‹ La captivité de madame la duchesse de Berry à Blaye, 1833Chapitre 5 sur 10 · VN/W%A/»/^\^<%/V · texte numérisé non relu

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Lundi 25 février.

Le temps est affreux. Ce matin, le tonnerre et le canon de la corvette se sont disputé T honneur de mon réveil ; la pluie tombe à torrents ; nous n'avons pour toute distraction que les journaux, les romances de nos troubadours à moustaches, les dissertations stratégiques et les interminables récits de batailles de quelques épaulettes à graines d'épinards. J'écoute le tout avec une patience héroïque, ce qui me vaut les bonnes grâces de plus d'un orateur. L'art d'écouter est souvent non moins utile que l'art de parler. Ceux qui pérorent s'attachent à leurs auditeurs; à la fin d'une démonstration passionnée, celui qui se laisse persuader s'empare de l'esprit de son interlocuteur en proportion de l'importance que celui-ci mettait à avoir raison. Les gens qui veulent toujours prouver se sentent naturellement bien disposés en faveur de ceux qui se laissent convaincre ou qui, du moins, ont la complaisance de paraître convaincus. Il y a dans le monde beaucoup d'hommes dont les succès et la réputation d'amabilité n'ont pas d'autre fondement. -

Un de nos convives, M. L..., esprit caustique et même un peu bourru, prétend que ma patience s'usera bientôt à ce métier d'auditeur bénévole ; que ces histoires, trop souvent sujettes à répétition, me paraîtront avant peu mortellement ennuyeuses,, et que mieux vaudrait ne pas m'exposer à ce flux intarissable de

combats, de batailles, de manœuvres, etc. Je ne suis pas de cet avis : tout cela est neuf pour moi ; il me sera toujours aisé, le cas échéant, de battre en retraite et d'abandonner la mêlée en prétextant des devoirs à remplir.

D'ailleurs, j'obéis tout naturellement à une des conditions de ma nature : je suis curieux, j'aime à savoir, à connaître; les hommes spéciaux sont toujours bons à écouter ; ils ont dans leur langage une certaine forme technique qui me plaît parce qu'elle m'instruit. Souvent, le troupier qui raconte une victoire de notre grande armée cite des faits dont il a été témoin ; je m'intéresse à cette narration individuelle, à cet acte isolé, que l'histoire contemporaine a dû négliger. En toutes, choses, j'aime la partie anecdotique; les détails me plaisent; je ne trouve pas mauvais qu'un peintre caractérise quelquefois une grande bataille par un seul incident de cette journée mémorable. J'ai entendu dire qu'à je ne sais quelle grande affaire, l'empereur, passant devant le front d'un régiment de la jeune garde, un soldat encore novice, cédant à son enthousiasme, s'écrie : En avant ! Le héros se retourne et impose silence au blanc-bec qui ose parler en sa présence. Il y a là quelque chose qui me plaît; j'aimerais mieux ce trait si vif, si naturel, qu'un mélange informe de corps mutilés, de chevaux abattus, de sang et de fumée, qui ne dit rien à l'esprit.

J'apprends que l'inclémence de la saison fatigue la princesse ; tout le monde ici est plus ou moins souffrant ; chacun indique la cause probable de ses petites misères ; aussi nos soirées ne sont pas gaies. Mais la table tient beaucoup de place dans ces journées orageuses ; on prolonge le repas, de manière à employer un bcm nombre d'heures dont on ne saurait que faire,

et le temps passe. Le cuisinier fait merveille. Les huîtres vertes de Marennes, les sardines de Royan, les volailles truffées du Périgord, les pâtés de TAngoumois, arrivent ensemble ou à la file et provoquent Fétrange appétit de nos gastronomes à épaulettes. Les meilleurs crus du Médoc nous envoient leurs produits ; on dirait qu'il y a toujours ici noces et festins. Bien que je ne sois pas un grand amateur de bombance, je me laisse aller, acceptant ces douceurs comme une compensation à la vie monotone que le Gouvernement nous a faite. Vraiment, nous ne sommes pas trop à plaindre !

Mardi 26 février.

J'ai cru devoir écrire de nouveau à M"* la comtesse d'Hautefort. L'indisposition de la princesse continue, j'insiste sur la nécessité de remédier à ces accidents ; ma lettre, assez .pressante, a été. remise à la noble dame par le général Bugeaud lui-même. Après mûre délibération, il a été décidé que je serais admis à l'honneur de voir demain, non pas la duchesse de Berry, mais bien M"* d'Hautefort. Je suppose qu'il est question de me tâter, de voir quel homme je suis. La noble dame se sacrifie, marchant en éclaireur au-devant de la princesse. Tâchons donc de nous bien tenir.

M"* la duchesse de Berry a écrit aujourd'hui plusieurs lettres à sa famille et une, entre autres, à M"* la duchesse d'Angouléme. Cette lettre, qui arrive tout ouverte au Gouverneur de la citadelle et qui doit passer sous les yeux du ministère, contient une phrase qui m'a paru devoir être notée :

« Je crois avoir fait assez pour mon fils, j'ai besoin « de repos, je donne ma démission. »

Les journaux légitimistes, qui parlent sans cesse de contrainte morale, de persécutions et de tortures, qui gémissent chaque jour sur les violences du pouvoir, seraient bien étonnés s'ils connaissaient ce passage. Je trouve que la princesse est beaucoup plus raisonnable que les gens de son parti. Au reste, je crois qu'il en est souvent ainsi. Les ultra se rencontrent partout où il y a quelque grand bénéfice à exploiter. Les chauds partisans de la légitimité ne pardonneraient pas aux princes légitimes eux-mêmes d'abandonner leurs plus simples prétentions. Ils doivent tout sacrifier au triomphe de la bonne cause : le repos, \e bonheur, la santé, la vie elle-même, rien ne peut les retenir dans cette voie fatale, où il s'agit de si grands intérêts, et nos royalistes si purs taxeraient de lâcheté ceux qui, de guerre lasse et renonçant à la lutte, voudraient se réfugier dans quelque retraite paisible. M°"* la duchesse de Berry se trouve aujourd'hui dans des conditions telles, que son avenir doit subir des modifications importantes. Ceux qui l'ont choisie pour diriger le grand mouvement insurrectionnel de la Vendée auraient dû réfléchir qu'une femme, transformée en général d'armée, ne peut pas toujours guerroyer. C'est faire violence à sa nature délicate, et je m'étonne qu'on n'ait pas tenu compte des éventualités.

La duchesse de Berry donnant sa démission dans un écrit qui sera connu du gouvernement de Juillet et de la famille royale exilée, cela me semble un fait considérable. Bien que cet écrit soit un acte privé, il me semble d'une haute importance, à moins que ce ne soit tout simplement une expression hyperbolique de lassitude et d'ennui, un mot échappé à une femme malade et triste. Peut-être n'est-ce encore qu'une avance faite au ministère pour l'engager à relâcher la

prisonnière, une tactique de femme qui se fait petite, nulle, dans le but de reconquérir sa liberté. Quoi qu'il en soit, je trouve le propos très caractéristique. Le général Bugeaud, qui voit la princesse tous les jours; lui attribue beaucoup de franchise, de laisser-aller ; il lui répugne d'admettre, dans cette circonstance, une arrière-pensée qui ne cadre pas du tout avec le langage habituel de la captive, et il me dit avec abandon : « Vous la verrez , docteur , et il ne vous faudra pas <r longtemps pour reconnaître que c'est une femme « dont la tête n'est pas taillée pour la politique. »

Mercredi 27 février.

Les rapports de l'intérieur annoncent que Madame a passé une mauvaise nuit, elle a beaucoup toussé ; le lait de chèvre, dont elle fait usage, ne la calme pas ; elle mange peu, quitte rarement sa chambre ; en conséquence, le général a résolu de hâter le prochain voyage de M. Gintrac. Le télégraphe a prié mon cher confrère de venir demain à Blaye. C'est une avance de vingt-quatre heures sur le projet arrêté lors de la dernière visite. J'en suis bien aise. Mon sort va se décider et je saurai enfin à quoi m'en tenir sur le rôle que je dois jouer ici. L'incertitude me fatigue et m'inquiète.

Aujourd'hui, à deux heures. M"** Marie et Léonie Bugeaud ont été reçues par M"'* la duchesse de Berry. Les deux jeunes filles, en grande toilette, ont été parfaitement accueillies par la princesse ; elles ont été embrassées, caressées, comblées de bonbons et de petits cadeaux. La vue de ces deux enfants a doucement ému la princesse. Son cœur de mère s'est révélé

dans cette circonstance ; elle a même versé quelques larmes, mais ces mouvements de Tâme sont doux et salutaires, lors même que quelque amertume s'y mêle. Madame a parlé de la princesse Louise, sa fille, de son fils Henri, et cette entrevue, qui a duré longtemps, a paru lui faire grand plaisir. Les jeunes filles ont été enchantées de cette visite ; elles ont raconté à M"* Bugeaud les moindres détails de ce qui s'est passé au pavillon de la princesse et ont redit à leur mère les compliments que Madame les avait chargées de lui transmettre. Le général Bugeaud a été très touché de cette petite scène.

A quatre heures, Taide de camp du général m*a conduit au pavillon. J'ai franchi la barrière, j'ai traversé une vaste cour plantée d'arbres, j'ai inspecté d'un coup d'œil la façade des bâtiments qu'occupe la princesse et je suis arrivé à une petite porte gardée par une sentinelle. Cette porte nous a été ouverte par des gendarmes qui gardent l'intérieur. Il y a là un poste de sous-officiers sous les ordres d'un ancien militaire, homme de confiance du général Bugeaud ; on voit que la surveillance est sérieuse.

Une seconde porte à guichet conduit dans les appartements qu'occupent les captifs. Elle m'a été ouverte après quelques cérémonies; je me suis trouvé dans un long corridor où s'ouvrent plusieurs portes communiquant avec diverses pièces ; un valet de chambre m'a annoncé chez M"® la comtesse d'Hautefort et je suis entré dans l'appartement de cette dame.

