‹ La captivité de madame la duchesse de Berry à Blaye, 1833Chapitre 4 sur 10 · GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL

€ Pressée par les circonstances et par les mesures ordonnées par le Gouvernement, quoique j'eusse les motifs les plus graves pour tenir mon mariage secret, je crois devoir à moi-même, ainsi qu'à mes enfants, de déclarer m'être mariée secrètement pendant mon séjour en Italie.

« Marie-Caroline, i

Le Gouverneur m'a dit que la princesse avait éprouvé dans la soirée un mouvement nerveux très prononcé, suivi d'accidents analogues à ceux qui ont eu lieu dans le courant du mois dernier. M. Bugeaud a proposé à Son Alteste Royale de m'introduire auprès d'elle, mais elle a dit que cela ne serait peut-être rien. Cependant M. Gintrac a été prié de venir à Blaye demain, dans la matinée. Alors je serai probablement à même de voir ce que je puis attendre de cet honorable confrère. Il peut y avoir bien des motifs pour qu'il ne se soucie que médiocrement d'avoir un adjoint.

â6 LA CAPTIVITE DE LA DUGHE6SE DE BERRY

La déclaration a été expédiée par estafette au Gouvernement. Le télégraphe aura devancé le courrier, et sans doute, avant peu, le public connaîtra cette pièce d'un si grand intérêt. Si je ne me trompe, ce mariage clôt la carrière politique de la duchesse de Berry ; il ne peut plus être question de régence pendant la minorité du duc de Bordeaux; une reinemère ou douairière, mariée à un personnage quelconque, n'a plus de rôle très important à jouer parmi nous; en conséquence, cela va déranger bien des combinaisons. Nous recevons tous les jours un journal de Bordeaux, lu Guyenne, qui devra modifier son langage et rabattre de ses prétentions. En ce moment, la presse parisienne est arrivée à un degré de violence tel, que Tépée remplace ou accompagne la plume; les duels sont à Tordre du jour parmi les journalistes de couleurs opposées, et même parmi les députés. Jf' imagine qu'en présence de ce fait publié par la princesse elle-même, les armes devront tomber des mains des combattants.

Ce retour aux coutumes barbares du moyen âge me paraît désormais sans motifs et sans but. Nos paladins, en apprenant ce mariage, vont divorcer avec les idées chevaleresques; un peu de bon sens va prendre la place de ceà exagérations surannées. Tout le monde applaudira à ce résultat; j'espère que, de part et d'autre, nos fanfarons de loyauté s'épargneront à l'avenir le ridicule ineffable qui s'attache à ces passes d'armes où l'on ne voit briller ni conviction ni courtoisie.

M"* la duchesse de Berry a été poussée à faire sa déclaration par de» circonstances f par des mesures ordonnées par le Gouvernement. Quelle3 sont ces mesures, ces circonstances?

VENDREDI m FÉVRIER 27

' La première, Tunique pensée d'un prisonnier, c'est la liberté, et, dès son entrée à Blaye, Madame s'est occupée des moyens d'en .sortir. Les journaux légitimistes, recevant le mot d'ordre, ont si bien exagéré les inconvénients d'un long séjour dans un lieu prétendu malsain, que le Gauvemement a dû provoquer une enquête sur ce point important.

Les deux rapports publiés (et que la princesse accuse d'être contradictoires) ont démontré que le danger n'existait pas. Aussi Madame a compris que sur ce point de fait son procès était perdu. De plus, les bruits de grossesse ayant été fortuitement confirmés par suite d'une naïveté d'une femme de chambre, la princesse a dû songer au moyen de tirer parti d'un événement que le temps se chargeait de confirmer. Enfin, le remplacement du colonel Ghousserie par le général Bugeaud indiquait le haut intérêt que l'on attachait à tout ce qui se passait à Blaye ; dès lors, Madame a jugé à propos de faire sa déclaration de mariage, pensant que ce fait serait de nature à lui ouvrir les portes de sa prison.

Le . général m'a paru de cet avis ; il croit que la princesse rentre dans la vie privée, qu'elle renonce dès ce jour à la politique, et que tout est fini pour elle. Je ne saurais le croire. Il me semble que je ne puis pas reprendre le chemin de la capitale et que mon roman ne peut pas avoir un dénouement aussi brusque.

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Samedi 23 février.

La journée est bonne et ma position se dessine. Récapitulons :

M. Gintrac est arrivé à onze heures par le bateau à vapeur, et, aussitôt après le déjeuner, nous nous sonmies réunis en consultation pour aviser au moyen d'améliorer la santé d'une personne très digne de tout notre intérêt. Nos opinions médicales se sont trouvées de prime abord tout à fait concordantes; cette similitude de vues, de doctrines, constitue un genre de sympathie très favorable à Taccomplissement de mes projets.

