‹ La captivité de madame la duchesse de Berry à Blaye, 1833Chapitre 6 sur 10 · V<V^%/>^^^MM^^^^W^\^A · texte numérisé non relu

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Vendredi 8 mars.

Encore un jour fertile en incidents. Je pense que le Gouvernement, après avoir nommé un gouverneur de la citadelle de Blaye, un médecin sédentaire et je ne sais combien de fonctionnaires de toute espèce, aurait dû songer à instituer au milieu de nous un historiographe, et certes cette*place n'eût pas été une sinécure. Chaque journée nous fournit son contingent de nouveautés. Les émotions renaissent tous les matins, les journaux et les courriers nous apportent à chaque instant les éléments de drames palpitants d'intérêt, comme on dit en ce temps-ci ; bienheureux encore quand le télégraphe ne s* en mêle pas.

J'ai reçu ce matin une dépêche ministérielle conte-

nant cette phrase : — « M. le professeur Dubois conc sent à se rendre à Blaye, malgré son âge et ses « infirmités. Vous pourrez lui'faire part de vos obserc vations, dont le cours ne sera plus interrompu, « puisque M""® la duchesse de Berry consent à recevoir « vos soins. Elle ne pouvait mieux faire, mais elle a doit d'ailleurs rester entièrement libre du choix de « son accoucheur. L'honorable M. Dubois sera un « témoin médical. Son témoignage donnera au vôtre « et à celui des autres médecins qui seraient appelés c à Blaye toute l'authenticité désirable. »

Cette nouvelle, qui nous arrive à brûle-pourpoint, m'a paru contrarier le général. Il s'inquiète d'avoir sur les bras (c'est son expression) un vieillard qui sera peut-être exigeant, difficile à vivre. Le cher M. Bugaaud redoute la gêne ; il a des habitudes militaires, il craintque M. Dubois ne puisse s'en accommoder. Un homme de cet âge et de cette réputation doit réagir sur tout ce qui l'entoure ; il nous faudra sans doute marcher à son pas, ce qui ralentira singulièrement les allures accélérées de notre état-major. Et puis, cette arrivée du célèbre accoucheur indique assez clairement les vues du ministère. On voit que la princesse devra rester à Blaye jusqu'après ses couches, et cela nous ouvre une large perspective. Bien des gens ici supposaient que la déclaration du 22 février et la consultation du 1^ mars pourraient modifier les projets du Gouvernement à l'égard de sa royale prisonnière, mais l'on reconnaît aujourd'hui que ces graves incidents n'ont rien changé à ses déterminations Le général lui-même ne paraissait pas s'attendre à voir son séjour dans la citadelle se prolonger encore pendant plusieurs mois ; l'arrivée de M. Dubois semble renverser ses projets et ses espérances.

Quoiqu'il en soit, M. Bugeaud m'a chargé du soin d'annoncer cette nouvelle à la princesse.

c — Elle va se cabrer, car cette décision du minisc tère lui fera voir qu'elle ne doit pas compter sur sa « mise en liberté. Tirez-vous de là, docteur, c'est votre « affaire. Gare la bombe! La première bordée sera « pour vous. Tenez-vous bien ! Si vous avez besoin de « secours, faites-moi prévenir et j'arriverai. »

Me voici transformé en ambassadeur. Je suis chargé de notifier un ultimatum à une puissance étrangère près de laquelle je suis tout récemment et à peine accrédité. Le rôle est périlleux, j'en ai peu l'habitude; il importe, pour l'honneur de mon début, de m'en tirer de mon mieux. Voici comment j'ai agi.

Déjàhier, dans notre entretien privé sur la grossesse et ses suites, j'avais dit un mot de l'accoucheur que choisirait Madame pour l'assister, mais la princesse, rejetant l'idée d'attendre cette crise à Blaye, avait dit en riant :

« —Oh! pour cela, il sera temps d'y aviser quand « le moment sera venu et suivant le lieu où je me « trouverai alors. »

On voit combien il entrait peu dans ses idées de terminer cette grande affaire dans la citadelle.

Donc, a une heure, quand j'ai revu Madame, il ne m'a pas été difficile de ramener sur le tapis une partie de la conversation de la veille, et bientôt la princesse, poursuivant son idée de constatation de grossesse, m'a demandé à quelle époque je pourrais acquérir le complément de certitude qui me manquait encore. Madame pense toujours que le Gouvernement attache une importance extrême à cette preuve définitive, elle suppose que sa liberté devra être la conséquence de cette con-

statationjuridique. J'ai indiqué comme terme probable la seconde quinzaine de ce mois.

(L —Mais, docteur, lorsque vous aurez acquis cette « certitude et que M. Gintrac la partagera, vous ferez « votre rapport et vous renverrez au président du « couseîl. Je me suis demandé bien des fois si le Gou- « vernement voudra s'en rapporter à vous. Qu'en peu- « sez-vous? »

•J'ai saisi cette ouverture et j'ai répondu tout naturellement : Je pense. Madame, que l'on enverra de Paris quelque accoucheur officiel pour donner à ce fait essentiel toute l'authenticité nécessaire.

« — Oh! alors, je voudrais que l'on m'envoyât ou « M. Evrat, ou M. Moreau, son gendre, ou tous les « deux à la fois, si un ne suffit pas. Ce sont des « hommes que j'estime et dont le témoignage ne peut « être suspect aux ministres. »

La chose s'engageait d'elle-même. J'ajoutai, sans avoir l'air d'y prendre garde : Mais, Madame, il serait difficile, je pense, de déplacer ces Messieurs en même temps, car ils se suppléent mutuellement auprès de leurs clientes, qui sont nombreuses, vous le savez. D'ailleurs, le lien de parenté qui les unit invaliderait leur témoignage. Peut-être enverra-t-on près de vous le professeur Antoine Dubois ou son fils.

J'étais arrivé assez lestement au but, je me félicitais intérieurement de ma diplomatie, lorsque j'ai vu tout à coup gronder un orage. J'ai été fort surpris de l'effet de mes paroles. Voici textuellement ce qu'a dit M"'^ la duchesse de Berry ; je n'en ai pas perdu un mot :

« — Oh! ne me parlez pas de Dubois! Je l'ai en « horreur depuis un jour bien malheureux pour moi; « je ue lui ai jamais pardonné sa froideur, son insou-

« cianee. Si je le voyais ici, à la place où vous êtes, je « serais capable de faire une fausse couche ! »

Et voyant mon air stupéfait, ainsi que la question involontaire qui paraissait s'échapper moins encore de ma bouche que de mes yeux, la princesse ajouta :

« — Oui, cet homme, appelé auprès de Monseigneur « en même temps que Dupuytren, regarda froidement « sa blessure, sans même se découvrir, sans rien dire, « et alla se chauffer tranquillement pendant que nous « mourions tous de douleur. Cette tête si froide, si a dure, ne me sortira jamais de la mémoire. J*ai cru « voir un bourreau ; j'éprouverais un sentiment d'hor- « reur invincible si je voyais près de moi un homme € qui me rappelle un si funeste souvenir (1). Écrivez € tout cela à M. d' Argent, je vous en prie. Au moins « ce ministre-là est un gentilhomme, il comprendra « les motifs de ma répugnance. »

La princesse était très émue en parlant ainsi. Je n'ai pas cru devoir prolonger un entretien qui lui causait une telle agitation et j'ai pris congé de Son Altesse Royale. Le général a fait une tentative qui n'a pas eu

(1) M. le duc Decazes, qui a été témoin oculaire de tout ce drame," m'a dit que ces reproches si vivement formulés par la princesse étaient empreints d'une exagération manifeste qu'en effet : M. Dubois avait conservé sur sa tête complètement chauve un bonnet de soie noire qu'il portait habituellement (il aurait bien pu, ajouta le duc, courir la chance d'un rhume de cerveau en pareil cas), mais qu'il n'était point allé se chauffer, attendu que la cheminée était fort loin du lit du prince ; le coup d'œil si sûr du maître avait saisi de prime abord le danger de la blessure ; il avait blâmé l'ouverture de la plaie par Dupuytren ; il s'opposait à une seconde application de sangsues (Loin d'enlever du sang, j'en donnerais, si je le pouvais, disait-il). En somme, il n'y eut aucun procédé blessant do la part dQ M. Dubois. Seulement sa gravité sévère contrastait avec Ja folie des personnes à démonstrations qui entouraient la famille royale en ce moment.

Le 13 novembre 1853.

plus de succès que la mienne. Il a dit à la princesse que le Gouvernement la laissait parfaitement libre de désigner le médecin accoucheur qui lui conviendrait le mieux, que le professeur Dubois ne figurerait à Blaye qu'en qualité de témoin honorable, et que sa présence devait être considérée comme une garantie scientifique des bonnes intentions du Gouvernement à T égard de Son Altesse Royale. En envoyant auprès d'elle le plus célèbre accoucheur de Paris, le ministère veut prouver qu'il prend les mesures les plus efficaces pour la sécurité de la princesse.

M"*' la duchesse de Berry a fort mal accueilli ces ouvertures. Elle dispense les ministres de ces attentions délicates, qui ne sont, après tout, qu'une aggravation de captivité; elle refuse absolument de désigner l'accoucheur qui devra l'assister au moment critique, ce moment ne devant arriver, dit-elle, que dans deux mois, et même plus tard ; enfin, elle refuse l'intervention de M. Dubois et proteste contre cette tyrannie nouvelle. L'entrevue a été orageuse; le général, en me racontant ce qui s'est passé, s'est plaint de ce que, à force de ménagements pour la princesse, je n'obtiens rien d'elle, lui laissant toute la corvée. Je ne suis pas fâché que nôtre cher Gouverneur ait constaté par lui-même cette répugnance de Madame à accepter, comme accoucheur, ou comme témoin, le savant maître désigné par le ministre. Il pourra redire à M. d'Argout toute la vivacité de la répugnance de la princesse, et le gentilhomme comprendra qu'il y a quelques ménagements à garder de ce côté.

Ceux qui dirigent de loin une affaire sont fort exposés à se tromper sur beaucoup de points importants. Gomment se faire une idée exacte de choses dont les éléments vous échappent? M. d'Argout ne peut apprécier

à leur juste valeur beaucoup d'incidents qui surviennent à rimproviste ; les décisions prises à Paris sont rarement applicables à Blaye, Je m'imagine que le général Bugeaud jouit d'uji pouvoir discrétionnaire fort étendu, car déjà plusieurs fois je Tai surpris s'exprimant avec énergie contre des prescriptions ^ ministérielles qui lui semblaient impossibles à réaliser. Qu'adviendra-t-il de l'affaire Dubois? Nous verrons bien. Pour mon propre compte, je ne serais pas fâché d'avoir l'appui d'un homme aussi compétent en accouchement. Il peut survenir telle circonstance où une autorité aussi grave que la sienne serait d'une immense utilité, et je m'applique le conseil d'Horace : Qui valeant humeri. C'est le moyen de ne pas succomber sous le faix.

Samedi 9 marS.

Les émotions d'hier ont valu à Madame une nuit agitée, fébrile; ce matin, à neuf heures, j'ai trouvé la princesse faible, abattue et triste. Elle est revenue avec assez d'amertume sur les vexations dont elle se croit menacée, elle se reproche d'avoir agi loyalement avec le pouvoir qui la persécute et menace de s'opposer autant qu'elle le pourra à toutes les mesures que le ministère prendra à son égard. — « On veut « me tuer ici, mais je ne me laisserai pas faire. « Qu'on y prenne garde! Si l'on me pousse à bout, je « lutterai, et nous verrons ce qu'il en adviendra au « Gouvernement. »

J'ai essayé d'adoucir cette colère, j'ai argumenté pour ramener la princesse à des résolutions moins belliqueuses. J'ai cru remarquer que Madame ne per-

90 LA CAPTIVITÉ m LA DUOHESSE DE BERRY

sévère pas longtemps dans ses rancunes. Je n'essaye pas môme de la contrecarrer, je laissa passer le torrent, et plus tard je tâche de rétablir les choses dans un ordre plus logique. Ce procédé m'a déjà réussi, et je me propose d'y recourir toutes les fois qu'il le faudra.

J'ai écrit une longue lettre à M. d'Argout pour lui exposer la situation des choses. J'ai cru devoir rapporter en substance les incidents de la veille à l'occasion de M. le professeur Dubois. J'ai indiqué les causes de l'antipathie de la princesse. Quelque injuste qu'elle soit, on ne peut passer outre sans courir quelques risques ; aussi je suis d'avis que l'autorité s'arrête sur le seuil de la chambre d'un malade. La liberté individuelle d'une prisonnière est d'autant plus respectable que c'est à peu près la seule qui lui reste. Les préventions des femmes me semblent exiger 'de grands ménagements, surtout pendant l'état de grossesse; je me croirais donc coupable de laisser ignorer à M. le ministre de l'intérieur les circonstances qui motivent la répugnance de la princesse •

A trois heures, on m'a fait demander, et j'ai revu M""® la duchesse de Berry. Elle garde le lit, se plaint de frissons, d'étouffements , elle n'a pas mangé ; sa tristesse n'est pas moindre que ce matin. Le moral réagit avec force sur le physique; j'ai donc eu recours à des moyens moraux pour rétablir le calme, et, saisissant le premier prétexte, j'ai entamé un chapitre inépuisable, celui des voyages, chapitre que les dames traitent toujours volontiers, car c'est un de ceux qui permettent le plus l'emploi du pronom personnel, je, moi. On aime à dire: J'ai vu, j'ai remarqué, on se plaît à raconter ses souvenirs,

ses observations, et j'ai trouvé Madame fort disposée à me parlerjde Tltalie.