J'ai trouvé la noble comtesse assise ou plutôt couchée dans un vaste fauteuil, près de la cheminée. Sa tête est ornée d'un joli bonnet à fleurs ; sa robe est de soie brune et de petites pantoufles brodées lui consti-

tuent une chaussure à la fois élégante et négligée. J'ai salué respectueusement ; un simple geste m'a montré une chaise placée à Vautre angle de la cheminée. Je me suis assis de façon à être très en vue, le visage éclairé en plein par une fenêtre voisine , bien décidé à jouer franchement mon rôle de médecin.

M""' d'Hautefort m'a beaucoup parlé de sa santé. Soignée pendant plus d'une année par M. le baron Dupuytren, elle marche avec peine, reste des journées entières étendue sur une chaise longue ; elle appartient à cette nombreuse catégorie de malades qui font le tourment des médecins.

Il a été fort question de. M""® la duchesse de Berry. J'ai cru remarquer, à diverses reprises, que la dame d'honneur ne prenait pas volontiers pour sujet de conversation la santé de la princesse, ou tout autre point analogue. M"** d'Hautefort s'est beaucoup plaint de toutes les incommodités de la citadelle, de son affreux climat, des ennuis de toute sorte qui venaient l'assaillir et d'une foule d'autres choses. Elle a critiqué amèrement le rapport de MM. Orfila et Auvity, rapport en contradiction flagrante, suivant elle, avec ce qui avait été dit dans un premier travail. J'ai dû me montrer fort réservé dans la discussion de ce point de fait; je me suis borné à parler de mes impressions personnelles. Depuis dix jours que je suis à Blaye, le temps a été presque constamment mauvais; si cela continue, nous aurons mille fois raison de nous plaindre. Le printemps va nous venir en aide, et j'espère que, dans ce pays, il doit être précoce. M"' d'Hautefort ajoute en souriant : « Est-ce qu'il y a un printemps pour les prisonniers ? »

Nous avons parlé spectacle, musique; la belle dame m'a paru fort experte en ces matièrq^. J'ai taché de

lui donner la réplique et de m'en tirer de mon mieux. En apprenant que je suis Angevin, M"' d'Hautefort a bien voulu me dire que nous sommes compatriotes. Elle habite une terre située dans les environs de Baugé, à égale distance entre cette ville et Saumur. Cela constitue un petit rapprochement qui peut avoir quelque prix dans les circonstances présentes.

En résumé, M"* d'Hautefort n'est pas jolie, mais sa physionomie est piquante et spirituelle. Elle compte environ quarante printemps, entremêlés de quelques hivers, et ces derniers, j'ai cru du moins m'en apercevoir, ont laissé des traces. J'ai vu, sur une petite table à ouvrage, une fort belle miniature représentant la comtesse dans tout l'éclat de sa jeunesse. Ce portrait est là, tout près de l'original, sous sa main, comme un terme de comparaison perpétuelle, et dont l'amour-propre peut seul tolérer le rapprochement accusateur. Est-ce donc pour obéir à ce précepte de la sagesse antique : Connais-toi toi-même, que les femmes aiment à se regarder dans une glace, et, bien mieux encore, à contempler le portrait qui les représente à vingt ans?

Ma visite a duré près de trois quarts d'heure; il m'a semblé que je n'avais pas trop déplu. Je ne tarderai pas à savoir à quoi m'en tenir. Le général m'a beaucoup questionné sur les incidents de ma visite. J'ai pu voir qu'il n'y a pas sympathie entre M"' d'Hautefort et M. Bugeaud. Mes observations ont besoin d'être renouvelées avant que je puisse en tirer parti. Observons donc, et puissé-je être à même de -bien étudier le principal personnage que renferme la citadelle.

Je m'applaudis chaque jour du parti que j'ai pris de consigner avec le^lus grand soin, dans mon journal ,

les moindres particularités qui se rattachent à ma mission. Gela me rend circonspect; j'apprends à me tenir sur mes gardes, à réfléchir avant de parler et même en parlant; je recueille des documents qui pourront avoir plus tard une valeur réelle, et chaque soir je récapitule mes impressions de la journée.

Jusqu'ici, ma vie était trop insignifiante pour prendre soin d'en noter les incidents ; mais aujourd'hui, mêlé à une affaire dont les suites peuvent devenir fort graves, je crois devoir ne rien laisser à l'oubli.

Jeudi 28 février.

Voici une journée décisive. Le temps a été bien employé; je me hâte de rédiger mon procès- verbal, afin de n'omettre aucune des circonstances mémorables quœque ipse virfj, et quorum pars magna fui. Procédons par ordre.

Depuis dix jours que je suis à Blaye, je n'ai pu obtenir, dans l'intérêt de la mission qui m'a été confiée, que deux choses, assez importantes, il est vrai, savoir : l'appui bienveillant du docteur Gintrac auprès de Son Altesse Royale et la promesse d'être reçu par la princesse lors de la première visite que lui fera son médecin. Ce matin encore, je n'étais pas sans inquiétude sur l'accomplissement de cette promesse ; mais dès les premiers mots échangés avec mon cher confrère, qui nous est arrivé de bonne heure par le bateau à vapeur, j'ai vu qu'il me tiendrait parole.

Le déjeuner terminé, le général nous a fait part de tous les rapports|ayant trait à la santé de Madame, et, après un assez long entretien sur ce sujet, nous nous

sommes dirigés, M. Gintrac et moi, vers le pavillon de la princesse. J'ai franchi de nouveau les deux portes dont j'ai parlé; le même valet de chambre nous a introduits dans un grand salon carré. Nous avons été annoncés, mais M. Gintrac est entré seul dans l'appartement de Son Altesse Royale. Après quelques minutes d'attente, mon confrère est revenu vers moi et il m'a fait entrer dans la chambre à coucher de M""^ la duchesse de Berry.

La royale malade était au lit, très simplement vêtue; je me suis approché d'elle en la saluant respectueusement. M. Gintrac m'a présenté officiellement en disant mon nom et en rappelant quelques modestes titres dont le cher confrère avait eu connaissance par d'autres que par moi, assurément, ce qui m'a fait penser plus tard qu'on lui avait fourni des renseignements sur mon compté.

Voici, autant que je puis me les rappeler, les propres paroles de la princesse :

« — Monsieur Ménière, je suis bien aise de vous voir. On m'a parlé de vous d'une façon avantageuse ; vous avez en M. Gintrac un bon répondant. Vous êtes élève de Dupuytren, de Récamier, deux hommes que j'aime et que j 'estime; j'aurai donc bien volontiers recours à vos soins si cela devient nécessaire. La Faculté de Paris est la première de l'Europe; me voilà très rassurée contre les maladies. Mais il y en a que vous ne guérissez pas, Messieurs : l'ennui, le. chagrin, la prison ne sont point de votre ressort, et toute votre science ne vaut pas la liberté.

— Espérons que Madame ne restera pas longtemps ici, dit M. Gintrac, et qu'elle pourra bientôt revoir son pays qui conviendrait mieux à sa santé que les bords de la Gironde.

c — Je Tespère aussi, mais je crains bien que cette € liberté si désirée ne me soit pas rendue prompte- € ment. Dites-moi, Monsieur Ménière, avez- vous vu le € choléra de Paris ? Avez-vous soigné des cholériques ? € En avez-vous guéri ? »

J'ai répondu que j'avais assisté à tout ce qui avait été fait à THôtel-Dieu au début de l'épidémie ; que plus tard j'avais été chargé d'un service médical à l'hôpital de la Réserve, que j'avais soigné là et ailleurs un grand nombre de cholériques, et que j'avais eu le bonheur d'en arracher quelques-uns à la mort. J'ai figouté que le traitement de cette affreuse maladie m'était familier, et que j'avais publié dans un journal de médecine (/es Arc/22 ves) le compte rendu de ce qui avait été fait dans tous les hôpitaux de Paris pendant la durée de ce terrible fléau.

Madame m'a demandé des détails que j'ai abrégés autant que possible. La conversation a pris dès son début une tournure aisée, et, après quelques causeries sans importance, j'ai cru devoir me retirer, afm de laisser M. Gintrac seul avec sa malade.

Le téte-à-tète n'a pas duré plus d'un quart d'heure ; bientôt nous nous sommes trouvés réunis dans le cabinet du général. Là, il a été question de. la santé de la princesse. M. Gintrac a des inquiétudes que je partage volontiers, autant du moins que peut me le permettre la simple entrevue dont je viens de parler. Il est certain que M""* la duchesse de Berry est pâle, maigre, qu'elle tousse souvent; le peu que j'ai vu ne me donne pas une haute opinion de sa santé actuelle. Donc, M. Gintrac craint que les divers accidents dont il a déjà été question n'amènent des incidents fâcheux ; aussi désire-t-il que quelques médecins de Bordeaux soient appelés en consultation. Le cher confrère n'a pas eu

de peine à faire adopter cet avis par le général. M. Bugeaud, s* il en était le maître, ouvrirait la citadelle à tout le monde, il ne saurait à son gré avoir assez de témoins de sa façon d'agir avec la princesse ; aussi saisit-il avec empressement T occasion de la faire voir à des hommes très répandus, qui ne pourront manquer de dire ce qu'ils auront vu. Donc, la consultation a été arrêtée en principe, et pour arriver à l'exécution, M. Gintrac et moi, nous avons repris à trois heures, le chemin du pavillon de la princesse.

J'ai été reçu comme une ancienne connaissance. Les médecins forment si bien une classe à part dans la société, les malades savent si bien que nous leur appartenons corps et âme, que les préliminaires deviennent superflus et que l'on débute avec nous comme on finit avec les autres. Il y a presque aussitôt connaissance et intimité. La nature des rapports qui s'établissent entre le malade et le docteur exige en effet une confiance basée sur l'intérêt de celui-ci et le dévouement de celui-là. On franchit de prime-abord toutes les barrières que le monde, l'éducation, la pudeur, ont élevées entre le beau sexe et nous, et la plus complète liberté est admise entre personnes que tout devrait séparer. Les médecins ne sont pas des hommes, ce sont des individus, remplissant un ministère intime et sacré tout à la fois; aussi les femmes, qui savent cela par instinct, nous traitent en conséquence. Je ne demande pas mieux.

