‹ La captivité de madame la duchesse de Berry à Blaye, 1833Chapitre 2 sur 10 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Son Altesse Royale, et les petites misères inhérentes à son infortune.

Pour donner une idée du caractère et de la nature de mon père, je veux citer quelques lignes d'une lettre adressée à Orfila, le 25 mars 1833; il lui. disait avec bonhomie :

c J*aime beaucoup les malades, il m*est impos-

< sible d'être médecin à froid; il faut que je m'intéresse aux « gens que je soigne, qu*il s'agisse d'une duchesse ou d'une c< portière. Je crois que si l'étude ne m'avait pas fait docteur, ^ la nature m'eût conduit à être infirmier. Avec cette ma- « nière de sentir, Cfeux qui souffrent sont certains de cap- « liver ma bienveillance innée. . • »

Animé de tels sentiments, il était bien naturel que mon père s'intéressât vivement à la princesse, et que, la trouvant atteinte d'une affection des bronches, que des antécédents de famille pouvaient rendre plus grave, il fit à M. d'Argout des rapports médicaux assez alarmants. Les symptômes sérieux qu'il voyait se manifester ont pu être un peu amplifiés par lui; mais, ne devait-il pas songer à la responsabilité effrayante qui lui incombait en cas d'accidents mortels? Quel médecin eût agi autrement en de semblables circonstances?

Après six semaines de séjour à Blaye, mon

ri LA CAPTIVITÉ DE LA DUCHESSE DE BERRY

père, rappelç à Paris, s'entendit reprocher l'exagération de ses bulletins médicaux. Il eut à subît* une sorte de disgrâce ; on prononça même tout bas le mot de trahison ; mais il plaida lui-même sa cause devant le Conseil des ministres, donna franchement toutes les explications désirables et sortit enfin victorieux de cette épreuve.

Le Roi le manda aux Tuileries et Sa Majesté eut avec Auvity et mon père une conversation bien curieuse à plus d'un titre , qu*on retrouvera dans ce journal.

Du reste, le général Bugeaud * avait écrit plusieurs fois au comte d'Argout que « le D' Ménière lui était, sinon indispensable, du moins très né-

* Le D' Ménière se lia étroitement avec le général Bugeaud et M. de Saint- Arnaud, son aide de camp. U resta fidèle à ces deux hautes amitiés. En 1849, il ferma les yeux de son cher maréchal, pour lequel il avait une si profonde admiration.

En ce qui touche le général Bugeaud, je crois devoir détacher, dès à présent, de la volumineuse correspondance du D* Ménière (qui sera probablement publiée un jour) une lettre écrite au lendemain de la bataille d'Isly, dans laquelle se trouve le récit de cette grande victoire, fait avec une verve toute militaire, par le maréchal lui-môme.

Cette lettre» en dehors de son intérêt historique, montre tout rattachement que l'illustre soldat avait conservé pour le D' Ménière.

On trouvera cette pièce intéressante à la fia du second volume.

AVANT.PR0P08 ?ii

cessaire, car 1^ duchesse de Berry le voyait avec plaisir et Jui témoignait une grande confiance. »

Gomment mon père parvînt-il à se faire bienvenir de la princesse? Je me contenterai de transcrire ici quelques passages d'une lettre de Balzac, adressée à mon pore le 27 avril 1838, lettre qu'on trouvera en entier dans ces Mémoires : .

Mon cher Pocteur,

« xF'ai été personnellement bien heureux de vous

% savoir envoyé à Blaye, et politiquement satisfait d'y savoir « un hoo^me d'honneur et de probité. C'est ce que j'ai clit h « bien des personnes, et j'ai saisi cette occs^sioo avec beaucoup « de plaisir, puisqu'elle me donnait licence d'appuyer sur vos

« qualités

« Vous avez une conversation si

« douce, si amène, si largement instructive, que je sais qu'il « est difficile que vous ne plaisiez pas aux personnes de

« goût . ,

« Ce que je trouve de plus beau dans

« votre position, c'est de vous trouver à même d'être utile c dans Tune des situations les plus délicates où puisse arriver € uiiç femmes.