Cette affaire terminée, M. Gintrac s'est rendu auprès de la princesse. Voici, au sujet de cette visite, ce que mon cher confrère a bien voulu me raconter. M. Gintrac a d'abord vu M. le colonel de Brissac, qui lui a confirmé la nouvelle de la déclaration du mariage secret, nouvelle que le général lui avait communiquée dès son arrivée à Blaye. M. Gintrac a paru très péniblement affecté. Sa profonde préoccupation pendant le déjeuner démontre toute l'importance de cette affaire.

Lorsque M. de Brissac lui a parlé de cette pièce envoyée par Son Altesse Royale au général, M. Gintrac a dit : € Il faut que ce soit M. le comte qui çie le dise pour que je le croie. C'est un malheur immense, irréparable! *

En entrant dans l'appartement de Madame, la princesse s'est exprimée ainsi : « Eh bien, vous savez, € docteur? M. de Brissac vous a dit... — Oui, Ma- « dame, et j'en doute encore; du moins je voudrais € pouvoir en douter, tant j'ai peine à comprendre les € motifs d'une décision aussi grave. — Que voulez-

« VOUS? j'ai cru devoir agir ainsi; je veux sortir de € cette prison à quelque prix que ce soit. — Je crains « bien que Madame se soit trompée et que le moyen « qu'elle a choisi ne soit pas le bon. — Trouvez-en « un meilleur et je m'en servirai. Ne voyez-vous pas « que ces murs m'étouffent, qu'il faut absolument « que je sois libre et que tous les moyens sont bons « pour me tirer de cette galère. Je vous le répète, « docteur, je veux sortir d'ici, à quelque prix que ce « soit. »

M. Gintrac m'a dit que la princesse avait donné à cette phrase une inflexion si ferme, si impérieuse, qu'il en a été effrayé. Il craint que ce besoin de liberté ne conduise Son Altesse Royale à des actes imprudents ; il craint encore plus que sa santé ne résiste pas à des émotions aussi violentes. Aussi a-t-il beaucoup insisté sur la nécessité de ménager son moral si cruellement atteint. Le cher confrère a profité de cette circonstance pour parler de moi ; il a engagé la royale malade à recevoir mes soins. Il a été question, pour la première fois, de grossesse, et M. Gintrac a reçu en confidence des détails qui établissent exactement les diverses phases de cet état, tenu secret jusqu'à ce jour. Moucher confrère, fort heureusement pour moi, ne s'occupe pas d'accouchement, tandis que moi, plus heureusement encore, je m'en suis toujours beaucoup occupé. M. Gintrac le sait, et il s'est servi de cette circonstance pour réclamer mon adjonction. La princesse a consenti à me recevoir, mais seulement pour l'avenir. Au prochain voyage du médecin de • Bordeaux, je serai admis en même temps que lui.

Ainsi donc, je vais bientôt toucher le but : ma position dans cette affaire va prendre le degré d'importance que j'ai si ardemment souhaité. J'ai remercié

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comme je le devais M. Gintrac de sa loyale interven* tion, et le général, qui est instruit de ces piu*ticularités, augure bien de l'avenir.

M. Gintrac est tout soucieux. Ce terrible chapitre d'accouchement le tourmente plus qu'il ne Tose dire, et tantôt, dans une longue promenade en tête à tête sur le rempart, il m'a raconté plusieurs faits que je ne veux pas laisser à l'oubli.

Le général Drouet avait, comme je l'ai raconté, deviné en quelque sorte, le 9 novembre dernier, l'état de grossesse commençante de M°^ la duchesse de Berry. MM. les militaires possèdent, il faut bien le reconnîdtre, une sagacité merveilleuse pour découvrir ces mystères; les officiers de la garnison de Blaye n'ont pas manqué de confirmer, en maintes circonstances, les aperçus du comte d'Erlon. Madame, se promenant dans son jardin, a été vue, examinée par bon nombre d'yeux perspicaces ; il en est résulté une opinion généralement admise par tout le personnel composant le 1*' bataillon du 64« régiment.

