ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
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dans la tîitadelle^ cela m© paraît presque impossible, et tela œpendant ^t. Que va dire Madame ? Il est conveiiu entre le général et moi que nous ne parlerons pas de ce nouvel hôte, et que la princesse ne sera avertie qu*un peu plus tard.
Après une heure de causerie insignifiante au pavillon, je suis rentré ce soir «lu salon, où j'ai trouvé le général un peu soucieux.» Il m'a dit, en plaisantant, que la princesse m'accaparait, et que Je passais à l'ennemi avec armes et bagages. Il m'a été facile de lui démontrer l'exag^ération de ces reproches. Deux motifs m'ont engagé à multiplier mes visites à Madame : d* abord son indisposition, l'espèce de pansement que je lui fais matin et soir, puis les événements survenus et l'état moral qui en a été la conséquence, c Vousmême, général, vous m'avez invité cent fois à prodiguer mes soins et mes consolations à la captive ; j'ai suivi votre conseil, et aujourd'hui vous vous en plaignez! >
Cette petite discussion n'a pas eu d'autres suites. Je suis a peu près certain que le général, en me parlant ainsi, a cédé, peut-être a son insu, à des insinuations étrangères. Sa bienveillance habituelle et l'élévation de son caractère île lui permettetit guère d'entrer dans des détails de ce genre.
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Vendredi 22 mars.
Ce matin, Madame se trouve mieux, la nuit a été bonne i tet j'ai ^aisi un moment favorable pour dire qu'on attendait M. Deneux d'un instant à l'autre. Cette nouvelle a causé une certaine émotion, et la princesse a dit assez vivement :
« — Faire voyager de ce temps-ci un homme de € cet âge ! et dans quel but ? sans que je Taie demandé, € sans qu'il puisse m' être utile à rien! c'est affreux! « Je le renverrai à Paris, soyez-en sûr, je ne le recevrai « pas. Il ne sera pas dit que Ton m'imposera un « accoucheur, lors même que cet accoucheur m'est « dévoué. » %
Quelques renseignements 'sur cette affaire m'avaient été donnés par le général ; aussi je pus dire à la princesse : Permettez-moi, Madame, de vous faire observer que M. Deneux n'a pas reçu d'ordre de départ, mais que la proposition de se rendre auprès de Votre Altesse Royale a été faite par lui-même. Vous conviendrez que, dès qu'il prenait une sepiblable initiative, le Gouvernement ne pouvait pas lui refuser la permis* sion de venir à Blaye.
« — Qui vous a dit cela ? Gomment le savez- vous ? « Je ne croirai jamais que ce brave homme a pris € cela sous son bonnet. Le père Deneux ne se décide « jamais tout seul, et il faut qu'on l'ait poussé. Je le € connais; ujie telle démarche ne peut pas lui appar- € tenir en propre. »
J'ai dit à Madame qu'elle ne tarderait pas sans doute à éclaircir ce mystère, et . que son accoucheur ordinaire lui exposerait les motifs qui l'ont porté à prendre ce parti: ^
« — Mais vous-même, docteur, que savez-vous « là-dessus ? Vous me paraissez fort au courant de « cette histoire. Gontéz-moi donc cela* Pourvu que « M. Deneux n'ait pas fait ' quelque ^folie ! Avec sa < tête picarde, il ne calcule pas toujours lés justes € conséquences de ses actions. Tenez, je suis on ne « peut plus contrariée de cela. Je ne le recevrai pas,
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« je ne le verrai pas, et il retournera à Paris soigner ses « malades. >
Le fait est que je ne sais rien. Le général m'a dit tout simplement que M. Deneux avait demandé à venir à Blaye, et que le ministère s'était empressé de lui accorder cette faveur. Je crois parbleu bien ! Il me semble que rien ne pouvait lui être plus agréable. La présence de M. Deneux auprès de M"""* la duchesse de Berry devient la chose du monde la plus significative, et aucun fait plus concluant ne s'est passé ici depuis la fameuse déclaration du 22 février.
Nous avons longuement causé sur ce chapitre. J'ai exprimé à Madame toute ma satisfaction de voir auprès d'elle deux hommes de l'importance de MM. Dubois et Deneux. Il y a là les plus fortes garanties contre tout accident futur, et la sécurité qui pésulte pour moi de la présence de ces deux maîtres en accouchement, va me rendre le séjour de la citadelle aussi agréable que possible.
c — Pour vous, peut-être, docteur, mais pas pour c moi, je vous le jure. Ce sera toujours im lieu mau- « dit, un enfer où je souffre comjne une âme damnée, € et d'où je voudrais sortir à tout prix. »
— Il me semble possible. Madame, que l'époque avancée de votre grossesse devienne un obstacle à tout voyage un peu long. Il serait imprudent de vous exposer aux hasards des grandes routes, et le Gouvernement ne doit rien négliger dans l'intérêt de votre conservation.
« -=- Je l'en dispense bien volontiers, et d'ailleurs « je ne crois pas à tant d'humanité de sa part. Je € vous l'ai dit et je vous le répète, on veut me faire € mourir d'ennui et de désespoir. Avec un caractère € comme le mien, on ne supporte pas la prison. Vos
€ ministpes savent bien que je n'y resterai pas longue temps. »
Ce thème n'est pas neuf, ni les variations non plus, mais on ne s'étonnera pas que la princesse y revienne souvent. La liberté est son idée fixe, son dada, car c'est sans doute celui de tous les captifs. Cependant, je trouve qu'elle en parle avec moins d'ardeur. Il n'y a pas quinze jours, cette conversation eût amené un orage et des larmes ; aujourd'hui Madame a conservé son sang-froid; je vois avec plaisir qu'elle accepte plus volontiers les événements, lors même qu'ils lui sont contraires .
Ce soir, je ne suis resté que quelques minutes auprès de la princesse, et je si^s rentré au salon. Une certaine dose de bonne humeur règne dans rassemblée. On paraît fort disposé à rire, et voici le régal qu'on nous a servi :
Nos officiers, si souvent désœuvrés, çloivent à cette . circonstance un espi;*it inventif dont nous profitons. Obligés de lutter pwtre l'ennui de certaines garnisons, cp^ I4essieurs. savent se ci'éer des ressources qui uqi^s sont bien précieuses en ce mopient. Nous pe pouvons pas, il est yrai, jouer U comédie, pe serait ^rqp de besogne, et, d'aiUeurs» n^^s sommes fo^^cés de mettre beaucoup de discrétion dans nos amusements. J^e salon est devenu peu à peu le lieu consacré aux ébc^ts de ces joyeux militaires ; donc, voici un petit échantillon des divertissements qu'ils nous donnent de temps en tpmps :
Un grave personnage, à figure habituellement renfrognée, est doué, à un très haut point, de cette force comique que les Anglais appellent humour. Son sérieux impQFturbable ^eute un charme singulier aux parades,
àigx^e^ dô la feipe^ qu'il débite aveo ukô vepve entraînante.
Ce soir, on a disposé le salon do manière à nous donner une sorte de représentation burlesque qui était sur le^ point da conimencer lors de mon arrivée. Un jeune, officier, affublé d'un extravagant costume d'astrologue, ouvre la porte qui fait communiquer la salon avec le cabinet du général, et nous voyons dans cette ouverture nn spectacle qui nous a tous ^lis en gaieté. Une table convenablement drapée remplit la porte, et sur cette table se tient gravement assis une espèce de mandarin chinois de la forme la plus bizarre. Sa grasse tète paraît reposer sur un corps exigu, et ses jambes; fort courtes sont celles d'un nain monstrueux.
La chose ainsi établie, d'après des procédés qu'on peut deviner sans que je les décrive, notre astrologue procède à la démqnstrçition de ce prodige vivant, qui a des dents et n'est point empaillé. Les lazzis plei^vent, les calembours tombent comme grêle, ie démonstrateur s'abandonne aux hasards d'une improvisation très prolongée et pleine de hardiesses au gros sel. Toutes les actualités sont passées en revue, et il y a peu" de personnes qui aient le privilège d'échapper à Qçt feu roulant de plaisanteries. Une bonne dose d'esprit soutenue par une audace imperturbable > la langue la mieux pendue, la malice d'un singe, l'espièglerie d'un écolier, tels sont les éléments d'un plaisir de haut goût, que l'on mitigé, quand il y. a des femmes, et qui nous a parfaitement dèsopilé la raté.
Le général partage nos bruyantes hilarités. Il oublie pour un moment l'article du Naitiomd qui lèJ»et en colère depuis ce matin, il abandonne .la politique pour écouter le§ dissertations gouv^nementales de Polichinelle, Qt l'orateur, qui ^'aiiima» trouve fegiteip^t le
moyen de glisser de bonnes vérités à l'adresse de Messieurs tels et tels. Les questions les plus scabreuses adressées à rhomme à la grosse tête sont résolues avec un aplomb effrayant. On scrute le passé, on s'aUaque à l'avenir, et pour nos habiles comédiens il n'y 4 plus de mystères. Dieu sait les éclats de rire qui accueillent les grands secrets que nous confie l'oracle nain! Dieu sait les demandes indiscrètes que chacun s'empresse de lui adresser, et les réponses que cela provoque !
Le temps passe vite au milieu de ces joyeusetés, et la pendule du salon, en sonnant minuit, nous a rappelés aux affaires. Chacun prit le chemin de son lit. Les sentinelles, étonnées de voir tout l'état-major sur. pied à une heure aussi indue, nous accueillent par des qui vive? multipliés, auxquels nous répondons par des drôleries, et moi, retenu longtemps par ma tâche de chaque jour, je ne prends congé de mon journal qu'après avoir épuisé tous les incidents de la journée.
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Samedi 23 mars.
Nous apprenons que M. Deneux est arrivé à Blaye hier soir, mais trop tard pour être reçu à la citadelle. Il est descendu dans le même hôtel que M. Dubois. Le général lui a envoyé son aide de camp pour l'inviter à venir déjeuner avec nous.
A huit heures et demie, j'étais auprès de M""* la duchesse de Berry. Sa nuit n'a pas été mauvaise, elle est assez bien disposée, et je lui ai annoncé l'arrivée de son accoucheur. Cette nouvelle a été reçue sans trouble et très probablement laprincesse, après mûre réflexion, a jugé convenable de voir M. Deneux. Cette visite qui
lui arrive de Paris doit vivement piquer sa curiosité. Ce médecin si répandu dans la haute clientèle du faubourg Saint-Germain doit être en mesure de répondre à bien des questions intéressantes pour Madame, très probablement aussi, il apporte des lettres, des paroles, et, à tous ces titres, il doit être le bienvenu.
Je trouve la princesse fort préoccupée; aussi j'abrège ma visite. M"*^ d'Hautefort, que j'ai vue un instant, parait très contrariée de l'arrivée de M. Deneux. Elle voit clairement que tout cela tend à rendre impossible la mise en liberté de la princesse, et la perspective d'une si longue clôture la rend très malheureuse.
M. Deneux, que je n'ai pas Thonneur de connaître particulièrement, est un homme de grande taille, très chauve, un peu courbé par l'âge, et dont le visage respire la bienveillance. Il m'a paru fort ému en entrant dans le salon où nous étions tous réunis avant le déjeuner. Le général lui a fait un excellent accueil, il nous a tous présentés à ce médecin qui se confond en salutations et en politesses un peu surannées.
L'accoucheur de Madame a déjeuné avec nous, ou mieux a assisté à notre repas. Il a la voix tremblante,, ses yeux sont injectés, humides ; on aperçoit en lui tous les signes d'une émotion intérieure qu'il se donne à peine le soin de dissimuler. En sortant de table, M. Bugeaud est monté au pavillon pour prendre les ordres de M""* la duchesse de Berry relativement à M. Deneux. Après quelques mots un peu vifs, dernières récriminations contre le Gouvernement qui dispose arbitrairement de son sort. Madame a consenti à recevoir son accoucheur, non sans protester qu'elle le renverrait à Paris.
Le général est revenu au salon, et, quand il a proposé à M. Deneux de le conduire auprès de la princesse.
m LA CAPTIVITÉ DB I^A lilKlHESSE DE BERRY
moi^ très honoré cowfrèrô s'est levé aussitôt, mais su démarche chancelante nous a surpris. Tous les convives ont paru étonnés des nianières de ce médecin; son langage singulier a été Vobjet de remarques plutôt plaisantes que critiques, et j'ai eu à répondre à une multitude de quçistions si:^r cet honorable membre de la Faculté.
Le général ayant bien voulu me donner quelques détails sur Vontrevue d^ W^ la duchesse de Berry et son accoucheur, voici ce qui c'est passé :
En entrant dans la chambre à coucher de la princesse, M.^Deneux s'est précipité aux pieds de Son Alteste Royale, qui l'a relevé avec bonté. Il pleurait, sanglotait, disait des mots confus, des phrases inintelligibles, et bientôt, ayant un peu repris ses sens, il s'est répandu en protestations d^ dévouement. Madame lui a dit qu'elle était bien aise de. le voir, qu'elle connaissait tout son zèle pour ses intérêts, tout son attachement à sa personne, mais qu'elle n'avait pas besoin de lui en ce moment, qu'il devait retourner à Paris pour soigner ses clientes, et qu'elle le ferait demander dès qu'il en serait temps.
M. Deneux a répondu que, puisqu'il était venu> il désirait rester Wpi^ès de^ Son Alteste Royale, qu'il avait fait trè^ volontiers le sacrifice de sa clientèle, et qu'il espérait que Madame voudrait bien l'accepter comme une preuve de son dévouement.
Ce débat s'est un peu prolongé, et le général, ne voulant pas gêner cette entrevue en restant en tiers avec ces deux personnages, les a laissés en tête à tête. Je suis bien aise de le dire ici : personne ne pourrait mettre plus de bienveillance et de loyauté dans les rapports qv|e les circonstances ont rendus nécessaires entre Içi général et Qqï| Alte^i Royale. M. Bugeaud agit
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toiyoups avec une franchise parfaite, et rien no serait plus facile que de le tromper. Il ne soupçonne jamais la ruse, et, si quelquefois il ordonne des mesures de surveiilwce^ c'est à Tinstigation d'up çeij^tain nombre dQ subalternes qui essayent de se faire valoir en lui inspirant des craintes qu'il n'a pas, La garde de la citadelle est facile, et le général ne s'occupe que de cela. Il admettrait volontiers auprès de la princesse tous les curieux qui se présentent pour la voir, les récalcitrants qui ue croient pas à la grossesse, les légitimistes qui crient aux rigueurs tyranniques, à la contrainte morale, en un mot tous ceux qui, pour une raison quelconque, ^e sont pas convaincus de la loyauté du Gauvernement. Cette façon d'agir prouve plus de bonne foi que de connaissance du cœur humain. L'esprit de parti ne raisonne pas ainsi, et ceux qui nient ont d'excellents motifs pour ne pas vouloir être convaincus. Il n'y a si bon aveugle que celui qui ne veut pas voir.
Il y avait au moins une heure que la princesse et son accoucheur s'entretenaient librement de leurs affaires, lorsque M. Gintrac est arrivé à la citadelle. Nous nous sommes rendus au pavillon et nous avons été admis aussitôt. Ainsi réunis, nous avons fait connaître à M. Deneux les particularités qu'offre en ce moment la santé de M""** la duchesse de Berry, et nous avons reçu de notre confrère des renseignements utiles sur divers points qui sont de sa compétence.