Après s'être assurée que je n'avais pas visité ce beau pays, Madame m'a dit que Naples l'emportait sur toutes les autres villes de l'Italie, et que nulle part la vie ne s'accompagnait de plus de plaisir que dans la capitale desDoux-Sicilos. La nature a tout fait pour ce séjour enchanté; on ne trouve nulle part ailleurs une mer aussi' poétique, des rivages plus riches en souvenirs, des monuments plus merveilleux. Les récits de la princesse ne restent pas longtemps dans les généralités. Sa mémoire étonnante lui fournit à chaque instant des anecdotes qui jettent beaucoup de variété dans sa narration, et auprès d'elle les fonctions d'auditeur sont agréables et fructueuses. Je recueille au courant de la conversation des faits curieux, des histoires plus ou moins singulières sur des personnages marquants ; je ne manquerai pas d'en tirer parti quand l'occasion s'en présentera.

La lecture attentive de plusieurs ouvrages sur l'Italie m'a permis d'adresser à la princesse diverses questions qui ravivent ses souvenirs, la mettent sur la voie de faits oubliés, d'anecdotes intéressantes ; je me suis bien promis de revenir sur ce sujet de conversation si intéressant et si fertile. J'ai vu peu à peu la tristesse se dissiper dans cette causerie famiUère, les idées noires ont cédé la place aux riantes aventures de la jeunesse insoucieuse ; M""' la duchesse de Berry, en parlant des joies de son enfance, a laissé de côté les ennuis qui l'accablent en ce moment. Son caractère léger, plein d'une vivacité naïve, s'est épanoui au souvenir du soleil napolitain •; je me suis félicité, in petto^ d'avoir produit cet heureux résultat.

J'ai obteau de Madame qu'elle dînerait avec ses

convives accoutumés. M"^' d'Hautefort et M. de Brissac, que j'ai vus un instant, ont été avertis par moi de la disposition d'esprit dans laquelle se trouvait la princesse ; ils m'ont promis de. chercher à l'égayer par tous les moyens en leur pouvoir.

Le général Bugeaud a expédié ce soir un estafette pour Paris. J'en profite pour écrire une nouvelle lettre à M. le comte d'Argout. Je lui soumets quelques réflexions sur les inconvénients des émotions tristes éprouvées par la princesse dans ces derniers temps ; je supplie le ministre de lui en épargner de semblables. La santé de M^^^ la duchesse de Berry est vraiment faible ; il faut lui éviter des ébranlements qui pourraient avoir des suites fâcheuses; mes bulletins quotidiens prouvent assez combien l'état actuel de la princesse exige de ménagements.

Le soir, à neuf heures, sur un mot d'invitation de M"^" la comtesse d'Hautefort, j'ai fait à Madame une troisième visite, qui s'est prolongée jusqu'à dix heures trois quarts. J'ai pu reconnaître que mes recommandations n'avaient pas été suivies. La princesse est plus, triste encore que ce matin, elle a un peu de fièvre, elle tousse très souvent, s'agite dans son lit et se plaint de toutes choses. Le ciel, le temps, les hommes, tout est ligué contre elle ; le Gouvernement cherche les moyens de se débarrasser d'elle, on veut que Blaye soit son tombeau, et elle ne peut manquer d'y périr, sinon de maladie, du moins de désespoir et d'ennui. A défaut de fièvre, le chagrin suffira pour la tuer. Elle a longtemps continué sur ce ton, et à peine ai-je pu placer çà et là quelques paroles de consolation. Je comptais sur ses compagnons de captivité pour m'aider à relever son moral abattu, mais vainement. M""® d'Hautefort, loin de donner du courage à la pauvre prison-

nière, renchérit sur ses plaintes, exagère tous ses maux et gémit non moins douloureusement sur ses propres misères. M. de Brissac parle de résignation, de patience avec une voix sépulcrale, avec une mine désespérée, enfin je me trouve fort mal soutenu dans mes efforts d* éloquence en faveur des heureux changements qui peuvent survenir dans les projets du ministère.

J'ai complètement échoué. Le nom de M. d'Argout a occasionné une tempête, il a servi de dernière goutte, le vase a débordé. Ces deux dames se sont répandues en duretés sur le compte de ce personnage, et Dieu sait (et moi aussi) tout ce que Ton a envoyé à l'adresse du ministre de Tintérieur. Le beau sexe n'est pas tenu à ne se servir que d'expressions parlementaires, et puis je n'avais par le droit de rappeler les orateurs à l'ordre et aux convenances.

Cependant, après quelques explications, on a bien voulu comprendre que je n'avais pas à jouer ici un rôle politique, que ma position médicale était absolument neutre sous ce rapport, et que, servant d'intermédiaire obligé entre la royale malade et le ministre, mon devoir était de chercher à concilier des intérêts opposés. J'ai dit que je n'avais accepté, en venant à Élaye, qu'une mission médicale et toute d'humanité, que je saurais rester dans les limites tracées tout à la fois par la nature de mes fonctions et par mon caractère. On a fini par me rendre raison, et bien m'en a pris de déterminer ainsi rigoureusement ma position entre les deux camps ennemis, car je ne me serais pas tiré sain et sauf de ces deux ardents adversaires. On finit par rire de quelques plaisanteries piquantes do M"*^ d'Hautefort, et je me suis retiré en

souhaitant vivement le terme prochain de cette exaspération maladive.

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Dimanche 10 mars.

M. le curé de Blaye est venu dire la messe dans r appartement de la princesse ; mais elle a gardé le lit et n*a pas assisté à la cérémonie. Madame s*est fait excuser par M"* d'Hautefort ; elle a allégué ime névralgie de la face, occasionnée par une dent malade dont elle n*a pas le courage de se débarrasser, ce qui donne lieu assez souvent à des accidents nerveux fort pénibles.

J'ai vu M""® d'Hautefort, qui ne se souvient plus des tempêtes politiques de la soirée précédente. Cette dame m'assure que la princesse a, dans ce moment, un véritable accès de spleen, qui dépend bien moins de son mal de dents que de ses ennuis extérieurs. J'ai essayé de découvrir la nature de ces ennuis, leur point de départ ; mais la dame d'honneur ne paraît pas disposée à me donner beaucoup d'éclaircissements à ce sujet. Cependant, comme elle n'a pas adressé de grands reproches au Gouvernement , comme elle n'a pas reproduit en cette occasion les accusations violentes qu'elle prodigue au ministère, j'en conclus que le mal vient d'une autre source et que la princesse n'a pas seulement à se plaindre de ses ennemis politiques. Déjà plusieurs fois j'ai pu remarquer que les légitimistes n'agissaient pas de manière à mériter les suffrages de M""® la duchesse de Berry. Les ardeurs de la polémique entraînent souvent les plus chauds partisans dans des voies dangereuses ; il s'en faut de beaucoup que Madame soit défendue comme elle voudrait

Tôtre. Lds intérêts do sa position actuelle ne sont pas faciles à concilier avec ceux du parti en général, et de là des froissements continuels. Elle se sent blessée par les articles que contiennent chaque jour la Gazette et la Quotidienne; je ne comprends pas comment elle n'a pas le pouvoir de donner le mot d'ordre aux écrivains qui savent si mal plaider sa cause.

La princesse est restée au lit tout le jour. Elle n'a pas mangé et n'a voulu recevoir personne. Le temps est froid et noir, une pluie glaciale nous interdit toute promenade ; en conséquence, je suis resté au coin de mon feu. J'ai écrit un long article dans lequel je donne une description exacte de la citadelle de Blaye, et plus particulièrement de la portion occupée par M"° la duchesse de Berry. Le général Bugeaud, à qui j'ai communiqué mon travail, appelle cela une indiscrétion; mais je soutiens que c'est tout au plus une distraction, et que le Cabinet de /ectore, journal littéraire à qui je destine mon œuvre, l'insérera comme un renseignement précis 8ur un lieu dont tout le monde parle aujourd'hui. En effet, la plupart des feuilles quotidiennes ou autres ont publié, sur le fort de Blaye, des notices pleines d^inexactitudes et môme des choses fausses et absurdes ; il est bon que l'on ait une idée précise de ce petit coin de la France sur lequel tant d'yeux sont fixés aujourd'hui.

M. Bugeaud est toujours excellent pour moi. Il m' arrive souvent do ne pas partager ses opinions sur beaucoup de choses; mais, en somme, il y a assez de points sur lesquels nous sympathisons pour rendre mes rapports avec lui extrêmement agréables. Plus je le vois et plus je l'apprécie. C'est un homme doué à un très haut degré du bon sens pratique; son esprit est net; il a le talent de s'expliquer très clairement sur

les sujets qui lui sont familiers. Il sait se faire comprendre et je lui reconnais un véritable talent de démonstration. Il saisit avec rapidité le côté utile des choses ; il résume les discussions et les réduit en peu de mots aux principes véritablement essentiels.

Il a une prodigieuse activité. Il fait une guerre acharnée à certains journaux : le National, par exemple, et il gourmande souvent mon indifférence à regard des fauteurs du radicalisme. Mais la politique des feuilles périodiques ne suffit pas à son ardeur bel- Hqueuse. Il dicte à son aide de camp des dissertations sur Tarmée, sur Tagriculture , sur les élections; ces écrits sont envoyés presque chaque jour aux ministres de la guerre, du commerce et de Tintérieur. Aujourd'hui il a bien voulu me communiquer un long article sur les comices agricoles. Il y a dans son style beaucoup de clarté; mais je le trouve quelquefois un peu trop naïf. Le simple est voisin du trivial. Napoléon a dit que du sublime au ridicule il n y avait qu'un pas, pensée juste, mais qui appartient à Tacite. Il a dit en effet : Brève conûnium artis et falsi, et ces quatre mots de bronze valent mieux que la traduction de l'empereur. Quoi qu'il en soit, le général est loin de viser au sublime. Il s'attache à rendre clairement- sa pensée; il y réussit très bien; mais quelquefois cette pensée gagnerait à être revêtue de formes plus élégantes. L'aide de camp,|qui est un puriste, cherche quelquefois à modifier des expressions échappées au courant de l'improvisation et dont la justesse ne peut excuser le défaut d'élégance. H y a lutte entre ces Messieurs; souvent il est assez difficile de se tirer d'affaire sans froisser le général quand il vous interpelle à l'occasion de ces discussions grammaticales. Du reste, M. Bugeaud convient, avec une modestie

assez rare parmi les gens qui écrivent, qu'il n'est pas un rhétoricien, qu'il ne se pique pas de faire des phrases, et cependant j'ai lu plusieurs de ses productions dans lesquelles brille un vrai talent. Son style est ferme, rapide; sa concision n'exclut pas un certain éclat, qui tient surtout à la chaleur et à la vivacité de la pensée.

Mais en voilà assez sur ce chapitre. J'espère avoir plus tard l'occasion d'ajouter quelques coups de pinceau à ce portrait d'un homme que je crois digne de la plus haute estime. Je passe près de lui la plus grande partie de mon temps; j'aime à l'écouter quand il parle de guerre ou d'agriculture, deux sujets qu'il possède à merveille, et j'admire la variété de ses connaissances sur ces choses si difficiles. L'épée et la charrue, dans ses vaillantes mains, ont été également utiles à la France (1).

Après avoir défendu le sol de la patrie, il a fertilisé : c'est une double gloire qu'il a eu le bon esprit de confondre dans un même sentiment de patriotisme éclairé.

J'ai beaucoup écrit aujourd'hui. Je reçois de nombreuses lettres, auquélles je me crois obligé de répondre. Bien des gens m'adressent des questions à mots couverts, et l'on paraît croire généralement que je ne suis pas libre. Je ne me suis jamais aperçu que

(1) Plus tard, quaad, devenu duc d'Isly, il a repris publiquement des armoiries qui appartenaient à sa famille, il a adopté pour devise les mots : Ense et aratro, qui sont la traduction littérale de ma pensée. Je ne sais qui lui a donné ce latin ; peut-être est-ce M. Saint- Marc Girardin, rUlustre professeur de la faculté des lettres.

Plus lard encore, J. Janin a proposé d'écrire sur lo socle de la statue du maréchal les mots de Gicéron ; TeIJua gaudct vomerc laureatot

98 LA CAPTIVITÉ DE LA DUeMBSSE DE BERRY

Vùa ait tacehé au oadiet des lettres que je reçois^ et j'ai la eertitudte quel^ miennes sont arrivées à leur acjiresfie parfaitaai^U intactes. Je crois peu au cabinet noir. Je sors de la citadelle quand je veux, je me promène où bon me s^nUe, personne n'a jamais essayé d'apporter la moindre restriction h la franebiae de mes allures.

•«w^«w^M/^M^t/%/^^AAMA/^/w•

Lundi 11 nuups.

n a gelé cette nuit. Sur tous les points de la citadelle j'ai vu de la glace assez épaisse. Le vent est tranchant ; les plus lourds manteaux suffisent à peine pour amortir sa violence.

J'ai été reçu par M"" la duchesse de Berry ce matin à neuf heures. Elle avait encore de la fièvre et sa nuit a été très mauvaise. Mes boissons adoucissantes, mes potions calmantes restent sans effet. Le découragement est profond. Aujourd'hui encore j'ai pu remarquer combien l'entourage de la princesse contribuait efficacement à augmenter cette fâcheuse disposition d'esprit.

Les journaux qui couvrent le lit de la pauvre malade sont pleins de meurtres, de suicides, de récits de cours d'assises. Si Ton jugeait la société française sur ces pages qui regorgent de crimes et d'infamies , on en aurait une triste opinion. Madame aime assez la Gazette des Tribunaux; il lui faut des drames un peu lugubres, et quelquefois elle me prie de lui raconter des histoires effrayantes. Moi, qui suis assez peu partisan de ces inventions horribles que nos romanciers modernes ont empruntées à Anne Radcliffe et à ses imitateurs, je me tire d'affaire en cherchant

Wmi tl MARS ©a

dwa quelque coin de m^ mémoire 4es histoires de çaalades, des actes^ de folie, de maaomanie, et, nos ouvrage de médecine m contiennent a^ei? pqur défrayer le§ donateurs.