M. Gintrac a exposé à la princesse, avec' un tact parfait, les motifs qui lui faisaient désirer l'adjonction de quelques-uns de ses confrères. Il a dit qu'en appelant auprès d'elle trois des principaux médecins de Bordeaux, nous serions en mesure de rédiger un rapport circonstancié sur sa santé actuelle et d'appeler

rattention du Gouvernement sur ce point qui intéresse tout le monde. M™* la duchesse de Berry m'a paru se prêter avec empressement à Texécution de ce projet. Pour mon compte, je n'y vois aucun inconvénient. Les décisions à prendre dans une affaire de ce genre sont, en effet, assez sérieuses pour que l'on en distribue le fardeau sur le plus grand nombre possible d'épaules; j'ai donc appuyé la motion de mon cher confrère.

Cette seconde entrevue a duré près d'une heure. J'ai pu remarquer que la princesse a beaucoup de vivacité d'esprit, qu'elle parle rapidement et facilement, que ses expressions, sans être absolument choisies, sont claires et nettes, qu'il y a dans son ton général de la bonhomie, de la gaieté, quelquefois même un certain sans-gêne qui est communicatif, engageant. Sa voix est aiguë quoique douce, sa physionomie est pleine de bienveillance; en somme, je me sens tout naturellement porté à des préventions favorables. Est-ce le résultat de ce prestige du rang élevé de la dame ? Est-ce toute autre influence dont je ne me rends pas compte ? Peu importe. La suite éclair cira ces graves questions.

En quittant la princesse, nous avons trouvé dans le salon M""® d'Hautefort et M. de Brissac. Mon confrère m'a présenté officiellement à ces deux personnages. M""^ la comtesse dit qu'elle m'avait entretenu hier, et qu'en ma qualité de médecin bien portant, je trouvais que le séjour de Blaye n'était pas malsain. La noble dame daigna me taquiner, ce qui ne me fit pas de peine. C'est un premier degré de familiarité qui mène à la confiance. M. le comte de Brissac dit tout simplement que la citadelle lui déplairait moins s'il n'avait eu le malheur d'y gagner des rhumatismes.

De retour chez le général, nous lui avons fait part

du succès de notre démarche auprès de la princesse. Il en paraît enchanté. Il recommande à M. Gintrac de choisir parmi ses confrères de Bordeaux les plus influents, les plus habiles, les plus répandus et en même temps, si cela est possible, les plus incrédules. J'ai découvert, sous les larges lunettes de M. Gintrac, un éclair de malice gasconne, un fin sourire piquant comme une aiguille ; je crois que la recommandation de M. Bugeaud est tout à fait- superflue. I^s noms de MM. les docteurs Ganihac, Bourges et Grateloup sont à rinstant transmis par le télégraphe à M», le préfet de la Gironde, et nous allons voir arriver demain les gros bonnets de la Faculté bordelaise.

Le dîner a été fort gai; tout le monde paraît content et moi je fais chorus. Quelques instants passés au salon ont été consacrés à une causerie pleine d*en train, et qui doit tout son charme à deux hommes dont la présence dans le château est une bonne fortune pour nous. Le commandant Chardron, du 64*, et le lieutenant de grenadiers M. de Saint- Arnaud ont Theureux privilège de dérider les fronts les plus austères. Une grande différence d'âge et de grade n*a pu ralentir le mouvement sympathique qui les attirait Tun vers Tautre. Jamais deux esprits, deux caractères ne parurent moins faits pour se comprendre et s'aimer, et cependant, peut-être même à cause de cette opposition totale, leurs atomes contraires se sont attachés de telle sorte que ces deux individus se complètent l'un par l'autre et sont inséparables. Il y a intimité absolue^ ce sont deux têtes dans un bonnet, et Dieu sait ce qui sort à chaque instant des deux susdites têtes. La gravité du commandant, dès qu'elle est en contact avec la pétulance du jeune officier, se transforme en une gaieté silencieuse qui éclate par bouffées ; le vieux de la

vieille, grognard émérite, un peu rhumatisant, et qui geint habituellement, oublie ses douleurs ; il retrouve sans pçine la plus étrange collection de lazzis soldatesques, sa verve ne tarit plus, et donne la plus vive réplique au lieutenant qui le provoque, et de là des scènes à faire rire un trépassé. M. Gintrac, quia beaucoup de naturel, se laisse aller^ sans arrière-pensée, à d0s éclats de gaieté du meilleur aloi ; il rit à perdre haleine des gaudrioles de ces Messieurs, et cette prison si lugubre semble devenir une succursale du théâtre des Variétés.

Nous tious sommes arrachés aux douceurs de ce salon où souvent les heures disparaissent sans que Ton songe à les compter, et nous avons encore une fois repris le chemin de la chambre à coucher de la princesse, Si Tattente de ce jour m'a paru longue, on voit que je n'ai rien perdu pour attendre. Je débute par une triple visite, et, si cela continue, j'aurai bientôt à jouer un rôle très actif dans cette citadelle où je craignais de ne remplir qu'une sinécure.

M""* la duchesse de Berry est toujours au lit; elle s'y tient presque assise, tourmentant sans cesse un gros oreiller qui lui sert d'appui. Elle porte un petit bonnet fort simple, sans rubans, sans dentelles, et, comme elle s'agite beaucoup en parlant, le susdit bonnet se trouve souvent tout de travers. La princesse lient toujours à la main un objet quelconque : livre, brochure ou couteau à papier ; elle gesticule avec assez de grâce et donne beaucoup de mouvement à sa physionomie. Sa parole est vive, brusque, mais sans accent étranger ; rien de ce côté n'indique son origine napolitaine. Tout ce que j'ai vu et entendu aujourd'hui annonce une complète absence de prétention au beau langage; le naturel se montre partout; je ne crois pas

que jamais grande dame ait moins posé. Je m'attendais à voir de grands airs, à entendre quelques phrases à effet; à reconnaître dans une foule de petits riens la femme de sang royal, habituée à voir tout le monde à ses pieds ; mon attente a été trompée : il est impossible de montrer plus de bonhomie, de franchise et de naturel.

Notre visite de ce soir était toute médicale ; nous avions besoin d'examiner attentivement les moindres particularités de la santé de Madame ; aussi avons-nous procédé à un interrogatoire en forme. La peau est chaude ; il y a de la moiteur aux mains et au visage : le pouls est vif et trop fréquent, la toux revient sans cesse, tout indique une irritation de poitrine dont il s'agit de constater la nature et l'importance.

Gomme renseignements, nous savons que la princesse Marie-Clémentine, archiduchesse d'Autriche, mère de M""' la duchesse de Berry, est morte phtisique en 1801. Nous savons que son père, le roi des Deux-Siciles, a succombé à une affection pulmonaire en 1831 ; ces circonstances, comme on le voit, ne manquent pas de gravité.

Madame déclare qu'elle a toujours été sujette à s'enrhumer très facilement. La toux qui la tourmente aujourd'hui dure déjà depuis longtemps ; aussi avonsnous dû explorer avec soin la poitrine.

a. Surtout, docteur, ne me frappez pas. Je ne veux € pas être battue. J'en ai encore plein le dos des « coups de poing de Laënnec, et j'ai sur le cœur ceux € de Récamier. Écoutez tant que vous voudrez, mais « jwis de secousses. »

G*est ce que je fis avec autant de légèreté que possible. Et comme je plaçais le doigt sur un point situé à gauche, vers le haut- du dos :

« Vous y êtes, c'est là le point ; I^ënnec m*a répété souvent que c'était là mon côté faible. »

Cette exploration terminée et nos notes bien prises, il a été question tout naturellement d'un chapitre beaucoup plus important, celui de la grossesse. M""** la duchesse de Berry nous a donné à cet égard tous les renseignements utiles ; cette question si délicate a été traitée avec une entière franchise. Je ne puis entrer ici dans aucun détail sur nos faits et gestes en qualité de médecins consultants ; il me suffira de dire que la princesse nous a témoigné une confiance absolue.

Pendant cette séance, qui a été longue, M""* d'Hautefort se tenait dans le salon voisin, jouant au hasard, sur un assez bon piano, quelques fragments de partitions. La belle dame a un talent remarquable; son jeu est plus gracieux que brillant, plus spirituel qu'énergique ; il indique un goût pur, un sentiment musical très vif. Je n'ai pas manqué d'en faire mon compliment à cette virtuose de haut lieu.

Pour clore cette journée si bien employée, j'ai longuement causé avec M. Gintrac. Le cher confrère augure bien de mon début ; il ne doute pas que mes services ne soient accueillis volontiers. Il m'a donné beaucoup de renseignements sur les honorables confrères que nous devons voir demain. Je ne me suis pas trompé : il est enchanté de se débarrasser sur eux d'une partie de la responsabilité qui pèse sur lui. Ce sont ses rivaux, ses émules, ses ennemis peut-être; en les appelant à partager l'honneur et les inconvénients de ce qui se fera à Blaye, il leur joue un tour auquel j'applaudis de grand cœur. C'est de bonne guerre, et M. Gintrac sourit finement à l'idée de ce qui doit se passer demain. Ces Messieurs sont loin de se douter de ce qu'ils doivent trouver ici : cette cita-

délie, sur laquelle on débite tant de contes absurdes, va leur dévoiler des mystères dont toute leur perspicacité ne peut soupçonner Texistence.

Vendredi !•*• mars.

Encore une journée grosse d'événements. Si j'en ai souvent de semblables, je me coucherai' tard, car il me faudra travailler chaque jour pendant plusieurs heures pour compléter mon journal. Qu'à cela ne tienne ! C'est un parti pris : je ne veux rien remettre au lendemain. Hâtons-nous donc d'inscrire sur mon registre une foule de particularités qui ont signalé le l*"" mars.