Cette sorte de consultation, qui nous a tenus réunis pendant plus d'une heure, a eu pour résultat une pièce signée de nous trois, et dans laquelle nous exposons nos idées sur l'état actuel de la santé de Son Altesse Royale. Elle.^ été remise au général et partira par le courrier de oe soir. U avait été question de prier
M. Dubois de s'adjoindre à nous, mais il paraît qu'il a refusé de se mêler de ce qui regarde M""' la duchesse de Berry jusqu'à ce qu'il ait été admis auprès d'elle.
M. Gintrac est très contrarié de l'arrivée de M. Deneux. Il m'a dit que beaucoup de personnes de Bordeaux regardent sa présence à Blaye comme une chose déplorable. Il paraît même qu'on a tenté divers moyens pour s'opposer à ce voyage, mais que, cela s'étant fait assez précipitamment, on n'a pas eu le temps de prendre les mesures nécessaires ; M. Gintrac, dans un moment opportun, s'est même exprimé en termes très clairs sur ce fait qui lui paraît si grave; Madame, après un mouvement des épaules assez significatif, a dit :
« — Que voulez- vous que j'y fasse? Je ne l'ai pas « demandé, au contraire ; mais le voilà, je ne puis pas f le renvoyer. Il pleure, il se désole; le faire partir, ce « serait le tuer ! »
M. Gintrac m'a paru médiocrement touché de ces considérations. Il a dit que les affaires sérieuses s'accommodaient mal de ces sentiments, fort honorables' sans doute, mais peu compatibles avec des intérêts majeurs, et qu'en pareil cas l'on ne devait pas agir sans prendre conseil.
Ce soir, à l'heure de ma visite ordinaire^ W^ d'Hautefort et M. de Brissac se sont joints à M. Deneux et à moi pour faire cercle autour du lit de la princesse. La conversation a été assez vive. On a parlé surtout de Paris et de ce qui s'y passe. Chacun accablait de questions mon honorable confrère, dont les réponses, il faut le dire, étaient loin de satisfaire l'ardente curiosité de ces dames. M. Deneux est peu au courant de ce qui se passe dans le monde politique. Il nous a raconté beaucoup de choses qui lui sont exclusive-
ment personnelles et qui, par cela même, ne nous intéressent pas beaucoup.
L'accouchement de la princesse de ***, la grossesse de la duchesse de ***, la mort de la marquise de *** et autres événements du même genre sont la base de ses récits. M"*® d'Hautefort, qui me semble avoir peu de goût pour cette chronique d'alcôve, a vingt fois coupé la parole à cet excellent accoucheur. *
La princesse m'a paru embarrassée de sa nouvelle acquisition. Elle a, je crois, une assez faible opinion du génie de notre cher confrère, elle le ménage ; on voit qu'elle fait cas de son dévouement, mais elle parait en craindre les excès ou les écarts. On voit qu'elle le surveille : elle l'écoute avec une sorte d'inquiétude et elle est toujours prête à l'interrompre, comme si ses discours pouvaient la compromettre. Si je ne me trompe, il y aura là matière à de curieuses observations ; je me promets bien d'en faire mon profit.
J'ai reçu, ce soir, une lettre de M. d'Argout, dans laquelle il m'invite à lui écrire tous les jours et à redoubler de soins pour mettre la princesse à l'abri des inconvénients de la saison. La dépêche de M. le ministre de l'intérieur est assez sèche ; on dirait que Son Excellence est mécontente de quelque chose. Nous verrons bien. J'ai la conscience tranquille, je ne néglige aucun des devoirs que la situation m'impose, et, si ce que je fais ne convient pas, on me le dira. Le , général est toujours un peu froid ; il me plaisante sur mes succès au pavillon : suivant lui, je fais là-haut la pluie ou le beau temps; mais je le laisse dire et je marche tout droit devant moi.
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VSè LA CAPTIVITÉ DE LA DUCHESSE DE BERRY
Il y a du mieux dans là situation de M"^ là duchesse de Berry. Je Tai vue ce matin avec M. Deneux, et lui-même m'a dit que la princesse ne paraissait pas sérieusement affectée. Suivant lui, Tétat moral est plus inquiétant cpie la situation physique. Sa toux a beaucoup diminué et, cette nuit, il y a eu plus de quatre heures d'un bon sommeil. L'appétit augmente, mais Madame se lève à peine pour dîner ; elle ne sort pas de son appartement, le défaut d'exercice contribue à l'affaiblir.
J*ai beaucoup causé avec M. Deneux. Les excellents procédés de la princesse à mon égard m'on^ valu tout à coup les bonnes grâces de mon cher confrère. Je lui ai fait les honneurs de la citadelle et, pendant une promenade qui a duré deux heures, j'ai été surpris de l'intimité de ses confidences. Cette première entrevue m'a fourni assez de renseignements précis pour pouvoir , dès aujourd'hui , rédiger la biographie de l'illustre accoucheur de M""® la duchesse de Berry, Le pronom personnel lui est familier, la princesse et lui composant le fond de toutes ses pensées, et je dois lui rendre cette justice qu'il ne dit pas de mal de son prochain. Peut-être cela tient-il à ce qu'il n'a pas le temps d'en parler. ' .
M .Deneux, ainsi que me l'avait dit Son Altesse Royale, est Picard, d'Amiens même, et, suivant moi, on ne peut plus Picard. Vingt fois par heure, l'accoucheur de Madame trouve moyen de rappeler sa chère Picardie. Il parle toujours des fortes têtes de son pays, de leur vivacité proverbiale, de leur susceptibilité. Il ne dit rien de leur esprit. Il m'a raconté ses relations do
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p^t»enté avec fé cêlèbr'e Batidelocquê, et, à Teiltendre pârlet* de sa vocation, il semble (^ue l'oïi naisse accoucheur dans cette ftimîlle obstétricale. M. Deneux a un autre dada : c'est sa chaire de clinique d'accouchement à la Faculté de médecine de Paris. La révolution de Juillet Ta déposâédé, et, suivant lui, c'est Utie iniquité monstrueuse. La chaire a été créée pour lui. La spoliatioti dôiit il est la victime a été de i^à part Tobjet des réclamations tes plus énergiques au niinistre de l'instruction publique, au conseil royal de l'Université, et mon cher confrère s'agite outre mesure quand il entame ce chapitre de s'es griefs contre le Gouvernement actuel.
M. Deneux parle trop pour ne pas laisser deviner sa pensée, et, d'ailleurs, il prend à peine le soin de la dissimuler. Le nom du professeur Dubois revient souvent dans ses récits ; il est aisé de voir qu'il existe Une grande rivalité entre ces Messieurs ; il y a, ce me semble, entre eux, d'ancîenè griefs, vieilles rancunes qui tiennent à des intérêts d'argent ou d'amour-propre, peut-être même des deux, Jfe crois atissi qu'il y a opposition radicale entre ces deux têtes. L'une est probablement r^ublicêtine, l'autre absolutiste. M. DubOîs^ esprit froid, sceptique, jugement ferme et droit, le bon sens incarné ; M. Deheux, caractère expansif, procé(Jànt par élans d'enthousiasme, cœur tendre, admirant et àdorailt, croyant, fanatique de fidélité.... Ces deux personnages, que je vais avoir chaque jour sous les yeux , me paraissent être antipathiques ; voyons ce qui résultera de leur contact mutuel.
Je me suis abstenu avec soin de toute question sur les motifs qui ont décidé M. Deneux à venir ici. Je suis c^endant î(M curieux de les connaître, dé saisir le fii des idées qui l'ont jptiussé à une semblable démarche.
J'espère qu'il ne tardera pas à m'en faire part. Il a eu la bonté de me dire tant de choses sur sa vie privée, que, suivant toute apparence, il ne pourra me dérober le secret de cette détermination si singulière. C'est une confidence que je recevrai avec empressement, dans l'intérêt de la postérité,, qui ne peut manquer de s'enquérir un jour des causes qui ont porté M. Deneux à prendre un parti si agréable au Gouvernement, blâmé avec tant d'amertume par les légitimistes.
M. Dubois loge toujours en ville. Je vais le voir presque tous les matins. Il dîne avec nous de temps en temps, s'assied au salon et fait quelques parties de piquet ou d'impériale. Il est bien portant et gai. La présence de M. Deneux lui parait indifférente. Le général Bugeaud est plein d'attention pour ces illustres maîtres, mais je lui trouve toujours l'air un peu embarrassé avec moi. Je suis, au contraire, dans des rapports très amicaux avec plusieurs de nos officiers et je prends ma part des distractions qu'engendre la bonne humeur de ces Messieurs.
La citadelle est en ce moment une petite ville de province où s'agite un monde presque exclusivement masculin, ce qui n'empêche pas les caquets d'aller leur train. Il y a ici une telle disette de femmes, que nos galants officiers sont aux abois. Le concierge de la porte royale a une jeune fille assez jolie, mais gardée à vue par un père prudentissime, et qui, nonobstant, est le point de mire de toutes les œillades des jeunes lieutenants. La femme de chambre de ^mo ♦♦♦^ j^jjg Béarnaise, à l'œil éveillé, allume d'étranges incendies dans le cœur des sergents-majors, fourriers et autres troubadours du 64*. Souvent je raconte à la princesse les petits drames de notre garnison, les
désespoirs de tant d'amoureux retenus dans cette citadelle uniquement à cause de Son Altesse Royale ; je lui peins les rigueurs d'une consigne qui défend les promenades dans les campagnes voisines; je la fais rire aux éclats en lui disant ce que souffrent ces martyrs d'une continence par ordre. Ce soir même, à propos de Bewis, qui se conduit fort mal, j'ai vu Madame s'abandonner à la plus franche gaieté, en m'entendant gémir sur le sort des malheureux qu'embrase cette canicule anticipée.
« — Que je les plains ! Vous devriez, monsieur le « docteur, leur prescrire à tous un grand bain dans . « la Gironde : cela leur rafraîchirait le satig et la-pèau, « et le nez de M. Deneux serait moins désagréable- « ment affecté. Il paraît que cela ne sent pas bon dans € sa chambre, où logeaient tout récemment quelques- « uns de mes charmants gardiens. »
— xfe crains. Madame, qu'ils ne sentent le roussi. Tous ces cœurs brûlants me font craindre pour notre sûreté. La citadelle a des poudrières bien remplies, une explosion ne serait pas impossible. Cette jeunesse ardente nous menace de quelque catastrophe ; aussi je vais prier le général de nous faire assurer.
« — Dites-lui d'organiser une compagnie de pom- « piers, et de veiller à ce que tous ces volcans ne < m'approchent pas de trop près. Et vous, docteur, « vous ne nous parlez pas de votre douloureux mar- € tyre ? Comment supportez-vous les ennuis de ce a grand couvent dont le général est le père gardien ? « Mais vous avez peut-être fait des vœux en quittant « Paris. »
Je me suis prêté de mon mieux à ces plaisanteries, qui ont beaucoup amusé la princesse. Le fait est que ma réclusion, qui est, jusqu'à un certain point, volon-
taire, car j'ai toute liberté de sortir de^ la citadelle quand il me plaît, ne m'a causé jusqu'alors aucun souci. Mes journées sont tellement remplies, que j'ai à peine le temps d'achever les diverses affaires qui font ma tâche quotidienne. Les visites au pavillon, les repas toujours un peu longs, puis la correspondance officielle ou amicale, et enfin ce mémorial qui me prend quelques heures que chacun ici consacre au sommeil, tout cela m'occupe entièrement et le monde disparaît à mes yeux. Si quelques souvenirs viennent voltiger autour de moi, sous la forme d'un gracieux rêve, je suis heureux de ces visions charmantes qui me ramènent vers les meilleurs temps de ma, jeunesse, et je les appelle de tous mes vœux. Mais je reconnais la justesse de cette sentence poétique : Otia si tollas, periere Cupidinis arcus.
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Lundi 25 mars.
A la suite d'une conversation dans laquelle M"* la duchesse de Befrry est revenue avec assez d'instance sur le désir qu'elle avait de recevoir du Gouvernement des propositions au sujet des conditions que l'on mettrait à son départ, j'ai cru devoir écrire à M. d'Argout une lettre dans laquelle je lui dis que la princesse paraît décidée à souscrire aux conditions raisonnables que lui seraient faites à cet égard. Ainsi Madame consentirait à se retirer dans un lieu déterminé, sous la garantie d'une des puissances limitrophes de la France, et à y rester pendant un temps dont on réglerait la durée.
Ce projet, sur lequel elle revient avec complaisance, serait peut-être acceptable ; le général lui-même, qui
considère comme clos le rôle politique de la princesse, serait assez d'avis que le ministère prît des mesures à cet effet. Nous en avons parlé plusieurs fois et M. Bugeaud ne voit pas d'objections sérieuses à raccomplissement de cette convention mutuelle. Pour moi, j'ai peine à croire que le ministère se dessaisisse ainsi des avantages qu'il 'trouve à retenir la princesse jusqu'après l'époque de ses couches ; mais ces hautes questions politiques ne sont pas de mon ressort et je passe outre.
J'ai déjà indiqué, à plusieurs reprises, certains petits symptômes d'un changement dans ma situation à l'égard de quelques personnes influentes de la citadelle. Cet état, qui m'inquiète jusqu'à un certain point, constitue, pour moi, une cause de malaise, j'ai cru devoir m'en expliquer avec M. Orfila. Voici un extrait de la lettre que je lui ai écrite aujourd'hui :
« Mon cher Maître,
€ Les rapports officiels m'effarouchent toujours beaucoup. Je crains de ne pas les rendre suffisamment intéressants pour M. le comte d'Argout, mais je crains encore plus de leur donner un genre d'intérêt que ne comporte pas la gravé conjoncture où nous nous trouvons. Si le ministre avait daigné me dire son avis sur la manière dont je dois remplir la mission qu'il m'a confiée, s'il ne m'avait abandonné à moi-même de la manière la plus complète, nul doute que je n* eusse puisé dans ses avis, dans ses réflexions, dans sa critique ou dans ses éloges des moyens de faire ou plus, ou moins, ou mieux, ou différemment.
« Une chose me gêne encore. J'aime beaucoup les malades ; il m'est impossible d'être médecin à froid, il faut que je m'intéresse aux gens que je traite, qu'il
s'agisse d'une duchesse ou d'une portière. Je crois que si Fétude ne m'avait pas fait docteur, la nature m'eût conduit à être infirmier. Avec cette manière de sentir, ceux qui souffrent sont certains de captiver ma bienveillance innée.
€ J'ai dû me défier de ce mouvement affectif quand je me suis vu admis chez M"*® la duchesse de Berry. J'avais un devoir à remphr auprès d'elle, il devait passer en première ligne. Cependant, cela n'a pas dû aller jusqu'au point de négliger les intérêts de ma malade ; aussi n'ai-je rien omis de ce qui pouvait lui être agréable. Le général, qui veut quelquefois paraître plus dur qu'il ne l'est réellement, dit que ma sensibilité a le grand inconvénient de m'empêcher déjuger sainement la situation actuelle de la princesse et de susciter dans tous les esprits des craintes imaginaires.