Ge matin^ la ppincesfi^e m'a parlé de quelques articles publiée par la Rqvw Brit^miqix^i^ sous le titre dQ ; MémaijcQSi d'm M^Qoiu^ Elle a lu aveo uu vif. intéi^ df^ réoitsi qui sont trè3 habileiment^ faits, j'en . eouviens, v^m qui ne m% semblent pas empreints de çfè çaobet de vérité locale qu'un bonnne du métier peut seul y mettra. J'ai dit è la prinœsfsequq j'avais is&iQfé, à diver^s reprises, de décrire quelque? événements remarquables dont j'avais été témoin et dans lesquels j'avaisi été appelé à jouer un rôle. Cette conQ- ^encfi un peu préméditée m'a valu une pressante invitation de i§ part de Madame : je dois, suivant ellQ, çiçofttrihuer de tout mon pouvoir à lui rendra les journées supportables, Il faut que je fournisse mon contingent de distractions; en conséquence, je suis sommé dfe faire ^Qte de complaisance. Donc, ce soir, à neuf heures, j'ai lu à la princessa une çeuvrq médicp- Uttérairequaje consigne ici.

UN NOWTEAU RENÉ (4).

Qatt^ histoire uu peu lugubre a beaucoup intéressé W^ k duchesse dâ B^ry. Nous avons longuement eausé sur c^ sujet, sur le René de M. de Chateaubriand, sur ces passions si malheureuses et si Wâmahlea tout à k fois, et la princesse m'a cité plusieurs exemples da o^ aberratiojas da sensibilité qui con-

(1) Ce pftssage, a'ayant auoutt iatérôt hisiovique, «et sopprM*

me. M.

iOO LA CAPTIVITÉ DE LA DUCHESSE DE BERRY

duisent à des résultats monstrueux. Elle a dit avec beaucoup de raison que ces accidents de Tordre moral dépendaient presque toiyours des grands parents, que les familles ne devaient pas s'isoler, et qu'il fallait, au contraire, chercher à y introduire des éléments nouveaux. Les enfants sont destinés à se séparer, à quitter la maison paternelle, à former des alliances étrangères; ' tout ce qui tend à empêcher ce résultat naturel est mauvais et blâmable. Madame a émis sur cette grave matière des opinions qui m'ont paru très judicieuses, et je lui en ai fait mon compliment.

La soirée n'a pas paru longue, du moiils la princesse a eu la bonté de me dire que j'avais réussi à lui faire oublier les heures. Elle m'a demandé si j'avais quelques compositions analogues à celles dont je lui ai donné lecture aujourd'hui, et, sur ma réponse affirmative, elle m'a prié de les lui communiquer. Gela flatte grandement mon petit amour-propre d'auteur ; je promets à Madame de mettre à ses ordres toute ma collection d'histoires médicales, et, à l'occasion, ce sera une ressource contre l'ennui. M"*^ d'Hautefort, qui n'a pas entendu ma lecture, ne paraît pas enchantée de savoir que je joue de la plume. Elle dit assez sèchement qu'après avoir décrit le fort de Blaye, je ne manquerai pas de décrire ses habitants, et que Madame doit s'attendre à figurer dans les mémoires de M. le Docteur, « Je suis sûre que vous écrivez un journal^ Monsieur Ménière ; convenez-en et dites-nous si cela ne doit pas nous inquiéter. »

J'ai répondu à la comtesse que j'avais en effet l'habitude, peut-être mauvaise, de récapituler le soir les événements de la journée; que j'aimais à me rendre compte de mes actions en étudiant leurs motifs, mais que je ne me croyais pas en droit de parler de mon

prochain comme de moi-même. Je ne juge pas, je raconte. Je ne dis pas tout ce que je fais, tout ce que je vois, tout ce que je sais, je n'écris pas une chronique, mais un simple mémorial. Me trouvant mêlé à des événements assez sérieux, j'ai besoin de conserver des notes exactes afin d'être prêt à expliquer ma conduite. Ma position ici est très exceptionnelle. Envoyé par le Gouvernement et dépendant de lui sous certains rapports, je conserve cependant la pleine liberté dont un médecin ne peut se dessaisir, et cela constitue une difficulté de fait qui pourrait avoir des conséquences graves.

Ces explications, données avec franchise, ont été accueillies très favorablement par la princesse. Elle a clos le débat entre M"** d'Hautefort et moi en disant :

« Écrivez, docteur, écrivez tout ce que vous vou- « drez, ménagez-moi et n'oubliez pas que les méde- « cins doivent toujours être du parti de leurs malades. « Au surplus, vous êtes libre, et je compte sur votre a loyauté. »

— Si jamais je publie mes mémoires, Madame, je ne manquerai pas de vous en envoyer un exemplaire, et vous pourrez vous convaincre que je ne respecte pas moins la vérité que les convenances.

Mardi 12 mars.

Suivant ma prière, M. le comte d'Argout a communiqué nos rapports médicaux et mes lettres à quelques professeurs de la Faculté. J'ai reçu aujourd'hui une dépêche ministérielle à laquelle est jointe une sorte de consultation signée de MM. Orfila et P. Auvity. Ces

très hoftOl^s confrères ouvrent un avis sufBsammeftt ttiotîvé par les rfeûseignemèntâ qu'ilâ ont reçus de M. Gintrac et de moi, mais que certaines particulétrites ne nous permettent pas de suivre. D'ailleurs, M. Dubois va bientôt arriver; je lui soumettrai le cas. A ma visite de ce matin, Madame m'a prié dô faire demander M. Gintrac; l'tm de ces jours, nous allons donc nous trouver tout à fait en mesure de décider ce qu'il conviendra de faire.

J'ai trouvé la princesse d'âssess mauvaise humeur. Le grand vent qui r^ne sur les hauteurs de la citadelle ébranle la maison, disloque les fenêtres, fait ftimer toutes les cheminées ; il faut laisser toutes les portes ouvertes pour ne pas étouffer, et il est impossible de chauffer les appartements. Ce sont là de petites misères que Ton supporte mal quand on a les nerfe agacés ; aussi la princesse et M"* d'Hautefort sontelles aux abois. J'ai feit demander des ouvriers fumistes pour tâcher de remédier à ces inconvénients; j'ai indiqué plu^ôurs moyens de les rendre moins graves en attendant la main plus experte des artistes spéciaux, puis j'ai fini par prêcher la patience. Je sens que la mieniie ^ perd à force de répéter tette recommandation.

Si te pavîlton se désespère, il n'en est pas de même de ceux qui sont préposés à sa garde. Quand le beau sexe gémît sur les rigueurs du fort et de la saison, le sexe fort supporte avec beaucoup plus de résignation ces malheurs qui lui sont communs. Cette philosophie est le résultat des talents culinaires de notre ùbef. Les intempéries du ciel d'Aquitaine passent inaperçues, grâce aux déjeuners, qui se prbîongent et menacent d'aller rejoindre les dîners, lesquels tf en deviennent pas plus courts. J^admire les robustes

ffiUtlH 13 MARS MS

âppétite de nos épaulettes. Il est vrai que rien tm mm» msuoque. La cuisine bordelaise nons vie/ai en aide : la Gironde Ibarnit, vers son embouelHurB, uoa sorte de grande sardine^ appelée rofan^ qui ménle (uom menttoti tràs honorsJsle ; la mer bous pnidigiie mid feule de petâseos exquis-; les butfms 'vwtes à» Marenaes abondent sar notre taUe» les terriiœs druf* lées ncms «itxvent à la jfile; bref, notre JodiiiÉii» siffirait à un oardinaL

fin dépit eu isauTàîs temps, iaaKBté à» la^gamiaon est Horissaifte^ les insaluliriiés de ia ciiaddte «t (tes en^nroDs ne se flumtnent tboub jhibIii» fonae jq^pn^ <3able« Ui^ neorritnre saine et atemâanti doen» à Anut le nuniAe ieâ «ine p%sitmomie luKl]rianie^ et^oependtent Madame «A >&es deux toonqsBgneBS aie «apriâ^é m'em. wss^atent «pas lôs mâanes effets. iLes «xmdtfions .«dans lesquelles vivent nos pauvres captifs sont physiipiaittfisït ^tsempoM^s; le nvéaiitô cusûmBr tra^Ue :pMr èBSfdeux 4aMeâ^ lesçpovrâione soat too^ours pEnrtagées eetoeâcm AikesteCleif 8^ et te ^nécal, let'^eeisBiàant éaot^ât anal tpcmt isBe^ tsasdils «^e ieut oeast tbieti powînoBS. jja^disfi0isi£iett JBeTsle &A idÉffiàRemlè, o^ qui iSxSSi jpear »eiBi(^oi^ sonner la vie des prisonniers. Le pain de la cfcaifitéîeat tof^iMurs wnBc, dii'^an:;îesid«i de l^sckfsffiige fi*est œr- MoêSimimti p«B )|)faBg(douK. iie meilleur assadscameiraitt ^ ôdtte ^cuisiiïe i^3i^it)uxi^n<de liberté.

rd'ftiéerrit kM . âeicomte» d'Ascgout «fin de ^hii comnmnîqtfôrTûesréfleKian&'àxîe^sajet. Je peaôe mi .effetque Fennoi, laAriBtesse, g^ssenticonmie de puissants débilitaiïts,'et «foe 4a3prino0Bse,:sottsfla doublejiiifluenoesde éeg igau^es, peut devenir sérieusement analade.<Gettia éventualitéifonae :le1:eKte bsd)ituël deiiueB rétfleKÎens: Je m'6£b^:^ unipeu de cette J^erspa^tive^ien songoimt à4a^^4;'deiMspmsd^t^ qttiitt^i^ > rarvéendriditi

saireraent. Aussi je ne manque pas de soumettre à M. le ministre de Tintérieur tous les motifs qui légitimènt mes craintes. Je ne lui fais grâce d'aucune des contrariétés qui m'arrivent, et mes lettres Finstruisent des suppositions les plus fâcheuses que fait naître Foi' siveté de la citadelle. Je veux qu'il sache mes inquiétudes, qu'il les partage, et qu'il ait sa part de coup de bec de notre vautour. Je chante la même antienne à ce brave général. Je lui montre les inconvénients qui pourraient résulter des petites scènes politiques ou autres qui se passent au pavillon de la princesse, les suites d'une faUsse couche dans ces mauvaises conditions, le développement d'une maladie de poitrine, une mort enfin, qui est, après tout, dans les choses possibles, et le Gouverneur redouble de dépêches à ceux de MM. les ministres qu'il affectionne davantage.

Ces entretiens avec le général Bugeaud se terinjnent toujours par cette phrase : c Docteur, allez voir la « princesse, causez avec elle, tâchez de la distraire, « Dites-lui que je lui accorderai tout ce qui pdurra « lui être agréable. Qu'elle demande, je suis à ses « ordres. »

Ce soir, à ma visite accoutumée, j'ai fait part à Madame, pour la centième fois peut-être, des dispositions du général ; la princesse, qui m'a souvent dit qu'elle n'avait besoin de rien, a tiré de dessous son oreiller une liste de livres nouveaux qu'elle désire avoir. Cette liste sera envoyée demain à Paris, et> avant huit jours, la diligence ilous apportera une cargaison de romans et de journaux. Il faut rendre justice à M. d'Argout et au général ; ces Messieurs ont satisfait toutes les fantaisies de la princesse ; on lui donne ce qu'elle dçinande, même les publications les,

plus hostiles au Gouvernement. Je fais venir do Bordeaux ou de Paris les caricatures les plus subversives y les livres les plus verts, les brochures lés plus blanches ; toutes ces sortes de choses lui sont prodiguées; on veut à tout prix la distraire, mais c'est chose difficile. EUp manque d'air.

Notre causerie de ce soir a été assez sérieuse. Nous avons parlé de tous les prisonniers connus, depuis le baron de Trenck jusqu'à Silvio Pellico, depuis Latude jusqu'à M. de Polignac. Puis sont venus les exilés de Sibérie, les prisonniers du Caucase, et autres héros chantés par quelques auteurs modernes. Cette littérature de verrous nous a refroidis, je grelottais en tisonnant, et M""* Hansler, qui soufflait dans ses doigts, avait un frisson glacial. J'ai dit adieu à la princesse en lui recommandant de prendre une tasse de thé bien chaud, et de n'oublier ni son moine ni son édredon.

Mercredi 13 mars.

Ce matin, à neuf heures, Martin, le valet de chambre, m'a offert une mine bouleversée, et, à l'instant où il m'annonçait chez Madame, la mine non moins effarouchée de M"*" Hansler m'a indiqué que le baromètre était à la tempête.

J'ai trouvé la princesse assise sur son lit, entourée de journaux, agitée, colère, furieuse même, et tout cela parce qu'elle venait de lire dans le Constitutionnel que le professeur Antoine Dubois était parti de Paris pour se rendre à Blaye.

La crise a été violente. J'ai exposé en deux mots ce que j'avais cru devoir faire et ce que le général avait fait

pour empêcher bè voyàg©, qui nous semblait indppor^ tuïi. J'ai dit qtié je tt'avaîs riôti omis du l(Mig chafiitre de répugnances témoignées par Son AUesee Royate, et que M. d'Argout avait été prévenu cte l'iMpossî* biiîté où se trouverait le <5élèbre chirurgieft tte ffeffl*plir la mission qiii lui était Confiée -5 j'ai Igdutô qu'en passatit outî*e M. le ministre de l'intérieur semblait vôûlôif seufem^nt que M. Dubôié fât un #â Cas et cpi'ùn hottimfe ausfei Considérable dans la écaeftôô se trouvât près de Madame, è&û de constituer Vêm garantie qui mît là i*ôs{K)nséA)iiîté dtt ffittiisti^e % S^vert.

Geè raiêôïis Oftt été fefirt mM icfôuemies. L& ÇJf il^^ffi^ exaspérée, s'est réï)andtté eA invet^iVes contre le G«i* vemèttrônt; èlte n'a ménagé {>èt*sônft!è, et léfe ^M haut placée sont ceux qu'elle attiiqu^ avèfe te pitts ^ violence et d'amertume. Le htem fèàiis» «a pmb m'a paru bien vrai.