Ce matin, à neuf heures, M. Gintrac et moi, nous avons fait une visite à la princesse. Sa nuit n'a pas été bonne; je lui trouve le visage plus pâle et plus fatig:ué qu'hier. Elle nous a reçus très gracieusement; des ifauteuils nous ont été donnés par M"* Hansler, la femme de chambre, et M. Gintrac est entré aussitôt en matière. Il a traité avec beaucoup de convenance un point fort délicat : il a déclaré à la princesse que la consultation qui aura lieu aujourd'hui aura pour but principal de faire sortir Madame de prison. Cette nécessité doit ressortir de deux choses : 1** la santé de Madame; 2** son état de grossesse. Le premier point n'est pas douteux ; le plus simple examen suffit pour établir que cette irritation de poitrine, qui s'aggrave sous l'influence du climat de Blaye, sera heureusement modifiée par l'habitation d'un pays plus méridional. Le second point est nouveau et, jusqu'ici, le Gouvernement n'a reçu aucune communication officielle à ce sujet. Il y a lieu de croire qu'un rapport, rédigé

par un certain nombre de médecins experts, aura une grande importance aux yeux du ministère, et que cette pièce auth-entique contribuera très efficacement à produire le résultat si vivement désiré par Madame;

La princesse m'a paru adopter avec empressement les vues de M. Gintrac; aussi celui-ci, profitant avec adresse de cette disposition d'esprit de la dame, lui fit entendre que cette constatation de grossesse était du ressort d'un accoucheur de profession.il a ajouté que, pour son propre compte, il se récusait absolument, parce qu'il ne s'était jamais livré à l'exercice de cette partie de la science médicale, mais que j'offrais précisémelit les garanties désirables en pareille matière, que j'avais toujours pratiqué l'art des accouchements et que je pouvais fournir tous les éléments d'un rapport médico-légal sur cette question si intéressante. M. Gintrac m'avait à peine indiqué le but où tendait ce long discours; aussi, pris au dépourvu, je me suis contenté de dire à la princesse que cette constatation de grossesse était une chose aussi simple que facile.

Je suis assez porté à croire que tout ceci était concerté d'avance entre la princesse et son médecin ; aussi n'a-t-il été élevé aucune objection contre ce rapport. Si Mj Gintrac ne prend conseil que de luimême, s'il dirige souverainement les affaires de sa royale cliente, si ces déterminations si graves lui appartiennent en propre, il faut convenir que son rôle est grand et beau, et que l'homme est à la hauteur de son rôle. Dans des circonstances comme celles où se trouve M""® la duchesse de Berry, un médecin a la haute main, tout dépend de lui, et l'on conviendra qu'il faut une tête bien organisée pour conduire à bon port une barque fragile sur cette mer orageuse. Je crois bien que M. Gintrac reçoit des avis, des conseils,

VENDREDI i*' MARS 55

que le parti légimiste a les yeux sur lui, qu'il doit agir d* après les inspirations des grands meneurs, mais lui seul voit, apprécie, juge, lui seul sait ce que Ton peut faire et rien ne peut être fait sans lui. Il me semble avoir une très grande influence sur Madame; sa parole est nette, ferme, brève, sa voix est douce et claire, ses expressions bien choisies, sa phrase est même élégante, les formes les plus polies sont employées sans recherche et sans prétention. M. Gintrac est du nombre de ceux qui savent se faire écouter et que Ton écoute volontiers.

La princesse, bien convaincue que la proposition de M. Gintrac est toute dans son intérêt, Ta acceptée aussitôt; en conséquence, j'ai accompli, séance tenante, cet acte important de mon ministère, avec tout le soin dont je suis capable. Mon confrère, témoin de mes recherches, n*y a participé en rien. La princesse a paru satisfaite de ma manière d'agir et m'en a remercié.

Ainsi armés de toutes pièces, M. Gintrac et moi nous avons attendu l'arrivée de nos confrères de Bordeaux. Le bateau à vapeur ne les a pas amenés à l'heure ordinaire et nous ne savions trop que penser de ce retard, lorsque nous les avons vus descendre d'une chaise de poste à une heure après midi. Ces Messieurs nous ont dit que le préfet de la Gironde leur avait fait expédier hier soir une invitation personnelle, qu'ils avaient acceptée individuellement et sans avoir le temps de se concerter. Une lettre reçue par M. Gintrac lui annonce que le bruit de cette consultation solennelle s'est répandu hier soir à Bordeaux et que les légitimistes sont dans une grande perplexité ; on parle d'une aggravation considérable dans les souf- . frances de la princesse, les bulletins les plus sinis-

très sont colportés par les zélés. Voilà, en effet, un beau texte à développer ; on peut être certain que les habiles de la Guyenne vont nous expédier demain de nouvelles variations sur leur éternel De profundis.

MM. Bourges, Canihac et Grateloup, M. Gintrac et moi, nous nous sommes aussitôt réunis dans le cabinet du général Bugeaud. Le Gouverneur, après quelques politesses, nous a quittés, et ainsi formés en comité consultatif, M. Gintrac a pris la parole. Il a fait un exposé très détaillé et très méthodique de tout ce qu'il a observé chez M""* la duchesse de Berry depuis qu'il a été appelé à rhonneur de lui donner des soins; il a indiqué le résultat de l'exploration de la poitrine, il a décrit avec soin tous les phénomènes observés par nous hier soir, puis il a terminé son récit en ces termes :

— Il reste, Messieurs, à vous parler d'un autre ordre de phénomènes, mais, comme ce point de pratique a été l'objet particulier de notre honorable confrère, M. le docteur Ménière, je le prie de vouloir bien vous communiquer le résultat de ses recherches.

J'ai pris la parole et j'ai raconté ce qui a été fait par moi ce matin même.

Ceci terminé, les consultants n'ont pas dit un mot. Je leur ai trouvé l'air triste et embarrassé, la mine un peu longue.

Le docteur Canihac, grand, brun, nerveux, leDupuytren de Bordeaux, dit-on, prend à peine le soin de ' dissimuler sa mauvaise humeur, et il me semble que M. Gintrac le regarde d'un air narquois qui le crispe. M. Bourges me paraît accablé. M. Grateloup est très pâle, et tous, précédés par M. Gintrac, nous nous acheminons vers le pavillon qu'habite Madame.

Arrivés dans le salon qui précède la chambre à coucher. M, Gintrac nous introduit dans cette chambre,

et nous présente à la princesse, qui, toujours couchée^ nous fait un accueil gracieux. MM. Bourges et Grateloup adressent à Madame un certain nombre de questions fort simples, ne procèdent à aucun examen direct de la poitrine, se bornant à faire de la méde-* cine comme on la faisait il y a cinquante ans. De la grossesse pas un mot. Comme ce chapitre ne pouvait être omis, M. Gintrac a dû le rappeler aux consultants, et, en présence de Madame, il a raconté les dates, les époques qui nous avaient été indiquées la veille. Le docteur Ganihac, en sa qualité de chirurgien, est resté seul pendant quelques minutes avec la princesse, et bientôt il est venu nous rejoindre dans le salon. Nous avons pris congé de Madame, puis, quelques instants plus tard, nous étions de nouveau réunis dans le cabinet du Gouverneur.

Les docteurs de Bordeaux ont pris successivement la parole et ont exposé leur opinion sur la nature du , mal qui tourmente la princesse. M. Ganihac a communiqué le résultat de son exploration, qui concorde tout à fait avec ce quej*ai observé moi-même, et, après une longue discussion, j*ai rédigé, sous la dictée de tout le monde, un rapport qui contient F exposé précis de nos diverses observations tant sur la santé générale de M"*® la duchesse de Berry que sur son état de grossesse. Ge travail se termine par des conclusions au nombre de cinq. Les quatre premières se rapportent aux divers moyens de traitement dont la malade devra faire usage, la cinquième est conçue en ces termes :

c 5** — Il importera de procurer à M""* la duchesse € de Berry la faculté de se rapprocher le plus tôt € possible de son pays natal, dont la température € paraît" devoir être plus favorable au rétablis-

« sèment de sa santé ; et, si cette décision salutaire € était prise, il serait à désirer qu'elle fût exé- « cutée avant le terme de la grossesse présumée, c dans la crainte qu'après Taccouchement les sympy€ tomes de l'affection pulmonaire ne fissent des pro- « grès trop rapides pour permettre un voyage quel- <( conque. Ce conseil doit avoir d'autant plus de poids € que l'état moral de Son Altesse Royale ne peut « aujourd'hui que recevoir des impressions de plus en « plus funestes par l'effet d'une détention prolongée. >

Nos cinq signatures ont été apposées au bas de cette pièce, dont j'ai gardé une copie. Notre .consultation, remise au général, a été expédiée aussitôt par estafette ; avant deux jours elle sera à Paris, entre les mains des ministres.

Pour mon propre compte, je ne dissimule pas la gravité du fait, mais je n'ai pas agi à la légère. Bien que je no pense pas que la princesse soit menacée d'une phtisie prochaine, je ne suis pas absolument rassuré sur les suites possibles de son état actuel, et, dans le doute, je n'ai pas cru pouvoir m' abstenir. Les conditions physiques et morales au milieu desquelles se trouve M""' la duchesse de Berry ne sont pas favorables, cela est certain. On peut donc craindre qu'il n'en résulte de plus gravés inconvénients. Le mal que l'on redoute pour elle et que ses antécédents rendent assez probable est de ceux que l'on peut plutôt prévenir que guérir. Aussi n'ai-je pas hésité à partager l'avis de mes confrères sur les avantages qui résulteraient pour la malade de l'habitation d'un climat plus doux. Je n'ai pas d'autre but que de contribuer, autant qu'il est en moi, à la guérison de la princesse. Re>ste à savoir comment notre consultation sera reçue par le Gouvernement.

J'ai écrit à M. le comte cUArgout pour lui exposer les motifs de ma comluite. Le général Bugeaud, dans sa position auprès de M""® la duchesse de Berry, comprend parfaitement les conclusions de notre rapport. En sera4-il de même du ministre, qui juge à distance et ne peut se figurer que très imparfaitement les raisons qui nous font agir? J*ai essayé de lui indiquer les ' considérations sur lesquelles nous nous sommes appuyés pour arriver à nos conclusions. Jusqu'à quel point la médecine peut-elle avoir accès au conseil du Gouvernement? C'est ce que j'ignore; mais j'imagine que, dans la circonstance actuelle, la Faculté devait avoir le pas sur la politique.

MM. les consultants et M. Gintrac sont partis ce soir dans la même chaise de poste, et je voudrais bien savoir ce qui s'est dit pendant le voyage. Pour moi, après les avoir accompagnés jusqu'à la voiture, je suis rentré dans ma prison, et à huit heures j'ai été reçu par la princesse. Elle attendait avec impatience le moment de connaître cette consultation sur laquelle se fondent toutes ses espérances. Elle a lu avec une extrême avidité le long mémoire-dont j'avais conservé la copie. Certains passages de notro travail lui ont causé un vif mouvement de dépit :

« — On va imprimer tout cela; ces choses se disent « à des médecins, et non au public ! »

J'ai dit à Madame que je ne croyais pas que cette pièce dût être publiée, que c'était une chose privée, soumise à l'appréciation du Gouvernement, et qui n'intéressait» que lui. Aucune raison valable n'autorise l'impression dans les journaux d'un acte médical dont les conclusions sont toutes dans l'intérêt de Madame. Le ministère ne peut songer à divulguer une opinion

qui, très probablement, est en opposition avec sa volonté.