« Croyez bien, mon cher maître, qu'il n'en est rien. Je me pique d'exactitude en tout ; jamais ma sensibilité ne me fera compter cent dix pulsations là où il n'y en a que soixante-quinze. Jamais je ne trouverai de râle muqueux au sommet d'un poumon quand la respiration sera pure. J'ai vu, très positivement vu, que la princesse a de la fièvre le soir, je trouve qu'elle maigrit et tout le monde le voit comme moi ; aussi ai -je cru devoir signaler ces deux phénomènes, parce que, dans les circonstances où nous sommes, ils peuvent indiquer un état sérieux.
« Me reproche-t-on cette sollicitude si naturelle dans ma position? J'en serais désolé, car alors j'aurais mal compris ma mission, ou bien on se serait mépris sur mon compte. Je ne suivrai en tout ceci d'autre règle que celle qui m'est tracée par ma conscience. Il me semble très facile de concilier mes devoirs de médecin avec ceux d'envoyé du Gouvernement. L'humanité et
la politique peuvent marcher d^accord; cène sera pas moi qui sacrifierai jamais Tune à l'autre.
« Mes relations avec la princesse deviennent de plus en plus agréables ; elle a pris l'habitude de jaser avec moi une heure le matin et souvent plus encore le soir. Ces conversations, pendant lesquelles je joue souvent le rôle d'auditeur, me mettent au courant d'une foule de petites anecdotes fort intéressantes. M""* d'Hautefort et M. de Brissac, qui n'ont pas comme moi l'avantage d'entendre ces choses pour la première fois, nous laissent souvent en tête à tête, et M"* la duchesse de Berry, qui aime qu'on l'écoute, se dédommage des heures silencieuses de la journée. Ma mémoire heureuse enregistre ces caquets si amusants, et quelque jour je vous en régalerai à mon tour.
« Je crois que l'ennui dé la captivité portera Son Altesse Royale à tout tenter pour y mettre un terme. Il faut convenir aussi que l'entourage habituel de la princesse ne se met pas en frais de distractions. Ce personnel, grossi tout récemment par l'arrivée de M. Deneux, se laisse abattre par le chagrin, et une tristesse générale semble présider aux réunions de l'intérieur. Tout cela est aussi peu amusant que possible. Chacun bâille à qui mieux mieux, et si bien que je suis étonné de n'avoir pas eu encore de mâchoire luxée à réduire. Il est vrai de dire que, parmi les susdites, il y en a de très solides, etc. »
J'espère que cette lettre sera communiquée à M. le comte d'Argout,et peut-être au Roi lui-même. Qui sait si ces lignes obscures n'entreront pas pour quelque chose dans les déterminations» que prendront les puissances ? Il y a ici et à Bordeaux assez de. personnages considérables pour négocier la grande affaire de la mise en liberté conditionnelle. On pourrait d'ailleurs expé-
dier une sorte de plénipotentiaire qui viendrait signifier à la princesse les volontés du Gouvernement, et qui stipulerait les bases de cette sorte de traité. J'ai dit à M. d'Argout que je croyais M'^Ma duchesse de Berry capable de supporter les fatigues du voyage par terre ou par mer, pourvu toutefois que cela n'attendît pas au delà du commencement d'avril.
Tout cela a été dit à la princesse, et son esprit actif a aussitôt embrassé cette espérance avec une vivacité extrême. La journée a été excellente, elle a mangé avec appétit, elle s'est promenée dans sa chambre et dans le salon, elle a même fait une petite visite à M""* d'Hautefort; enfin le pavillon tout entier a paru se ranimer sous l'influence des idées riantes qui passent par la tête de Son Altesse Royale. Je crains bien que . ce ne soit qu'un rêve, qu'une illusion, mais il faut prendre le temps comme il vient et sourire à ce rayon de soleil.
Ce soir, nous ne sommes déjà plus au beau fixe. Le baromètre descend, descend, et peu s'en est fallu qu'il ne tournât à la tempête. Voici pourquoi ; Les journaux de Paris qui ont su le départ de M. Deneux pour Blaye font grand bruit de cet événement. Les uns triomphent,|les autres sont furieux ; la Guyenne pousse des cris de l'autre monde, et ces clameurs qui pénètrent,* comme on sait, jusque dans l'asile impénétrable de la princesse, lui causent de grands ennuis. Chaque jour depuis l'arrivée de son accoucheur, Madame parle de le renvoyer à Paris, elle revient sans cesse sur l'inutilité de sa présence dans la citadelle, et les supplications de M. Deneux n'ont pu lui arracher un consentement formel. Le cher maître s'en afflige et toujours il jpenouvelle ses instances. M"** d'Hautefort
lui est tout à fait contpaire. Elle lui fait une rude guerre, et M. Deneux ne sait à quel saint se vouer.
Une nouvelle discussion sur oe point est revenue sur le tapis et nous a fort agités. Madame, qui comprend très bien les inconvénients de ce malencontreux voyage de son accoucheur, a clos le débat en remettant à demain le prononcé du jugement définitif qu'elle doit porter dans cette cause. Elle ne veut pas affliger M. Deneux, et sa bonté d'âme ne peut se décider à prendre un parti qui le rende malheureux. Les observations de M""* d'Hautefort sont très judicieuses, mais elles auraient encore plus d'influence sur l'esprit de la princesse, si la dame d'honneur y mettait mdins d'aigreur, lly a certainement entre ces deux personnages quelque sujet de dispute ; M"*^ d'Hautefort contrecarre sans cesse mon cher confrère, elle le taquine, et cette opposition perpétuelle pousse Madame à prendra le parti de son accoucheur.
M. Deneux, qui sort souvent en môme temps que moi, est venu me reconduire et il a cru devoir réclamer mon intervention auprès de M°" la duchesse de Berry. pour la décider à le garder auprès d'elle. Je ne sais trop (luel moyen je pourrai employer pour lui rendrp ce service, mais sa démarche auprès de moi prouve très clairement l'extrême importance qu'il attache à conserver sa position d^accoucheur en titre de la princesse.
Mardi 26 mars.
Ce matin, après mes soins habituels, j'ai eu l'occasion d'acquérir un complément de preuve^ au sujet de M"^ la duchesse de Berry. Je suis maintejiant eh
mesure de rédiger un rapport aussi afflrmatif que possible. Il n'y a plus de place pour un doute quelconque, et, après avoir signalé cet événement à MM. Deneux et Dubois, j'ai écrit au ministre de l'intérieur pour lui annoncer que, dès ce moment, mon langage sur ce grave sujet prenait un caractère de certitude absolue. Mais qu'importe au Gouvernement l'espèce de doute philosophique qu'un médecin consciencieux et prudent croit devoir garder en pareille occurence? Beaucoup de femmes enceintes nient leur grossesse jusqu'au dernier moment et parviennent à tromper tous ceux qui les entourent. D'autres, intéressées à figurer une grossesse fictive, simulent tous les symptômes de cet état et font de nombreuses dupes. Le médecin ne saurait se montrer trop circonspect au milieu de ces causes d'erreur, c'est ce qui m'a engagé à ne négliger aucune précaution pour arriver à la vérité.
Madame paraît enchantée de ma découverte. Elle semble croire que le ministère attendait ce complément d'instruction pour s'occuper de sa mise en liberté, et je ne me sens pas le courage de lui enlever cette persuasion. Le désir de quitter sa prison est tellement vif, qu'elle rattache tout à ce point capital pour elle. Ses amis se laissent aller moins facilement à une espérance qui ne s'appuie sur rien de solide. Tous les gens clairvoyants sont convaincus que le Gouvernement gardera la princesse le plus longtemps possible, et qu'un danger sérieux pour sa vie pourrait seul le déterminer à se dessaisir d'un otage aussi précieux. La guerre civile, en perdant son chef nominal, s'est éteinte sans coup férir, et la captivité de la princesse est une grarantie contre le retour des hostilités.
Voici un incident inattendu, mais qui ne me surprend que médiocrement.
Vers la fm du dîner et lorsque la conversation commençait à s'animer, le planton du télégraphe a apporté un pli pour le général. Chacun de nous, suivant l'habitude en pareille circonstance, regardait attentivement le visage de M. Bugeaud pour chercher à deviner, ^ar l'impression produite, la nature du message aérien, lorsque le gouverneur, se levant Me table, me prie de passer avec lui dans une pièce voisine.
« — Voici quelque chose qui vous concerne, doc- « teur. Le Gouvernement a besoin de vous à Paris. € L'ordre de départ est pressant, il ne souffre pas de « retard. Vous n'êtes pas malade que je sache, vous « venez de dîner comme un homme qui se porte bien, « je vais envoyer demander des chevaux de poste. « La voiture qui a amené M. Deneux à Blaye est « disponible, on va vous donner l'argent dont vous € aurez besoin ; en avant donc, et surtout motus. Je « désire que l'on ignore dans la citadelle cet enlè- « vement mystérieux. »
Le général m'a paru peu surpris de ceci, et je croirais volontiers que, dans ce voyage l'improvisation n'est que de mon côté. Beaucoup de petits symptômes que j'avais notés sans en bien comprendre la valeur me reviennent à l'esprit et me font penser qu'il s'est élevé ici, d'abord, et là-bas, ensuite, un nuage que j'aurai peut-être bien de la peine à éclaircir ou à dissiper.
Le général m'a exprimé en termes presque affectueux son regret de cette séparation subite. Il m'a dit qu'il craignait beaucoup que cette mesure ne cachât une disgrâce, conséquence naturelle de ce qu'il nomme mes indiscrétions. Mai correspondance très active est la cause de ce qui m' arrive aujourd'hui; j'écris trop, à trop de personnes pour ne pas avoir à me reprocher
quelque faute capitale, et M. d'Argout aura voulu me réduire au silence par un moyen efficace.
J*ai fait une malle à la hâte, j'ai pris congé de l^me 0^geaud, et, après avoir mis en ordre mes petites affaires, et en sûreté mes papiers, je me suis bientôt trouvé prêt à partir. A l'instant ou je quittais le cabinet du général, j'ai été surpris de voir son aide de camp se décider tout à coup à profiter de cette occasion pour revenir à Paris. Il y a là quelque chose qui ne me paraît pas clair. Le général approuve avec une extrême facilité cette séparation subite que rien ne motive, du moins en apparence. On dirait que M. Bugeaud est tout à la fois bien aise de changer d'aide de camp et de me donner une sorte de garde du corps qui réponde de ma personne. Il me semble que je suis devenu une .sorte de prisonnier d'Etat, et que l'on me conduit, comme autrefois, à la Bastille.
Si ce jour clôt ma carrière médicale à Blaye, j'emporte du moins la certitude d'avoir rempli consciencieusement la mission qui m'avait été confiée. J'ai fait mon devoir, je suis prêt à rendre compte de chacun de mes actes pendant les trente-six journées que je viens de passer dans la citadelle. J'espère que M. Orfila ne trouvera rien à reprendre dans la conduite du médecin qu'il a désigné au choix des ministres.
A neuf heures, le général, accompagné de quelquesuns des chefs de la garnison, se fait ouvrir la porte Dauphine; on baisse le pont-levis, les gardiens nous regardent passer comme un événement, et nous montons M. Lombard et moi dans une chaise de poste qui part au galop sur la roui% de Paris.
Le mercredi 27 et le jeudi 28 mars, nous avons traversé successivemeiit Angoulême, Poitiers, Tours, Blois et Orléans, ei le vendredi 29, à neuf heures du
MARDI m MARS 171
matin, nous changions do chevaux pour la dernière fois à la Groix-de-Berny, lorsqu'un monsieur, se présentant à la portière me demanda poliment si Tun de nous n'était pas le docteur Ménière, arrivant de Blaye. Sur la réponse affirmative, le susdit personnage nous dit qu'il a rhonneur de nous attendre depuis vingtquatre heures et qu'il a ordre de m' accompagner jusque chez M. le président du conseil.
Flatté de cette attention délicate^ j'autorise le monsieur à occuper le siège de la voiture ; le postillon qui nous prend pour quelque ambassadeur, pique des deux, et nous dépose à dix heures précises dans la cour de rhôtel du ministre de la guerre.
Voici le récit exact et circonstancié de ce qui s'est passé dans cette journée intéressante.
Un officier supérieur placé dans un salon d'attente prend par écrit nos noms et qualités et envoie cette note à M. le maréchal Soult, L'huissier chargé de ce message revient au bout de quelques minutes et appelle M. le capitaine Lombard qui disparaît et que je n'ai plus revu^ Mon compagnon de voyage portait sous son bras un gros registre dont je n'ai pas vu le contenu, mais qui renfermait, m'a dit M. Lombard, tout ce qu'il a recueilli de renseignements concernant M"** la duchesse de Berry pendant son séjour à Blaye,
Environ dix minutes après la disparition de l'aide de camp du général Bugeaud, on m'a appelé à mon tour, et bientôt je suis introduit dans le cabinet de M. le président du conseil des ministres. Le maréchal vient à moi et s'exprime en ces termes : « — Eh bien, « docteur, on dit que vous êtes au mieux avec la prin- ' € cesse ! Voua m'en avez l'air très capable et je vous « en &is bien mon compUmeitt. »
J'ai répondu comme je le devais à cette ouverture un peu drolatique ; j'ai assuré M. le maréchal que la nature des fonctions que j'avais à remplir dans la citadelle était peu compatible avec des pensées de ce ' genre, et que mon respect pour M"* la duchesse de Berry, non moins que son état de maladie, tenaient à une distance convenable toutes les personnes qui avaient l'honneur de la voir.
« — Très bien, très bien, docteur ne vous défendez « pas trop, car on pourrait croire que j'ai raison. Au « surplus, c'est votre affaire, je n'ai rien à y voir. En € attendant mon collègue d'Argout, dites-moi au juste « ce que vous pensez de la santé de la princesse. « Croyez-vous sérieusement que la poitrine soit bien « malade, et que Ton ait à craindre que cette maladie € devienne mortelle si on laisse la dame accoucher à « Blaye? »
J'étais en train de raconter à M. le maréchal Soult tout ce que je sais de plus précis sur les divers accidents éprouvés par M™* la duchesse de Berry, lorsqu'on a annoncé M. le ministre de l'intérieur; ma narration s'est trouvée interrompue.
M. le comte d'Argout est beaucoup moins gai que M. le président du conseil. Il m'a demandé des nouvelles, je lui en ai donné. Ses questions, assez pressantes, ont porté sur deux points principaux, la constatation de la grossesse; et la santé générale de la princesse.
J'avais eu le temps de réfléchir à cette entrevue et de préparer une réponse satisfaisante. J'ai donc établi avec netteté et précision que mes' rapports antécédents avaient dû conserver une forme dubitative, tant que je ne possédais pas de preuve en quelque sorte irréfragablede cette grossesse. J'ai dit à ces messieurs que le cour-
rier de ce matin avait dû leur apporter une lettre de moi contenant cette preuve sur laquelle je me fonde désormais pour parler avec une certitude absolue. Cette découverte, qui a été faite le jour de mon départ de Blaye, me met complètement à Taise sous ce rapport, je n'ai plus à craindre de grossir, par une erreur nouvelle, la liste assez nombreuse des erreurs qu'ont enregistrées les fastes de la science.
Relativement à la santé générale de M"* la duchesse de Berry, j'ai relaté les circonstances principales de mes précédents rapports, et j'ai dit que j'étais prêt à donner sur ce point tous les renseignements que l'on pourrait désirer.