« Di£ Balzac, t

Je ne veux rien ajouter à cet éloge charmant, fait par ce grand écrivain, dont les opinions légitimistes étaient connues.

Mon père s'efforça toujours de justifier la confiance de Son Altesse Royale et suivit tranquillement sa route, uniquement préoccupé, comme il le dit lui-même, de a remplir son devoir » .

Il est mort avec une réputation d'honorabilité et de loyauté qui est l'honneur de notre famille et qui fait mon orgueil, à moi, son fils.

J'ai pour la mémoire de mon père une pieuse et tendre vénération que partageront mes enfants.

Je suis fier aussi des amitiés illustres dont il était entouré : le chancelier Pasquier, le marquis de Sainte-Aulaire, le maréchal Bugeaud, le maréchal de Saint-Arnaud, Bérard, Orfila, Ghomel, Gruveilhier, Guéneau de Mussy, de Balzac, Grémieux, Jules Janin son ami le plus cher, et bien d'autres lui donnèrent maintes fois des preuves de leur estime et de leur affection.-

En publiant ces Mémoires, et en exécutant, je le répète, les dernières volontés de mon père, non seulement j'accomplis un devoir sacré, mais encore j'apporte à l'histoire des documents impartiaux, qui jetteront une vive lumière sur des événements dont les détails n'ont jamais été bien connus.

Janvier 1882.

D' Emile MÉNIÈRE.

Après la révolution de juillet 1830, M"* la duchesse de Berry s'embarqua à Cherbourg, avec toute la famille royale, et se rendit en Angleterre, où elle resta jusqu'au 17 juin 1831. Rentrée à cette époque sur le continent, elle traversa la Hollande , les provinces rhénanes, le Tyrôl, la Lombardie et s'arrêta à Gênes. Le roi de Sardaigne l'ayant priée de quitter ses Etats, elle alla à Massa, qui appartient au duc de Modène, y séjourna une semaine, se rendit à Lucques, où elle ne resta que peu de temps, puis elle partit pour Naples. La princesse s'arrêta à Rome pendant trois semaines, et ce fut alors que le pape Grégoire XVIlui recommanda très vivement un jeune juif nommé Deutz, nouvellement converti au christianisme.

Des devoirs de famille retinrent Madame à Naples,

pendant quinze jours environ, puis elle revint à

Massa, en traversant de nouveau Rome et Florence.

On était alors au mois de décembre 1831. Deutz

arriva à Massa en janvier 1832 ; il n'y séjourna que vingt-qualre heures, dit-on, puis il revint en mars, resta trois ou quatre jours, et partit pour l'Espagne, après avoir reçu de la princesse, pour Taccomplissement d'une mission spéciale, une somme de 6,000 francs, prix d'un diamant qu'elle avait fait vendre tout exprès.

\ ers le milieu du mois d'avril. Madame débarqua en Provence et attendit dans une bastide des environs de Marseille le résultat du mouvement carliste qui devait, disait-on, soulever cette ville dans la nuit du 29 au 30 de ce même mois. L'insuccès la força de partir ; elle parcourut le midi de la France, passa à Toulouse le 4 mai, traversa successivement Agen, Bergerac, Libourne et Blaye; on la vit également en Saintonge, dans la Vendée, et elle arriva enfin dans la commune de Legé le 21 mai. Madame reçut en ce lieu la visite des chefs du mouvement insurrectionnel qui se préparait ainsi que celle de M. Berryer, qui tenta vainement de démontrer à la princesse que son projet de révolution était impratical)le.