« — Je vous dis, docteur, qu'il y a dans cette con- « sultation des choses qui peuvent me nuire, et que « vos ministres ne manqueront pas de les publier. »

— Permettez-moi, Madame, de penser différemment. La pièce ne peut être insérée au Moniteur que dans son entier, on n'oserait la donner par fragments, car M. Gintrac en a une copie et il ne manquerait pas, lui, de la donner complète. Mais on se gardera bien de l'envoyer aux journaux. Ce serait leur fournir une arme dont ils se serviraient avec empressement. Les ministres sentiront qu'une consultation motivée comme la nôtre a une certaine importance, et j'espère qu'elle aura un heureux résultat pour Madame.

Nous avons longuement traité ce chapitre. Madame est triste, abattue. La journée a été rude pour elle ; je l'ai quittée à neuf heures.

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Samedi 2 mars.

A ces deux jours d'agitation a succédé un calme plat qui me donne un peu de répit et me permet de me reconnaître. On m'a donné un appartement très voisin de l'enceinte réservée à la princesse; j'ai besoin de procéder à un emménagement complet, car les chambres d'officiers sont dans un état de nudité affligeante. Je cours la ville pour y trouver quelques objets dont j'ai besoin, et j'ai bien de la peine à recueillir les diverses pièces d'un ménage de garçon. Il a fallu recourir aux fournisseurs de Bordeaux pour obtenir une cuvette. Blaye sait se passer de ces vases superflus. On m'a donné pour valet de chambre un grand diable

SAMEDI 2 MARS Cl

de grenadier qui ignore jusqu'aux premiers éléments • de ràrt de servir. Et Dieu sait la façon dont il s'acquitte de ses nouvelles fonctions !

Je n'ai pas vu la princesse aujourd'hui. Elle ne s'est pas levée, non pas, dit-on, par suite de souffrances vives, mais à cause d'un état de langueur, d'affaissement physique et moral. Je lui ai composé et envoyé une petite potion calmante qui lui donnera le repos dont elle a besoin, car ses deux dernières nuits ont été sans sommeil. Cette agitation n'a rien qui puisse étonner, si l'on se rappelle ses paroles que j'ai notées il y a quelques jours : « Je veux sortir d'ici^ à quelque prix que ce soit. » On comprendra que M™* la duchesse de Berry doit éprouver en ce moment des inquiétudes sérieuses, et que tout ce que nous avons fait dans les deux journées- précédentes est une tentative pour arriver à son but. Elle a senti la nécessité de s'exécuter franchement. Son parti devrait bien l'imiter ; je ne conçois pas la thèse absurde que soutiennent les journaux légitimistes. Il me semble que les vrais amis de la princesse (et après tout elle doit en avoir) pourraient empêcher les rédacteurs de ces journaux de se fourvoyer comm^ ils le font chaque matin. Un mot d'avis, partant de bonne source, mettrait un terme à cette polémique qui deviendra souverainement ridicule en présence du dénouement inévitable qui se prépare.

Faut-il en conclure que les plus chauds partisans de M™* la duchesse de Berry sont dans une ignorance absolue de tout ce qui la concerne; que son état actuel est un mystère, même pour les personnes qui l'approchent de plus près ; enfin que cette grossesse est un secret pour tout le monde ? Je serais bien tenté de le croire, en voyant les articles que pubUe la Quotidienne,

car ce journal, mieux instruit, n'oserait jamais tenir un pareil langage. Gomment se hasarde- t-on à recevoir un pareil démenti ? Je trouve les légitimistes bien imprudents ; quelque âme charitable devrait les avertir de réchec qui les attend.

Le général Bugeaud, qui fait une immense consommation de journaux de toutes couleurs, se livre avec une ardeur extrême à la discussion des articles dans lesquels on s'occupe de nos affaires de Blaye. Je ne comprends pas la chaleur qu'il y met, mon indifférence en poUtique s'étonne de ces violences ; reste à savoir si l'exemple et l'occasion feront de moi le champion déclaré de quelque nuance d'opinion représentée par nos journalistes quotidiens. A vrai dire, je me sens peu de propension à me ranger sous les drapeaux de ces Messieurs. Je crois peu aux convictions et beaucoup aux intérêts; j'ai vu de trop près certains hommes pour croire à leurs vertus patriotiques; enfin, il me semble beau de n'être que du parti de la France. Chacun ne peut agir utilement que dans la limite de ses facultés ; je ne me sens pas fait pour conduire les hommes. Le grand troupeau dont je fais partie ne manquera jamais de chefs; tout le monde veut être berger, par le temps qui court; mais, pour ma part, j'abdique toute prétention à la houlette.

Le général Bugeaud n'est pas mouton, tant s'en faut. Il est toujours en guerre, et son arde.ur belUqueuse est inépuisable. Il s'irrite contre la mauvaise foi de l'esprit de parti, il est toujours tenté de répondre aux articles de ses ennemis politiques ; aussi son aide de camp, qui lui sert de secrétaire, écrit sans cesse sous sa dictée des rectifications, des dénégations, des explications qui ne me paraissent pas atteindre le but qu'il se propose. Il discute de bonne foi, à son point de

vue, mais les choses qui lui semblent évidentes ne le deviennent pas pour ceux qu'il combat. Il est persuadé que la raison suffit, que les légitimistes doivent se rendre à l'évidence et reconnaître leurs erreurs, mais je crois qu'il s'abuse complètement sur ce point. Ainsi ces Messieurs de la Guyenne parlent sans cesse des rigueurs de la captivité de Madame, des duretés de ses geôliers, de l'affreux cachot où languit une princesse de sang royal, etc., et M. Bugeaud, qui s'indigne de ces calomnies, croit pouvoir y mettre un terme en disant bien haut qu'il offre aux journalistes de 'leur ouvrir les portes de la citadelle, de les conduire auprès de M"* la duchesse de Berry ; enfin, de les mettre à même de recevoir de la propre bouche de la princesse le démenti que méritent de semblables allégations. Je dis que les légitimistes de la Guyenne se garderont bien d'accepter de semblables propositions, et j'ajoute que, les acceptassent-ils, il n'en continueraient pas moins d'attaquer le Gouverneur et le Gouvernement. L'esprit de parti ne se laisse pas convaincre d'erreur, parce que cette erreur elle-même lui est nécessaire. J'ai dit tout cela au général^ qui n'en continue pas moins de batailler contre la presse hostile. Voici la lettre qu'il a envoyée ce soir aux journaux de Bordeaux :

« Monsieur le Rédacteur,

« Je vous prie de vouloir bien annoncer dans votre journal quej'offre au parti légitimiste d'admettre dans les appartements de M""* la duchesse de Berry cinq personnes du choix de ce parti, M. Ravez en tête, afin qu'elles puissent s'assurer près de la captive ellemême si la violence ou la captation ont été employées près d'elle pour obtenir la déclaration qu'elle a écrite de sa main, le 22 février. Elles pourront aussi s'as-

surer si c'est bien M"* la duchesse de Berry qui est à Blaye, et si elle n'y est pas entourée de tous les soins nécessaires, de toutes les commodités, de tous les égards compatibles avec sa position, a Recevez, etc.,

« Général Bugeaud. »

C'est là, comme on le voit, un argument ad hominem. Je doute qu'il soit du goût de Messieurs les récalcitrants et qu'ils acceptent une proposition aussi nettement formulée. Pour moi, j'aime cette franchise du Gouverneur ; il y a dans son allure une honnêteté flagrante, et ses ennemis politiques comprendront facilement qu'un homme de cette trempe ne marchande pas avec sa conscience. Je suis curieux de savoir comment M. Ravez se tirera de là.

Dimanche 3 mars.

Notre citadelle est très bruyante. Tous les jours la garde montante avec accompagnement de tambours et de clairons, la diane le matin, la retraite le soir, puis la nuit les qui vive! des sentinelles, les rondes-major ou autres, en somme, c'est un tapage auquel on finit par s'habituer. Le dimanche a le privilège d'un surcroît de tintamarre ; la revue du général, la parade, sont ornées de musique ; aussi la journée se passe au milieu d'un vacarme étourdissant.

A une heure, j'ai vu la princesse, que j'ai trouvée au lit. Elle est toujours souffrante, son appétit est nul, et son affaissement n'est pas moindre que les jours précédents. Mes petites observations me portent à penser que M"* la duchesse de Berry, comme la plupart des femmes d'une organisation nerveuse et délicate, subit

rapidement rinfluence débilitante des idées tristes. Je crois que son physique est sous la dépendance immédiate de son moral, et que Tétat actuel doit être attribué aux inquiétudes d'esprit qu'elle a éprouvées tout récemment.

Je Tai déjà dit, le médecin peut, sans indiscrétion, sortir du cercle étroit des banalités de la conversation ordinaire; il a le privilège de parler aux malades de ce qui les intéresse le plus, et c'est peut-être à cela qu'il doit d'être toujours écouté favorablement. J'ai cru devoir user de mon droit. Bien que je n'aie vu Madame qu'un petit nombre de fois et seulement depuis quelques jours, j'ai abordé, avec tous les ménac^ements convenables, quelques questions intimes ; enfin, j'ai entrepris de distraire Son Altesse Royale. Je suis un personnage nouveau pour ma royale malade. Nos rapports jusqu'ici ont été exclusivement médicaux; nous n'avions pas causé, et j'ai essayé de le faire.

Les femmes aiment qu'on leur parle d'espérance ; aussi ai-je touché celte corde sensible. Le rôle de consolateur est dans ma nature, je m'impressionne très facilement aux maux d'autrui, je prends ma large part de toutes les infortunes dont je suis témoin, trouvant quelque charme à sécher des pleurs. Madame s'est prêtée de bonne grâce à mes efforts pour lui rendre les heures moins pesantes; elle a bien voulu causer, jaser même ; aussi le temps ne m'a pas paru long.