M. d'Argout n'abandonne pas facilement ses idées. Il est revenu à plusieurs reprises sur certaines phrases de mes rapports quotidiens ; il a signalé les différences qu'il voit entre ceux-ci et les lettres que j'écris à M. Orflla. Il m'a fallu argumenter longuement sur cette thèse pour établir une distinction que je crois juste et nécessaire entre les divers degrés de certitude en médecine légale. On ne peut exprimer delà même manière une conviction ordinaire basée sur un ensemble, même satisfaisant, de probabilités, et une certitude complète résultant de preuves rigoureuses, ne laissant aucune place à l'erreur. Cette distinction, ai-je dit, n'est point une subtilité, une argutie : elle est de règle en médecine légale, et tout médecin prudent ne s'en écartera jamais.
M. d'Argout ne m'a paru que médiocrement touché de ces raisons. Cet entretien a duré plus d'une heure, et le ministre de l'intérieur l'a terminé en me disant avec assez de bienveillance :
« — Vous devez être fatigué. Allez vous reposer et « tenez-vous prêt à recevoir les communications du
€ Gouvernement. Ne voyez personne, c'est-à-dire t n'ébruitez pas votre arrivée à Paris. Il est inutile € que les journaux s'en entretiennent. »
J'ai pris congé de Leurs Excellences, et, après quelques moments de repos, j'ai couru chez M. le doyen de la Faculté de médecine de Paris.
J'ai appris de M. Orfila que mon retour si précipité tenait à un sentiment de défiance conçu par les ministres. On a dit très positivement que M*** la duchesse de Berry m'avait séduit, que j'étais tout à fait dans ses intérêts et que j'agissais en conséquence. Mes rapports, de plus en plus alarmants, sur sa santé compromise par un plus long séjour à Blaye, ont été considérés comme une preuve de ma défection. On a supposé que je voulais semer l'inquiétude dans le conseil des ministres pour le décider à renvoyer la princesse, et certains rapports de la police de Blaye ont donné beaucoup de consistance à ces bruits.
Il ne m'a pas été difficile de démontrer à M. Orfila que toutes ces idées étaient fausses et absurdes. Je lui ai dit que ma conscience était tranquille et que j'étais prêt à rendre compte de tout ce que j'avais fait, dit ou écrit pendant mon séjour à Blaye.
J'ai employé une partie de ma soirée à relire mes notes, à récapituler les principaux incidents de ma mission et à mettre mon mémorial à jour. La nuit était déjà fort avancée ; j'allais prendre enfin un peu de repos, rendu nécessaire par la fatigue de la route moins encore que par les préoccupations d'esprit qui m'agitent depuis mon départ de Blaye, lorsque j'entendis un cavalier s'arrêter sous mes fenêtres et heurter violemment ma porte. Bientôt on sonne chez moi, et un domestique Jà l'air effaré m*apporte un large pli ministériel apporté par ordonnance. C'est une invita-
tiôn, de la part dd M. d'Argout,pour me rendre demain, à midi, dans son cabinet. Ainsi soit-il! Ma maison, si tranquille ordinairement, a été tout émue de ce message si bruyant et si solennel à une heure aussi indue.
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Samedi 30 mars.
Exact au rendez-vous, j'ai vu arriver presque aussitôt que moi MM. Orflla et P. Auvity, et nous avons été introduits chez M. le ministre de l'intérieur. La conférence a été longue et vive. M. d'Argout a passé en revue la plupart de mes rapports, qu'il tenait en main ; il les a analysés et comparés à ceux du général Bugeaud, et il a conclu en disant qu'il y avait une notable différence entre eux. Il m*a prié de donner à ces messieurs, ainsi qu*à lui-même, les renseignements les plus précis sur l'état de la poitrine de M"^ la duchesse de Berry. Il a termine en exprimant le désir que cette réunion eût pour résultat une explication catégorique sur ce point important.
J'ai dit au ministre que les symptômes de là phtisie n'étaient pas évidents, maïs que, dans les circonstances présentes, on pouvait concevoir des craintes, lesquelles étaient suffisamment appuyées sur les antécédents de la princesse. Il ne faut pas oublier que la mère de M""^ la duchesse de Berry est morte tuberculeuse, que la princesse elle-même a éprouvé souvent des affections catarrhales de la poitrine, et que les fktigues auxquelles elle a été exposée l'an dernier dans la Vendée ont dû altérer sa constitution débile. J'ai ajouté que ma mission auprès de Son Altesse Royale m'imposait rigoureusement le devoir d'étudier et de décrire tous les signes annonçant une maladie dont les
conséquences pouvaient être si graves, et que je comprenais parfaitement T immense responsabilité qui pesait sur moi. Si Ton me taxe d'exagération dans cette circonstance, j'ose dire qu'elle est toute naturelle dans ma position. Je sais la fâcheuse influence qu'exercent en pareil cas les passions tristes, la captivité, le défaut d'exercice, l'insomnie; je sais ce que peut le désespoir ; par conséquent je n'ai pas dû balancer à avertir le Gouvernement du danger qui menaçait la princesse.
M.d'Argout, revenant avec opiniâtreté sur l'absence de signes de la maladie de poitrine et sur l'invraisemblance des suites déplorables que je fais pressentir, s'appuie sur les premiers rapports de MM. Orfîla et P. Auvity pour combattre mon opinion, ou plutôt, ditil, ma supposition.
Cette attaque m'a piqué un peu, je l'avoue, et voulant faire sentir à M. le ministre que je ne lui reconnais pas le droit d'avoir une opinion, ni même de faire une supposition en pareille matière, je me tourne du côté de MM. Orfila et P. Auvity, et je m'exprime en ces termes, que je retrouve mot à mot :
— Considérez, mes chers maîtres, qu'aujourd'hui la grossesse de Son AUesse Royale est authentique, que j'ai entendu clairement les battements du cœur de son enfant, que, par conséquent, nous avons à redouter des couches et leurs suites inévitables ; considérez que c'est précisément dans ces conditions que les maladies tuberculeuses se développent avec le plus de rapidité et acquièrent plus promptement un caractère grave chez les personnes prédisposées, et vous conviendrez que je n'ai pas sujet d'être fort tranquille sur l'issue de cette affaire. N'oubliez pas que la princesse s'obstine à compter sur sa prochaine mise en liberté et qu'elle ne peut manquer de recevoir une
secousse affreuse quand elle verra toutes ses espérances renversées. Le chagrin ne peut-il pas hâter la marche d'une maladie de ce genre ? Ne voit-on pas tous les jours la phtisie se développer au ihillieu de ces conditions si défavorables? 6iteâ-moi si un médecin .placé dans les conditions où je me suis trouvé n'a pas dé trop bonnes raisons pour craindre les suites de cette grossesse ? Suis-je donc trop prudent en agissant comme je Tai fait ? La fièvre qui revient chaque soir a-t-elle été constatée par moi seul? Tout le monde s'est-il trompé comme moi en entendant la toux nocturne, en voyant la maigreur croissante de la malade? Ces faits palpables, évidents, sont-ils une simple affaire d'imagination ou de complaisance ? Les gardiens de nuit, qui sont témoins des accidents que je signale, sont-ils également coupables d'erreur ? Et le général lui même, qui ne se pique pas de médecine, a-t-il donc été le jouet d'une illusion quand il a vu comme moi la profonde altération du visage de M"** la duchesse de Berry ?
J'ai mis tout naturellement dans cette plaidoirie une certaine chaleur qui n'a pas nui à son effet, et MM. Orfila et P. Auvity ont abondé dans mon sens. Il a été parfaitement établi que dans des circonstances ordinaires, je n'aurais pas poussé les choses aussi loin, mais qu'à Blaye et quand il s'agissait de M™* la duchesse de Berry, j'avais été suffisamment autorisé à sonner l'alarme et à montrer le danger possible d'une telle situation.
M. le comte d'Argout a paru se rendre à nos raisons, il a compris la valeur des motifs qui me faisaient agir, et lorsque nous avons été sur le point de nous retirer, il m'a dit qu'il désirait avoir un nouvel entretien sur
ce sujet, ce soir même, à neuf heures, chez M. le président du conseil des ministres.
M. Orflla m'a dit qu'il croyait que mon procès était gagné et que Ton me rendrait pleine justice. En attendant ce dernier acte d'un petit drame où il n'y a pas le moindre traître, et où je ferai en sorte qu'il n'y ait pas de niais, je rentre chez moi, et me voici, plume en main, travaillant avec ardeur à mon proçès-verbal perpétuel, recueillsmt mes souvenirs, avec la ferme volonté de ne laisser perdre aucune des particularités de ces petites scènes d'intérieur cpii, peut-être un jour auront une grande valeur pour moi.
— Diable ! diable ! la fin de la journée a été encore plus chaude que le commencement, et bien m'en a pris d'être sans arrière-pensée. Ma victoire est complète, je triomphe sur toute la ligne, comme disent les guerriers de Blaye, et je me sens plein de joie en écrivant ceci :
A neuf heures, je suis arrivé chez M. le maréchal Soult et j'ai vu descendre de voiture M. Orfila qui avait été convoqué pour cette séance extraordinaire. Un instant après, un huissier nous a introduits dans le cabinet du ministre, et j'ai trouvé réunis sept ou huit personnages d'une mine assez peu rassurante.
M. le comte d'Argout nous pria de nous asseoir et je vis le doyen échanger des saluts avec la plupart de ces messieurs . M . le ministre de l'intérieur , s'adressant à moi, me dit:
« — Monsieur Ménière, le Conseil désire recevoir « de vous les renseignements les plus circonstanciés « sur l'état de santé de M"** la duchesse de Berry, Je € vous invite donc à nous raconter ce que vous savez « à cet égard. »
— Je ne sais Monsieur le comte, comment répon-
dre à votre invitation. Je crains de dire trop ou trop peu. Si vous voulez avoir la bonté de m'adresser des questions, je m'efforcerai d'y répondre de mon mieux, et de cette manière, je ne craindrai pas d'abuser de la patience du Conseil.
« — Je crois vous mettre très à l'aise en vous € priant de nous raconter l'histoire de votre séjour à « Blaye,vos relations avec M"*® la duchesse de Berry, € vos observations sur sa santé, en un mot tout ce qui € vous a paru digne d'être remarqué dans l'intérêt de « la mission qui vous a été confiée. »
Une telle latitude laissée à mon récit, m'a causé un grand embarras, je l'avoue, et en me levant pour prendre la parole (je ne sais pas parler assis) j'ai éprouvé un léger battement de cœur avec un certain resserrement de gosier d'un assez mauvais augure pour mon début oratoire. Je voyais rangés en cercle, des figures graves, des airs sévères, je me répétais tous bas que M. Thiers m' écoutait, que M. Guizot et M. le duc de Broglie avedent l'oreille ouverte à mon intention, enfin qu'il fallait, bon gré mal gré, faire mon petit discours en présence de ce très redoutable auditoire. Un regard de détresse jeté sur M. Orlila me prouva du moins que j'avais là, près de moi, un auditeur bienveillant ; je me dis qu'il ne fallait pas me conduire comme un enfant et qu'après tout, ces maîtres de la parole auraient sans doute égard à mon inexpérience et aux difficultés de ma position.
Je ne puis pas rapporter ici tout ce que j'ai dit dans cette circonstance importante. J'ai fait une récapitulation exacte, mais rapide, des faits mentionnés dans ce journal. Le soin que j'ai pris si heureusement de les écrire les ayant gravés dans ma mémoire, il m'a été facile de mettre de l'ordre dans ma narration. J'ai fait
ressortir les deux points saillants de cette histoire, c'est-à-dire la grossesse et la santé de M™* la duchesse de Berry. J*ai appuyé sur les derniers phénomènes constatés par moi le jour même de mon départ de Blaye, en insistant sur leur valeur absolue. J'ai étfibli avec netteté le diagnostic de l'affection catarrhale qui fatigue la princesse, puis j'ai indiqué tous les motifs qui pouvaient faire craindre que cette maladie, dans les conditions actuelles, ne prît un caractère plus grave. J'ai terminé en disant que M""* la duchesse de Berry me paraissait disposée à accepter toutes les conditions que Ton voudrait mettre à sa liberté.
Mon petit discours a duré une demi-heure, et lorsque j'ai cessé de parler, j'ai compris à un certain mouvement de tête de mon cher doyen qu'il n'était pas mécontent de moi. Je n'en ai pas moins eu une hère émçtion, et l'on voudra bien m'accorder qu'il y avait de quoi.
M. le président du Conseil nous a invités à passer dans une pièce voisine; M. Orfila m'a dit que je m'étais bien tiré d'atïaire, et que très probablement, cela tournerait bien.
Cinq minutes au plus se sont écoulées, et j'ai vu tous les membres du Conseil sortir du cabinet du président. M. d'Argout s'est approché de M. Orfila et de moi et nous a dit ces mots :
« M'^'' la duchesse de Berry accouchera à Blaye, » Puis il a ajouté : « Nous avons encore le temps d'en- « tendre le grand air de M^^* Sontag dans le second acte « de la Donna del lago ; si le cœur vous en dit, c Monsieur le doyen, ma voiture est à vos ordres, c Monsieur Ménière ne sera peut-être pas fâché de c profiter de la même occasion. Dépêchons-nous « Messieurs! »
Je ne me suis pas fait prier, comme bien l'on pense, et, dix minutes après, je me trouvais assis aux Italiens, dans une loge de face, et en assez bonne compagnie.
A la fin du spectacle, M. le Ministre de Tlntérieur m'a dit assez gaiement : « J'espère, docteur, que « vous pouvez nous faire le plaisir de partir demain « pour Bordeaux. > Je me suis un peu récrié sur cette promptitude, alléguant que j'avais besoin de vingtquatre heures au moins pour régler quelques affaires. « Vingt-quatre heures, soit; mais hâtez-vous, Blaye « vous réclame ; vous savez bien que l'on a besoin de « vous là-bas. »
Sur ce, j'ai pris congé de l'Excellence, et je suis rentré chez moi, où je me suis empressé de rédiger ce compte rendu de la séance, toujours dans l'intorêt de la postérité.
Dimanche 31 mars.
Voici une journée qui fera époque dans ma vie. J'ai hâte de recueillir tout ce qui m'est arrivé aujourd'hui de remarquable. Je me souviendrai longtemps du 31 mars.
Ce matin, de très bonne heure, plongé dans les délices d'un bain Vigier, je réfléchissais aux incidents de la veille, je me rappelais les figures des ministres qui m' écoutaient chez le maréchal Soult, lorsque j'entendis une voix s'écrier : On demande M, Ménière ! Je tire ma sonnette, et bientôt je vois entrer dans, mon cabinet un monsieur de noir tout habillé, qui me salue très poliment, ferme la porte, s'approche et me dit presque à l'oreille : « Est-ce bien à M. le docteur Ménière que j'ai l'honneur de parler? — Oui, Monsieur.
182 LA CAPTIVITÉ »E LA DUCHEgSE DE BERRY
— A M. le docteur Ménière arrivé de Blaye tout récemment? — Oui, Monsieur. — Je suis chargé, Monsieur, de vous inviter à venir au palais des Tuileries aujourd'hui même, à dix heures. Sa Majesté désirant vous entretenir, vous vous présenterez, s'il vous plaît, au cabinet du roi. »
Le même personnage m'a remis un pli contenant une invitation signée par Faide de camp de service. J'ai répondu que je m'empresserais de me rendre aux ordres de Sa Majesté, et le monsieur a disparu tout aussi discrètement qu'il était entré.