La prise d'armes qui devait avoir lieu le 24 mai fut retardée jusqu'au 4 juin, mais les combats partiels qui furent livrés alors, prouvèrent au parti légitimiste que le succès était impossible. L'affaire du château de la Pénissière, près de Glisson, détermina Madame à quitter le champ de bataille; en conséquence, elle se rendit à Nantes vers le 10 juin, et trouva un asile dans la maison des dames Duguigny. Il y avait dans cette

habitation une cachette qui pouvait soustraire la princesse aux recherches actives de la police; depuis le 10 juin jusqu'au 6 novembre, époque de son arrestation, Madame s'occupa, chez les dames Duguigny, de la direction des affaires de la Vendée.

Dans le courant d'octobre, Deutz part de Paris et arrive à Nantes, porteur de lettres adressées à M""® la duchesse de Berry. Il trouve le moyen de pénétrer dans son asile, il en révèle le secret à Tautorité, et le 6 novembre au soir, M. Maurice Duval, préfet de la Loire-Inférieure, fait cerner la maison.

La princesse se réfugia dans la cachette avec M"® Stylite de Kersabieck, MM. de Mesnard et Guîbourt, puis, après dix-sept heures d'angoisses, elle se remet elle-même entre les mains des gendarmes qui la cherchaient. Conduite aussitôt au château de Nantes,* Madame y resta deux jours; le 9 novembre à trois heures du matin, elle est transportée à bord d'un bateau à vapeur qui la mène jusqu'à Saint-Nazaire, où l'attendait la corvette de l'État La Capricieuse, capitaine MoUier. Pendant son séjour au château de Nantes, et pendant son voyage à Saint-Nazaire, le lieutenant général Drouet, comte d'Erlon, qui commandait la douzième division militaire, dit, à plusieurs personnes : <i II me semble que Madame est enceinte, »

Cette observation, à laquelle on n'attacha d'abord aucune importance, revint plus tard à l'esprit de ceux qui l'avaient entendue, et chacun fît compliment au général Drouet sur sa perspicacité. Peut-être est-ce

là le point de départ des bruits de grossesse qui circulèrent dans le public dès les premiers temps de la captivité de Madame.

La corvette La Capricieuse partit aussitôt, et, après une traversée très pénible, elle entra dans la Gironde et jeta Tancre sous les murs du fort de Blaye le

15 novembre. M. Ghousserie, colonel de la légion de gendarmerie de la Loire-Inférieure, qui n'avait pas quitté la princesse, fut nommé gouverneur du fort, et dès ce moment. Madame ne s'occupa plus que des moyens de sortir de prison. Le parti légitimiste ne négligea rien pour la seconder. On parla de séquestration arbitraire ; M. de Gonny, qui soutenait cette thèse, * et qui avait été poursuivi par le ministère public, fut absous par le jury du département de T Allier; les médecins de la Quotidienne insinuèrent que le climat de Blaye était mortel pour la captive, et chaque jour ces lugubres prédictions furent répétées par tous les organes du parti.

Un accident assez fâcheux survenu dans la nuit du

16 au 17 janvier, donna lieu à un redoublement de criailleries. Le colonel Ghousserie, inquiet sur la santé de la princesse, adressa au Gouvernement des rapports peu rassurants. Ge fut par suite de ces diverses circonstances que le ministère crut devoir envoyer ^ Blaye MM. Orflla et Auvity, dans le but de vider cette question médicale dont l'esprit de parti exagérait l'im-r portance.

Au moment où ces deux médecins, prenant congé de-

M. le comte d'Argout, minisire de Fintérieur, allaient monter en voiture, le ministre figouta en manière de post-sci1*f)tum : t Enfin, on nous dit que Madame est enceinte. Si cela esé, nous lui enverrons une sagefemme. »

En arrivant à Blaye, le 24 janvier, MM. Orfîla et Auvity, reçus d'abord très froidement, ne tardèrent pas à conquérir la bienveillance de la royale captive; une longue conversation à laquelle assistaient M. Gintrac, médecin de Bordeaux et M. Barthèz, chirurgien mililitaire de la garnison du fort, fournit aux envoyés du ministre Toccasion d'étudier l'état de santé de la princesse, et ce point important fut établi dans une consultation expédiée aussitôt à Paris.

