... dirigea par lui-même l'administration ». dit Pelletier dans son Compte-rendu.

le milieu de juin 1809, le siège de Girone avec le gros de son corps, l'insécurité fut trop grande dans l’Ampurdan pour permettre aux deux fonctionnaires joséphisies de faire autre chose que des projets. Vers le mois de mai, ils s’occupaient à prouver eux aussi aux généraux français qu'il fallait assurer la tranquillité du pays en armant « les habitants bien intentionnés des communes soumises sous la responsabilité des principaux de chacune d’elles et des curés », quand une incursion soudaine des « brigands » vint leur ôter toute illusion sur lefficacité de ce procédé : armer les gens « bien intentionnés » eût été les exposer ou à une mort certaine, ou à se laisser désarmer ; les partisans de la soumission n'étaient sans doute point les plus braves des Catalans. Les deux fonctionnaires, ne se sentant plus en sûreté même à Figuières sous le canon des Français, demandèrent une garde au général commandant le fort : « IL m’est toujours rapporté de nouvelles menaces », écrivait le pauvre commissaire royal; «ils veulent, à quelque prix que ce soit, m’enlever ainsi que M. le corrégidor... Quoique le plus menacé, je n’ai pas encore voulu quitter la ville, mais si nous continuons à être désespérés, je serai obligé, ainsi que M. le corrégidor, de demander un logement au fort, ce qui gênerait considérablement mes opérations ‘... » Les opérations de Garriga semblent avoir surtout consisté jusque-là soit à remplacer sur le papier quelques bayles des villages voisins, soit à maintenir en fonctions ceux qui y étaient depuis le temps de Charles IV, et à feindre de les considérer comme des fonctionnaires exerçant régulièrement leurs fonctions au nom du roi Joseph*.

1. La citation et ce qui la précède d’après Garriga à Verdier, Figuières, 4er juin 4809, Arch. nat, AFrv 1621.

2. Une lettre de Garriga à Augereau, Figuières, 42 janvier 1810, Arch. G., constate en effet que ce travail de prétendu renouvellement des autorités municipales fut fait au temps de Reille (c’est-à-dire avant le

A1 mai 1809 : Clarke à l'Empereur, 22 mai 4809, Arch. nat., AF1v 4618) et que la plupart des choix furent mauvais.

A partir de juin 1809, le commissaire royal put montrer un peu plus d'activité et tenter de créer enfin quelque chose de positif : les rentrées de fonds s'accrurent un peu', et Garriga put se mettre à correspondre avec quelques bayles des communes au Nord de la Fluvia”; ilessaya alors de créer des administrations financières, et d'organiser une petite force publique. Ces créations restèrent d’ailleurs très rudimentaires ; les administrations, la force publique furent mal organisées et tout à fait embryonnaires; mais enfin elles fonctionnèrent au nom du roi Joseph *.

En fait d’ailleurs, les relations semblent avoir été ou nulles ou très rares entre Garriga et le gouvernement de Madrid‘. Ayant eu une fois des doutes sur la solution à donner à une question théorique de droit maritime, le commissaire royal s’adressa à Augereau, et celuici eut recours aux lumières du duc de Feltre’. En droit, Don Joseph Garriga était un haut fonctionnaire du gouvernement royal, muni de pleins pouvoirs et représentant direct de Sa Majesté Catholique; en pratique, il était sur-

1. D'après l'état des recettes faites par M. Garriga, annexé au Compterendu par Pelletier (Arch. G., 14 février 1811), la moyenne des recettes mensuelles est de 2.269 pesetas de mars à juin 1809, de 45.042 pesetas de juillet à novembre.

2. Compte-rendu par Pelletier ; Renseignements sur Barcelone, Arch. nat.. F°6554. Exemple de cette correspondance, en janvier 4810, avec les « maires » de Cadaqués et de Rosas, Arch. nat., AF1v 1625.