Je n'avais pas de temps à perdre. Je me hâtai de me préparer pour cette entrevue solennelle, et, à dix heures précises, un huissier m'annonçait chez le roi en même temps que M. le docteur P. Auvity, qui me servait en quelque sorte de parrain chez Sa Majesté, comme M. Orfila m'avait servi de patron chez M. le Président du Conseil des ministres.
Ce serait le cas de dire ici, comme au début des poëmes épiques :
« Muse, rappelle-moi, etc »
Je n'ai pas la moindre muse à mon service, je ne puis compter que sur ma mémoire ; c'est aujourd'hui ou jamais le moment de la mettre à l'épreuve, et j'es. père qu'elle ne me fera pas défaut.
Le roi, en frac noir, était assis près d'une table au fond de son cabinet. Je le vis se lever et venir à nous avec une sorte d'empressement. Il dit : c Bonjour, € docteur (à M. Auvity), et à moi : Bonjour, Monsieur « Ménière. Je suis bien aise de vous voir* J'ai à vous € parler de bien des choses. Asseyons-nous, Mes- € sieurs. »
En disant cela, le roi s'est assis sur un grand canapé,
près de la fenêtre qui donne sur le jardin des Tuileries. Il m'a fait signe avec la main de m*asseoir près de lui, et, comme j*hésitais par respect, Sa Majesté m'a dit de nouveau :
« Asseyez-vous, je vous prie, nous causerons plus € facilement. »
M. Auvity s'est emparé d'une chaise, et, ainsi placés tous trois en triangle, le roi s'est exprimé ainsi :
« Je vous remercie. Monsieur le Docteur, de la ma- € nière dont vous avez rempli la mission délicate qui « vous avait été confiée auprès de M"* la duchesse € de Beiry. Je sais que ma nièce a eu beaucoup à se € louer de vos soins, que vous avez- contribué très « activement à lui rendre une partie du calme dont « elle a tant besoin dans sa position. Continuez d'agir « comme vous l'avez fait, la reine et moi nous vous « en seroils bien reconnaissants.
« Vous voyez la princesse tous les jours, souvent « même plusieurs fois par jour, et, dans ces longues « entrevues, vous avez de fréquentes occasions de « l'entendre se plaindre de moi. »
Je ne pus retenir un geste qui semblait une protestation contre ces paroles, et le roi poursuivit :
« Oh ! cela est tout simple : elle attribue au Gou- « vernement et surtout à moi son séjour à Blaye et « toutes les fâcheuses conséquences qui en résultent « pour elle. C'est précisément à cause de cela que « j'ai désiré vous voir et vous entretenir. J'ai à cœur « de vous fournir des éléments de conversation avec « M"" la duchesse de Berry, de vous mettre à même « de répondre convenablement aux principaux re- « proches qu'elle pourra articuler contre moi. »
11 y eut ici un petit moment de repos, et j*en profitai pour dire : « Que Votre Majesté me permette de lui
faire observer que ma mission auprès de M""* la duchesse de Berry est absolument médicale, qu'il ne m'en pas été proposé, et que je me sentais bien inca-» pable d'en remplir une autre.
« — Sans doute, docteur, sans doute, et vous n'aurez « point à sortir de vos attributions. Les ressources «de la médecine ne se bornent pas à la pharmacie; « je veux vous fournir des moyens de porter un calme « salutaire dans l'esprit de votre malade. Il est très « nécessaire que vous possédiez des agents moraux « capables d'apaiser une irritation trop vive, et votre « science, qui doit toujours consoler quand elle ne « .guérit pas, sait employer avec un grand succès le « langage de la raison, de la persuasion, pour remé- « dier aux troubles des intelligences passionnées. Je « connais le caractère de M"® la duchesse de Berry; € il est vif, impétueux, son jugement est trop prompt « pour qu'il ne soit pas souvent erroné. Sa triste « position doit l'aigrir. Elle ne voit que ce qui la « touche ; elle accuse de ses maux actuels ceux qui « n'y peuvent rien, et, dans ses agitations, dans ses « colères, elle accepte comme vraies des idées entière- « ment fausses. Je pense qu'il importe beaucoup de € combattre cette disposition d'esprit et de lui faire « connaître la vérité. Personne plus que vous n'est à « inêmede la tranquilliser, de détruire des préventions « injustes et de lui faire comprendre la véritable " c situation des choses. Écoutez-moi donc; votre saga- « cité médicale comprendra facilement le parti que c vous pouvez tirer de mes paroles pour le soulage- € ment physique et moral de M""* la duchesse de * Berry. »
(Il m'a semblé qu'en s'exprimant ainsi le roi prenait un air soucieux. Son front s'est plissé, ses lèvres m'ont
paru serrées et sa voix est devenue un peu plus sourde que précédemment.)
« Ma nièce, qui n'est pas bête, sait beaucpup de « choses, mais elle ne se fait pas encore une idée « de ce qu'est un roi constitutionnel. Elle n'a jamais « eu l'occasion de l'apprendre ; il sera donc très utile « de lui expliquer les nécessités qui dominent cette « royauté nouvelle. Ce qu'on appelait autrefois la € raison d!Êtat, ce qui a occasionné des actes si » amèrement reprochés aux puissances d'alors, est € devenu de nos jours bien plus impérieux, bien plus « irrésistible ; aussi un ministère qui veut conserver « à la fois et sa majorité et sa popularité, et qui, de « plus, se sent très responsable, dicte des lois au chef « de l'État, arrache son consentement à des mesures « qu'il réprouve et fait prévaloir, sous prétexte d'in- « térêt général, des décisions que le public appelle « tyranniques.
« M""® la duchesse de Berry vous dira qu'il est af- « freux à un onde de laisser arrêter sa nièce, de la « retenir en prison, de permettre qu'on publie des € faits qui la flétrissent dans l'opinion, en un mot, « que j'aurais dû, par respect pour le lien de fa- « mille, la soustraire à l'action des autorités nan- « taises.
« Répondez-lui, Monsieur, et ce sera la vérité, que « le roi a complètement ignoré l'infamie de Deutz, que « l'arrestation de Nantes qui en était la conséquence, « n'a été soumise au cabinet que quand elle a été « consommée, et qu'alors le Conseil des ministres a « décidé à l'unanimité, qu'il fallait laisser son cours à € la justice. J'ai eu la main forcée, j'ai dû céder à des % résolutions mûrement arrêtées, il a fallu résister « aux prières de la reine, faire taire la voix du sang.
« rintérêt de la parenté et tout cela, parce qu'un mi- « nistre Ta voulu.
« Aucune considération personnelle n'a pu entrer en « balance contre cette impérieuse nécessité de ruiner « un grand parti politique, de rendre la duchesse de « Berry désormais impossible, et j*ai dû laisser faire n ce que je ne pouvais empêcher. Dites-lui bien que € la reine a prié, supplié, que la tante s'est montrée « une véritable mère dans cette triste circonstance. « Si le malheur n'a pas enlevé à ma nièce tout senti- « ment de justice, si elle ne veut pas méconnaître « complètement le caractère de la reine, elle devra « comprendre tout ce qu'il y a de douloureux pour son < cœur maternel dans cette triste circonstance. »
La vérité m'oblige à noter ici que le roi, en prononçant ces dernières phrases, m'a paru très ému. Sa voix altérée indiquait la profondeur du sentiment qui l'agitait; je me suis senti vivement impressionné par cette révélation intime des douleurs de cette royale famille.
Etre heureux comme un roi, dit le peuple hébété. Il y a longtemps que je ne suis plus peuple, du moins sous ce rapport, et je n'ai pas oublié ce qu'a dit M. de Chateaubriand sur toutes les larmes que contiennent les yeux des puissants de la terre.
Mon émotion ne m'a pas empêché de remarquer la merveilleuse facilité de débit de Sa Majesté; sa parole est à la fois simple et ferme, nette et distinguée. Le mot propre ne se fait jamais attendre et peu d'hommes s'expriment aussi bien. Le roi a continué en ces termes :
« — Si M"^ la duchesse de Berry m'accusait perc sonnellement de n'avoir suivi à son égard que les « seules inspirations de mon intérêt, vous pourriez
DIMANCHE Si MARS 187
« lui rappeler que dei personnes qui possèdent sa € confiance lui ont dit, de ma part, quels dangers « elle courait en restant dans la Vendée, -et combien c il lui importait de ne pas s'exposer à être prise f en flagrant délit de guerre civile. Je Tai fait»pré- « venir, à diverses reprises, des périls de sa situation, € je Tai avertie de la possibilité d'une arrestation et € des fâcheuses conséquences qui pouvaient en résul- « ter pour elle. Elle ne doit pas avoir oublia « les démarches faites dans ce but à la sollicitation « de la reine, et certes, il ne lui est rien arrivé qui € n'ait été prévu (1).
« Par quelle fatalité s'est-elle obtinée à rester en < France lorsqu'il lui était si facile de partir et de € déjouer les efforts de la police qui la poursuivait ? « Les événements ont trop prouvé qu'elle était retenue € à Nantes ou aux environs de cette ville par un motif « tout-puissânt sur son esprit, et c'est là un malheur
(1) ^Aujourd'hui, 8 avril 1851, M. le duc Pasquier, ancien chancelier de France et président de la chambre des Pairs, m'a dit que lui-même, d'après let ordres du roi Louis-Philippe, vivait fait écrire à M»* la duchesse de Berry pour l'avertir de la possibilité d'une arrestation prochaine et pour l'engager à quitter la France le plus tôt possible.
Le 5 novembre 1855. ^ Dînant ehez M. Pasquier, j'étais seul avec ce personnage dans son salon. M. Portalit étant survenu, le chajncelier m'a présenté à cet ancien magistrat et lui a dit : « Vous souvenez-vous de cette époque ? Je savais que Mounier avait des relations avec un homme très avant dans la eonflance de M>b« la duchesse de Berry. Je montai à eheval, j'allai à Saint -Cloud, où demeurait Mounier, je lui parlai de la nécessité de faire avertir la princesse cachée à Nantes, afln qu'elle pût s'évader, j'écrivis une lettre dans ce sens, Mounier fit atteler, revint à Paris, confia ma lettre à XX qui la remit à M. X banquier, rue de la Chaussé e-d'Antin, et j'ai la certitude qu'elle est parvenue à la princesse. —M. Pasquier m'a dit beaucoup de choses sur Deutz, et entre autres que ce juif avait des motifs particuliers de kaine contre la princesse.
« irréparable. Mais ici encore ai-je pu atténuer en rien « les inconvénients de cette particularité mystérieuse ? « L'arrestation faite sans que j'en sois prévenu, la « captivité décidée en Conseil et la citadelle de Blaye « choisie, nonobstant tout ce que j'ai pu dire ou « faire, le reste n a été qu'une conséquence rigou- « reuse, inévitable des premiers faits accomplis. Le « ministère n'a voulu perdre aucun des avantages l que lui aôcordait la déclaration du 22 février, et « une pièce de cette importance a été nécessairement « déposée aux archives de la Chambre des Pairs. « Ai-je pu l'empêcher? Ma volonté suffisait-elle pour « effacer un pareil écrit, pour empêcher sa publi- « cation, dès lors qu'il s'agissait d'un changement € aussi grave dans la position de la mère du duc de « Bordeaux? Des faits de ce genre ont une telle « valeur que leur insertion au Moniteur est indispen- « sable; c'est de l'histoire, c'est un acte civil qui ap- « partient à la société tout entière; dans le temps € où nous vivons, ces sortes de choses ne peuvent « rester secrètes.
€ Certes, nous avons été profon ément affligés de « voir divulger un mystère qui c( npromettait si gra- « vement notre nièce. Les intérêts politiques, si im- « périeux qu'on les suppose, n'effacent pas en nous « tout sentiment humain, et il y aurait une criante « injustice à accuser la reine d'oublier ses devoirs de « famille. Mais le Gouvernement est là qui ne ressent « aucune de ces émotions intimes qualifiées de vaines « faiblesses. Les hommes qui le composent ont tous € individuellement de la piété, de l'indulgence pour « la fragilité humaine, mais réunis en conseil, déli- € bérant sur les affaires publiques, ils subordonnent « tout aux exigences de l'Etat, les mesures les plus
« rigoureuses sont adoptées saris peine, sans scrupule, « dès qu'il s'agit de l'intérêt général. Ma nièce s'est « trouvée soumise à cette fatalité, rien n'a pu la sous- « traire à cette volonté inexorable. Enfin vous savez « ce que le Conseil des ministres a décidé hier au soir € à son égard.
« Ainsi, Monsieur, vous pourrez dire à M°** la du- « chesse de Berry que sa destinée actuelle n'a pas « dépendu de moi, que je gémis, comme parent, sur « les ennuis qu'on lui impose, mais que je n'ai pu « lui éviter. Vous lui direz que le roi n'est pas libre € de faire ce qui lui conviendrait le mieux, que la € raison d'Etat, invoquée par des ministres respec- « tables est une loi à laquelle je me soumets, quoiqu'à « regret, et que les liens de famille doivent céder à « des considérations d'ordre supérieur. Vous lui direz « encore que par le temps qui court, quand l'émeute « est dans la rue, quand des assassins à gages se re- « layent pour me tuer, quand la guerre civile est à t peine assoupie dans la Vendée et que la presse la € plus ardente enflamme toutes les passions populaires, « la position d'un roi constitutionnel est à peine t tenable, et qu'en vérité, je serais parfois tenté de € quitter la partie et de mettre la clef sous la porte, t
La phrase est textuelle, je la rapporte comme je l'ai entendue, dans toute son énergique crudité.
Le roi s'est tu. Il m'a paru douloureusement affecté, et après un instant de silence, il a poursuivi en ces termes :
« — A chacun son lot. Ma nièce supporte diffici- « lement le malheur qui l'accable; je la plains de tout c mon cœur et je désire que vous lui veniez en aide. « J'espère que sa santé s'améliorera par vos bons c soins et que vous contribuerez à tranquilliser son
« esprit malade. La reine aurait voulu vous voir, t Monsieur le Docteur, pour vous recommander M"* la € duchesse de Berry, mais vous comprendrez le sen- « timent'de pudeur qui la retient. La position de notre « nièco est de nature à froisser tous ses instincts de « femme et de parente, elle n'a pas eu le courage de < surmonter rembarras que lui causerait cette entrevue, « et vous voudrez bien Texcuser. »
J'ai cru devoir dire en ce moment que M** la duchesse de Berry avait déclaré qu'elle était njariée, et que tout dans sa conduite, dans ses paroles, depuis que j'avais rbonneur d'ôtre^admis^auprès d'elle, m'avait paru en harmonie complète avec sa déclaration.