Cette pièce, de nature confidentielle, contenait un paragraphe ainsi conçu :

« Il est d'une grande importance d'éviter l'impres- « sion du froid sur toute l'habitude du corps. Ainsi, € les promenades doivent se faire dans le milieu de € la journée lorsque le temps est beau, et de préfé- « rence dans les lieux abrités. Cette recommandation « est surtout utile à cause de la situation élevée de la € citadelle, de son voisinage du grand fleuve, fré- € quemment couvert de brouillards épais, et de son € exposition à des vents plus ou moins violents. »

Quelques parties de cette consultation étant parvenues à la connaissance de M"** la duchesse de Berry, la phrase que je viens de transcrire lui parut de nature à motiver sa mise en liberté. Les journaux légi-

timistes, tenus au courant de cette affaire, argumentaient dans le même sens. Chaque jour, la Gazette de France contenait un article rédigé par Tex-professeur Guilbert, dans lequel o» établissait que le gouvernement de Juillet exposait la princesse à une mort certaine en prolongeant son séjour à Blaye; enfin, cette feuille arborait une large bande noire en signe de deuil prématuré.

Il se fit à ce sujet un tel bruit, que le ministre demanda à MM. Orfila et Auvity un rapport circonstancié sur cette question de salubrité. M. Orfila, qui avait profité de son séjour dans la citadelle pour étudier cette matière, fit un travail daté de Paris, le 1*' février 1833, et qui fut inséré en entier au Moni^ teur le 5 du même mois. Il y avait assurément de quoi tranquilliser les gens raisonnables, mais le parti hostile ne voulait pas se laisser convaincre et les récriminations les plus violentes enflammèrent la polémique des journaux se disant légitimes.

A cette même époque, des bruits d'une autre nature commencèrent à circuler, une vague rumeur s'élevait peu à peu, on parlait à voix basse de grossesse; les nombreux observateurs renfermés dans le fort de Blaye avaient confirmé la première remarque du comte d'Erlon, et le public, en recevant cette confidence, s'abandonnait à des mouvements contraires que la presse quotidienne ne pouvait négliger. Bordeaux s'agitait violemment, le journal La Guyenne faisait une guerre acharnée au Mémorial Bordelais ; ces que-

relies locales menaçaient de prendre un grand développement, lorsqu'une nouvelle direction donnée à la garde de la captive provoqua une explosion des plus vives. Le colonel Chousserie fut remplacé tout à coup dans ses fonctions de (îouverneur de la citadelle par M. le général Bugeaud, membre de la Chambre des députés, et Ton dut pressentir, dès ce moment, que l'affaire de Blaye prenait aux yeux du Gouvernement une importance considérable.

Ce fut sur ces entrefaites que M. le comte d'Argout songea à envoyer à Blaye un médecin destiné à remplacer dans la citadelle le docteur Barthez, que la prin- X cesse refusait de recevoir.

Le mardi 12 février 1833, je reçues une lettre ainsi conçue :

« Mon cher confrère, « Voulez-vous prendre la peine de passer chez moi « aujourd'hui à cinq heures précises? Il s'agit d'une « affaire qui peut vous intéresser beaucoup. Rece- « vez, etc.

« Signé : Orfila. »

Exact au rendez- vous, M. le doyen de "la Faculté de médecine me demande si je me sens disposé à quitter Paris pendant quelques mois pour aller en province donner des soins à une personne malade. Cette proposition m'a fait penser aussitôt à M""* la duchesse de Berry. J'ai répondu qu'avant de passer outre, il me fallait réfléchir aux conséquences d'une

absence aussi longue, consulter quelques amis et ne prendre un parti qu'en connaissance de cause. M. Orfila a cru devoir me dire qu'il s'agissait d'aller à Blaye et de faire agréer mes soins à M"* la duchesse de Berry.