« — On veut me faire mourir ici, on se joue à mon « égard des devoirs les plus sacrés, mais qu'on y « pr^ine garde! le Saurai me venger, je soidèverai « des scandales qui coûteront bien des regrets à mes « persécuteurs. On Verra si jô suis 'une feïAittè qu'on € puisse vexef et tôurinètttër îMpunémeïit ! >

L'œil fixe, bMUant, injecté, le visage èftflàîAa*è ^àt la colère, le col gonflé, les môînë •ôrtspéès-, la lôttâftè contractée. Madame parle avec uiïe ë*trêôie vMttbilité, et, dan^ Cet eritràîftèmÉttt de la ]p*saî©ft, là toilette en désordï*e est réparée à gl^nd'pëiftë pr th femme de chambre qui pleuré, prodigua les ê^inglëis et les consolations, ramène sous un bonnet de traveîrs les cheveux qui voltigent, et conjut*e M"* là dttchôsse de Berry dd songer â sort enfant.

Je ft'B[vais içii'uû èeul parti ^ prendre dàftà <Jëfiè

MERCftËDl là MARS 107

conjôflclOTô, et je rai pris avec empressement. Il y a en moi une grande facilité d^êmotion, je suis très accessible à la contagion de î' exemple. Cette pauvre femme qui paye si cher son équipée vendéenne, les tribulations de toutes sortes qui viennent T assaillir, les chagrins amers dont elle est abreuvée depuis quelcpiê temps, son avenir si gravement compromis, le spectacle de ces douleurs intimes que ses plus chauds partisans semblent ée plaire à envenimer, tout cela m'attriste et fait naître en moi le sentiment d'une douce pitié pour de si grandes infortunes.

En pareil cas, les paroles de consolation sont chez moi feciles et abondantes. Jf*àî plaint la princesse, je lui aï démontré que personne né pouvait songer à lui contester le droit de n'admettre en sa présence que les personnes qui lui conviendraient; que le général était incapable d'abuser de son autorité, et de lui faire violence à cet égard; qu'une femme malade, â quelque classe de la société qu'elle appartienne, serait toujours, dâné notre pays, à l'abri des obsessions du pouvoir, et que sa chambre à coucher resterait un asile inviolable. J'ai ggouté que le professeur Dubois ne consentirait jamais à se rendre l'instrument des volontés ministérielles, que son Caractère était une garantie certaine contre toute mesure vexatoîre.

La princesse, peu touchée des éloges que j'adressais â mon honoré maître, est revenue avec instance sur les griefs qu'elle a contre lui ; elle a renchéri sur ses accusations premières; animée par la colère, elle a entassé de nouveaux reproches sur les anciens, et, pour péroraison de sa diatribe, elle s'est écriée :

« — Jamais je ne recevrai Dubois de plein gré, c jamais, je vous le jure, et, si on le fait entrer dans « ma chambre, je lui jetterai les flambeaux â la tête.»

La conversation montée sur ce ton laissait peu de ' place à la raison ; aussi ne me suis-je pas attaché à faire prévaloir son langage. J^ai laissé tomber cette mer furieuse, j*ai prodigué les douces paroles, et peu à peu noUs sommes rentrés dans notre assiette. J'ai indiqué à M""* Hansler quelques soins à administrer en pareil cas, puis j'ai quitté Madame en l'engageant à se calmer.

M. Gintrac est arrivé à une heure, et nous avons trouvé M"* la duchesse de Berry encore sous l'impression des idées de ce matin. Elle n'a pas pu manger, son agitation fébrile persiste, la nuit prochaine sera sans doute très mauvaise. Ces scènes sont déplorarâbles, et, si elles se multiplient, nous devons craindre quelques accidents fâcheux.

Cette conviction nous a dicté un rapport dans lequel nous faisons connaître à M. le ministre de l'intérieur nos idées à ce sujet. Nous avons également discuté la consultation médicale envoyée de Paris, et nous établissons les motifs du nouveau traitement qui convient à l'état actuel de la princesse. Cette pièce fort détaillée a été communiquée au général. Il est bon que M. Bugeaud agisse de son côté auprès du Gouvernement. Il connaît les faits, il sait ce qui se passe, il est en mesure d'apprécier, et les circonstances qui agissent sur la princesse, et les conséquences qui en résultent; son témoignage devra corroborer le nôtre. M. Bugeaud usera de tout son crédit pour protéger notre malade; il est bien décidé à lui éviter, autant que possible, les moindres secousses, il nous l'a promis et nous lui rendons pleine justice, il a le cœur généreux, il compatit aux chagrins de M""^ la duchesse de Berry; en toute occasion, il montre le plus vif désir de lui en épargner de nouveaux. Cent fois je l'ai vu,

lisant un journal, déplorer certains articles hostiles à la princesse, et chercher à les lui soustraire pour ménager sa susceptibilité. Madame Ten a souvent remercié en ma présence, mais elle refuse ces sortes de ménagements ; elle aime mieux lire tous les journaux, au risque de rencontrer quelques passages qui la blessent; elle demande instamment les feuilles qu on lui dérobe ; aussi a-t-on fini par renoncer à ces précautions. On lui donne la collection complète, et chaque matin une vingtaine de feuilles périodiques lui sert de pâture et sufQt à peine à rassasier sa curiosité.

Le général est un amateur passionné de politique ; souvent il met de côté certains articles importants pour les relire à loisir, les commenter, ou pour y répondre. Eh bien, quand vient le moment d'expédier au pavillon ces feuilles si impatiemment attendues, il oublie ses projets, donne au messager ordinaire ces journaux qu'il s'était réservés, se privant avec empressement d'une satisfaction qui lui est chère pour ne rien retrancher du plaisir de Madame. C'est un vrai sacrifice qu'il accomplit, et ceux qui le connaissent savent que cet acte de bienveillance est très méritoire de sa part.

Il m' arrive assez souvent de porter moi-même cette cargaison de journaux au pavillon de la princesse, et j'admire l'ardeur avec laquelle elle commence ce grand travail de lecture. Madame est très myope; elle se sert cependant assez rarement de lunettes ou de lorgnon; elle lit très proraptement, parcourt avec soin ces longues colonnes ; elle laisse rarement échapper quelque chose d'important ; elle prend des notes au crayon, recueille des dates, des noms; souvent j'ai ^ été tout surpris de la précision de ses souvenirs à propos de choses qui n'avaient pas beaucoup de valeur. Elle a

tlQ LA CAPTIVITE DE hA DUCHBSSE DE BERRY

imeoertsttue^ b^UudQ da p^wwft^ï m rçyua tes jouïRaux çt les livres, de saisir ee qui Viutéreaae Qt de *^ fonmor uae opinion qu'elle woUve habilement.

n^^<M<tw<i>i^^<yi*w<»iy»»»

Jeudi 14 mars.

La nuit n'a pas^ été honne^ mais enfin elle a apporté un peu de calme, et ce matin, lorsç[ue je suis entré chez M™' la duchesse de Berry, j'ai remar^^né avec plaisir que les idées d'hîQr avaient fait plaoe à des sentiments plus doux* Il y a réaction, apçès une bourrasque ; la princesse ineline à une bienveillance générale. C'est une de ees natures impressionnables qui atteignent facilement les extrêmes et ne peuvent rester longtemps au même point. Les oscillations sont énormes ; avec un peu de patience, on peut compter sur un prompt retour à l'état moyen et habituel*

Il n'a pas été question de M. Dubois, Nous avons parlé littérature étrangère, et Madame m'a dit avec une simplicité de bon goût qu'elle était ignorante comme une carpe, qu'elle avait été élevée au milieu des révolutions de son paya et que son éducation m avait beaucoup souffert.

% — ie parle français^ vous, save?i comment ; je ne € récris guère mieux. Quant à l'it^ien, je [^'y suis € pas beaucoup plus habile. L'anglais, Vallem^d,

< je n'en comprends pas un mot, et cependant j'ai « le plus vif plaisir à lire les traductioj^is françaises n des meilleurs ouvrages publiés dans ces diverses f langues. Les princesses de mon temps et de mon « pays n'ont pas reçu toute l'éducation qu'on leur

< donne aujourd'hui. Que de fois j'ai regretté de % n'être pas plus savante î ^

Gela npus a çondwti à parler de lapgnes encore

mm^ 14 MAEs 111

plus étrangères, telies que les langues slaves, dont le polonais fait partie, et que bien peu de personnes en France pçuvtaat eomprendre.

J'ai reçu ee matin môme la visitô d'un de mes amis qui habite ordinairement Paris, et, en ce moment, le département de la Charente. Il çat venu passer quelques jours à Blaye; le général s'est montré fort hospitalier à son égard.

Ce jeune homme a beauooup étudié les dialectes du Nord ; il a même publié quelques traductions de poèmes qui ont une immense réputation dans la Pologne. Varsovie a aussi son lord Byron, Adam Mickiewiea est populaire dans l'antique patrie des Jagellons. Le poète dont les chanta excitent l'enthousiasme parmi les populations slaves a eu les honneurs de la persécution; proscrit, exilé, il a eu le bonheur de fuir l' esclavage de la Russie, et aujourd'hui, réfugié en France, il a publié des ouvrages qui lui valent les sympathies universelles de* ses compatriotes. Madame m'a prié de lui donner à lire quelques-uns de ces poèmes traduits par mon jeune ami; je ne manquerai pas de lui procurer ce plaisir.

Je lui ai porté ce smr Konrad WallQnrodj qui renferme, suivant moi, dQ grandes beautés et nous initie à la connaissance des mœurs et des coutumes de Pancienne Lithuanîe. Madame est, comme moi, fort étrangère à tout ce qui se fait et se dit dans ces régions éloignées qui séparent l'Autriche de la Russie. Il y a là des peuples qui ont joué un grand rôle dans l'histoire du moyen âge, et qui, par suite de la nature de leurs lois fondamentales, ont vu leur gloire s'éclipser peu à peu. La royauté élective et yiagère qui les gouverne a occasionné un affaiblissement progressif de ces nations bdliqueuses; les Etats voisins qu'elles inquié-

talent ont pris un jour la résolution de les envahir, de les détruire, et cette œuvre est à peu près accomplie. Mais les victimes ne sont pas résignées, il y a résistance énergique; la force a triomphé, cela est vrai, mais la racine vivace du patriotisme n'a pas abandonné le sol, et le peuple polonais travaille activement à relever ses foyers abattus.

Madame m'a ' prié de lui lire quelques chants du beau poème d'Adam Mickiewiez. Les sentiments qui régnent dans cet ouvrage ne sont pas de ceux qui excitent d'ardentes sympathies dans le cœur des princes, et M""*" la duchesse de Berry n'est pas suspecte de partialité envers les héros de Varsovie. Elle sent qu'il y a là un germe de rébellion contre les puissances établies. Ceux qui gouvernent en vertu du droit divin n'encouragent pas volontiers les mouvements populaires ; Madame, en se taisant sur le fond, a beaucoup applaudi la forme.

Je lui aï lu également quelques fragments d'un poème du même auteur. Il est intitulé : Dziady, ou la Fête des morts. C'est une sorte d'épopée mystique, qui a eu en Pologne un immense succès, et dont les traductions ne peuvent nous donner qu'une idée très imparfaite. Le manuscrit que j'ai entre les mains, et qui comprend les deuxième et troisième parties, renferme quelques scènes d'un haut intérêt (1).

Nous avons assez longuement traité ce sujet affligeant. La princesse a déployé dans cette conversation des connaissances très variées. On voit qu'elle a lu avec attention les histoires contemporaines et qu'elle juge sainement les questions générales.

(1) Ce passage, sans intérêt hi3lori(|uef est supprimé.

Googk'

Au milieu de ce grave entretien, Bewis, petit chien caniche d'espèce Hlliputienne, est venu jeter une distraction inattendue, et Madame, échappant avec joie aux choses sérieuses, a fait quelques plaisanteries sur les moustaches de sa bête. Sa gaieté s'est communiquée, et bientôt nous avons oublié la Pologne, le czar, et M. Mickiewiez. La princesse aime assez, suivant le précepte de Boileau, passer du grave au doux, du plaisant au sévère ; beaucoup de dissertations philosophiques ou autres se terminent par une pasquinade qui nous fait rire aux éclats. Je l'ai laissée dans les meilleures dispositions morales. Le petit vésicatoire que je lui ai appliqué ce matin n'a pas troublé sa gaieté ; elle me prie de ne pas lui faire attendre trop longtemps ma visite de demain.

J'ai reçu aujourd'hui beaucoup de lettres de Paris. M. Orfila, qui a la bonté de m'écrire assez souvent, m'a fait part d'une nouvelle fort intéressante pour moi. Mes lettres au cher doyen sont fréquentes, longues et remplies de détails sur la plupart des incidents qui signalent nos journées de captivité. Plusieurs de ces missives ont été communiquées à M. le comte d' Argent, et ce personnage a jugé convenal)le d'en placer quelques-unes sous les yeux du roi. M. Orfila me dit que Sa Majesté en a paru satisfaite. J'étais loin de penser que ma correspondance serait honorée d'un tel suffrage. Je ne crois pas que cela me décide à rien changer dans mes habitudes épistolaires. J'écris beaucoup, souvent, très rapidement, sans préparation; je laisse aller ma plume au courant de ma pensée. Je me contente de dire ce que je vois, ce que je sens. Lé général prétend que j'écris beaucoup trop, que l'on abusera de mes lettres et que cela ne peut

manquer de me faire tort. A vrai dire, je m'en inquiète peu.

Vendredi 15 mars.

Exact au rendez-vous, j'ai donné à Madame tous les soins que réclamait sa position. Je Tai trouvée très pâle, très faible ; elle a beaucoup toussé pendant la nuit, et son amaigrissement fait de rapides progrès. Le général, son aide de camp et plusieurs autres personnes qui ont eu Toccasion récente de voir M"*"" la duchesse de Berry, ont remarqué cette maigreur croissante. L'appétit est très faible ; aussi Son Altesse Royale, fatiguée du moindre mouvement, garde souvent le lit et toujours la chambre. Le défaut d'exercice augmente sa faiblesse; mes prières les plus instantes ne peuvent là décider à descendre au jardin ; le temps, il est vrai, n'est pas beau; le froid est moins vif, mais nous avons des coups de vent à renverser- toutes les cheminées. La Gironde roule des vagues qui se couronnent d'une blanche écume ; enfin les journaux nous apprennent que le golfe de Gascogne est un peu plus que de coutume fertile en naufrages.