Le roi m'a dit alors avec beaucoup de vivacité :
€ — Ce que vous me dites-là me fait le plus grand t plaisir ; j'en ferai part à la reine qui n'en sera pas « moins heureuse que moi. Partez donc, docteur, « retournez à Blaye, achevez ce que vous avez si bien € commencé. Madame la duchesse de Berry ne pou- « vait mieux faire que de vous donner sa confiance, € vous êtes très digne'^de l'inspirer, et je compte sur « vous pour lui rappeler en temps convenable les « choses que je viens de vous dire. »
— Permettez-moi, Sire (ai-je dit alors), de vous faire observer de nouveau que mon rôle de médecin ne comporte pas autant d'intimité, et que l'occasion de traiter ces graves questions pourra bien ne pas se présenter. Je serais heureux de remplir les désirs de Votre Majesté, mais je crains que M"** la duchesse de Berry ne soit pas pour moi aussi bienveillante à mon retour que par le passé. La décision prise hier soir par le conseil des ministres lui prouvera que je n'ai pas plaidé
cause comme elle l'eût voulu, et cette circonstance,
si fâcheuse pour elle, pourra bien me faire perdre tout mon crédit.
« — Raâsurez-vous, docteur; votre malade a besoin « de vous, elle saura que votre plaidoierie en sa faveur « n'a pas triomphé des desseins arrêtés des ministres, « parce qu'il y avait parti pris de la part de ces mes- € sieurs, et elle vous pardonnera cette défaite. J'ai t les mêmes droits que vous, sous ce rapport, à son « indulgence, j'ai échoué comme vous, et cependant « elle ne cessera pas do me garder rancune. Votre « position auprès d'elle est excellente. Vous êtes sa « ressource la plus assurée contre la souffrance, et « bien plus encore, contre l'ennui, la plus grande « souffrance des captifs. Vous trouverez mille occasions < de soutenir ma cause. La mesure prise contre elle t va l'exaspérer, elle m'attribuera ce surcroit de ri- « gueur, et dans sa colère, les accusations les plus « injustes vont pleuvoir sur ma tête. Je compte donc « sur vous, et personne ne sera plus à même de me « défendre efficacement. »
— Je serai heureux, Sire^ d'obéir aux ordres de Votre Majesté. Envoyé par le Gouvernement, je comprends l'étendue de mes devoirs, et je saurai, je l'espère, les concilier avec ceux que m'impose mon titre de médecin. C'est là mon but, je ferai tout pour l'atteindre.
Nous avons pris congé de Sa Majesté; il était onze heures et un quart. L'entrevue avait duré cinq quarts d'heure; on peut croire que ce temps ne m'a pas paru long.
Que dirai-je de cette conversation si intime, de ces confidences si graves, m' arrivant tout à coup, à moi, chétif, et sortant de la bouche d'un roi, pour entrer, par mon entremise, dans l'oreille de S. A. R. M"** la
duchesse de Berry? Je sens en moi des airs d'ambassadeur qui me font rire. Je cherche le pourquoi et le comment de cette destinée si bizarre qui m'entraîne tout à coup vers ces hauteurs que je ne devais jamais franchir, et je trouve que le fils de mon père aurait bien tort d'en devenir plus fier. Après tout, les hommes n'ont que leur valeur individuelle, l'on ne doit pas s'attribuer le mérite de ces incidents fortuits qui surviennent à notre insu. Laissons donc marcher les événements, marchons avec eux, mais dans une voie claire, franche, droite, de façon à pouvoir dire toujours et sans réticence ce que l'on a fait et même ce que l'on a pensé.
Le roi, dans toute cette scène d'intérieur, m'a paru un homme extrêmement remarquable. Sa figure, fortement constituée, comme toute sa personne, est régulière et expressive. L'œil est bien ouvert, le regard est direct, assuré, il n'y a pas de traces d'embarras ou d'hésitation dans la manière dont il envisage son interlocuteur. La parole est facile, abondante, le débit est coulant, un peu monotone, mais clair et pénétrant. Rien n'indique le travail, l'apprêt, on voit que Sa Majesté ne vise pas à Teffet, on sent que cette improvisation ne coûte aucun effort et que l'idée bien développée se produit au dehors avec aisance et grâce. Je déclare que le royal orateur m'a séduit, m'a touché et que, pour moi du moins, son but a été pleinement atteint. Cette causerie si naturelle, qui est tout à la fois élégante et sans emphase, cette discussion rapide de points intéressants, m'a fait comprendre toutes les difficultés de la royauté moderne, toutes les angoisses du pouvoir suprême. Reste à savoir si la captive de Blaye ne parviendra pas à ébranler ma conviction actuelle. Il y a toujours et partout le pour et le contre, le vrai et le
laux, le bien et le mal ; le tout est de discerner, de choisir et de bien choisir. J'y donnerai tous mes soins.
A midi, je me suis rendu au ministère de Tintérieur. M. le comte d'Argout ne m'a pas fait attendre, et à peine entré dans son cabinet, il a ouvert une large porte qui donne sur le jardin de son hôtel; il m'a engagé à le suivre, et bientôt M. le ministre s'est mis à arpenter les grandes allées de cette espèce de parc anglais; je l'ai suivi avec des jambes d'égales dimensions, joassijbws sequis, et j'écoute ce que me dit l'Excellence avec beaucoup moins d'intérêt que je n'en accordais aux paroles de mon interlocuteur des Tuileries. M. d' Argent, je dois en convenir, perd beaucoup à la comparaison. Il m'imposait un peu hier; aujourd'hui je me sens fort à l'aise avec lui. Il me semble bien prouvé que je suis le maître de la position. Les rôles sont changés. M. le ministre a besoin de moi, je m'en apperçois du reste aux aménités de sa conversation.
« — Mon cher docteur vous pouvez nous rendre
« de grands services nous comptons sur vous
« la lutte sera chaude, la princesse ne se déclarera pas « battue sans résister avec énergie, etc., etc. Tenez- « vous bien. Surveillez-la avec soin. Elle ne négligera € rien pour vous tromper. Elle vous l'a dit, il lui faut « sa liberté, à quelque prix que ce soit. Soyez donc « sur vos gardes et défiez-vous d'elle et de tout son « entourage ».
J'avais beau jeu avec M. le comte d'Argout ; aussi n'ai-je pas manqué de lui dire que je remplirais scrupuleusement les devoirs que me prescrivait mon titre de médecin, que les intérêts de ma malade ne seraient sacrifiés à aucune autre considération, que je ferais tout pour mettre sa frêle santé à l'abri des causes qui
pourraient Taltérer^ et qu'en continuant d'agir comme Je l'avais fait jusqu'ici, j'étais assuré dd méritdr l'approbation du Gouvernement et celle de ma conscience.
Qu'arrivera-t-il de tout ceci? A Blaye, la citadelle est un petit monde où s'agitent bien des ambitions, des prétentions et des passions de plus d'un genre; quoique je fasse je serai blâmé par ceux-ci, approuvé par ceux-là, et je ferai comme par le pasôé, je ne m'en inquiéterai guère. Mon devoir est tout tracé, tfef sais ce que je dois au Gouvernement qui me confie ëe poste, je n'oublierai pas de lui prouver mtm Éë\ë et moii dévoilement en tout ce qui dépendra de moi.
M. le comte d'Argout m'a ifortement engagé à pftftir le plus tôt possible, et il a paru enchanté en appt»ériarit que ma place était retenue dans le courriet" de demain.
Le ministre m'a invité à lui écrire tous les jofurs et à lui donner avis des moindres particularités qui surviendraient dans l'état physique et moral de la princesse. Je lui ai promis de ne pas le laisser manquer de nouvelles, et nous nous sommes quittés ëii très bonne intelligence.
La crise ministérielle est terminée, lé Cabinet à opéré un mouvement de conversion! dont j'ai Recueilli tout le bénéfice, mais ne nous pressons pas trop de chanter victoire. Le lion est à bals, prenons garde aui embûches de l'araignée.
Après tant de politique et de diplomatie, la médecine triomphante devait avoir son tour et les honoraires aussi. M. le comte d'Argout, qui est un homme positif, a traité le chapitre avec une réserve uiï peu trop philosophique, mais je me suis laissé faire. C?est le seul point sur lequel j'entende facilement raisoft.
DtMAi^aHE ëi Mars ' ifc
Jfë âtlië allé viëitfer Uii viëtix caissier Ijiii m'a dit ëh être à sdti vingt-cin(|uièitie ministre dé TintéHêur, et tjuî m'a tout Véit de ne pas s'en tenir à fee fcHiffi^ î)ourtânt assez respectable;
Puis, tjomme je tenais beaucoup à ne rien J^erdï'e de ces entretiens si graves et si intéressants pour moi, je hi^ stiis hâté de revenir m' asseoir devant mon bureau, ëù me voici énébre après plus de quatre heures d'uti li^avaîl qui m'ô viVëtiieiil intéresse. J'ai ècruié ftvëfc §6iri toutes les petites êases de hKîn tîerVëàti,' j'ai retrom^ presque tiiot à mot les phrases qUë j'ai ëhtéfiddës, et feë rflppël si actif et fei pt^bië in'a përiîiiS de {)réset*ver de l'oubli des choses ^\li {jotirroht bien avëit* un jour plus de valeur que je ne lëUr en attribue. L'histdire contethporairé ne doit pas néglige!* un pareil document; Ce qui me touche personnellement dans tout ceci tië constitue pas une affaire privée: Les individus qui prennent part à de dt»ame de Blàyëj occupent trop de place dans ce monde poui* tjuë bè qui les regarde doive disparaître avec eux. Ecrivons donc sous la dictée des événements, recueillons les faits à mesure qu'il se déroulent devant moi, et tâchons de les peindre au naturel. J'écris une chronique qui, Dieu aidant, ne sera pas scandaleuse; Un jour, peutêtre, elle sera lue avec intérêt par ceux qui tiennent à connaître la vérité sur un des points les plus controversés de notre époque. L'esprit de parti saut^à bien envenimer des actes que d'autres voudront atténuer ou approuver. J'espère ne céder h aucune prévention, et je me sens libre de tout dire sans aucim autre souci que celui de la vérité.
J'ai passé ma soirée chez M. Urfllâ. J'ai trouvé la bon nombre de confrères et d'amis (Ju'il m'eût été difflciie de rencontrer ailleurs. J'ai bien reçu^ par-ci par-là,
quelques compliments aigre-doux sur la mission qui m'est confiée, sur les avantages qui doivent en résulter pour moi, sur les honneurs, sur la fortune qui m'attendent, etc., mais ces petites insinuations jalouses ne m'inquiètent guère, et je vais de Tavant sans m'en affliger.
J'ai eu le plaisir d'entendre chanter M"® la comtesse de Sparre, dont le talent merveilleux me paraît sans rival. J'ai aussi admiré la voix sympathique et la belle exécution de M. Du Tillet, dont le baryton a la vertu de m'émouvoir. Il a dit dans la perfection quelquesunes des compositions de M. Alphonse de Feltre, puis des mélodies de Schubert, et ma soirée s'est passée au milieu des émotions les plus agréables.
Mais en voilà assez pour aujourd'hui. Il est temps de prendre quelque repos, ne fût-ce que par anticipation, car ma mauvaise chance me condamne encore au cabriolet de la malle-poste, où je suis certain de ne pouvoir dormir.
Lundi l«r avril.
Le courrier de ce matin m'apporte une lettre de Blaye. Elle est du lieutenant Saint- Arnaud (1), qui est devenu l'aide de camp du général Bugeaud. .Voici ce qu'il me dit:
« — Rien de très nouveau ici. Madame va un peu « mieux. Elle vous a demandé. Le docteur Gintrac et
(1) M. de Saiot-Arnaud est mort le 29 septembre 1854, à bord du Bellerophon (dans la mer Noire) qui le ramenait en France, après ]a glorieuse victoire de l'Aima.
M. de Saint- Arnaud était alors maréchal de France ; il avait été ministre de la guerre, etc.
€ M . Deneux ont visité Son Altesse Royale hier soir « (28 mars) et ce matin 29. Le général a lu dans je « ne sais quel journal une nouvelle preuve de vos « indiscrétions. Il me charge de vous dire qu'il est € un peu fâché, mais qu'il vous aime bien. Il vous tf prie, si vous ne revenez pas promptement, de lui « écrire comment tout se sera passé là-bas. Revenez « par le télégraphe puisque c'est lui qui vous a fait € partir, etc., etc. »
Cette lettre m'a fait plaisir. Je suis heureux d'apprendre que l'on ne m'oublie pas à Blaye. Je veux à mon tour prouver aux hôtes de la citadelle que j'ai pensé à eux; en conséquence, je cours la ville pour faire des emplettes. On me charge de commissions pour M""* la duchesse .de Berry et pour M"* d'Hautefort; je reçois des livres, des lettres, de la musique, une foule de petits objets que je remettrai fidèlement à leur adresse. Les captifs seront sensibles à ces preuves de souvenir, et le messager de tant de bonnes nouvelles en recevra un meilleur accueil. Il ne faut jamais arriver auprès des femmes les mains vides et les lèvres closes. Il y a bien peu de compliments qui puissent balancer le succès d'une boîte de bonbons, et bien peu de bonbons qui ne semblent meilleurs quand ils sont accompagnés de quelques douces paroles. Faisons donc provision de tout ce qui peut plaire à ceux qui s'ennuient, récréer ceux qui souffrent, et ne négligeons pas les accessoires, même en médecine. Il y a des malades qui les préfèrent au principal.
J'ai pris congé de quelques amis ; j'ai réglé beaucoup de petites affaires et pris des mesures dans la juste prévision d'une absence assez longue. Plusieurs mois devront s'écouler avant que je ne puisse revenir à Paris. Un médecin ne peut, sans grands
198 LA CAPTIVITÉ WE LA DUQHffiSE DE BERRY
inoonvônients pour lui, abancloimep sps malades, mais la circonstance est importante, et j'ai dû prendra desj précautions ppur atténuer autant que possible les inconvénients de ma position actuelle.
A six heures, la malle-pogte m'a entraîné de nou-. veau sur cette route de Bordeaux que je sais par cœur; aussi ai-je pris mes mesuregi pour me constituer à rétat passif. Bien enveloppé, j'ai dormi et je ne sai^ trop comment j'ai vécu pendant les deux journées du mardi et du mercredi.
Nous sommes arrivée au terme du voyage le mer^ eredi 8 avril, à cinq heures du soir, et après quelr ques restaurations nécessaires, je suis allé faire ma visite à M- le. Docteur Gintrao, J'ai su, par lui, que W^ la duchesse de Berry se portait assea bien. On doit penser que j'avais à lui adresser beaucoup de questions sur ee qui s'est passé à Blaye pendant mon absence. J'ai appris que Son Altesse Royale avaii témoigné trèsi vivement au général Bugeaud Ja eqntrariété que lui causait mon enlèvement télégraphique. Elle a vu, dana pette mesure, une vexation nouvelle du Gouvernement. On a voulu la priver des som d'un médecin qui lui convenait, etc.
J'ai dit à M- GiutraQ, mai^ m confidenœ, que la princesse ferait ses epuebes à Blaye, que c'était une chose arrêtée et que nous devions nous arranger en conséquence. Le cher confrère ne m'a pas paru trop consterné de cette décision suprême, et j'ai été assez surpris du peu d'effet que cette nouvelle a produit sur lui. Il est évident qu'il s'attendait à cet arrêt des ministres, gon esprit judicieux lui a démontré qu'il y aurait folie, dQ la part d§ l'autorité, km dessaisir d'un pern stmnago aussi important que l'est M"' la duehesse de B^py» surtout m P^ momeat Noti^ couveriiatîon a élé
^BUDI 4 AVRIL 499
longue et j'ai pu de nouveau apprécier le mérite de ce médecin si distingué. Un bon instrument intellectuel se retrouve partout, s'applique aux affaires de la vie politique ou privée, tout cpmme au gouvernement d'une maladie grave et à la direction tf une salle de clinique.