Cette communication officielle m'a mis à l'aise. J'ai dit au doyen que j'étais très disposé à me charger d'une mission qu'il avait acceptée pour lui-même» et que j'espérais bien m'acquitter honorablement de mes fonctions médicales quelque délicates qu'elles fussent. Je l'ai prié néanmoins de m'accorder jusqu'à demain pour examiner mes affaires et lui donner une réponse définitive. Accordé, dit-il ; je vous attends demain à huit heures.

J'ai consulté des amis qui m'ont conseillé d'accepter la proposition. Suivant quelques personnes en qui j'ai grande confiance, cette affaire, bien conduite, peut avoir une influence considérable sur l'avenir d'un jeune médecin; c'est une occasion qu'il faut saisir. Je dois me trouver nécessairement en relations avec beaucoup de personnages importants, je puis d'emblée sortir de l'obscurité où languissent si souvent les hommes de mon âge.

Mercredi 13 féTrier.

A huit heures précises, j'arrive chez M. Orfila pour lui faire part de ma résolution. Le doyen me dit que Taffaire est sérieuse, que je dois m'attendre à rencontrer de grandes difficultés, qu'il me faudra beaucoup de réserve, de prudence, et que ma conduite, quelques précautions que je prenne, sera critiquée, blâmée, que Tesprit de parti envenime tout, mais que ces graves inconvénients ne doivent pas m'effrayer, et qu'un honnête homme peut, nonobstant les clameurs et les injures, marcher au but et accomplir son devoir.

Je m'étais déjà dit tout cela et bien d'autres choses encore; j'ai fait voir à mon bienveillant patron que je ne m'arrêterais pas pour si peu.

A midi, j'ai été présenté par M. Orfila à M. le comte d'Argout, ministre de l'intérieur (1). L'entrevue a duré trois quarts d'heure. Le ministre m'a dit qu'il

(4) M. d*Argout est mort aujourd'hui vendredi 45 janvier 1858.

D'après sa volonté formelle, son convoi doit être fort simple, aucun discours ne sera prononcé, etc.

Je comprends cela. M. d'Argout était sénateur après avoir été tant d'autres choses. Il serait diflicile de rendre compte de toutes les phases d'une vie aussi accidentée.

s*agissait uniquemei;it de me faire agréer comme médecin par la princesse, que M. le docteur Gintrac, choisi par Madame, habitait Bordeaux et ne se rendait à Blaye que sur la demande expresse de la malade. Le Gouvernement, prenant en considération Tétat de santé de la captive, ne croyait pas pouvoir la laisser sans secours immédiats ; il désirait qu'un médecin, demeurant dans la citadelle, fût à portée de lui donner ses soins à toute heure de jour et de nuit, en attendant l'arrivée du docteur Gintrac. M. d'Argout m'a dit en outre qu'il n'avait ni la volonté ni le pouvoir d'imposer un médecin à la duchesse de Berry, que je devais seulement me tenir à la disposition de la royale malade, faire accepter mes services, me rendre utile, nécessaire même, mais que le succès dépendait entièrement de moi.

Ce langage m'a fait plaisir, parce qu'il m'a paru indiquer une situation nette, claire, dans laquelle le rôle que j'avais à jouer était entièrement à ma discrétion. J'ai dit au ministre que puisqu'il y avait une malade à Blaye, la conduite du médecin envoyé près d'elle était toute tracée; que je ferais en sorte de mériter sa confiance et de justifier celle de M. le doyen, qui avait bien voulu me choisir parmi mes collègues de la Faculté.