Chaque individu a quelque chose de spécial, et, pour une pauvre captive, la présence d'un nouvel interlocuteur est presque une bonne fortune. Madame a évidemment cherché à me sonder; elle a varié les sujets de conversation ; nous avons passé en revue la littérature, le théâtre, les arts, puis sont venues les ques-

tions personnelles. On a voulu savoir qui je suis, d'où je viens, quelles sont mes relations ordinaires, et je ne me suis pas fait prier pour traiter à fond ma modeste biographie, La princesse est curieuse et gaie, deux conditions qui rendent les entretiens faciles et intéressants. Je me suis prêté aux allures un peu vagabondes de sa pensée; j'ai couru à sa suite aux quatre points cardinaux de la conversation. Dieu sait le chemin que nous avons fait en peu de temps ! En somme, M"** la duchesse de Berry parle avec facilité, non pas très correctement (elle fuit toute recherche), mais avec une vivacité remarquable. Sa pensée va plus vite que la parole; l'expression manque à l'idée, et de là pour elle la nécessité de remplacer les mots qui ne viennent pas par des gestes, par des airs de visage et des mouvements de tête pleins de naturel et de gaieté.

J'espère que le temps me permettra d'étudier le caractère de l'infortunée princesse. Ce que j'en ai pu voir aujourd'hui m^en donne une bonne opinion ; la bonté se montre à fleur de peau et je serais bien trompé si j'avais à modifier beaucoup cette première impression. Madame est très bienveillante pour sa femme de chambre, ce qui est, suivant moi, une bonne recommandation. Le caractère se peint dans les choses de la vie ordinaire; les femmes doivent être appréciées et jugées, non pas dans le salon, mais dans la chambre à coucher, non pas en grande toilette, mais en déshabillé. Cette épreuve est tout à fait favorable à M"^ la duchesse de Berry.

Au milieu de notï*e entretien. M"** d'Hautefort et M. de Brissac sont entrés chez Madame, et bientôt il y a eu cercle au-devant du lit de la princesse. Nous avons remis sur le tapis une foule de sujets, la plupart assez gais, si bien que la séance a duré près de èsux

heures. Plusieiy»s fois j'avais cru devoir, par discrétion, me lever et prendre congé de Madame, mais j'ai été retenu par des questions, des observations; en somme, j'ai trouvé fort agréable et très court le temps ainsi passé. M""® d'Hautefort et M. de Brissac, qui m'ont accompagné jusqu'au salon, m'ont engagé à user de toutes mes ressources pour distraire la princesse ; il m'a été facile de promettre que je ne négligerais rien pour y parvenir.

A huit heures, M"" la duchesse de Berry m'a fait demander et j'ai constaté de nouveau que la fièvre revient à peu près tous les soirs. A l'agitation de la Journée succède un abattement considérable ; un malaise général et très pénible empêche Madame de lire, de s'occuper, et constitue un état fâcheux. J'ai préparé quelques médicaments indiqués en pareil cas ; espérons que la nuit sera plus calme que les précédentes.

Le général, que j'ai retrouvé au salon, m'engage à multiplier mes visites et à procurer à ma royale cliente tout ce qui pourra lui être agréable. Je profite de cette bonne volonté du maître pour le prier, si cela est possible, de supprimer la diane, espèce de charivari matinal composé de tambours, clairons et trompettes, et qui me semble tout à fait incompatible avec le repos de la princesse. Les grandes dames aiment le sommeil du matin; c'est le moment où le lit leur plaît le mieux, et le canon de la Capricieuse me paraît bien suffisant pour arracher la garnison aux douceurs de son grabat.

« Gomment n'ai -je pas pensé à celai s'écrie le « général. Dites à Madame que je vais donner des « ordres pour qu'on la laisse dormir tranquille... »

M. Bugeaud est un homme excellent; ce farouche

geôlier est plein de bonté, de faiblesse même, pour les femmes et les enfants.

Lundi 4 mars-.

Ce matin, à huit heures et demie, j'entre dans la chambre de M""® la duchesse de Berry. Voici son début :

« — Pourquoi n'a-t-on pas battu le tambour comme « de coutume? Que veut dire ce changement? »

— Gela veut dire. Madame, que, dans un pays civilisé comme celui-ci, les dames doivent dormir à leur aise, et que la garnison de la citadelle peut se réveiller comme il lui plaira sans troubler le sommeil de Votre Altesse Royale.

« — Oh! je vous remercie, docteur, et je vous prie « de remercier pour moi le général de cette attention. « Les nerfs de M""*" d'Hautefort vous devront bien de « la reconnaissance. Je vous dirai cependant que j*ai « été fort inquiète ce matin quand je n'ai plus entendu « ce vacarme auquel je suis habituée ; je me suis « imaginé une foule de choses. Malheureusement, je « ne suis pas comme Joad, je crains tout, et le « moindre changement dans ce qui m'entoure me « cause un tourment d'esprit dont je ne suis pas « maîtresse. »

— Rassurez-vous, Madame, rien n'a été fait que pour être utile à Votre Altesse Royale, et j'espère qu'ellq se trouvera bien de ce nouveau régime. J'aurais peut-être dû prendre les ordres de Votre Altesse Royale avant d'agir comme je l'ai fait; mais j'espère qu'elle voudra bien me pardonner ce défaut de forme en faveur de l'intention.

La nuit a été un peu moins mauvaise *que les deux ou trois dernières. J'ai prescrit un bain qui a procuré un soulagement très marqué. Néanmoins, M. Gintrac sera prié de venir mercredi prochain. Il s'agit de prendre des mesures contre le retour des accès fébriles et nous aviserons au moyen d'y remédier.

La princesse lit beaucoup. Le général lui envoie chaque jour un bon nombre de journaux qu'elle parcourt avec assez d'attention, et sous ce rapport son appétit de nouveautés est insatiable. Le colonel Chousserie s'est, dit-on, toujours montré fort sévère sur ce chapitre. Véritable censeur de ces feuilles quotidiennes, il ne les laissait arriver chez, la princesse qu'après les avoir examinées avec soin; il supprimait invariablement toutes celles qui contenaient quelques articles capables de la froisser. Il en résultait que la dame ne pouvait compter sur rien; tel numéro lui était défendu aujourd'hui; tel autre demain; elle perdait à chaque instant le fil du discours, la suite des idées ; aussi cette politique à bâtons rompus lui était on ne peut plus antipathique.

Le général Bugeaud a voulu suivre ces errements et ne donner à la princesse que les journaux à peu près légitimistes. Mais ceux-là mêmes contenaient souvent des articles absurdes, maladroits, qui la blessaient plus que les sévérités de ses ennemis, et, après quelques explications sur ce sujet, le général a levé l'interdit. Tous les journaux indistinctement, à quelque nuance politique qu'ils appartiennent, sont portés chez la princesse, et elle lit de préférence ceux qui lui sont le plus hostiles. Cela ne m'étonne pas. M. Bugeaud Ut plus* volontiers le National que les Débats ; les gens qui font de la politique recherchent l'opposition, ils ne se donnent pas la peine d'écouter ceux qui parlent et

pensent comme eux. Singulière disposition d'esprit qui aime la contradiction^ qui cherche les obstacles et ne vit qu'au milieu des combats perpétuels!

J'ai pensé que la lecture des nouveautés littéraires serait préférable, et qu'un roman de quelque valeur offrirait plus d'intérêt que les journaux politiques. J'ai fait venir de Bordeaux les dernières productions dramatiques de M. Victor Hugo, Lo Roi s'amuse, et Lucrèce Borgria. Madame ne les connaissait pas ; aussi les a-t-elle lues avec un vif intérêt. Les journaux contiennent à chaque instant des annonces de publications nouvelles, et la princesse exprime souvent le désir de les connaître. J'ai écrit à M. le comte d'Argout pour qu'il m'autorise à faire venir de Paris les choses les plus remarquables ; espérons qu'il ne me refusera pas. J'aurai ainsi un moyen de remplir bien des heures dont on ne saurait que faire, et ce sera une ressource précieuse dans les moments d'ennui.

Depuis que je suis à Blaye, je n'ai pas encore rencontré un de ces moments-là. Le temps passe vite ; je trouve les journées trop courtes; j'écris beaucoup ; de nouveaux incidents" qui se présentent sans cesse me tiennent constamment en éveil. M. le comte d'Argout m'a fait dire plusieurs fois par le Gouverneur qu'il était enchanté de moi, et qu'il espérait les plus heureux résultats de ma présence à Blaye. C'est charmant, mais j'attends des nouvelles officielles, directes, je voudrais que M. le ministre prît la peine de correspondre avec moi. Je désirerais bien savoir quel effet aura produit notre consultation dernière; déjà la princesse s'étonne que le télégraphe n'ait pas transmis quelque dépêche ayant trait à cette affaire.

Ce soir, Madame fait demander une potion semblal^le à celles que je lui ai préparées. Elle se trouve bien. Le

bain lui a été salutaîre, et tout indique une amélioration prochaine. C'est bien nécessaire, car la fièvre et la toux qui durent depuis plusieurs j^ours pourraient donner lieu à des accidents fâcheux.

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Mardi 5 mars.

Le rapport de nuit est plus satisfaisant. Madame a dormi; elle a moins toussé ce matin. Je lui en fais bien mon compliment, car toute la citadelle est enrhumée et je n'ai pu moi-même échapper à cette influenza, comme dit la princesse. Donc je tousse et je dors mal. Au point du jour, fatigué de mon insomnie, j'ai quitté le lit et la chambre, puis, bien enveloppé, j'ai fait, pour me distraire, une promenade sur le grand rempart de l'ouest. La Gironde est superbe. Vue de ces hauteurs, on se croirait presque au bord de l'Océan. Un fleuve est, comme on l'a dit, une grande route qui marche, et cette route qui va se perdre dans l'horizon brumeux est couverte de navires. Je serais resté longtemps en contemplation devant ce spectacle magnifique, sans les bruits qui s'élèvent de la citadelle. Halte-là! Qui vive? Avancez à tordre! Caporal, venez reconnaître! Et tout cela vigoureusement articulé par des gosiers adultes ; il n'y a pas moyen d'oublier ce tapage martial. Les plus suaves rêveries s'envolent au bruit de ces exclamations de corps de garde.