3. Nous étudierons ultérieurement ces questions avec plus de détail, surtout d’après le Compte-rendu par Pelletier.

4, Dans ce qui subsiste des papiers des ministères ,de Joseph (du moins dans ce qui en est accessible), soit à l'Arch. hist. nac. de Madrid, soit à Simancas, il n'y à pas un rapport de Garriga, pas une seule pièce venue de l’'Ampurdan, pas mème un document de pure forme. Or ces papiers représentent ce que reçurent le ministre secrétaire d'Etat el les ministères de la Justice et des Cultes, pendant tout le séjour de Joseph à Madrid, de 1809 à 1812. Nous avons d'ailleurs établi, quelques pages plus haut, qu'on ne reçut à Madrid que quelques rapports de Rey et une lettre de Saint Cyr, et qu'à partir de juillet 1809 on n’en eut plus’de nouvelles que « par la voie de Paris », c’est-à-dire par Clarke.

5. Il s'agissait des formalités à suivre à l'écard des bâtiments sous pavillon barbaresque : Garriga à Augereau, Figuieres, 15 janvier 1810, Arch. nat., AFiv 1625 ; Augereau à Clarke, Fornells. 18 ‘anvier 4810, ibid,

tout. un agent subalterne du gouvernement impérial. C’est parce qu'il se-résigna à ce dernier rôle qu'il put se maintenir un an en fonctions, et échapper au sort de certains de-ses collègues, au sujet desquels Joseph écrivait en octobre 1809 : « J'ai dû. même rappeler quelques commissaires espagnols que j'avais envoyés dans diverses provinees où ils avaient fait d’abord beaucoup de bien; mais j'ai conçu qu'il était impossible que leur autorité ne contrarie pas celle des généraux! ». L? « autorité » réelle de Garriga était beaucoup trop restreinte pour « contrarier » celle des généraux, et iln'y eut pas lieu de le rappeler. Mais en revanche le commissaire royal fut hors d'état de servir réellement la cause du roi Joseph et d'organiser en son nom rien de sérieux.

D'ailleurs, si Garriga resta nominalement en fonctions jusqu'au mois de mars 1810, il perdit absolument toute influence à l’arrivée du maréchal due de Castiglione, et cela au profit de son collaborateur Thomas Puig. Pendant la maladie et le séjour du maréchal à Perpignan, Puig avait recruté des espions et il avait pu envoyer ainsi des renseignements à Augereau qui lui en avait su gré”. Dès que le maréchal se mit à la tête des troupes, il marqua sa reconnaissance etsa confiance à Puig; deux mois et demi avant là prise de Girone, il donnait à l’ambitieux personnage le titre de corrégidor de cette ville, pour le joindre à celui de corrégidor de Figuières*. En même temps, comme Auge-

1. Joseph à Clarke, Madrid, 27 octobre 1809, Mém. roi Jos, t. VII, p. 46-48. Lors de la création des commissaires, « plusieurs personnes » Pavaient déjà regardée comme « précoce », écrivait La Forest le 10 février. Correspondance de La Forest, &. IT, p. 61.

2. 11 y à presque tous les jours des bulletins de renseignements de l'écriture de Puig dans les cartons des Arch. G. pour août et septembre 1809. Rey écrit à ce sujet une lettre de remerciements à Puig en septembre 1809; Gopie des lettres, ete. : le chef d'état-major Rey à Puig, Fornells, 24 septembre 1809, Arch. G. (6 juin 1810).

3. Arrôlé d'Augereau, Fornells, 25 septembre 1809, Arch. G. (6 juin 1810). Un employé de Puig, Joseph Esteve, devint alors « lieutenant dudit corrégiment de Figuières, sous les ordres de M. Puig ».

reau eût été gèné pour attribuer un traitement à Puig, et que celui-ci avait des employés à entretenir, le maréchal arrêta : « Il sera provisoirement fourni des magasins de l'armée les subsistances à M. le corrégidor Puig, en lassimilant au rang de général de brigade... Elles seront fournies à ses employés, au nombrede dix, en les assimilant au rang de lieutenant. » Dans la très faible mesure où Augereau s’occupa de gouverner jusqu’à la chute de la vaillante Girone, il se servit beaucoup plus de ce corrégidor 2x partibus que du commissaire royal, et ni lui ni ses subordonnés ne se privèrent de faire sentir à M. Garriga quel faible cas on faisait de ses services”. Très partisan de lannexion pure et simple de la Catalogne à Ta France, Puig ne songea certainement point à agir en représentant du roi, bien que plus tard il rappelât avec complaisance le temps où il était « corrégidor sous Sa Majesté le roiJoseph- Napoléon * ».