M. Gintrac aie coup d'œil juste; il porte un jugement net et ferme sur lea hommes et les choses. Je le crois éclectique. L'esprit de parti ne Tentraîne jamais au delà du cercle que trace la raison; son bon sens résiste aux entraînements enthousiastes, si fort en honneur parmi les partisans de la légitimité. Les meneurs doivent s^accommoder très mal d'un caraetère aussi cfrconspect ; aussi je m'étonne peu des scènes violentes que sa fermeté et sa discrétion ont provoquées à plusieurs reprises parmi les énergumènes de te Ouyenne et de la QazreUe du Languadoc. On peut être un fidèle et se réserver le droit de libre exaitien. Certains hommes répu^jnent à sacrifier- leur individualité au bénéfice de la masse inintelligente ; ils ne peuvent jamais se résigner à servir d'instrument muet entre les mains de ceux dont ils se sentent les égaux.
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ilûu4i 4 iivril.
Trois heures de navigati(Hi m'ont transporté de Bordeaux à Blaye, et comme au jour de mon début dans la citadelle, j'ai trouvé tout le monde à table. J'ai été cordialement accueilli par le général Bugeaud et par la plupart de ses convives. J'ai répondu plus ou moins bien aux mille questions que chacun m'adressait à l'envi, et, après une restauration dont j'avais besoin, le général m'a entraîné dans son cabinet. Je
lui ai raconté ma petite odyssée dans le plus grand détail. Le gouverneur trouve que j'ai eu plus de bonheur que de prudence, et il a applaudi franchement au succès qui a couronné Tœuvre.
Le récit de mon entrevue avec le roi Ta vivement intéressé, mais il a paru assez péniblement impressionné en entendant une certaine phrase si énergique, si saisissante qui a servi de péroraison au discours de Sa Majesté; M. Bugeaud, dans son patriotisme ardent, ne veut pas admettre qu'on puisse abandonner le champ de bataille ; le roi, suivant lui, doit accepter la lutte avec ses chances, et cette clef sous la porte Taffligerait s'il ne considérait ce mot comme une expression hyperbolique, échappée à Tentraînement du discours. Il m'engage même à ne pas répéter ce mot trop caractéristique, indiquant un découragement profond, un manque absolu de confiance dans l'avenir et dans la bonté de sa cause. Le général a des convictions ardentes; tout ce qui semble les attaquer est aussitôt combattu par lui avec une énergie singulière.
La décision ministérielle au sujet de M"** la duchesse de Berry semble le contrarier beaucoup. Il y voit de grands inconvénients et argumente, à ce sujet, comme si j'étais M. le comte d'Argout en personne. Il est difficile de s'effacer complètement et de ne tenir compte que de l'intérêt général. M. Bugeaud voit avec peine la prolongation de son séjour à Blaye; il lui tarde de reparaître à la Chambre, d'avoir un commandement à Paris ou ailleurs, enfin de s'occuper de ses propres affaires. Mais il a eu bientôt compris la valeur des motifs qui ont entraîné la décision du conseil des ministres, et j'ai vu avec quelle bonne volonté il sacrifiait ses intérêts à ceux du pays. J'ai rencontré jus-
qu'ici très peu de patriotes aussi sincères que le général Bugeaud.
Après une longue conversation sur une foule de points importants, le général m'a invité à faire une visite à la princesse, qui, dit-il, sera enchantée de me revoir. Je me suis transporté au pavillon. Voici comment les choses se sont passées dans cette entrevue.
'M"'*'la duchesse de Berry m'a reçu froidement. Je l'ai trouvée debout, se promenant dans sa chambre, marchant avec assez de vivacité, mais pâle, plus encore qu'à l'époque de mon départ. La princesse avait appris mon retour à Blaye, elle paraissait m'attendre; aussi ai-je trouvé dans ses questions* plus d'ordre qu'elle n'en met ordinairement.
Bien m*en prend, en vérité, d'avoir de la mémoire, car tous ces comptes rendus la mettent à une rude épreuve. Il m'a fallu raconter les causes de mon départ, mon voyage, tous les incidents de mon séjour à Paris, mon retour vers la citadelle, et les questions les plus précises m'étaient adressées sur M. le comte d'Argout, sur le président du Conseil, sur le Roi luimême, comme si un secret instinct eût révélé à la princesse la succession des faits qui se sont passés pendant mon absence. On comprend aisément combien il m'a fallu de réserve pour ne lui dire que ce qui pouvait être dit. Je ne voulais pas la heurter de front et lui révéler le parti pris par le ministère, je ne voulais pas non plus lui laisser d'espoir, et entre ces deux points opposés, je louvoyais de mon mieux, prenant conseil des circonstances, invoquant le bienheureux hasard qui m'a déjà si bien servi en pareil cas.
Mes réponses n'ont pas eu le mérite de satisfaire la princesse, et elle me l'a dit très nettement. Elle a lu
dans plusieurs journaux que le Gouvernement avait reçu de moi des nouvelles rassurantes sur sa santé, et elle ne comprend pas comment j*ai pu tenir un pareil langage si fort en opposition avec la vérité et notoirenient avec les rapports que j'adressais tous les jours à M. le ministre de Tintérieur.
Je n'ai pu me tirer d'affaire qu'en racontant tout simplement la séance du 30 tnars, mon exposé des faits par-devant le conseil des ministres et les conclusions de mon discours. Cette narration, que j'ai faite aussi complète que possible, a prouvé à M""* la duchesse de Berry que je n'avais rien dit à Paris que je n'eusse déjà écrit à Blaye, et que mon langage avait été aussi net que possible. La princesse a paru convaincue, et elle a fini par donner plus d'importance à mes paroles qu'aux articles des journaux
Cet exposé terminé, est arrivée l'inévitable question de la mise en liberté. J'ai dit que je ne savais rien de précis sur ce point capital, mais que je n'avais pag entendu dire que les motifs de retenir Son Altesse Royale à Blaye fussent maintenant moins nombreux ni moins graves qu'à toute autre époque de sa captivité. Cette pauvre petite phrase amena une tempête.
« — Pourquoi s'obstiner à me faire jouer un rôle « politique qui n'existe pas ? Quelle importance puis-je « avoir désormais dans le monde ? Mon rôle est fini, et « tout ce qu'on peut dire à ce sujet n'est qu'un subter- « fuge pour me retenir ici contre tout droit. »
— Permettez-moi, Madame, de vous dire que vous vous faites illusion sur ce point. Votre titre de mèr^ d'un prétendant au trône de France vous donne une importance extrême. Vous êtes le chef visible d'un grand parti politique, et le Gouvernement, eût-il la meilleure envie, de vous rendre la liberté, ne pourrait
JBUDI 4 AVRIL ^
le faifo sans garantie contre votre retour, Aucune de vos démarcbeis ne peut rester indifférente. Où voulezvous aller? En Espagne? En Sicile? En Autriche? Mais savez-vous si les cours de Madrid, de Naples et de Vienne consentiront à vqus recevoir sous leur propre responsabilité? Les liens de famille qui vous lient à à toutes ces couronnes ne peuvent seuls être invoqués ; les rois ont des ministres, et souvent les intérêts de la politique remportent sur ceux de la fraternité.
r- tf Mon frère de Naplea, j'en suis certaine, me « prendra sous s^ protection. ïl en sera de même de « la reine d^ Espagne, et les répondants ne me man-p « queront pas. >
— Je n'en doute pas. Madame, mais cette protection ne suffit que pour vous. Quelle sécurité donne-t-elle à la France? Que les exigences de votre parti vous r&mènent en Provence ou dans la Vendée, que Tespoir d'une autre restauration rallume la guerre civile Tan prochain, à qui s'en prendra-t-on ? Pensea-vous que le ministère voulût encourir le j»eproche de ne pas avoir rendu ee retour impossible ? En un mot. Madame, il aurait fallu oommeneer 'par où nous finissons. Si, depuis votre séjour à Blaye, vous aviez agi auprès do votre famille dans le but d'engager les plus dévoués à se porter caution en votre faveur, à garantir votre retraite à Palerme ou ailleurs, il est très probable que cette négociation eût amené d'heureux résultats. Au lieu d'agir ainsi, vous avea perdu un temps précieux ; vos partisans ont aggravé votre position par Jours clameurs imprufjentes et vous ont fait un tort peut-être irréparable.
Cette chute amena quelques larmes, et je vis. alors avec regret que ces idées ne s'étaient pas encore présentées à l'esprit de Son AHesse Royale. ëUq voulut
en contester Tapplication, mais évidemment parce qu'elle ne voulait pas en reconnaître la portée. Peutêtre aussi son état de grossesse avait-il éloigné d'elle toute idée de ce genre et préférait-elle devoir sa liberté à toute autre combinaison. Quoi qu'il en soit, la conversation se prolongea longtemps sur ce chapitre, et je pus voir se dissiper peu à peu les préventions qui existaient contre moi dans l'esprit de la princesse. Ma visite a duré deux heures.
M""* la cojntesse d'Hautefort et M. de Brissac ont bien voulu me recevoir pendant quelques instants. Ces deux personnages m'ont paru plus tristes encore que de coutume. Je me suis acquitté des diverses commissions dont on m'avait chargé pour eux. M"® d'Hautefort persiste à dire que la santé de Son Altesse Royale' s'altère de jour en jour et que, si l'on ne la met pas en liberté très prochainement, elle ne peut manquer de succomber.
J'avoue que la physionomie de la princesse est peu rassurante. M. Gintrac, qui est venu deux fois à la citadelle pendant mon absence, n'a pas vu d'augmentation dans les symptômes dont nous avons parlé, mais il a constaté la persistance de la fièwe, de la toux, et tout ce qu'il a pu faire pour y remédier n'a eu aucun résultat. Il doit revenir bientôt, afin que nous avisions ensemble au moyen de combattre cette fâcheuse disposition.
J'ai trouvé M. Deneux installé dans une pièce qui est située précisément au-dessous de la chambre à coucher de la duchesse de Berry. Il a accepté toutes les conséquences de cette clôture. En demeurant dans l'enceinte réservée à la princesse, il s'est soumis au régime des captifs, et il m'a parlé de sa prison en termes qui me rassurent. Il parait heureux de ce rap-
prochement, de cette similitude de situation avec la royale prisonnière. Je lui ai fait ma visite et j'ai pu lui donner des nouvelles de beaucoup de personnes que j'ai vues à Paris tout à fait à son intention.
Le général Bugeaud m'a dit que l'accoucheur de la princesse avait écrit à M"*® Deneux une lettre franche et loyale, avec autorisation de la publier. Elle contient, suivant le gouverneur, des détails tellement précis sur la situation de M""" la duchesse de Berry, qu'il y a de quoi clore la bouche des récalcitrants les plus endurcis. Je le désire plus que je ne l'espère.
J'ai vu M. Dubois, qui paraît s'ennuyer beaucoup. Le cher maître a écrit aussi de son côté, et sa lettre, qui m'a été communiquée à Paris, prouve combien il s'accommode mal du rôle qu'on lui fait jouer à Blaye. Quelques tentatives, faites avec une extrême réserve par le général, n'ont amené aucun changement dans la position du célèbre professeur auprès de M""^ la duchesse de Berry, et il ne paraît pas probable qu'il consente à rester ainsi. M. d'Argout a écrit au général pour lui dire d'interner M. Dubois. Celui-ci, qui se trouve bien dans la ville de Blaye, ne veut pas changer de domicile, car le régime de la citadelle lui convient fort peu. Le général a dû insister, et bientôt il faudra que le maître obéisse. Il m'a paru très vexé de cet arrangement pris sans son consentement ; je ne serais pas surpris que cela entraînât quelques difficultés nouvelles. Nous verrons bien.
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Vendredi 5 arril.
Me voici bien d'aplomb dans mon modeste réduit. Mon factotum a repris son poste auprès de moi ; il
ftie soigne avec su ponctualité accoutumée, tous ses mouvements ont* la précision d'un exercice, il fest muet comme une carpe, et son vocabulaire se compose de deux mots : « Oui, major; » C'est sa réponse invariable à tout ce que Je peux dire, et j'aime assez ce laconisme. J'ai pris ma part des mouvements de là citadelle; je mé sens de nouveau incorporé à cette garnison qui s'agite autour de moi 4 et il me semble que je n'ai pas quitté Blâye*
J'ai été reçu ce matin par M°' la ducheàse de Berry à l'heure accoutumée, et, M. Deiieui et moi, nous avons trouvé la princesse un peu agitée i Elle m'a dit que le général lui avait fait une visite hier soir et qu'elle avait traité fort longuement avec lui la question des garanties que le roi de Naples pourrait lui accorder. La princesse a engagé le gouverneur à transmettre à M. le comte d'Argout une demande tendant à ouvrir des négociations sur ce point important. Le général a^ en effet, écrit aujourd'hui à ce sujet; mais il est trop tard pour apporter quelque changeihent à la délibération arrêtée eii conseil des ministres.
Dans la journée, j'ai mis de l'ordre dans mes affaires^ interrompues par le voyage ; j'ai fait des visitée, à nos grosses épaulettes delà garnison; j'ai complètement repris mon ancien train de vie, et, ce soir, à huit heures, j'ai fait cercle dans la chambre à eodcher de M""* la duchesse de Berry, en compagnie du cher confrère et des deux compagnons de captivité. La conversation a été assez gaie. On m'a demandé beaucoup de renseignements sur les nouveautés dramatiques ou littéraires de Paris; j'ai indiqué les choses principales et j'ai déposé sur le lit de Son Altesse Royale plusieurs ouvrages qui seront une nouvelle ressource contre l'ennui*
M"** d'Hautefort, qui a pris une part active à la conversation, nous a souvent quittés pour aller au salon, essayer sur le piano quelques fragments de musique nouvelle, et plusieurs morceaux, parmi ceux que j'ai rapportés de Paris, ont paru causer beaucoup de plaisir à M"® la duchesse de Berry. Au milieu de ces essais, de quelques réminiscences, de morceaux les plus variés que nous font passer en revue les doigts habiles de M"' d'Hautefort, le fameux boléro qui fait mon tourment est revenu prendre sa place habituelle et la dame d'honneur n'a pas manqué de me Ife jouet» avec une persévérance diabolique. Encouragée par la princesse, qui l'invite à ne pas ménager mes nerfs, elle a vingt fois recommencé cette cantilène lamentable et interminable. Ces dames prétendent qu'elles ont à se venger de leur captivité, due, suivant elles, à mes infâmes complaisances pour les ministres. J'ai été tympanisé sans miséricorde.