Pendant le déjeuner, j'ai dit au général qu'il compléterait ses utiles réformes nocturnes en recommandant à ses sentinelles de crier moins fort. J'ai demandé que la garde de nuit se fît à la sourdine ; que Ton respectât le sommeil des captifs ; que Ton prît pour cela toutes les précautions compatibles avec la sûreté.

M. Bugeaud fait droit à ma requête; mais quelques partisans de la routine font des objections sans nombre à ces changements, et s'efforcent de démontrer au général qu'il serait imprudent de modifier les consignes. Le commandant de place est un gardien vigilant des prisonniers et des vieilles coutumes ; il tient aux usages, et rondes et patrouilles ne peuvent être efficaces, selon lui, sans les cris conservés par la tradition. Mais le général est beaucoup moins à cheval sur ce principe ; il comprend les motifs que j'ai allégués pour obtenir un calme si nécessaire aux gens qui sont à la fois souffrants et tristes, et, nonobstant les réclamations du cerbère classique, il prescrit les mesures que j'ai réclamées.

Aujourd'hui à une heure, sous l'influence d'un rayon de soleil printanier, M""® la duchesse de Berry est descendue au jardin. Des fenêtres de fappartement du commandant Ghardron, j'ai vu Madame se promener, appuyée sur le bras de M. de Brissac. La princesse est largement drapée dans une mante de soie brune ; elle marche lentement ; les personnes qui peuvent la voir comme moi en ce moment doivent remarquer dans ses allures quelque chose qui indique son état de grossesse. J'ai pris soin de ne pas me montrer aux fenêtres; la princesse braque son lorgnon sur toutes les parties de la citadelle qui dominent son jardin; on sait qu'elle n'aime pas à être examinée quand elle se promène ainsi .

Le commandant de l'artillerie du château, à qui j'ai fait une visite, m'a conduit à la salle d'armes, collection nombreuse de fusils et de sabres. Les fenêtres de cet arsenal donnent également sur le jardin de la princesse, et nous avons continué d'assister incognito à sa promenade. Mais bientôt le soleil a disparu, et la

princesse a fait comme le soleil. J*ai passe en revue quelques vieilles rapières espagnoles, des épées à deux mains ayant près de cinq pieds de longueur, et qui, maniées par le bras puissant des anciens chevaliers, devaient tomber comme la foudre sur la tête des soldats combattant à pied. J*ai vu des arquebuses à rouets, des lances, tout l'attirail guerrier des héros de la chevalerie. Il y a bien encore, comme autrefois, des princesses captives, des demoiselles opprimées, mais les hommes d'armes ont disparu; Roland lui-même, dont il est question dans les vieilles légendes de Blaye, ne pourrait rien contre ce qui se passe ici. Les paladins actuels ne manient que la plume, le champ clos est transformé en une feuille quotidienne où se débattent les plus chers intérêts des peuples et des rois.

J'ai reçu ce soir une longue lettre de M. le ministre de rintérieur. Il s'applaudit de m' avoir envoyé à Blaye en temps utile. M. le comte d'Argout approuve tout ce que j'ai fait et m'engage à ne rien négliger pour bien remplir la mission délicate qui m'a été confiée. Cette dépêche est antérieure à notre consultation; aussi ne me donne-t-elle aucun éclaircissement sur les points importants.

Dans la soirée, je me suis rendu au pavillon avec l'espoir de passer une heure auprès de M""® la duchesse de Berry. La princesse est fatiguée ; j'ai trouvé au salon M"® d'Hautefort et M. de Brissac, qui m! ont fait un gracieux accueil. Nous avons beaucoup parlé de l'Anjou, de l'ancien château des ducs de Cossé-Brissac, et de quelques autres localités historiques du département de Maine-et-Loire. Par un hasard singulier, les deux compagnons de captivité de la princesse sont Angevins, et moi leur compatriote. Ce rapprochement rend la conversation facile; nous avons passé en revue

une foule de lieux, de noms et de choses qui nous sont également connus, si bien que notre entretien, assez animé, a tiré la princesse de sa langueur. La porte de sa chambre a été ouverte par M"* Hansler, et une voix douce s'est fait entendre :

« — Que dites-vous donc là? De guoi s'agit-il? « Est-ce que le docteur nous apporte quelque bonne « nouvelle? Faites-m'en part, parlez un peu plus haut, « si toutefois je ne suis pas de trop dans votre couverte sation. »

— Nous parlons de l'Anjou, dit M"** d'Hautefort, et Madame ne trouverait pas grand plaisir à nos histoires. M. le docteur n'a pas la moindre nouvelle à nous raconter. En sa qualité d'homme heureux, il prend le temps comme il vient et il s'inquiète peu de ce qui se passe. Où peut-on être mieux qu'à Blaye ? chante-t-il, du matin au soir ; je l'avertis qu'il ne fera pas de prosélytes parmi nous.

Je me suis défendu de mon mieux et cette petite guerre a paru égayer la princesse. M"** d'Hautefort est assez disposée à taquiner la Faculté, elle manie l'épigramme avec quelque succès, il faut bien le reconnaître, et cela l'encourage • à en user souvent. La duchesse de Berry a mis fin au combat en disant à mon antagoniste :

« — Chantez-nous quelque chose; ne vous égosillez « pas à taquiner le docteur, qui paraît avoir bec et « ongles ; tâchez plutôt de le charmer par quelques « airs gracieux et touchants. Allons, comtesse, dites- « nous la cavatinedu Barbier de Séville; elle vous « convient à merveille. La Rosine est malheureuse, « elle se plaint de son tuteur, elle le menace de se « révolter s'il la persécute trop ; c'est à peu près notre

MARDI 5 MARS Th

€ situation, et vous dites cet air avec beaucoup de

c goût. »

M""* d'Hautefort ne s'est pas fait prier, et j'ai trouvé que les éloges de la princesse étaient mérités : la dame d'honneur s'accompagne avec finesse; elle chante avec intelligence, sa voix est douce et flexible ; on voit qu'elle sait la ménager. Elle chante presque à demivoix, encore ne chante-t-elle que très rarement. Le piano, sous ses doigts, s'anime et devient un orchestre complet. Son répertoire est immense. Madame lui désigne des airs qu'elle exécute aussitôt, et sa mémoire est prodigieuse. Au milieu de cette séance musicale, j'ai saisi un petit air plaintif qui ressemble à certains boléros quej'ai entendus autrefois; cette phrase langoureuse, qui exprime un tourment d'amour, une tristesse passionnée, est ramenée sans cesse, et de façon à me causer un sentiment de malaise indéfinissable. L'oreille est agacée par cet air qui ne finit pas. On suit la pensée de l'auteur, on s'attend à la voir arriver à terme, puis, au moment où elle paraît devoir se compléter, la phrase recommence, monte, décline, tombe presque et se relève pour suivre la même marche interminable. J'ai dit que cet air me crispait, me tourmentait; aussi ^mt (j'Hautefort n'a pas manqué de me le joue?;* un grand nombre de fois ; elle est enchantée, dit-elle, de posséder un moyen de me rendre moins heureux.

La princesse s'est beaucoup amusée des taquineries de sa dame d'honneur. J'ai pris congé de ce petit cercle au moment où on apportait le thé et je suis venu m'asseoir devant la table où me voici, récapitulant les petits incidents de cette journée, jouant de la plume, grossissant ce registre, qui menace de prendre un accroissement considérable.

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Mercredi 6 mars.

M. Gintrac est arrivé à midi; nous nous sommes rendus ensemble chez M""® la duchesse de Berry, et mon confrère a constaté l'amélioration survenue dans la santé générale de Son Altesse Royale. Nous avons rédigé une note détaillée contenant beaucoup d'observations sur les particularités qui ont signalé la grossesse actuelle. Ce travail , remis entre les mains de M. Bugeaud, a été envoyé aujourd'hui même à M. le ministre de l'intérieur. Je sais que nos rapports médicaux sont soumis à l'examen de quelques médecins de Paris ; nous voulons leur fournir tous les renseignements que nous recueillons dans l'intérêt de notre royale malade. La princesse se prête volontiers à toutes nos recherches; elle va au-devant de nos questions, et cependant elle répète sans cesse que le Gouvernement veut la retenir à Blaye et l'y laisser mourir de désespoir et d'ennui. Le silence que garde le ministère à l'égard de notre grande consultation du 1^' mars lui paraît une preuve à l'appui de son opinion. Nous n'avons pas manqué de bonnes raisons pour combattre ces idées désolantes, mais il est aisé de voir que M""® la duchesse de Berry ne se fait pas d'illusions sur les inconvénients de sa position actuelle, et qu'elle conserve peu d'espérance de recouvrer sa liberté.

C'est assurément une fâcheuse disposition d'esprit; aussi nous n'avons pas épargné les arguments pour en atténuer les effets. M. Gintrac, qui a eu plus que moi le temps et l'occasion d'étudier le caractère de la princesse, me dit que les idées noires qui l'obsèdent en ce moment, disparaîtront bientôt sous l'influence d'une distraction quelconque ; il a remarqué que son imagi-

nation est très vive, très mobile, et que cela doit nous rassurer sur les suites de cette mélancolie passagère. Je crois que le cher confrère a raison. M^* la duchesse de Berry a trop de vivacité pour avoir en même temps la persévérance.

M. Gintrac nous a dit que la lettre adressée par le général aux journalistes de Bordeaux avait causé une immense rumeur parmi les légitimistes. M. Ravez, si lestement désigné par M,. Bugeaud comme le chef de ce parti politique, se révolte contre ce titre et voudrait bien trouver quelque moyen d'éluder la proposition du Gouverneur. On s'amuse beaucoup de l'espèce d'embarras que cause aux carlistes cette sorte de défi dont la forme insolite, dont le sans-façon les prend tout à fait au dépourvu. Ces Messieurs ne savent comment se tirer de là, et les rieurs ne' sont pas de leur côté.

A quatre heures, le général Bugeaud m'a prié de l'accompagner dans la visite qu'il va faire au commandant Mollier, capitaine de la Capricieuse, Je suis enchanté d'avoir une occasion de monter à bord d'un bâtiment de la marine royale. Je n'ai jamais vu de vaisseau de guerre, et celui qui est à l'ancre sous les murs de Blaye, bien que très petit, n'en sera pas moins intéressant pour un novice comme moi. Donc, un canot de M. Mollier nous a transportés, M. Bugeaud et moi, jusqu'au pied de l'échelle qui conduit sur le pont de la Capricieuse, et cinq coups de canon ont salué l'arrivée d'un officier général à bord. Nous avons été parfaitement accueillis. L'équipage tout entier est rangé en bataille sur le pont. Le commandant nous fait les honneurs de son salon, puis il nous conduit dans l'intérieur de la corvette, que nous visitons dans ses moindres détails.