A l'époque de mon arrivée à Blaye, Madaine avait à peu près renoncé à se promener ainsi, ou du moins ses sorties étaient rares et elle s'enveloppait de façon à se soustraire aux remarques des curieux. Mais tout le monde, dans la citadelle, croyait à la grossesse, et ce bruit avait transpiré au dehors. Peu à peu, la bonne ville de Bordeaux avait accueilli ces rumeurs ; les gens du parti légitimiste , qui ne pouvaient pas y rester étrangers, s'en inquiétaient, et bientôt M. Gintrac fut mis en demeure de se prononcer sur ce point si important. A cette époque, le cher confrère, à qui cette grossesse n'avait été ni avouée ni confiée, ne crut pas devoir prendre sur lui de donner son opinion sur ce lait; il ne parla pas même de la naïve confidence

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éehappée à M*' Hansler. Il se tint sur la réserve, eomme cela devait être dans sa position si délicate; mais cette discrétion d*un médecin honnête homme, interprétée par les légitimistes dans le sens le plus favorable aux intérêts de leur cause, donna lieu à une violente polémique dans les colonnes du journal la Guyenne. M. Ravez, surtout, se mit en avant de la façon la plus imprudente. Il se constitua le champion de la princesse, de telle sorte que ce paladin, qui brandissait sa lance en faveur de la veuve et de Torpheiîn, fut complètement désarçonné par les découvertes subséquentes. Le parti légitimiste partagea la déconfiture de son chef; la stupeur fut générale; mais bientôt il s'opéra une réaction terrible : on accusa M. Gintrac d'avoir trahi la cause, de s'être vendu au gouvernemeiit de Juillet, et dès lors le pauvre docteur fut en butte aux clameurs les plus violentes. On ne s'en tint pas là : M"** Gintrac elle-même fut insultée publiquement dans les rues de Bordeaux, et la rage des séides fut portée à un tel point, que la tombe de la mère de M.. Gintrac fut couverte de boue et d'immondices. Ajoutons à cela que plusieurs charitables confrères, jaloux de la confiance que M. Gintrac avait inspirée à la princesse, poussaient très doucement à la roue en favorisant ces récriminations injurieuses.

Il faut quelquefois bien du courage pour remplir son devoir; M. Gintrac m'a paru à la hauteur de ces graves circonstances. Sincèrement dévoué à la princesse, je trouve en lui ce que je sens en moi, un vif désir d'être utile à sa royale cliente. L'humanité le touche plus encore que la légitimité; il est encore plu$ miédeom qu'homme de parti « et je crois qu'il a raison.

On pense ici que la déclaration remise hier au général est un acte spontané de la princesse, qui a pris cette grave résolution sans consulter M""" d'Hautefort et M. de Brissac. M. Gintrac est assez porté à le croire ; il redoute ces déterminations de la princesse. Ses craintes à cet égard me donnent à réfléchir, La duchesse de Berry n'a-t-elle pas autant de jugement que pourraient le désirer ses amis, et que Fexigerait sa haute position sociale? Aurait-elle besoin des conseils de ceux qui comprennent mieux qu'elle-même les intérêts de son parti politique ? Il me semble difficile d'admettre qu'une femme, dans les circonstances où elle se trouve, ne soumette pas à ses compagnons de captivité les mesures qu'elle veut prendre. Je ne comprends pas cet isolement, cette indépendance d'actions, si peu en harmonie avec la faiblesse d'une femme.

Quoi qu'il en soit, j'espère être bientôt à même de voir avec mes yeux, d'entendre avec mes oreilles et de juger en pleine connaissance de cause. J'ai beaucoup à me louer de M. Gintrac; je saurai me montrer reconnaissant de ses bons procédés à mon égard.

Dimanche 24 février.

Le général Bugeaud, qui veut bien me faire part des observations résultant de sa visite quotidienne à la princesse, me dit qu'il l'a trouvée fort triste; elle garde la chambre et ne veut ni sortir ni manger. Elle tousse souvent; sa respiration est gênée; ses yeux sont rouges. En présence de ces petits accidents qui persistent en dépit des moyens mis en usage par M. Gintrac, j'ai tenté auprès de M"** d'Hautefort la démarche suivante. J'ai écrit à la dame d'honneur de la princesse un billet ainsi conçu :

dimanche 24 février 33

« Madame la Comtesse, « J'apprends par M. le général Bugeaud que Tindisposition de S. A, R. M^Ma duchesse de Berry n'a pas cessé. Je regrette vivement que Son Altesse Royale refuse les soins du seul médecin qui se trouve près d'elle. M. docteur Gintrac m'a dit hier qu'une petite saignée des bras pouvait devenir nécessaire d'un moment à l'autre. Il peut y avoir une grave imprudence dans l'omission d'un semblable moyen ; aussi je vous supplie, Madame la Comtesse, de vouloir bien soumettre à Son Altesse Royale cette réflexion qui est toute dans son intérêt.

« Veuillez agréer, etc.