Au milieu de ces tempêtes physiques et morales, je parviens quelquefois à ramener un peu de gaieté dans nos conversations. Ce matin, j'ai apporté à la princesse un paquet de lettres, dont plusieurs ont excité des éclats de rire du meilleur aloi. Ce sont, en général, des demandes de secours, des protestations de dévouement, des propositions de venir s'ensevelir avec Madame dans les lugubres cachots de notre Bastille; ces épîtres pleines de beaux sentiments non gra-

tuits ont des formes assez sérieuses pour que la princesse ne puisse garder son sérieux.

Ces écrits passent nécessairement entre les mains de la police ; ils sont examinés avec soin, essayés au moyen de réactifs chimiques afin de découvrir les écritures secrètes. Ces lettres ainsi bariolées de couleurs diverses, amusent beaucoup la princesse; elle se moque des petites bouteilles de Tijispecteur, et avec assez de raison, car j'ai entendu dire que, jusqu'ici, ces précautions n'avaient rien fait découvrir.

Il m'arrive quelquefois de joindre à cette singulière correspondance celle qui s'adresse au général Bugeaud, et qui contient des injures, des menaces, des défis. Madame a pu se convaincre souvent que, si les captifs sont à plaindre, ceux qui les gardent ont aussi leur part de tribulations, mais je n'assurerais pas qu'il lui reste beaucoup de pitié pour les maux de son prochain. Les inconvénients de sa propre situation sont tels, qu'ils absorbent toute sa sensibilité disponible. Tout en rendant justice à la bienveillance du général, elle ne peut oublier qu'il la tient sous clefs ; elle le nomme son geôlier, son cerbère, et, pour peu que quelque contrariété nouvelle vienne irriter ses nerfs, elle n'épargne ni les épigrammes ni les invectives.

En ce moment, M. Bugeaud est tourmenté pÈ[r une ophthalmie qui est due à l'action de ce vent froid dont je parlais tout.à l'heure. Le général s'occupe beaucoup de la garnison ; il fait manœuvrer le bataillon du 64* régiment, il le passe en revue, et reste exposé sur la place d'armes à ces violentes rafales pendant des heures entières. La variole qui lui a labouré le visage, a détruit les cils de ses paupières et privé ses yeux d'une protection utile. Je soigne notre cher Gouverneur, et quand j'ai dit à la princesse, qui me deman-

Ii6 LA CAPTIVITE DE LA DUCHESSE DE BERRY

dait de ses nouvelles, que je l'avais condamné à porler un bandeau pendant quelques jours, elle a ri de bon cœur en songeant à la figure que devait faire mon malade^ ainsi affublé, et elle a ajouté :

« — Vous aurez beau faire, docteur, et malgré « votre bandeau, le général ne pourra jamais passer « pour un Amour. »

— Prenez garde^ Madame, ne maltraitez pas mon pauvre malade. Vous le savez, je me constitue le défenseur de ceux que je soigne, et, si vous vous moquez de mon guerrier, je le lui dirai.

« — Dites, dites, j'y consens, mais vous ne m'emc pécherez pas de rire aux dépens de ce Cupidon « manqué. Au surplus, il pourra se venger facilement, « car je reconnais volontiers que, s'il n'est pas un « Amour, je suis loin d'être une Vénus. Nous n'avons € rien à nous reprocher. »

Legénéral,^ à qui j'ai rapporté cette petite scène, s'en est fort amusé. — Laissez-la dire, s'est-il écrié en riant, j'aime mieux ses plaisanteries que ses plaintes et ses colères.

Ce soir, à cinq heures et demie, M. Dubois est arrivé à Blaye. Il a pris un appartement dans un des hôtels de la ville. Le général, qui a été averti aussitôt, nous a dépêchés, son aide de camp et moi, vers le célèbre maître, en nous chargeant de l'excuser auprès de lui. M. Dubois se porte à merveille. Il a mis cinq à six jours pour franchir la distance qui nous sépare de Paris, et ce long voyage, dans une saison rigoureuse, a été supporté très gaillardement. Le cher maître, dont la verte vieillesse est un objet d'admiration et d'envie, s'est informé des nouvelles médicales de la citadelle; je lui ai donné, sur ce point, les détails les plus circonstanciés. Nous avons longuement exa^

miné les diverses questions qui se rattachent à Tétat particulier dans lequel se trouve M""® la duchesse de Berry, et nous avons remis à demain un examen plus approfondi de ce sujet si digne d'intérêt.

A neuf heures, en abordant la princesse, je l'ai trouvée instruite de l'arrivée de M. Dubois. Elle ne m'a pas paru s'en préoccuper beaucoup, et même elle a affecté un petit air dégagé en parlant de l'imprudence qu'il y a pour un vieillard à voyager en cette saison.

« — Au surplus, je lui souhaite bien du plaisir à « Blaye; qu'il y reste autant qu'il voudra, pourvu que « je ne sois pas forcée de le voir. »

M^'^d'Hautefort, qu'un gros rhume avait éloignée du salon pendant quelques jours, est revenue ce soir, signalant sa présence par une musique charmante. Assis sur une causeuse entre le lit de la princesse et la cheminée, bien placé pour donner' la réplique à "Madame, pour avoir les pieds chauds, et pour entendre le piano de la comtesse, je me laisse aller au charme de cette situation singulière, et le temps me paraît facile à supporter. Cette harmonie savante qui s'adoucit encore par la distance qu'elle parcourt pour arriver jusqu'à moi, les réflexions de la princesse sur les divers morceaux qu'exécute sa dame d'honneur, tout m'amuse, m'intéresse, et je me demande souvent par quel singulier enchaînement de circonstances je me trouve appelé à prendre ma part de ces plaisirs qui n'étaient pas faits pour moi. Hasard, je te salue, dit Figaro, et, ^ comme lui, je m'incline devant ce fatum aveugle qui m'a conduit ici.

Samedi 16 mars.

Rien de nouveau chez la princesse. Je n'ai pas été surpris de l'entendre parler de M. Dubois sans aigreur, sans amertume. J'ai dit à Madame que j'avais consulté mon très honoré maître sur les divers points qui nous occupaient toujours, M. Gintrac et moi, que j'avais fait un historique complet de tout ce que j'avais observé chez Madame depuis que j'avais l'honneur d'être admis auprès d'elle, et que M. Dubois avait paru partager notre avis sur le traitement à suivre en pareil cas.

La princesse a écouté tout cela sans impatience, et nous avons continué cette conversation sans que rien indiquât qu'elle lui était désagréable. Les impressions de M"® la duchesse de Berry sont très vives, mais très passagères, et cette grandissime rancune dont elle a fait tant de bruit pourrait bien ne pas résister si on l'attaquait d'une manière adroite. Je vois Madame passer si souvent de la colère à l'insouciance, du désespoir à la gaieté, que je ne renonce pas à trouver un jour notre vieux maître en faveur auprès de cette mortelle ennemie.

En attendant, M. Dubois a déjeuné et dîné avec nous. On se propose de lui faire une joyeuse vie. M"' Bugeaud fait très bien les honneurs de la maison; ses deux jeunes filles sont charmantes, leur présence est pour nous une vraie bénédiction. Les enfants, par leur vivacité et leur esprit naïf, exercent sur les hommes une douce influence. Nous avons tous pour^ ces deux jeunes têtes blondes un respect instinctif, un sentiment de déférence spontanée; nos habitudes un peu trop militaires se policent au contact de cette faiblesse innocente. Pour moi, je suis heureux de cette

gracieuse intervention du beau sexe. Les femmes nous rendent meilleurs. Les aspérités de notre nature masculine s'usent au contact de ces êtres délicats ; plus d'une vieille moustache renfrognée remplace un juron par un sourire, se déride à T aspect de ces enfants et finit par s'accommoder de cette douce contrainte. La présence des dames au milieu de nous a encore un grand avantage. Les séances gastronomiques deviennent moins longues, la stratégie et la politique nous envahissent un peu moins, et les narrations de faits d'armes prennent des proportions plus supportables. Ces avantages et bien d'autres ont à mes yeux beaucoup moins d'importance que celui-ci : on discute moins. L'écriture a dit vrai : Tradidit niundum dispu-tationilms eorum. Les oflîciers sont bien plus ergoteurs que je ne le croyais. Il me semblait que l'armée, réglée par ordonnance, marchant au pas, obéissant comme un seul homme, devait échapper à ce génie de la discussion, cousin germain de la dispute, et présenter un beau modèle de concorde et d'harmonie. Je m'étais trompé. Toute opinion soulève un contradicteur, on argumente toujours et sur toute chose. Le mérite respectif des différentes armes est un éternel sujet de controverse; les manœuvres sont critiquées par celui-ci, adoptées par celui-là, et, quand on abandonne les chosespour parler des personnes, il y a encore de bien plus grandes divergences d'opinion. Parmi ces Messieurs, j'accorde la palme de l'esprit de contradiction aux officiers du génie et de l'artillerie. Je supposais que des hommes habitués aux études abstraites, aux calculs rigoureux des mathématiques, se signaleraient par une logique irréprochable, et ne nous exposeraient que des idées justes. Combien je me trompais! Il semble que les formules algébriques auxquelles ils

sont habitués leur enlèvent la faculté de saisir le côté positif et pratique de toutes les questions politiques, philosophiques ou littéraires. Leurs excentricités sont si remarquables, qu'il m'a fallu bien du temps et de l'expérience pour reconnaître que ce n'était pas de leur part un parti pris, et que ces bizarreries d'opinion et de goût étaient en quelque sorte inhérentes à leur constitution intellectuelle.

Les dames nous ont à peu près débarrassés de ces argumentations perpétuelles qui rendaient quelquefois nos dîners si longs et si fatigants. La conversation prend une tournure plus légère, plus agréable, et ce soir, après le dessert, pendant que nos amateurs dégustaient le moka et les liqueurs, le général, je ne sais à propos de quoi, a invité le commandant Ghardron à nous chanter quelque chose. Le virtuose s'est fait prier, M. Bugeauda insisté, les dames ont appuyé la motion, et le concert a commencé.

Figurez-vous que le susdit commandant, vieux grognard s'il en fût, à figure mâle et balafrée de coups de sabre; ne soulève ordinairement sa redoutable moustache que pour livrer passage à une voix de stentor qui brave sur la place d'armes le vent et la tempête. C'est une belle basse qui retentit au loin et suffirait aux manœuvres d'un régiment. Je m'attendais à quelque explosion musicale en harmonie avec le personnage chantant ; aussi n'ai-je pas été peu surpris d'entendre un véritable ténor aigu soupirer une romance plaintive à la façon d'un jeune premier du Gymnase. Jamais je n'ai rencontré un contraste plus frappant ; l'on aurait pu supposer qu'un chanteur adjoint se tenait caché derrière le commandant. Quelques officiers ont suivi Texemple de leur chef, et nos

jeunes personnes ont pu applaudir des couplets on ne peut plus anacréontiques,

« — Qu'avez-vous fait aujourd'hui, me demande « chaque soir M"^ la duchesse de Berry ; qui aviez- ^« vous à dîner, quelles visites avez-vous reçues? etc. »

J'ai raconté à la princesse comme quoi le commandant Ghardron soupirait des romances plaintives, et sa gaieté n'a pas été moindre que sa surprise :

« — Quel agneau, quelle colombe! s'écrie Madame « en riant aux éclats; mais je ne crois pas beaucoup « à ces bergeries. Si vous n'aviez pas à votre table « quelques robes blanches, quelques oreilles chastes, « vos chants seraient moins langoureux, et le ténor « tournerait à la basse taille. »

Je me suis défendu contre ces accusations injustes, mais la princesse ,-de fort bonne humeur, nous a poursuivis de ses épigrammes. M""® d'Hautefort, qui est survenue en ce moment, a renchéri sur les plaisanteries de Madame ; enfin le sexe fort a été battu à plate couture.

J'ai déjà dit que l'arrivée du courrier était toujours impatiemment attendue. Ce soir la boîte aux lettres était bien remplie ; chacun de nous, s' emparant de ce qui lui appartient, se livre aux douceurs de ce commerce intime qui rapproche les distances et rend les amis presque présents. Pour ma part, j'étais heureux de recevoir un bon nombre de ces chères preuves de souvenir; aujourd'hui je ne m'appliquais plus le proverbe espagnol : Loin des yeux, loin du cœur.

Parmi les lettres qui m' arrivent ainsi, il en est de fort singulières. Bien des gens dont la curiosité est vivement stimulée par nos affaires d'intérieur, s'adressent à moi pour obtenir des renseignements sur ce que l'on nomme le drame mystérieux de Blaye. J'ai ainsi

pour correspondants des personnes que je connais à peine, et il est plus ennuyeux qu'on ne le pense de répondre à ces questionneurs niais ou impertinents. A ceux-là, je réponds rarement, mais il en est d'autres qui se recommandent par des sentiments honorables ,' qui gardent religieusement au fond du cœur un culte à la grandeur déchue, aux infortunes des rois ; ceux-là reçoivent de moi tout ce qu'ils demandent.

Voici, entre autres, une lettre qui m' arrive aujourd'hui. Elle donnera une idée exacte de cette correspondance si active et quelquefois si intéressante : «♦Mon cher docteur,

« Si vous voulez me consacrer un instant et une pensée au milieu de vos graves et je puis dire solennelles occupations, vous m'aurez donné une preuve d'amitié que je n'oublierai jamais. Vous êtes, certes, la personne de France dont je m'occupe le plus. Je conviendrai tout bas avec vous que cela dépend un peu de votre voisinage. Et puis, vous êtes si souvent en scène, on me fait tant de questions sur votre compte ! Est-il ceci ? Est-il cela ? Je réponds que vous êtes un beau garçon, que vous causez bien quand vous êtes de bonne humeur ; que vous avez un esprit de contradiction qui m'amuse quand il ne me met pas en colère, au demeurant, le meilleur fils du monde, et que j'aime de tout mon cœur, aveu qu'on fait à mon âge, sans craindre de compromettre ni vous ni moi.