Donc, dans la Hauté-Catalogne, autorité du roi Joseph se manifesta à peu près uniquement par Penvoi d'un haut fonctionnaire qui se trouva réduit à un rôle misérable. On n’y rendit même pas à l'autorité royale le platonique hommage qu’elle reçut du moins à Barcelone en avril 1809 par les soins de Gouvion-Saint-Cyr.

1. Arrôté d’Augereau, Fornells, 25 septembre 1809, Arch. G. (6 juin 1810). « Cette fourniture rentrera à l’armée, quien fait les avances, par les réquisitions qui auront lieu sur le pays. »

2. «Je suis toujours après M. Garriga ; il ne va pas vite. » écrit l'ordonnateur Rey à Augereau, Figuières, 30 novembre 1809, Arch. G.; cf. Augereau à Clarke, Fornells, 6 décembre 4809, Arch. G. : «Lui-mûème etses agents ont tout désorganisé : cet homme n’a pas un nom pour en.imposer aux Catalans : il fallait un personnage probe, intact, vertueux et qui n'eût pas besoin d'argent... Mais j'ai su mettre ordre à de tels abus. » À partir du 16 octobre, Puig signe les rapports qu'il envoie à Augereau sur les mouvements de l'ennemi : Puig à Augereau, 16, 18 octobre 1809, etc. (Arch. G.). L'influence dominante de Puig à partir de l’arrivée d'Augereau nous est attestée par un rapport rétrospectif de Beaumont-Brivazac à Savary, Girone, 4 septembre 1810, Arch. nat., F'6559.

3. Puig au général Maurice Mathieu, Barcelone, 2 mars 1811, Arch. G-

En effet si, comme on la vu, les décrets du roi Joseph ne furent en général guère connus et presque point exécutés à Barcelone, Saint-Cyr tint du moins, quand il revint des environs de Tarragone sur la ville’, à se conformer au décret royal du 16 février sur le serment des autorités et des fonctionnaires. Et là encore ce fut lui plutôt que Duhesme qui prit ou crut prendre les intérêts du roi Joseph, de même que c’étaient lui et son subordonné direct, l’ordonnateur Rey, qui avaient surtout fait les premières tentatives pour ramener l'administration à son rôle normal et à ses attributions ordinaires. Duhesme était avant tout un réaliste; presque tous ses actes avaient été inspirés par les circonstances et avaient eu un but pratique : par ses expédients, ses empiétements successifs et ses mesures de rigueur, le général s'était fait une réputation de despote; on redoutaitses colères, on lui reprochaït de manquer de dignité dans sa vie, on le considérait comme brutal, emporté et dur*. Mais du moins, nous l’avons vu, il avait su éviter d'augmenter le mécontentement pour de simples questions de formes. Chargé de la garde et du gouvernement de Barcelone, il n’admettait bien entendu ni la rébellion ni la désobéissance effective, etil Les réprimait vigoureusement à l’occasion ; mais quel intérêt pouvait avoir, au point de vue pratique, un serment de plus ou de moins?

4. A la fin de mars 1809 : Saint-Cyr à l'Empereur et à Berthier, Barcelone, 30 mars 1809, Arch. nat., AF1v 1621 ; cf. Napoléon à Joseph, Paris, 10 avril 4809, Corr. Nap., n° 15051 (lui fait part des nouvelles de Catalogne).

2. Voir surtout, là-dessus, les Renseignements sur Barcelone, Arch. nat., F°6554 (qui renseignent sur la vie privée du général); Carrion-Nisas à Clarke, Girone, 30 juillet 1810, Arch. nat., AF1v 1625 : les nombreux petits faits que cite Ferrer donnent la même impression sur la rudesse et les violences du général, en paroles plus encore qu’en actions.

Duhesme en avait exigé un des militaires suspects, pour avoir un prétexte à revenir sur sa première attitude de tolérance et de mansuétude et pour pouvoir désarmer des gens inquiétants pour la sûreté de la place : et là il avait agi fortement.