^jme d'Hautefort m'a fait dire par l'aide de camp du général que la princesse se sent un peu mieux, qu'elle me remercie de mes offres et qu'elle espère n'avoir besoin de rien. En attendant, j'ai pris des précautions. Je me suis composé une petite pharmacie portative, j'ai voulu avoir sous la main les médicaments les plus usuels, afin d'être en mesure, le cas échéant, de me passer des officinesde Blaye, lesquelles, par parenthèse, ne me paraissent pas en très bon état. J'ai fait venir de Bordeaux les choses les plus nécessaires, je puis composer à l'instant les diverses potions dont on peut avoir besoin en pareil cas. Je sais bien que cela est fort délicat, qu'un accident dans ces circonstances ferait peser sur moi une lourde responsabilité, mais j'y prendrai garde, et je tiens mes drogues sous clef.

Aujourd'hui dimanche, M. le curé de Blaye est venu dire la messe dans l'appartement de la princesse. La salle à manger est, dit-on, transformée en chapelle, et les reclus assistent dévotement à l'office. Le valet

de chambre de Madame remplit les fonctions de sacristain. Le général m'a dit que les rapports entre la princesse et M. le curé de Blaye étaient entièrement libres, et qu'il pensait que c'était par Fentremise de cet ecclésiastique que Madame communiquait avec les personnes de son parti.

Nous avons reçu la visite de M. le sous-préfet de Blaye. C'est un homme jeune encore, plein de bienveillance, Parisien, de bonnes manières, qui connaît beaucoup de personnes avec lesquelles j'ai des rapports. Nous avons longuement causé de nos mutuelles connaissances, et il m'a fort invité à lui faire quelques visites. Il est garçon.

Le courrier nous a apporté aujourd'hui beaucoup de lettre's, et, entre autres, une de M. d'Argout, dans laquelle ma position çst nettement définie. Suivant mon désir, je suis entièrement libre de tout service militaire. On doit nous expédier de Bordeaux un chirurgien aide-major, qui s'occupera des malades de la garnison. J'ai consacré une partie de ma matinée à faire ce qu'on appelle une visite de propreté, ce qui est bien, à mon avis, une des choses les moins propres que je connaisse. Les cinq à six cents hommes qu'il m'a fallu inspecter composent un ensemble assez peu agréable, très occupant, et dont j'ai hâte de me débarrasser. Il ne me convient nullement d'être aux ordres de tant de chefs militaires ; mon goût d'indépendance civile ne saurait s'accommoder de ces devoirs à remplir envers ces rudes enfants de Mars. Je ne me sens pas de calibre à devenir un Larrey.

Le général a reçu, sous son couvert, des lettres venant de Prague, adressées tout ouvertes à M"' la duchesse de Berry par ses deux jeunes enfants. Ces lettres, que j'ai pu lire, sont froides, cérémo-.

nieuses; on sent qu'il n*y a rien là qui vienne du cœur et qui soit destiné à aller au cœur: ce sont des choses en quelque sorte officielles, dépourvues d'élan, de sensibilité. J'apprends que la princesse, qui en avait déjà reçu plusieurs semblables à celles-ci, ne paraissait y attacher aucun prix. Je le crois sans peine. Dès l'instant que ces écrits perdent leur caractère confidentiel, qu'il n'y a pas de cachet qui garantisse le secret de la pensée, ce n'est plus qu'une vaine formule; je plaindrais la mère et les enfants qui n'auraient pas d'autre moyen de communication que celui-là. Tout le monde croit ici qu'il y en a d'autres, et, à vrai dire, je trouve cela trop naturel pour m'en étonner. Il y a à cet égard bien des sentiments divers parmi les principaux habitants de la citadelle. Quelques esprits que je trouve étroits et rigides voudraient user à la rigueur de leurs droits de gardiens et se constituer geôliers au grand complet ; ils voudraient prévenir jusqu'à la possibilité de ces communications entre la princesse et les gens de son parti ; ils voudraient l'isoler tout à fait, la tenir au secret, comme on dit en style de Conciergerie ; mais tout le monde ne partage pas cette manière de penser. Des hommes plus tolérants, plus 'humains en un mot, ferment les yeux, laissent faire ce qu'ils ne croient pas pouvoir empêcher, et les puritains de la citadelle taxent de faiblesse cette bienveillance que je trouve de bon goût. Le général, tout militaire qu'il est, et maître absolu de ce château, qu'il commande, me paraît plein d'indulgence et de bonté; il compatit vivement aux misères de la royale captive ; il dédaigne les petits moyens vexatoires que l'on cherche à lui faire adopter. Les forts n'ont pas volontiers recours aux finesses, les puissants à la ruse; M, Bugeaud se

contente de garder la princesse, mais toute mesure inquisitoriale lui paraîtrait au-dessous de lui. Je sus parfaitement de son avis.

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