« Il faut que je vous fasse une demande, mais sérieusement, et je vous préviens que je ne pardonnerais ni une tromperie ni une moquerie sur le sentiment qui me fait agir. Je voudrais une relique, n'importe quoi, quelque chose qui ait bien et dûment appartenu à votre auguste malade. Je n'oserais espérer des cheveux, mais tout objet sera reçu avec vénération et conservé

religieusement. Ceci est absolument entre nous, les indifférents n'ont rien à y voir, etc., etc.

« Votre malade,

« Paris, 13 mars 1833. »

Ainsi que je Tai dit, je ne discute pas ces choses de sentiment ; j'ai pris le parti de donner lecture de cette lettre à M"*® la duchesse de Berry. La pétition a été accueillie avec une bienveillance parfaite ; M"** Hans- 1er a reçu Tordre de prendre, dans la toilette de la princesse, quelques longs cheveux d'un blond doré que la camériste conserve sans doute pour satisfaire les nombreuses demandes des fidèles. Ces cheveux, roulés avec soin et retenus par un petit ruban vert, m'ont été confiés, et dès demain ils partiront pour Paris.

Dimanche 17 mars.

M. le comte d'Argout n'abandonne pas l'affaire Dubois; il insiste auprès du général pour que l'on détermine M°** la duchesse de Berry à recevoir le célèbre chirurgien, et toutes les dépêches que je reçois contiennent la même recommandation. L'insuccès de nos premières démarches retient le général, qui me charge toujours de cette négociation difficile.

€ — Cela est tout à fait de votre ressort, docteur; « obtenez une entrevue, faites la paix entre ces enne- « mis et vous aurez bien mérité de la patrie. »

Donc, ce matin même, j'ai remis l'affaire sur le tapis et la princesse, qui m'a écouté sans impatience, m'a dit très simplement :

« — Que voulez-vous que je fasse d'un nouveau mé- « decin? Ne suffisez-vous pas pour le courant? M. Gin-

« trac n'est-il pas là pour les cas un peu plus graves? € N'y a-t-il pas à Bordeaux un accoucheur en titre « pour remédier à un accident imprévu? Et enfin, en < cas d'événement sérieux, n'aurez-vous pas là, sous « la main, l'accoucheur par excellence, Dubois, le € favori de M. d'Argout, qui pourra toujours nous gra- « tifier de ses conseils? Jusque-là, qu'ai-je besoin de « ce supplément à ma faculté ? Je suis bien soignée, € je me déclare parfaitement rassurée contre tout évé- « nement; je trouve donc fort inutile d'augmenter mon « état-major médical. »

Comme on le voit, nous sommes loin des agitations précédentes. Notre entretien d'aujourd'hui a pris un caractère de plaisanterie qui fait un singulier contraste avec la grande colère de mercredi et je dis avec Saldmon : Varium et mutabile semper femina. J'aime mieux Tétat actuel. Il y a des dispositions d'esprit dans lesquelles on peut tout entendre; la princesse est précisément dans cette disposition-là ; en conséquence, j'ai poursuivi ma requête, j'ai exposé les motifs qui devraient, selon moi, engager Madame à recevoir la visite du professeur Dubois, mais je n'ai rien pu obtenir.

La duchesse de Berry ne peut renoncer à l'idée de quitter Blaye avant l'époque présumée de ses couches. Elle a un tel besoin de liberté, qu'elle trouve à chaque instant des arguments nouveaux en faveur de son opinion, ou plutôt de son désir, et les incidents qui surviennent presque chaque jour ne lui ouvrent pas les yeux. Elle fait des plans de voyage, et la plupart de ses beaux rêves se rapportent à l'Espagne.

« — Bayonne et les provinces basques sont à deux « pas d'ici. En quelques jours, je pourrais atteindre « Burgos ou Valladolid. Si l'on me laisse partir, ne

« consentirez-vous pas à m'accompagner, docteur, et « ne serez-vous pas bien aise de voir Saragosse ou « Barcelone? Ne m'abandonnez pas. Après toutes « ces secousses, je puis avoir besoin de soins éclairés, f Je sais ce que valent les médecins de Paris ; nulle « part je n'en trouverai de semblables. En Espagne, « la reine Christine, ma sœur, ne m'enverra pas son « accoucheur, et je vous préférerais à tout autre, t Vx)us méconnaissez, vous savez ce qu'il me faut, vous € êtes au courant de ma santé, de mes habitudes, et ' € je serais bien heureuse de vous voir près de moi dans « le moment critique. »

J'ai répondu comme je le devais à ces paroles si bienveillantes. La princesse est parfaite pour moi; chaque jour je m'aperçois qu'elle me témoigne plus de confiance. On dit dans la citadelle que je suis en faveur; il y a des personnes qui me font l'honneur d'en être jalouses. Le cœur humain est ainsi fait. La rivalité s'établit facilement entre plusieurs • hommes placés autour de la même femme, et de là quelques mines rembrunies que je reconnais sans avoir l'air d'y prendre garde. Tel personnage qui servait habituellement d'intermédiaire entre la princesse et le général s'est vu avec peine remplacé par moi dans ces fonctions intimes. La plupart des affaires à traiter avec M""® la duchesse de Berry se rapportent de près ou de loin à sa santé, et son état particulier doit toujours entrer en considération dans les décisions à prendre. Il est évident que ma qualité de médecin me donne beaucoup de droits au titre d'ambassadeur près d'une femme malade; aussi M. Bugeaud me confie tout naturellement les messages dont il chargeait une autre personne. J'ai eu le bonheur de réussir dans plusieurs négociations délicates, et le général, qui, lui aussi, s'exagère mon

crédit auprès de Son Altesse Royale, a recours à mon intervention dans beaucoup de circonstances ; ainsi rafEsdre de ce matin est une de celles qu'il regarde comme étant tout à fait de mon ressort.

J'ai rapporté à M . Bugeaud notre conversation sur ce grave sujet; il est d'avis d'attendre. Rien ne presse en effet ; l'on ne conçoit pas trop quelle importance attache le ministre à cette entrevue, qui ne peut avoir aucun résultat en ce moment.

Nous avons reçu la visite de M. La Coste, préfet de la Gironde, homme d'esprit, de belles manières, et qui nous a dit bien des choses sur les légitimistes de Bordeaux. La lettre écrite au rédacteur de la Guyenne par le général Bugeaud, le 3 de ce mois, et dans laquelle il invite M. Ravez et quatre de ses amis à venir visiter M""* la duchesse de Berry, a causé un grand bouleversement dans la politique de ces Messieurs. Une proposition aussi nette, arrivant ainsi, comme une bombe, au milieu de l'assemblée de ces illustres, leur a porté un coup dont ils ne sont pas encore remis. Cette manière de procéder, si franche, si loyale, n'est pas du goût de ces Messieurs; il faut dire que M. le comte d'Argout est loin d'approuver ces généreuses boutades de M. Bugeaud, mais l'effet produit n'en a pas moins été excellent. Le public a fortement loué l'action du général et applaudi son mouvement spontané. Tout le monde y a vu-ce qui s'y trouve réellement, un défi jeté à l'esprit de parti par un homme dont la probité n'est pas suspecte et qui s'indigne des accusations calomnieuses que l'on cherchait à répandre contre le Gouvernement et contre luimême.

La table et le salon voient affluer les visiteurs. Deux dames, les propres sœurs de M. Bugeaud, sont venues

agrandir notre cercle, et ajouter par leur amabilité aux charmes des causeries de la famille. Le général, entouré de tant de personnes qui lui sont chères, voit sa santé refleurir ; il est gai, heureux, cela réagit sur nous tous. Nos soirées sont fort agréables; on se connaît mieux, on s'apprécie davantage, des liaisons d'amitié se forment entre nous, on choisit son monde, on se rapproche et la vie en devient plus facile.

Je quitte ordinairement le salon à huit heures pour monter au pavillon de la princesse, et souvent, quand je prends congé de Madame, chacun est rentré chez soi. C'est le moment que je choisis pour me livrer à mes récapitulations journalières. Je puis en toute sécurité poursuivre mon œuvre laborieuse. Je réfléchis aux causes et aux effets, je me sermonne, je me donne des conseils, et ces instants de solitude au milieu du silence de la nuit me permettent d'apprécier à leur juste valeur les circonstances délicates au milieu desquelles je dois agir.

Je sens qu'il est impossible de rester neutre entre les partis opposés. Placé ici par le Gouvernement, je lui dois le concours de mes efforts pour accomplir son œuvre dans la limite de mes devoirs de médecin et de citoyen. D'un autre côté, les intérêts de la malade qui se confie à mes soins sont sacrés pour moi ; la difficulté se trouve précisément dans cette sorte d'équilibre à établir dntre deux choses absolument contraires. Il faut se bien tenir sur ce terrain glissant; M. Ancillon, qui a fait un si gros et si savant livre sur l'équilibre européen, devrait bien me venir en aide. Très novice en diplomatie, je me sens tout naturellement porté à suivre les inspirations de ma conscience ; je marcherai droit dans ces sentiers tortueux où l'honnêteté me tiendra lieu d'habileté. C'est plus sûr et plus commode.

Il y a des alarmistes qjji travaillent sans cesse à ébranler ma sécurité. € Prenez garde, m'écrit-on sou- € vent, vous êtes entouré de dangers. Vous naviguez € au milieu des écueils, vous ne sauriez apporter trop « de circonspection dans vos rapports avec tout ce qui « vous entoure. Le Gouvernement a droit de compter « sur votre dévouement ; la princesse ne peut man- « quer de chercher à vous mettre dans ses intérêts.

Qc Inter utrumque tene : medio tutissimus ibis!...

*« Mais là est la difficulté, et, en voulant contenter € tout le monde, vous êtes certain de ne satisfaire « personne. La police a les yeux sur vous ; on épie « vos moindres démarches, on sait quelles sont vos « relations habituelles dans le monde, et Ton cherche « activement à connaître Texpression de vos sentiments « politiques. Vous pouvez perdre votre avenir par une « conduite irréfléchie, et vos chers confrères, envieux « de la position singulière qui vous met en évidence, « et jaloux des avantages qui peuvent en résulter € pour vous, ne vous font pas grâce de leurs insinua- € tiens perfides. Encore une fois, prenez garde à « vous. »

M. Orfila, qui est beaucoup moins pessimiste, m'a donné à diverses reprises d'excellents conseils dont mon cœur sent tout le prix. Ainsi que Je l'ai déjà dit, j'espère me tirer d'affaire en agissant loyalement. Bien pénétré de la sainteté de mon ministère, plein de respect pour ma noble profession et de reconnaissance pour ceux qui ont confiance en moi, je ne ferai rien qui puisse blesser ma conscience et m'aliéner l'estime des honnêtes gens. Il y a longtemps que j'ai pris pour règle de conduite cette belle devise : Fais ce que dois, advienne que pourra.

Lundi 18 mars.

La santé de la princesse ne s'améliore pas. Son Altesse Royale se lève à peine quelques heures dans la journée ; elle fait cent tours dans sa chambre, range des papiers, écrit des notes, lit beaucoup et le plus souvent n'admet personne auprès d'elle. M""* d'Hautefort bâille du matin au soir ; M. de Brissac se promène comme un fantôme dans le salon, dans le corridor ou dans le petit jardin réservé ; et moi, je vais de l'un à l'autre, écoutant les plaintes de celle-ci, les doléances de celui-là, et ne sachant souvent auquel entendre. Le valet de chambre, Martin, qui fait le service de la table, m'assure que les illustres convives mangent comme des roturiers. Ceux-ci trouvent tout mauvais, et la dame d'honneur prétend que Bewis, le caniche de la princesse, n'aime pas les poulets du Gouvernement. C'est une calomnie, car le susdit animal nous honore souvent de sa société à la table du général, et il daigne manger toutes les friandises dont on le bourre. Ce charmant quadrupède, gros comme le poing, est blanc et frisé comme un agneau, il est rageur comme un roquet et aboie à nous rendre sourds quand le général se présente chez la princesse. Il est probable qu'on l'a dressé à cet exercice, et il faut convenir qu'il s'en acquitte à merveille.

Outre ce hargneux animal, il y a encore une perruche dont la voix criarde écorche les oreilles des sous-officiers qui font la garde intérieure du pavillon. Cette charmante bête, du vert le plus légitime, fait le tourment du brave Fayoux et de M. Salabelle, deux vieux de la vieille, dévoués corps et âme au général Bugeaud, et qui sont réveillés chaque matin par les

cris inhumains (expression de la princesse) de Toiseau favori. Ajoutez à cela les gémissements continuels de la femme de chambre de M""^ d'Hautefort, pauvre vieille fille affectée d'un squirre de Testomac, et vous aurez une idée complète de ce que Son Altesse Royale appelle sa ménagerie.

La journée a été assez calme. Il nous est arrivé, je ne sais par quelle voie, une nouvelle qui m'a paru intéressante. On dit que M. Dèneux, accoucheur de M"'° la duchesse de Berry, doit venir à Blaye. Le professeur Dubois et moi, nous sommes envoyés par le Gouvernement ; mais, aux yeux des légitimistes, notre témoignage est entaché d'un vice radical. La présence de M. Deneux à Blaye aurait une tout autre importance, les gens de son parti ne pouvant le tenir pour suspect. Mais il est peu probable que le ministère puisse décider ce médecin à prendre une semblable résolution, et il n'oserait venir ici sans en avoir reçu l'autorisation de la princesse.

Ce soir, après le petit pansement que je fais régulièrement deux fois par jour, j'ai encore parlé du choix d'un accoucheur et, chose singulière. M"* d'Hautefort m'est venue en aide. J'ai dit que nous savions que M. Deneux était prêt à venir à Blaye au premier appel de Son Altesse Royale et que, pour mon propre compte, je désirais vivement voir auprès de Madame un homme possédant toute sa confiance.

