‹ La captivité de BarceloneChapitre 78 sur 181 · Mémoire abrégé du général Duhesme · texte numérisé non relu

Mémoire abrégé du général Duhesme

3. Le chef d'état-major Rey à Berthier et à Jourdan, Barcelone, 14 avril 1809, Arch. G.

ne dut pas beaucoup se réjouir d’avoir été enfin reconnue dans la seconde ville de son royaume. Toute la solennité de la cérémonie n’empêchait pas celle-ci d'aller à l'opposé des intentions réelles du Roi, bien qu'il fût en somme responsable pour sa part de la tentative du colonel-général.

La tactique du roi Joseph, dans la faible mesure où l'ambassadeur et les généraux de son frère le laissaient faire, était de se présenter à ses sujets comme devenu espagnol d'intérêts et de sentiments. Il tenait à ne point paraître un simple satellite de l'Empereur et mettait son amour-propre à avoir des points de vue espagnols, des sentiments espagnols, des courtisans et des conseillers espagnols. Ilévitait de placer des Français dans les hautes fonctions et cherchait à attirer à lui les hésitants, les indécis, les modérés, jugeant, non sans quelque apparence de raison, qu'il ne pouvait se faire une popularité en gouvernant seulement par ses partisans décidés, et pour eux. Son ambition eût été d’être le roi, non seulement des afrancesados acquis dès le début à la cause française, mais aussi des réservés et des indifférents, qui seraient gagnés peu à peu par son amour du bien public, ses efforts vers le progrès et son attitude indépendante. IL eût triomphé s’il avait pu détacher peu à peu de l'insurrection les plus modérés des insurgés et s’attirer, par degrés, l'estime, puis l'affection de quelques ralliés de marque?.

A. La lettre de Rey peut avoir été interceptée, comme tant d’autres. En tout cas, nous avons déjà eu à indiquer qu'aucun procès-verbal du serment prêté à Barcelone ne figure dans les liasses des procès-verbaux de l’Arch. hist. nac. de Madrid, Estado, leg. 204. Dans une note du Résumé historique des opérations, Duhesme déclare que le « Tableau » employés et fonctionnaires « à été envoyé à S. M. C. » (?)

2. Là-dessus, voir les nombreuses lettres du roi Joseph à Napoléon dans les premiers mois de 1809, au tome VI des Mém, roi Joseph, et plus spécialement p. 59-62, 68-71 (Joseph à Napoléon, Madrid, 19 février et 7 mars 1809). Cf. p. 34-36, 41-42, 51-55, 72-73, 78-79, etc. Cf. encore la note des p. 81-82; cf. tome V, p. 257-262. Miot de Mélito, Mémoires, t. IL, p- 96-97, raconte là-dessus un pelit fait curieux : « Nous partîmes de Ségovie pour Rio-Frio, maison de chasse dépendante de Saint-lldefonse. En arri-

des nouveaux

CNT ES AE

En ce sens, la politique initiale que Duhesme avait adoptée, surtout par suite de nécessités immédiates, n’était point si maladroite. En se prolongeant, elle devait aboutir à compromettre lentement au moins quelques personnages de marque, à leur donner l'habitude d’obéir aux « intrus », à les amener malgré eux dans le camp joséphiste, à les classer comme a/francesados aux yeux du public et des insurgés’. La politique pratiquée par Saint-Cyr dans l'affaire du serment rejetait les indécis dans l'opposition déclarée, transformait en héros de l'indépendance des bureaucrates formalistes et timides ; elle renonçait à acquérir au parti du roi Joseph les nonchalants et les hommes de juste milieu. Ce n’était point là servir bien utilement la cause joséphiste,

Le travail de réorganisation nécessaire semble avoir été fait surtout en réalité par Duhesme, et fut mené ron-