Dans la soirée, j'ai eu une longue entrevue avec M. Orfîla et M. Pierre Auvity, ancien médecin de M"* la duchesse de Berry. J'ai reçu de ces messieurs beaucoup de renseignements sur les habitudes de santé de la princesse, sur son caractère, ainsi que sur celui des personnes qui l'entourent. Il a été question de la topographie médicale du fort de Blaye, des conditions de salubrité de ce lieu et de la ville voisine ; j'ai pris connaissance de tous les documents recueillis

par ces messieurs lors de leur récent voyage dans la Gironde, et, bien renseigné sur ces divers points d'un si haut intérêt pour moi, je termine ma journée en faisant des visites à des amis qui s'occupent vivement des avantages ou des inconvénients de cette affaire. Moi qui ne veux jamais prévoir les ùialheurs de si loin, qui, d'un autre côté, ne me fais pas beaucoup d'illusions, je laisse dire les timorés et les enthousiastes, je me confie à mon étoile (pourquoi n'en aurais-je pas une?) et je vais de l'avant sur cette mer inconnue, sans souci des écueils et du naufrage.

Jeudi 14 février.

Ma place est retenue pour demain dans la malleposte de Bordeaux. Mes préparatifs de départ sont à peu près terminés. Tout cela se fait rapidement. On m'a prié de ne point ébruiter cette affaire ; aussi beaucoup de personnes n'apprendront mon voyage que par les journaux.

Je viens d'avoir une seconde entrevue avec M. le comte d'Argout. Il a été question de l'état de grossesse de Son Altesse Royale Le Ministre m'a dit que je devais me tenir prêt à tout événement et lui donner avis de tout ce qui surviendrait de remarquable dans la santé de la princesse.

Il a été décidé que je serais envoyé à Blaye en qualité de médecin de la garnison, et adressé à M. le général Bugeaud, par le ministre de la guerre. En conséquence, on m'a apporté ce soir une pièce ainsi conçue :

c Monsieur,

« Je vous informe que sur la présentation de M. le

ministre de Tintérieur, je vous ai désigné pour remplir les fonctions de médecin ordinaire au fort de Blaye.

€ Vous recevrez de M. le comte d'Argout les mstructions nécessaires pour ce nouvel emploi. € Le Président du Conseil^

« Maréchal duc de Dalmatie. »

J'ai reçu, en outre, un pli adressé à M. le général Bugeaud: Me voici en mesure de franchir tous les obstacles et d'arriver au but, si la fortune ne m'est pas contraire. M. Dupuytren me charge de quelques commissions pour la princesse et pour M°** la comtesse d'Hautefort, qui partage la captivité de Madame; quelques autres amis de la branche aînée cherchent à m' intéresser en faveur de ces grandeurs déchues, et j'ai bien de la peine à leur faire comprendre ma neutralité politique. La médecine n'a qu'un -seul drapeau sur lequel est inscrite cette devise : Salus inûrmorum. C'est là ma loi suprême, je n'en connais pas d'autre, et j'espère que l'avenir en fournira la preuve.

Vendredi 15 février.

Aujourd'hui encore j'ai recueilli beaucoup de particularités sur le personnel du fort de Blaye. J'arriverai là-bas, non pas en pays inconnu, mais au contraire, muni de renseignements sur tout ce qu'il m'importe de connaître.

La question de grossesse est à l'ordre du jour, on s'en occupe activement ; les journaux légitimistes, qui traitent ce sujet, se laissent aller, ce me semble, à des affirmations bien imprudentes. Les impossibilités morales dont on argue ne peuvent rien contre les

réalités physiques ; les grandes indignations des fidèles pourront tomber à plat en présence d'un événement qui ne peut tarder beaucoup. Nous verrons bien. En attendant, six heures . sonnent, je monte en malleposte en criant : « Vogue la galère !» Et à vrai dire, galère il y a, car une place dans le cabriolet, à côté du courrier, en ce temps froid et neigeux, me promet un voyage assez pénible, mais je m'en consolerai en parcourant une route nouvelle pour moi.

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