« — Mais, docteur, vous devenez d'une monotonie « désolante. Je vous ai dit hier, et je vous répète « aujourd'hui, que je ne veux pas user de mon droit « d'élection. Attendons le mois de mai, et, s'il faut « l'attendre ici, je tâcherai de n'être pas prise au « dépourvu. Pour moi, le moment critique s'annonce « par des signes qui ne me trompent jamais ; j'aurai

« tout le temps de réclamer là présence d'un accou- « cheur. N'êtes-vous pas là ? N'y a-t-il pas dans la « ville de Blaye une matrone quelconque que je pré- « fèrerais, je vous le jure, à votre cher maître Dubois ? « Laissez-moi donc tranquille avec vos craintes, que « vous souffle M. d'Argout, et, pour Dieu, ne me € parlez plus de cela. »

Cette tirade, commencée assez gaiement, a passé peu à peu au tragique et, en prononçant ces derniers mots, une impatience réelle donnait à la voix de la princesse un accent aigu dont mon oreille n'avait pas perdu le souvenir. Elle a poursuivi en ces termes :

« — Songez donc que je suis clouée ici depuis cinq « mois ; que ce supplice, dans la position où je me « trouve, est au-dessus de mes forces, au-dessus de « mon courage. Ma santé s'altère de jour en jour; « l'ennui et la maladie me dévorent ; ne dois-je pas « redouter que l'on ne me contraigne d'accoucher dans « cette prison, qui sera mon tombeau ? Le Gouverneff ment fait à mon égard un acte de barbarie dont il « rendra compte et dont il se repentira sans doute> « mais alors il sera trop tard. »

Tout cela a été dit avec émotion ; la voix était tremblante, les yeux humides, et nous étions tous assez vivement impressionnés. J'ai senti la nécessité de faire une diversion, et j'ai parlé de mon confrère, M. Deneux. Madame a saisi rapidement ce nouveau sujet de conversation, et elle nous a fait un bel éloge de son accoucheur : « — Je sais combien il m'est « dévoué. Il quitterait certainement tout pour venir « près de moi, mais ce serait fohe d'exiger un tel « sacrifice. Je n'ai pas besoin de lui en ce moment. « Plus tard, nous verrons. »

On voit que la princesse garde l'espoir de quitter la

citadelle. Tout ce qui contrarie cette idée lui cause , une agitation violente, c'est là son point vulnérable, et elle ne peut se décider à traiter des conditions de son accouchement à Blaye. M"*** d*Hautefort dit à qui veut l'entendre que la princesse est gravement malade, que sa poitrine est attaquée et qu'un plus long séjour dans cet affreux donjon causera inévitablement sa mort. M""® Hansler affirme que sa maîtresse tousse toute la nuit. Il est certain 'que les moyens mis en usage jusqu'à ce jour par M. Gintrac et par moi n'ont exercé aucune influence marquée sur la santé de Madame, et que son état actuel est assez peu rassurant. Le général, qui constate comme moi cette débilité croissante, écrit de longues lettres au président du conseil, à M. Thiers, au roi lui-même; enfin, je commence à croire que tout ceci pourra bien avoir quelque importance aux yeux de ceux qui conduisent cette affaire.

Il n'est pas question d'appeler M. Gintrac. La princesse se laisse abattre par ses idées tristes, le découragement qui s'empare de son esprit m'étonne et m'inquiète ; cela ne me semble pas en harmonie avec son caractère habituel. Je cherche, j'étudie, je ne vois rien. Espérons qu'un prochain avenir nous expliquera ce mystère. Madame ne reste pas longtemps sous l'impression des mêmes idées; très probablement il va survenir quelque changement favorable.

Mardi 19 mars.

M. le comte d'Argout m'a témoigné le désir de recevoir chaque jour un bulletin détaillé de la santé de M"^* la duchesse de Berry. Le courrier

emporte donc tous les jours un pli de moi, contenant mes observations médicales sur la fièvre, la toux, le sommeil, Tappétit, etc.

Dieu sait si les variations sur ce thème sont une chose agréable ! Ces rapports faits à un homme qui n'est pas médecin me causent un singulier embarras. Je me sens invinciblement porté à user de beaucoup de réserve avec ce personnage. Mes lettres à M. Orfila sont beaucoup plus explicites. Avec mon cher doyen, je traite à fond la question de grossesse, tandis qu'avec M. le ministre de l'intérieur j'emploie sur cette affaire des formules dubitatives qui me sont commandées par la prudence. En semblable matière, le reum conûtentem n'a aucune valeur. On a vu si souvent des femmes se tromper sur leur état, se croire enceintes quand elles ne l'étaient pas, et réciproquement, que je crois devoir me tenir sur la réserve.

Or, M. d'Argout, qui voit la plupart des lettres que j'écris à M. Orfila, ne comprend pas la différence du langage que je tiens avec mes deux correspondants. Gela l'inquiète, et le cher doyen m'a écrit longuement pour m'expliquer cette situation Singulière. Je lui ai répondu aussitôt et j'espère que M. le ministre saisira désormais les motifs qui me font agir. Dans un acte privé, dans une conversation (et mes lettres au doyen ne sont pas autre chose), je puis émettre une opinion basée sur des probabilités suffisantes ; mais dans un rapport médico-légal, dans une déclaration en justice, le médecin qui parle devant un tribunal ne peut plus s'appuyer sur des à-peu-près, il lui faut un complément de preuves, une certitude absolue pour affirmer que telle chose est ou n'est pas : c'est cette nuance délicate qui constitue la différence dont se plaint M. d'Argout.

Au reste, cela ne Tempêche pas de poursuivre son projet. Tous les gens bien informés à Paris pensent que Madame accouchera à Blaye, et voici un fragment d'une lettre que j'ai reçue aujourd'hui :

« Attendez-vous à rester à Blaye jusqu'à ce que « M""® la duchesse de Berry soit accouchée. Il faudrait « que le ministère eût perdu la tête pour ne pas pro- « fiter des énormes avantages que lui offre cette « affaire. L'important pour vous, c'est d'être prudent.

« Le parti légitimiste est furieux contre la prin- « cesse, et sa mort serait un bonheur pour lui, car il « y trouverait le double avantage de la reprocher au « Gouvernement et d'être débarrassé de la chose du « monde qui le gêne le plus. On accuse Madame de « lâcheté, de trahison. Elle aurait dû, dit-on, tout « nier, même un accouchement sur la place publique. « Ils se chargeraient, eux, de crier à la calomnie, à « la persécution, aux violences contre une faible € femme. Les bruits de grossesse et un procès-verbal « d'accouchement auraient fourni ample matière à des « diatribes envenimées, à des pamphlets outrageants. « L'aveu de la princesse les prive de ces ressources, « dont ils se proposaient de tirer un si grand parti. « Ajoutez à ce désappointement le ridicule ineffa- « cable dont cette maternité malencontreuse couvre ce « parti politique, la chute grotesque de ce général en « jupons, cet enfant Irouvé qui devient le frère de « Henri V, et vous aurez une idée des clameurs qui a s'élèvent de tous les conciliabules du faubourg « Saint-Germain.

« On attaque violemment M™* d'Hautefort et M. de « Brissac, qui n'ont pas su lever les scrupules de la « princesse et qui ne lui ont pas fait comprendre la « nécessité de se sacrifier aux intérêts de son parti.

€ Ils auraient dû la contrainjire à soutenir une lulte « desespérée contre le Gouvernement, etc., etc. Encore € une fois, prenez garde à vous ! Que tous vos actes « soient clairs, appelez des témoins aussitôt que « quelque fait nouveau viendra à se manifester ; « souvenez-vous qu*on a grand intérêt à vous tromper, « à vous engager dans quelque fausse roule, etc. »

Des lettres comme celle-ci sont peu rassurantes, et j*en reçois assez souvent pour ne pas m'endormir dans une sécurité trompeuse. Cependant, toute mon attention ne suffit pas pour découvrir les trames ténébreuses de la princesse et de ses compagnons de captivité. J'avoue que j'incline à penser qu'il n'y a rien à découvrir, que la princesse va droit à son but, et qu'elle ne se livre à aucune de ces machinations profondes qu'on lui suppose très gratuitement.

Mes deux visites d'aujourd'hui ont été longues, la causerie a été assez animée, et un peu de gaieté est venue se mêler à nos entretiens à bâtons rompus. M"** la duchesse de Berry a l'esprit capricant, comme le pouls du malade imaginaire; elle change souvent de sujet, passe sans transition de l'histoire à sa perruche, du théâtre aux plaisirs champêtres de son cher Rosny; les hommes, les choses l'occupent tour à tour; aussi faut-il avoir l'esprit alerte pour Itîi donner la réplique. Un peu dérouté dans les premiers temps, je suis habitué aujourd'hui à ces excursions vagabondes et je galope à la suite de la princesse; je me considère comme une sorte d'écuyer cavalcadour, errant à l'aventure, par monts et par vaux, au gré du caprice d'une illustre châtelaine, et j'ajoute que cet exercice, toujours nouveau, n'est pas sans charme.

Ce soir encore, M""* la duchesse de Berry, préoccupée de sa sortie de prison, m'a engagé à établir sur de

nouvelles bases un rapport officiel sur sa situation présente, et à expédier cette nouvelle pièce à M. le président du conseil. J'ai dû céder à son désir, et rechercher avec un soin extrême les preuves les plus solides à Tappui de mes constatations précédentés. Mais je n'ai rien pu ajouter aux faits qui ont motivé mes premiers travaux ; ma conviction n'a rien rencontré qui puisse T élever au rang de certitude. Les^ fastes de la science nous montrent çà et là quelques grosses erreurs auxquelles je ne veux pas ajouter une erreur nouvelle. Mon doute philosophique peut fort bien contrarier les puissances de là-bas, mais il est le fondement de mon repos, et j'y tiens^. Attendons encore un peu, et l'horizon, politique ou non, s'éclaircira, comme dit le Constitutionnel.

Mercredi 20 mars.

M. Dubois vient peu à la citadelle. Il est bien installé dans un appartement assez commode, il mange quelquefois avec nous, mais le plus souvent à table d'hôte ; il est pour les habitants de Blaye un objet de curiosité respectueuse qui le flatte. Beaucoup d'anciens praticiens, ses élèves, viennent le saluer et se rappeler à son souvenir; on le consulte du matin au soir; on veut même avoir recours à sa main si expérimentée pour quelques opérations. En somme, il passe son temps de la manière la plus agréable. Je vais le voir presque tous les jours, je fais sa partie de piquet, il me parle à peine de la princesse et reçoit, presque sans mot dire, les divers renseignements que je lui donne sur ce qui se passe au pavillon ; il paraît atten-

dre patiemment la solution de cette grande affaire, et^ on dirait qu'il s'y intéresse peu.

Le général Bugeaud s'est pris d'un goût très vif pour notre vénérable maître. Cette bonhomie si naïve et si franche, ce bon sens pratique dont on ne saisit pas d'abord toute la portée et la finesse, ce langage si sobre de mots et qui va droit au but, tout cela a séduit le gouverneur, et il s'efforce d'enlever M. Dubois à la solitude de son hôtel. Et puis, cette science si lucide, appuyée sur un demi-siècle d'observations, se répand tout naturellement en préceptes dont chacun profite; le père et la mère recueillent précieusement ces aphorismes de la sagesse à l'usage des enfants, et le maître me représente assez bien Hippocrate guérissant tous ceux qui l'approchent.

Je suis loin d'exercer la même influence sur M"*® la duchesse de Berry. Ce matin je l'ai trouvée dans une grande agitation. Elle tenait en main un journal qui passe pour ministériel, et elle m'a lu un petit article dans lequel il est dit que le Gouvernement est décidé à laisser la princesse à Blaye jusqu'à ses couches. On ajoute que ce fait accompli servira de réfutation aux calomnies des légitimistes, et qu'il importe d'avoir un argument de ce genre à leur opposer. Cet article, qui est peut-être un simple ballon d'essai, a fortement irrité la princesse. Elle s'est écriée : « — Je ne con- € çois pas que l'on se serve de ce misérable prétexte € pour me retenir ici au mépris de tous les droits. « Ma déclaration de mariage clôt mon rôle politique. « Que puis-je faire maintenant? Qu'importe l'opinion € des fous ou des imbéciles, comme Messieurs tels € et tels ? Puis-je les empêcher de parler et d'écrire? € Je demande seulement la faveur de vivre en repos € à Palerme ou dans tout autre point du royaume des

« Deux-Sicilcs, sous la protection et la responsabilité « de mon frère le roi de Naples. Refuserait-on cette « garantie? Mais je suis en puissance de mari, mon « fils sera majeur au mois de septembre prochain. Je « n'ai plus rien à faire, et d'ailleurs, quand je pour- « rais agir, je ne le voudrais pas. Je suis lasse de cette « vie agitée ; il me faut du repos , du soleil et de € Toubli. »

Cette plaidoirie m'était adressée directement. Madame, en s'exprimant ainsi, me regardait, m'interpellait en quelque sorte, et semblait en appeler à mon jugement. Je ne crus pas devoir m'abstenir, comme •cela m'arrive quelquefois, et surtout quand son discours, mêlé d'interjections passionnées, doit rester à l'état de monologue. Entrant donc dans la discussion, je me suis exprimé à peu près en ces termes :

— Mais, Madame, le Gouvernement a sans doute des raisons majeures pour désirer avoir en sa possession un acte authentique prouvant l'accouchement de Votre Altesse Royale. Les registres de l'état civil en France sont tenus de façon à ne pas laisser de doutes dans les esprits les plus récalcitrants, car, à moins d'être fou, on ne peut arguer de faux contre une déclaration de naissance faite suivant les formes légales et reçue publiquement par les autorités compétentes.

« — Croit-on que tout cela me fera dire ce -que je « veux taire ? On se trompe, je vous le jure, je ne « dirai rien. Que m'importe à moi l'état civil de « France? Mon enfant n'est pas Français, il n'est pas « destiné à exercer des droits civils ou politiques à « Paris; aussi n'ai-je pas à m'occuper de ce que l'on « inscrira sur votre registre. »

— Cependant, Madame, il faudra bien qu'il soit fait une déclaration quelconque, par vous ou par l'ac-

coucheur qui vous donnera ses soins. Le silence, en pareil cas, est impossible; il constituerait une suppression d'enfant qui pourrait avoir, plus tard, de graves conséquences.