Mais maintenant il ne s’agissait point de gens dangereux et organisés. Il s'agissait de fonctionnaires qui semblent avoir été le plus souvent routiniers, formalistes, peu capables d’exaltation ou de témérité, en somme inoffensifs. Comme l'indique Dubhesme, il n’était pas utile « d’exposer tant de pères de famille qui, au fond, étaient honnêtes gens, à se déclarer complètement nos ennemis... » Duhesme était d'avis qu'il eût fallu attendre au moins le lendemain d’un grand succès, comme l'eût été la prise de Girone général en chef ».

Le taciturne Saint-Cyr fut en cette occasion moins bon psychologue que son lieutenant : peut-être pensait-il

. Mais Duhesme « ne fut pas consulté par le

qu'après la victoire remportée à Valls, l’occasion était bonne pour obtenir des gens en place une adhésion éclatante au nouvel ordre de choses * ; peut-être aussi fut-il abusé par la visible timidité, l'évident manque d'énergie de ces hauts fonctionnaires, de ces magistrats qui n'avaient su ni émigrer ni refuser d'obéir à Duhesme, et s'étaient généralement contentés de marquer leur désapprobation par une attitude de froideur, de réserve et de dignité, en se

1. Voir ce que nous avons déjà dit sur l'affaire des gardes wallonnes (chapitre II, vr) et les textes cités.

2. Résumé historique des opérations. On peut objecter que Dubesme se prôte après coup toute cette pénétration. Mais ses actes antérieurs avaient bien été dans le même sens. Et on nous indique formellement qu'il jugea plus habile de ne pas publier le décret du 16 février. Blondel à Champagny, Barcelone, 14 mai 1809, Arch. des Aff. Etr., vol. 679, fr 118.

3. Saint-Cyr ne se faisait pourtant point d'illusion sur l'esprit de la ville. 11 écrivait le 30 mars à l'Empereur : « L'esprit de cette ville est aussi mauvais que celui des autres pays de la Catalogne, où l'insurrection, Loin de diminuer, augmente tous les jours... La Catalogne... me parait extremement difficile à réduire .» Arch. nat., AFrv 1621.

bornant à des relations de service avec les Français et leurs rares partisans”.

Si Gouvion-Saint-Cyr conclut de tout cela que les fonc= tionnaires n'oseraient point résister à un ordre formel, il raisonna assez mal. À des gens dont la plupart étaient des juristes de carrière, la question de forme pouvait paraître plus importante que la question de fait. Quand on avait proposé à la junte générale de reprendre la frappe des monnaies à l'hôtel de Barcelone fermé par les Bourbons, afin de remédier au manque de numéraire, les membres de la junte avaient accepté sans difficulté et fourni ainsi aux Français une grande ressource matérielle”. Mais quand on avait demandé à la petite junte, chargée par la grande d'administrer l'hôtel des Monnaies, de remplacer lexergue insignifiant et anodin, En Barcelona, par le nom du roi Joseph, elle avait refusé, et Duhesme prudemment n'avait point insisté.

D'autre part, si les fonctionnaires et magistrats restés à Barcelone étaient des timides et des peureux, ils devaient craindre aussi l'opinion publique, qui n’était pas douteuse, l'avenir et les vengeances que les insurgés pourraient exercer à l’occasion sur leurs personnes ou leurs biens. L’insurrection était si acharnée, les coalitions européennes contre la France se reproduisaient si périodiquement que le succès final de l'Empereur pouvait paraître très douteux. Justement Napoléon s’engageait dans une nouvelle guerre contre l'Autriche, et les journaux insurgés annoncaient sans cesse la défection de la Russie, le soulèvement imminent de l'Allemagne entière contre l’oppresseur universel.

1. Ferrer, Barcel. caut. t. TT, p. 49; Rapport sur Barcelone au st. 1809, Arch. des AÏ. ntr., Mém. et Doc., Esp., vol. 210, fos 305-

2. Voir plus haut, chapitre IT, section v, et plus loin, chapitre V, sections 1, II, vil.

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