vant, le roi trouva en bataille sur l’esplanade du château le régiment espagnol de Royal- -Étranger. Il se recrutait des prisonniers ou des déserteurs des armées de la junte... Il était commandé par M. de Clermont- Tonnerre, aide de camp du roi, que nous trouvâmes à la tête de son corps, en uniforme brun à revers et parements jaunes avec la cocarde rouge. Il fit manœuvrer le régiment ef le commandait en langue espagnole : galanterie de courtisan à laquelle le roi fut très sensible. Il en témoigna sa satisfaction au colonel... » Cf. p. 71 : « … Jaloux des préférences que le roi témoignait aux Espagnols, les Français .… voyant les Espagnols en tout préférés, se réjouissaient des dégoûts que l'Empereur faisait éprouver au roi... » Quand le roi avait organisé son Conseil d'Etat, il avait choisi d’abord trente Espagnols (p.69), ete. Napoléon, informé de tout cela, surtout par les rapports de La Forest, écrivait à Clarke, Schœnbrunn, 13 octobre 1809 , « Vous devez écrire en Espagne que les revenus de la couronne sont modiques, parce qu’on est en méfiance de tout ce qui est frañçais, et qu'on se sert dans les provinces de gens, quin’ont ni l'énergie, ni la capacité nécessaires ». Lettres inéd. de Napoléon Ir, éd. Lecestre, n° 539. Cf. Masson, Napoléon et sa famille, t. IV, p. 281-284.

1. 11 ne faut point, bien entendu, supposer que Duhesme ait vu tout cela; ses raisons étaient plus locales et plus immédiates. Mais il l'entrevit peut-être après coup et dit dans le Résumé historique des opérations : « Le A commandant en cs aurait bien voulu conserver le comte d'Ezpeleta à S. M. le roi Joseph.

dement : il ne fallait point paraître embarrassé par les conséquences du refus de serment. Dès le 12 avril, trois jours après la cérémonie, par ordre de Saint-Cyr, Duhesme se transportait « au Palais de justice », accompagné du vice-consul de France, de plusieurs généraux et de son état-major, afin d'installer la nouvelle Audience de Catalogne. Ce fut une cérémonie en règle. Le nouveau régent vint recevoir Duhesme à la porte, «comme on le devait au président de la cour », et on introduisit le général dans la Grand’salle « avec toutes les cérémonies d'usage ». Puis « Son Excellence s’installa ainsi que les autres membres de l’Audience, chacun à sa place respective, et prononça un discours analogue aux circonstances. M. le régent répondit au nom de l’Audience, prêta le serment au nom des membres qui la composent et qui l'avaient tous prêté auparavant... Puis M. le fiscal instruisit un procès qui fut jugé selon les us ordinaires; et la cérémonie d'installation se termina par là. Le tribunal en corps accompagna Son Excellence jusqu’à la porte avec le même cérémonial qu’à l’arrivée *. » Et le journal officieux donnait ensuite la liste de la nouvelle cour, ce qui n’était pas long : le président Duhesme, successeur de Vilalba, le régent Medinabeytia, six juges dont les deux frureurs et le commissaire général de police, un fiscal, quelques greffiers et officiers. L’Audience « intruse » avait été formée « des trois juges* qui avaient prêté le serment et de quelques jurisconsultes estimables qui s’offrirent de le prêter * ». Puis le général procéda à la réorganisation de l'Ayuntamiento, qui n’eut au début que cinq membres, y compris le corrégidor Uranx

1. Résumé historique des opérations (Arch. G., première quinzaine de mars 1809) ; Mémoire abrégé du général Duhesme (Arch. G., 28 juillet 4810).

2. Diario de Barcelona du 15 avril 1809 ; cf. Ferrer, t. IL, p. 282.

3. Duhesme emploie ici le mot « juges » dans le sens de « magistrats » ; il n'y avait eu réellement à prêter serment, avec l’ex-fiscal Medinabeytia, que Frias et Soler, et Blondel confirme, dans son Rapport sur Barcelone au 15 décembre 1809, le chiffre donné par Ferrer, t. II, p. 261-263.

d’Amelin, l’ancien régidor Ferrater et le commissaire général de police‘. On finit pourtant par trouver quatre autres candidats, dont on fit aussitôt des régidors : cela fit une municipalité de neuf membres, le quart de l’ancien chiffre *. Duhesme s’arrangea pour que ce nombre suflit, en retirant à l’Aÿuntamiento une bonne part de ses attributions au profit de la police et du commandant de place, de ses ressources au profit du budget de l’armée. Le géné-

ral « réorganisa » de même les différentes administrations

financières, avec le concours de l’ordonnateur, sans rien changer d’ailleurs au «mode ancien », mais avec de nombreuses suppressions d'emploi; on obtint « un résultat très économique par la réduction des employés et des appoimtements * ».