« — Docteur, je suis mariée; un autre que moi « aura à réparer ces torts, s il y en a. Je n'entends € rien à vos lois ; je ne suis plus Française, je veux « vivre obscure et tranquille. Mais il me semble que « je pourrais essayer une chose. Pourquoi le Gouver- € nement ne m'a-t-il pas demandé une déclaration « par laquelle je m'engagerais à me retirer dans un « lieu déterminé, sans, plus me mêler en rien aux « affaires et à la politique? On pourrait, je pense, « s'en rapporter à moi. Je ne suis pas femme à « manquer à ma parole. «

— Madame veut-elle m'autoriser à transmettre cette proposition à qui de droit? Veut-elle que je l'envoie directement à M. d'Argout, ouqueje charge le général de ce soin?

« — Non pas, s'il vous plaît : avant huit jours , « je la lirais dans le Moniteur^ et je n'en serais a pas plus avancée. Et puis, le Gouvernement aime « bien mieux me voir mourir ici; c'est son désir et son « espoir. A la suite d'un acte de naissance, on inscrira « un acte de décès, et tout sera fini pour moi. On « s'obstine à me prêter une importance politique que « je n'ai réellement pas ; mais cela convient aux mi- « nistres; cela légitime ce qui a été fait contre moi et € ce que l'on prépare encore. Et pourtant, faible « femme que je suis, brisée de fatigue, accablée de « douleurs et de chagrins, si on me donnait la liberté € aujourd'hui, à cet instant même, je partirais, dussè- € je aller seule et à pied jusqu'en Espagne, et mourir « en y arrivant. Je suis bien mal ici, certes, mais

« quand bien même on me donnerait un palais pour « prison, quand on m'y entourerait d'égards et de « soins, je n'en sentirais pas moins la privation de la « liberté. Une cage dorée n'en est pas moins une cage, « et il n'y a si chétif t)iseau qui ne la quitte pour aller « au désert. »

Dans les circonstances de ce genre, M™® la duchesse de Berry s'anime et parle avec une vivacité remarquable. Son langage est coloré, accentué; souvent l'expression est heureuse; il y a dans cette abondance d'images, d'interrogations, d'invectives, une certaine éloquence qui vient du cœur. Elle gesticule beaucoup, comme je l'ai déjà dit, et cela ajoute singulièrement à l'énergie de son débit méridional. Dans des cas de ce genre, j'applaudis très franchement l'orateur; je loue la forme pour me dispenser d'apprécier le fond; mes compliments s'adressent à l'artiste, et j'évite ainsi de me prononcer sur la cause en litige. Ma position m'interdit de prendre un parti. Je me contente de recueillir ces conversations, d'en bien saisir le sens, et j'en envoie la substance soit à M. le comte d'Argout, soit à M. Orfila. Je crois que la connaissance de ces petites scènes peut être fort utile à la princesse, en modifiant les jugements du ministère, et je m'estimerais heureux si, par ce moyen, je parvenais à déterminer le Gouvernement à lui appliquer quelque mesure favorable. En agissant ainsi, je ne crois pas outrepasser mes devoirs. Je ne donne à ces communications aucune forme officielle; ce sont des causeries confidentielles, tout à fait en dehors de mes attributions spéciales. Mon but est de bien faire connaître la princesse, de la montrer sous son vrai jour et de lui gagner la bienveillance des personnes de qui dépend son sort actuel.

Tous ces entretiens se terminent d'ordinaire par

un mouvement fébrile , que je combats par des bains, des boissons calmantes et divers médicaments antispasmodiques. Je recommande à la princesse de ne recevoir personne, de tâcher de dormir, ce qui lui arrive quelquefois dans l'après-midi, puis le soir je fais en sorte de lui parler de choses qui lui plaisent. M"** d'Hautefort est alors notre providence; son piano savant, sa mémoire musicale inépuisable, nous viennent en aide, et la distraction est complète. C'est ce qui nous est arrivé aujourd'hui. M"® la comtesse a joué presque toute la partition de Cenerentola, puis les airs principaux de la Gazza ladra, et cette musique charmante nous a fait passer deux heures très agréablement.

Jeudi 21 mars.

J'ai eu ce matin un petit entretien avec M"* la comtesse d'Hautefort. Cette dame m'a engagé à user de mon influence sur la princesse pour l'empêcher de se fatiguer comme elle le fait en parlant avec tant de chaleur sur les choses qui la touchent. — Mais, Madame, ai-je dit, ce serait une tyrannie, et d'ailleurs, je vous l'avoue, j'ai le plus grand plaisir à écouter Son Altesse Royale. — « Voilà justement le mal. Il ne faudrait pas « tant écouter. Madame met trop de vivacité dans ses « discours pour ne pas dire bien des choses qu'il serait « mieux de garder pour soi. Vous écoutez beaucoup, < docteur, vous avez très probablement une mémoire « excellente, et, avec tout cela, vous pourriez aisément € compromettre la princesse non seulement aux yeux « du Gouvernement actuel, ce qui serait fâcheux dans « la position où nous nous trouvons, mais encore

9 auprès de notre parti, ce qui serait beaucoup plus « grave. ^

L'affaire se présentant sous cet aspect, j'ai dû la discuter sérieusement. J'ai dit à M""® d'Hautefort que ma position de médecin m'imposait une discrétion qui n'était pas moins dans mes goûts que dans mes habitudes, que jamais je ne pourrais abuser d'une confidence, et que tout ce qui se disait dans le pavillon de la princesse ne pouvait devenir de ma part l'objet d'un rapport officiel. Mes attributions ici sont très tranchées, je ne m'occupe que de ce qui me regarde. La santé de la princesse est la seule chose qui me touche personnellement; je considère comme un devoir pour moi de contribuer, par tous les moyens possibles, à l'amélioration de cette santé. Je n'agis que dans ce but; je laisse de côté toute considération de parti, d'intérêt politique; cela me touche peu, je l'avoue, et vous me permettrez, Madame, de me borner à bien remplir mon rôle mé-. dical.

« — D'accord, monsieur, le docteur, d'accord, mais ce « n'est pas là précisément le point qui m'occupe. Je vous « l'ai déjà dit, j'ai peur de ceux qui écrivent. Par le « temps qui court, il pleut des mémoires sur toutes « sortes de choses, chacun se met à raconter ce qu'il « a fait, ce qu'il a vu ; je crains que l'envie ne vous: « vienne d'en faire autant. J'avoue que l'occasion est « tentante, car tout ce qui se passe ici est de nature à « intéresser bien du monde. »

— J'ai eu l'honneur de dire à Madame la comtesse que j'avais en effet l'habitude de récapituler chaque soir les événements de la journée, mais ces notes sont destinées à établir bien exactement les dates de nos. principaux faits et gestes dans cette citadelle. Je peux avoir besoin de retrouver ces renseignements précis et

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circonstanciés, et la plus simple prudence me fait une loi de prendre ces précautions. J'avoue que la vie oisive que nous menons ici, non moins que la nature singulière des incidents qui surviennent presque chaque jour, m'a conduit à donner un peu d'extension à ce mémorial et qu'il renferme en effet bon nombre de circonstances fort intéressantes. Je sais toute la réserve qui m'est imposée par le nom de M""® la duchesse de Berry et par ma position officielle auprès dé sa personne ; jamais je ne pourrai rien dire* ou faire qui lui soit préjudiciable.

« — Tout cela est bien et je vous en sais gré, mais « cela ne me rassure que médiocrement. Ainsi que je « vous le disais en commençant, Madame se tour- « mente beaucoup, la patience lui échappe, et, dans « ces moments-là, elle dit bien des choses qu'il serait « mieux de taire. Ce sont ces choses-là que je vou- « drais être seule à entendre. Vos oreilles ne sont pas « façonnées comme il le faudrait pour recevoir ces a sortes de confidences qui sont dues à la colère, et « les nôtres savent quand elles doivent se fermer « discrètement. Aussi vous devriez engager Madame « à se calmer, à parler peu, ce qui serait grandement <^ dans ses intérêts. »

— Permettez-moi de vous dire. Madame, que Son Altesse Royale n'a rien à perdre en donnant ainsi, devant moi, un libre cours à ses pensées intimes. Je suis bien convaincu, d'ailleurs, que Madame s'arrêtera toujours à temps. Il y a chez les femmes un instinct qui domine les plus aveugles emportements, et je crois que je ne devrai pas à ces hasards la connaissance des secrets de votre parti.

Nous avons assez longtemps argumenté sur ce sujet délicat. L'insistance de M""® d'Hautefort prouve eom-

bien elle redoute que Ton pénètre dans le sanctuaire réservé aux fidèles. S'il n'y a pas de héros pour un valet de chambre, il pourrait bien ne pas y avoir d'héroïne pour un médecin ; les personnes qui ont un intérêt quelconque à conserver le prestige dont elles entourent leurs idoles voudraient éloigner à tout prix ces témoins incommodes qui voient, apprécient et jugent sans céder aux entraînements de l'esprit de parti.

Au reste, la dame d'honneur a raison. Mon rôle de tous les jours commence à devenir fort intéressant. Chaque soir, en rentrant dans ma chambre, alors que la cantine est silencieuse, que les bruits de cette garnison grouillante se sont éteints par ordre, et que tout le monde dort ou du moins doit dormir, je saisis presque malgré moi une plume et j'écris , j'écris avec ardeur; ma mémoire fidèle reproduit les plus longues conversations, je me rappelle les mots euxmêmes, surtout quand ils sont, comme hier soir, l'expression vive et pittoresque d'une pensée dominant.e , élevée à la puissance d'une passion qui s'empare de l'esprit de la princesse. Alors, en effet, la parole devient abondante, facile et je la retiens d'autant plus aisément qu'elle me frappe davantage. Il faut dire, pour l'exactitude historique, que, dans l'état ordinaire, la princesse appartient tout à fait ,à la catégorie des causeurs vulgaires, et qu'avec la meilleure envie d'admirer son esprit elle n'en met pas partout et toujours dans ses moindres phrases.

Les princes ne diffèrent pas absolument des autres hommes ; ils n'ont pas nécessairement plus de mérite que vous, que moi, que tout le' monde; tout au plus pourraient-ils se parer des avantages d'une éducation plus soignée, plus complète, mais trop souvent

c'est par là qu'ils pèchent; les qualités qui brillent en eux ne sont souvent que l'imitation de celles des personnes qui les entourent. Mais assez de critique comme cela. Je confesse volontiers que je n'ai pas la bassesse de la vénération et qu'il aurait fallu que je fusse un éléphant pour que je m'agenouillasse spontanément devant le soleil ou tout autre astre souverain. Gela ne m'empêche pas de prodiguer mes soins à ma royale malade. Je l'ai trouvée ce matin toujours .aussi souffrante; la nuit n'est pas pour elle un vrai temps de repos. Son sommeil est toujours agité, et le matin, quand vient le moment du lever, elle est accablée de fatigue. Ma pharmacie est impuissante à modérer la fièvre nocturne, la toux matinale, à arrêter la maigreur croissante.

Le général, à qui je fais part de mes inquiétudes, et qui tout récemment les partageait et même les exagérait, semble croire aujourd'hui qu'elles sont moins fondées que nous ne le pensions. Il attribue le mal actuel à la contrariété très vive que causent à la princesse les articles dejournauxqui traitent la grande question de la nécessité de l'accouchement à Blaye. Il est certain que, sur ce chapitre. Madame n'entend pas raison. Elle s'emporte avec violence contre cette démonstration qui lui enlève tout espoir de liberté, et les scènes qui en résultent la fatiguent énormément. Dans plusieurs entrevues du général et de la princesse, cette question a été agitée et elle a soulevé des tempêtes. M.Bugeaud, qui est avant tout un homme politique, embrasse chaudement les intérêts de F Etat ; il soutient le ministère avec une conviction parfois intolérante, et de là 'des scènes orageuses contre lesquelles je m'élève en vain. Le général, qui est plein de bonté pour Madame, ne lui fait jamais de conces-

lie LA CAPTIVITÉ DE LA DUCHESSE DE BERRY

sion sur les principes politiques ; il traite tout à fait en ennemi le parti de la princesse, et sa franchise Un peu rude froisse violemment les n^rfs agacés de tna pauvre malade. Il croit que Ton doit amener peu à peu la princesse, à ridée de faire ses couches à Blaye; il se refuse à lui laisser des illusions à cet égard, parce que, selon lui, quand la vérité se découvrira, son désappointement sera plus cruel. En homme plein de fermeté, il aime mieux aller droit au but, frapper le grand coup, puisque cela est nécessaire, et il lui répugne de nourrir un espoir qui sera infailliblement détruit.

Il me reproche de ne pas agir comme lui. Je dois me défier de ce qu'il appelle mon bon cœur, et ne pas me rendre, par faiblesse, complice des partisans de la princesse, qui la trompent sciemment et rendorment dans une fausse sécurité. Il est revenu plusieurs fois sur ce chapitre, et; comme je trouve que cette manière de penser est assez étrangère à ses sentiments habituels, je suis tenté de croire que mon cher général n'est, en ceci, que Técho de quelque personnage placé à côté de lui ou plus haut que lui. Cela me semble venir de Paris. M. le comte d'Argout^ du moins, ne me reprochera pas de lui laisser ignorer les motifs qui servent de base à mes inquiétudes. Je sais que M. Orflla lui communique mes lettres, qui sont beaucoup plus explicites, et, s'il arrive quelque événement fâcheux, personne ne pourra se plaindre d'avoir manqué d'avertissements.

Le général a reçu aujourd'hui l'annonce de l'arrivée prochaine de M. Deneux. Il a quitté Paris et ne peut tarder d'arriver bientôt à Blaye* Décidément la Faculté de médecine de Paris émigré vers les bords de la Gironde. Û. Dubois, M. Deneux et moi, tous les trois

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