J'ai déjà dit que la Capricieuse avait amené M™* la

duchesse de Berry de Paimbœuf à Blaye, et que ce voyage avait été long et difficile en raison du grand vent d'ouest c^i régnait alors sur la côte. M. Mollier et ses officiers nous ont raconté beaucoup de détails non seulement sur cette navigation périlleuse, mais encore sur les passagers, dont le courage et la patience avaient été mis à une rude épreuve.

Un jeune enseigne m'a montré la disposition des lieux occupés par la princesse, M^* de Kersabieck. et M. le comte de Mesnard. J'ai su que M"* de Kersabieck et M"' Lebeschu, femme de chambre de la princesse, se sont trouvées incapables de donner à Madame leâ soins que réclamait son état de souffrance, et qu'il fallut recourir à la complaisance d'un matelot, non encore d'âge mûr, et qui s'acquitta à merveille de ces fonctions délicates de chambellan intime. On m'a fait voir ce loup de mer qui a répondu devant moi, d'une manière fort pittoresque, à des questions assez drolatiques que lui adressait le jeune officier. M"* Lebeschu, qui paraît, je crois, en ce moment, devant je ne sais quelle cour d'assises, est une petite précieuse dont ces Messieurs s'amusent, et pour laquelle ils ne se piquent pas trop d -indulgence. Quant à M"® Stylite de Kersabieck, qui s'était réfugiée avec M""® la duchesse de Berry dans la cachette de Nantes, ces Messieurs de la Capricieuse prétendent qu'elle n'a pas le pied marin, et que jamais créature humaine n'a eu plus qu'elle à se plaindre de la mer. Ils racontent un peu trop gaiement, ce me semble, les mille et une tribulations qui l'ont assaillie pendant la rude traversée de la Capri^ cieuse, et je m'étonne de leur trouver si peu de charité pour les femmes.

Le commandant Mollier ne s'est pas contenté do nous faire voir son bâtiment, il a voulu nous donner

la représentation de quelques-unes clos principales manœuvres qui se font à bord. Ainsi, son équipage a figuré un branle-bas de combat, un appareillage et plusieurs autres exercices qui mettent en relief la discipline et Thabileté des matelots. Tout cela m'a fort intéressé ; je ne perdrai pas Toccasion, si elle se présente, d'en voir davantage.

En quittant la corvette, le général a été salué de cinq nouveaux coups de canon, et tous les honneurs militaires lui ont été rendus dans les formes accoutumées. Le canot du commandant nous a ramenés à terre, où un bon dîner a mis en présence les officiers de la marine rpyale et ceux de la garnison. Tous les jours, le général reçoit à sa table quelques-uns de ces Messieurs, à tour de rôle, et le commandant supérieur do la citadelle se montre extrêmement hospitalier. C'est son devoir, je crois, mais c'est aussi son goût, et Ton voit qu'il est heureux d'exercer un semblable patronage.

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Jeudi 7 mars.

Rien de nouveau dans la matinée. A une heure, j'ai fait une visite à la princesse. Je la trouve non plus au lit, comme les jours précédents, mais levée, enveloppée d'une longue robe de chambre en flanelle blanche, et dans un mouvement perpétuel. M™® Hansler la suit de son lit à la ^cheminée, du secrétaire à la fenêtre; elle trotte assez lestement d'un coin à un autre de l'appartement, et la camériste, armée d'un bonnet, d'un fichu et de divers ustensiles de toilette, court après sa maîtresse en essayant d'ajuster quelques parties de son costume, Et comme je riais de cette

petite scène d'intérieur, la princesse m'a dit avec gaieté :

flc — Je ne puis rester tranquille le matin, il me « faut du mouvement ; jamais on n'a pu m'habiller « qu'au vol. J'ai bien dormi, je vous remercie de « m'avoir délivré des qui vive ? qui, souvent, me ré- « veillent en sursaut. Mais je crains de dormir trop. « Cela va m'engourdir et je deviendrai marmotte. Le c canon d'hier m'a fait tressaillir. Pourquoi ne pas « avertir les gens quand on doit faire un tel tapage ? c Je suis sûre que, dans la ville, tout le monde a cru « que la citadelle était attaquée. »

— Je ne sais trop ce que Ton a pensé en ville, mais j'ai dit, moi, en entendant ce salut de la Capricieuse, h l'officier général qui montait à bord, que l'on aurait dû prévenir Son Altesse Royale, et que ces explosions formidables pouvaient avoir de graves inconvénients. M. Bugeaud en est convenu et il a regretté de ne pas y avoir songé en temps utile. Puis,, il a ajouté que Votre Altesse Pioyale n'avait pas peur du canon, qu'elle n'était pas une femme ordinaire, et qu'on lui ferait injure en doutant, à ce point, de sa fermeté.

« — Le fait est que le bruit du canon ne m'effraye « pas. J'aime mieux un coup de canon qu'un coup de « pistolet, un coup de sabre qu'un coup d'épingle. « Mais, docteur, vous avez vu la Capricieuse, vous « conviendrez, sans peine, que la marine royale aurait « pu trouver quelque chose de mieux pour me con- « duire ici. On aura pensé que' c'était assez bon pour « moi, et que, si nous devions faire naufrage, la perte « serait encore assez grande. Nous avons faiUi périr.. « Pendant deux jours, la mer a été affreuse. Le capi- « taine Mollier, qui est un brave marin, un vieux loup

« de mer, m'a avoué qu'il a eu de sérieuses inquiétu- « des. Dans quel état nous étions, bon Dieu! Cette « pauvre Stylite a passé trente-six heures entre une « cuvette et quelque chose de pire ; M^^ Lebeschu était c morte; moi-même je n'en valais guère mieux. Nous < avons été heureuses de trouver quelques matelots « bien complaisants. En pareil cas, on n'y regarde « pas de si près. A la mer comme à la mer ! »

Je rapporte ces fragments de conversation, qui donnent une idée exacte du ton qui règne dans mes rapports avec M""* la duchesse de Berry. La princesse me témoigne beaucoup de bienveillance ; il y a dans ses manières un laisser-aller, un sans-façon tout à fait remarquables. Jusqu'à ce jour, j'ai constamment observé ce naturel dans toutes les paroles de Madame ; sa conversation est simple et gracieuse, et, lors même * que quelque pensée sérieuse la préoccupe, l'expression de ses sentiments conserve une aisance familière qui indique une complète absence de prétention à l'effet. Entre Son Altesse Royale et M""*" Hautefort règne toujours un ton de familiarité réciproque qui m'a surpris lorsque j'en ai été témoin pour la première fois. M. le comte de Brissac est beaucoup plus cérémonieux ; la princesse lui témoigne de grands égards. Ce personnage est de haute taille, maigre ; son caractère est grave, ses manières fort distinguées, mais empreintes d'une certaine raideur mélancolique ; en somme, on aurait pu choisir pour compagnon de captivité un homme plus gai, plus actif, plus disposé à consoler et à distraire une femme comme M"^* la duchesse de Berry. J'ajoute que, quelque choix que l'on eût fait, il eût été impossible de trouver un- homme plus honorable et plus dévoué à la princesse. Il ne se plaint jamais, supporte, les ennuis de sa position

g2 LA CAPTIVITÉ DE LA DUCHESSE DE BERRY

volontaire avec une résignation entière; tout le monde, dans la citadelle, ne parle de M. de Brissac qu'avec respect.

Pendant notre entretien en camp volant, M"** Hans- 1er était parvenue à coiffer la princesse, à compléter sa toilette, et Dieu sait les immenses difficultés de cette double opération tout à fait passive pour Son Altesse Rojale ! Elle ne s'y refuse pas, mais elle ne s'y prête pas; aussi la femme de chambre a besoin de beaucoup d'adresse et d'une patience à toute épreuve pour arriver au but. Madame s'arrête à peine pour lii*e quelque article d'un journal; elle écrit debout et au crayon des notes sur un album, des réflexions, des dates; puis elle ouvre tous les tiroirs de son bureau, bouleverse des papiers, poursuit de son lorgnon quelque objet - rebelle à ses recherches, et s'inquiète peu des efforts de M'^'Hansler pour placer convenablement un bonnet, un fiehu, pour serrer un cordon ou une ceinture. Cette petite scène d'intérieur m'a paru fort divertissante. Je suis enchanté de voir que Madame ne se gêne pas pour moi ; au milieu de cette promenade à bâtons rqmpus, elle parle, jase, rit, plaisante ; je lui trouve une humeur charmante. Nous avons beaucoup parlé de sa grossesse. Elle entre pleinement dans son rôle de femme enceinte ; toutes ses actions sont en harmonie avec cette situation. Madame a remarqué que cette grossesse différait notablement des précédentes, ce qui s'explique assez bien par les conditions physiques et morales au milieu desquelles elle s'est trouvée depuis six mois. On sait que ces sortes de conversations sont inépuisables entre les dames et les médecins; aussi avons-nous devisé sur ce sujet pendant plus d'une heure.

Je fais grâce à la postérité de cet entretien par trop

technique, mais il m'a fourni un certain nombre de données médicales sur lesquelles je serai bien aise d'avoir ravis de nos. maîtres de la science. J'ai rédigé une espèce de mémoire que j'ai envoyé ce soir à M, le ministre de l'intérieur, avec prière de le soumettre à l'appréciation de quelques-uns des professeurs de la Faculté.

Ainsi se passent mes journées. Ecouter, réfléchir, écrire, c'est une occupation perpétuelle ; j'applique à notre grande affaire toute l'attention dont je suis capable; ce ne sera pas ma faute si les choses he marchent pas régulièrement. Je n*ai jamais autant étudié un cas de médecine pratique; il est vrai que je ne me suis jamais trouvé dan^ une position aussi délicate. Il s'agit d'intérêts majeurs. Donc je ne puis prendre trop de précautions pour mettre à l'abri de tout reproche la part de responsabilité qui me revient dans cette affaire.

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