Duhesme n'eut, paraît-il, qu'à se louer en général de tous ces remaniements dans le personnel. « Les nouveaux juges furent moins nombreux ; mais leur moralité et leurs connaissances ne firent pas regretter leurs prédécesseurs... Les nouveaux employés, ayant prêté serment et étant de cœur et d'affection dans le parti français, mirent plus de zèle dans leurs fonctions, et on peut même dire plus de probité... Les nouveaux régidors se sont montrés aussi dignes et fidèles administrateurs... Plusieurs des anciens

1. La dernière séance de l’ancien Ayuntamiento'avait eu lieu le 7 avril: Arch. mun. Barcel., Reg. de Acuerdos de 1809, fes 28-29 ; le nouveau fut formé avec cinq membres dès le 12 avril, d’après Ferrer, t. IIT, p. 282-283 ; mais il ne tint de séances qu'une fois porté à neuf membres, c’est-à-dire le 28 avril 1809; Reg. des Acuerdos, 1809, f° 30. Désormais Uranx d'Amelin préside et signe au nom de la municipalité (mais le vrai chef est Ferrater).

2. L'Ayuntamiento à Duhesme, Barcelone, 4er mai 1809 (demande ce qu'il aura à faire), Arch. mun. Barcel., of. exped., 1809: Duhesme à l’'Ayuntamiento, Barcelone, 2 mai 1809, of. recib.,1809. Duhesme ne laissait à la municipalité que la fabrication du pain pour les indigents, la gestion des moulins, les logements militaires, la présidence des théâtres (ils étaient fermés) et des fêtes (on n’en donnait guère), enfin la participation au Comité Sanitaire. Pour la réduction des revenus, Duhesme à l'Ayuntamiento, Barcelone, 9 juin 4809, Arch. mun. Barcel., of. recib., 1809 ; cf. Résumé historique des opérations.

3. Résumé historique des opérations ; cf. Mémoire abrégé du général Duhesme.

régidors n'étaient pas très estimés et n'étaient que suppléants de quelques gens de la cour, propriétaires de ces places. Le nouveau corps se trouva ainsi mieux composé, tous étant en général de familles anciennes et considérées et propriétaires aisés ». Duhesme payait surtout « un juste tribut d’éloges à M. de Ferrater, premier régidor de la ville qui, seul des anciens de ce corps, est resté fidèle à son devoir en prêtant serment de fidélité à Sa Majesté le Roi Joseph'». Des juges savants et intègres, des employés zélés et honnêtes, des régidors considérés, tout était pour le mieux. Et de plus, les fonctionnaires ainsi choisis étaient tout dévoués, comme on le vit bien lors de la conspiration de mai 1809 qui fut d’ailleurs découverte et amena la condamnation et l’exécution de plusieurs Barcelonais. « Dans ces circonstances, les Français eurent la consolation de voir un parti peu nombreux à la vérité, mais dévoué, se déclarer pour eux; tous les fonctionnaires publics qui avaient prêté leur serment... s’y trouvaient engagés; ils firent éclater leur zèle, particulièrement les juges et le nouveau régent de l’Audience ?. »

Ce « zèle » n’était point de nature à plaire autant à la majorité des Barcelonais. En tout cas, ils semblent avoir été beaucoup moins enthousiastes que Duhesme pour les

1. Toutes ces citations sont tirées du Résumé historique des opérations ; dans sa lettre à l’Ayuntamiento, Barcelone, 2 mai 1809, Arch. mun. Barcel., of. recib., 14809, Duhesme loue « le bon esprit, les lumières et le désintéressement » des nouveaux membres. Dans une lettre en français au préfet du Montserrat, Barcelone, 14 juillet 1812, Arch. mun. Barcel., of. exped., 1812, les régidors nommés en 1809 exposent comme suit, avant de faire place au maire et aux adjoints nouvellement nommés, quel a été leur point de vue : « Nous pouvons vous assurer que le bien de la France et de l'Espagne nous à portés depuis plus de trois ans, à dater de l'instant le plus critique dans le commencement de la Révolution et de la guerre, à nous mettre à la tête du peuple, a/ffrontant les périls et même la mort, afin de le dissuader de prendre part à une insurrection qui devait nécessairement causer sa ruine totale, et de le guider en le dirigeant à la tranquillité et à la soumission. Il nous en a coûté les plus grands sacrifices ; mais nous sommes toujours prêts à les renouveler en faveur de la cause de S. M. l'Empereur et Roi et de notre patrie. »

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