M. de Brissac sourit aux malices de la comtesse; il prend, du reste, rarement part à la conversatioii, se promène de long en large dans le salon et dis- ^ûvàîi invariablement à dix heures;
M. Deneux et moi nqus sommes assis slir des fauteuils, en face du lit de là princesse. Souvent je me mets fort à l'aisé sur un petit canapé qiii est situé dans l'angle de la cheminée, et là. Dieu sait tout ce que nous disons ou plutôt tout ce qtid nous ne disons pas ! ^
Voici, entre autres intimités, une chose qui m'a paru digne d'être notée, et d'autant pîus que cela m'avait déjà été dit il y a plus d'un mois. Nous parlions des accidents de la grossesse, de l'accouchement et de ses suites, de l'allaitement naturel ou artificiel
et autres nourriceries analogues, lorsque la princesse dit tout à coup à M. Deneux :
« Croyez- vous, docteur, que j'aurai beaucoup de « lait, cette fois-ci? Je vous préviens que je veux « nourrir mon enfant. Gela me consolera de bien des « choses. J'aime beaucoup les enfants, surtout quand « ils sont tout petits. Vous verrez, Messieurs, que je « serai une bonne nourrice. »
Il faut noter que Son Altesse Royale ne parle de choses de ce genre que quand M*"* d'Hautefort et M. de Brissac ne sont pas auprès d'elle. Si Tun doses compagnons de captivité entre dans sa chambre, au milieu d'une conversation analogue, elle passe rapidement à un autre texte, et l'on voit qu'elle s'applique à leur éviter ce désagrément.
M, Deneux est tombé peu à peu dans une sorte de rêverie profonde ; il ne prend plus part à notre conversation, et la princesse, qui paraît fort gaie, essaye en vain de mettre un terme à cette préoccupation. Sur le point de nous retirer, après deux heures de séance, je recommande à M""* la duchesse de Berry de se faire apporter un bain demain matin, et de rester dans l'eau le plus longtemps possible. C'est un moyen calmant qui a toujours le plus grand succès et que je lui conseille très souvent. M. Deneux, qui se réveillé enfin, approuve fort mon ordonnance et rappelle à Son Altesse Royale que les bains lui ont toujours réussi.
« — C'est vrai, dit la princesse, je suis très aqua- « tique, et je ne serais pas surprise de compter « quelque gros poisson parmi mes ancêtres. »
M. Deneux ne comprend pas et dit avec un air étonné : Un poisson, comment? Que veut dire Madame ? Nous rions et je me hâte d'ajouter :
— Sans doute, et je suis sûr que dans la généalogie de Madame il doit être question de Sirènes ! Son Altesse Royale était destinée à être la mère d'un Dauphin !
Les plaisanteries de ce genre ont toujours du succès auprès de M""' la duchesse de Berry. Elle a ri très cordialement, et d'autant plus que M. Deneux, fort peu exercé aux calembourgs, comprend moins que jamais ces phrases amphigouriques. Le cher confrère manque complètement de cette vivacité qui rend la conversation si amusante. Il procède toujours gravement, méthodiquement, et les mille petits riens qui circulent dans un cercle comme le nôtre lui arrivent à r improviste et le prennent toujours au dépourvu. Il va au pas quand nous trottons, il trotte à peine quand nous galopons ; aussi, en résulte-t-il des difficultés, des tiraillements qui nous fatiguent. M. Deneux s'arrête tout court, interroge, demande des éclaircissements sur une chose qui n'en vaut pas la peine et que tout le monde a comprise, ou bien il coupe un récit commencé par une réflexion hors de propos, et place une digression interminable au milieu d'un entretien intéressant. La princesse, qui est habituée à ces procédés de son accoucheur, les supporte avec une bienveillance parfaite ; elle ferme les parenthèses de son fidèle, poursuit son sujet en le laissant en route, iDOuche béante, et ne sachant à quoi rattacher le fil de son discours interrompu :
« — Bonsoir, mes docteurs, allez vous coucher, « bonne nuit. Monsieur Deneux, si vous rêvez poisson, « ne prenez pas mon ours. Priez M. Ménière de vous « expliquer ses Sirènes et ses Dauphins, et qu'il m tâche de ne pas trop se moquer de son prochain !
Samedi 6 avril.
M.. Gintrac nous est arrivé ce matin de bonne heure, et bientôt Taccoucheur ordinaire- de la princesse, son médecin consultant et moi, nous nous sommes formés en conclave pour délibérer sur les moyens de remédier aux accidents qui persistent. Nous avons mûrement examiné la malade et la maladie, nous avons argumenté sur les effets, et il est résulté de tout ceci quelq[ues prescriptions nouvelles qui, nous l'espérons, . auront une salutaire influence sur la santé de M"" la duchesse de Berry.
Mais cette visite n'a pas été consacrée exclusivement à ces soins de notre ministère. La princesse est fort préoccupée, elle est impatiente ; les journaux qu'elle lit chaque matin avec une ardeur extrême, lui occasionnent des accès d'humeur guerroyante qui éclatent subitement sous le moindre prétexte. Nous avons été témoins de plus d'une explosion de ce genre aujourd'hui même; aussi, MM. Deneux et Gintrac lui ont adressé, à ce sujet, des exhortations vraiment paternelles.
Au milieu de nos entretiens médicaux et autres, il a été question de l'accouchement, et ces Messieurs ont engagé»la princesse à ne rien faire pour se soustraire à tous les moyens de constatation dont l'autorité aurait besoin, soit avant, soit après l'événement. On lui a démontré que ce serait par là qu'elle rendrait sa libération plus facile et plus prompte.
Après quelques violentes récriminations contre beaucoup de personnes, Son Altesse Royale a paru tomber dans une sorte d'affaissement physique et moral que j'ai déjà observé plusieurs fois. Est-^ce résignation ou
SAMEDI 6 AVRIL 21t
plutôt impuissance? Je ne sais, naais alors la prineesse paraît étrangère à tout ce qui V environne; sa pensée se concentre sur quelque objet intérieur et Ton ne peut plus rien en obtejiir. Cependant, comme je voyais sur son visage Tindice d'une souffrance intime, j'ai essayé de provoquer une diversion active et j'y ai réussi. J'ai parlé tout naturellement des projets de Madame à propos de son enfant, de son désir de le nourrir elle-même, et ce que j'avais prévu e^ arrivé. Ces Messieurs se sont récriés contre ce projet j M^® la duchesse de Berry se voyant contredite, a laissé là sa rêverie.
« — Qu'aurais-je de mieux à faire, s'est-elle écriée « avec une extrême vivacité, qu'y a-t-il de plus « simple, de plus naturel dans ma position? Ne « serai-je pas trop heureuse d'avoir à m'occuper de « ma petite fille ? (Madame est persuadée qu'elle doit « avoir une fille.) J'ai toujours eu beaucoup de lait, je « veux avoir le plaisir de remplir un devoir sacré, « puisque ma position actuelje ne me l'interdit plus. »
M. Gintrac n'approuve pas du tout ces élans d'amour maternel. Dans une discussion médicale très vive et très nette, il a fait sentir à la princesse les graveç inconvénients qui pourraient résulter pour sa faible poitrine, d'un allaitement aussi intempestif. Il nous a pris à témoin de l'importance de ce fait pratiqué, du danger qui suit ces tentatives, et nous avons abondé dans son sens. Nonobstant, Son Altesse Royale a persisté dans son idée qui n'est fort heureusement qu'à l'état, de projet, et j'ai cru devoir faire signe à M. Gintrac de ne pas se donner le tort d'avoir trop raison. Il y a des esprits, et M""^ la duchesse de Berry est de ce nombre, qui s'irritent contre les démonstrations poussées trop loin, qui font de Topposition pour
le plaisir d'en faire et qui ne veulent pas accepter par autorité Topinion qu'on leur impose, lors même qu'elles en sentent au fond toute la justesse.
Cette escarmouche, qui a été vive, a relevé Madame de son abattement, et nous avons pu reprendre, sans orage, la conversation interrompue. M"' la duchesse de Berry a dit que M. de Brissac et M*"* d'Hautefort se refuseraient toujours à signer quoi que ce fût ; qu'en venant à Blaye auprès de sa personne, ils avaient pris l'un et l'autre une résolution formelle à cet égard et que personne au monde ne pourrait les contraindre à jouer un rôle quelconque dans ces constatations odieuses.
Je crois, en effet, que M. le comte de Brissac est bien décidé à rester neutre au milieu de tout ce qui pourra survenir. Ce personnage me paraît doué de beaucoup de fermeté. Il est très silencieux, d'une politesse exquise, mais froide, rigide observateur des formes, fort pieux, dit-on, et le parfait modèle des époux et des pères. Sa présence à Blaye est un gros sacrifice qu'il accomplit avec résignation. Ses intérêts privés en souffrent considérablement ; son éloignement de sa nombreuse famille lui cause une tristesse profonde, sa santé même s'altère, le rhumatisme l'envahit,, mais il ne s'en plaint pas ; le sentiment du devoir le soutient, et M"* la duchesse de Berry, à qui rien de tout cela n'échappe, plaint le comte et se montre très reconnaissante de tout ce -que souffre pour elle ce loyal serviteur,
M"^ la comtesse d'Hautefort ne se pique pas de ces vertus antiques, de ce stoïcisme romain, si éloigné de son caractère, mais j'aurai occasion de revenir sur ce chapitre et de compléter ce portrait de la dame d'honneur. Qu'il me suffise de dire aujourd'hui que
M. Gintrac a montré beaucoup de fermeté dans la discussion de cette affaire, et qu'après avoir mis de côté les deux personnages en question, il a été établi très catégoriquement que la princesse ne devait rien négliger pour rendre sa libération facile et prompte. Ce sujet de conversation est d'un haut intérêt, et je suis bien aise qu'il ait été mis sur le tapis par le cher confrère de Bordeaux. M, Deneux, qui n'avait cependant pas reçu de mot d'ordre, nous* a parfaitement secondés, et désormais, je pourrai, sans beaucoup de difficultés, traiter cette matière ardue. Cependant il est aisé de voir que M""* la duchesse de Berry n'accepte pas ce programme ; elle garde in petto l'espoir de sortir d'ici, et à chaque instant, dans la conversation, elle fait allusion à cette liberté qu'elle désire et attend toujours. Elle repousse toute idée en opposition avec ce sentiment si naturel dans sa situation; toute la rhétorique de M. Gintrac n'a pas détruit le moins du monde cette pensée vivace : sortir de prison. Pour mon compte, je' ne cherche pas à lui ouvrir les yeux sur le néant de ses espérances. Je laisse au temps et aux circonstances le soin d'apporter cette démonstration contraire qui la révoltera sans doute, mais qu'elle sera bien forcée d'accepter.
Aujourd'hui, veille de Pâques, Madame a voulu rester seule; les hôtes du pavillon sont en retraite, et j'ai dû renoncer à ma visite du soir. Nous avons fait une longue promenade sur les remparts de la citadelle. Le printemps commence à se faire sentir. 11 est ici un peu plus précoce qu'à Paris, et ces charmants avant-coureurs de la belle saison m'ont mis le cœur en joie. Du haut de cette forteresse, on découvre un vaste horizon qui commence à se parer de cette verdure printanière si douce à l'œil des amateurs de la
campagne. Le soleil, dont les rayons s'attiédissent sensiblement depuis quelques jours, descend moins vite vers les collines derrière lesquelles il va disparaître ; des jours plus longs et plus doux nous permettent de vivre en plein air, et de chercher quelques récréations dont nous avions besoin. Espérons que ces salutaires influences ne seront pas perdues pour la captive, et que le pavillon tout entier les subira, même à son insu. *
M. Deneilx paraît fort content de sa situation actuelle. Il voit Son Altesse Royale plusieurs fois par jour ; il se regarde comme faisant partie de sa maison ; et cela étant ainsi, ses plus vastes ambitions sont satisfaites. Il prend au sérieux son rôle de prisonnier, si bien que le général a quelquefois beaucoup de peine à le retenir au salon, le soir. Le cher maître, esclave de la consigne, veut regagner son donjon à l'heure où Ton doit fermer les portes,mais M. Bugeaud, qui montre uiie extrême tolérance sur ce chapitre, le dispense volontiers de ces formes rigoureuses et diminue à plaisir les mérites de son martyre volontaire. Heureuse disposition d'esprit, vraiment, que celle de mon cher confrère! Nature bienveillante, cœur d'où découlenj; tous les sentiments affectueux! Ame tendre, expansive, inclinant toujours à l'indulgence, procédant par élans d'enthousiasme, adorant le pouvoir et plein d'une sorte de vénération instinctive pour ceux que le rang et la naissance otit placés aux sommités socfales !
Plus je vois M. Deneux, plus je l'étudié, et plus je me sens porté à l'aimer. En dépit de ses prétentions picardes, il est l'homme le plus inoffensif qui puisse àe renootitrer. Et tout le monde, dans notfe nombreux cefele, a si bieil compris la bonté de son caractère, que chacun Vaime et le inspecte. On admire la naïveté de
DlrtAl^CHÊ 1 AVRIL m
ses convictions, te sincérité de son dévouement ; personne lie songe à les attribuer aux misérables calculs d'Un égoïsme si fréquent parmi les courtisans des branches aînées ou câdetteâ* On voit que son cœur le poussé, * et que ses adorations pour M°®la duchesse de Berry sont naturelles et gratuites. Si Ton se permet de rire quelquefois de seâ allures un peu surannées, des quiproquos qui naissent de ses trop fréquentes distractions, si certains plaisants mettent à de rudes épreuves sa crédule bonhomie, cela ne passe jartiais les Hmites et j*ai le plaisir de voir que Ton sait rendre justice à un médecin tout à fait digne de l'estime des honnêtes gens.
Ajouterai-je que M, Dubois est, en général, moins bien traité que M. Deneux^ et que les prédilections de M. Bugeaud pour le célèbre chirurgien ne peuvent contrebalancer le goût très vif de rlos officiers pour l'accoucheur de Mekiâme? Ce «ont là de petite^ causes dont les effets peuvent avoir une certaine importance ; je ne ^dè pà^ inutile de les noter en attendant.
Dimancté 7 atrtî.
C'est aujourd'hui Pâques. M. le curé de Bteye, (igm nous a foit phisieurs visites ces joots derniers, a dit la messe ce matin, dans l'appartement de M^'Ma duchesse de Berr;^. On assure qu'il y a eu au pavillon plusieurs actes de dévotion sérieuse, et que les irfïic^ se sont proloogés bien plus que de coi^UDae.
J'ai vu la|)fi0oesde p«flâidlt cpied^i^i!; njinutl^ ^u-
lement, et je n*ai rien observé de nouveau dans son air. Déjà, dans plusieurs circonstances, il m'a semblé que Son Altesse Royale avait plus de dévotion que de piété. Son origine italienne comporte, d'ailleurs, ce genre de sensibilité religieuse qui se traduit au dehors par un certain nombre d'actes matériels ostensibles. Il s'agit bien plus de la forme que du fond ; on fait son devoir à jour fixe, parce que c'est l'usage, et sans y être porté par une impulsion venant de l'àme.
Le temps pascal n'a pas beaucoup agi sur le moral de la princesse; je l'ai rarement vue aussi irritable, sa parole est dure pour des personnes qu'elle traite en ennemies; M. d'Argout, M. Thiers, sont l'objet de ses attaques les plus vives, car c'est à eux qu'elle reproche son arrestation et le prolongement de sa captivité.
Ce soir, j'ai été reçu comme de coutume, mais l'humeur guerroyante de la princesse nous a mis en mesure de rompre bien des lances. J'ai eu l'occasion de repousser bien des accusations souverainement injustes, mais M"' d'Hautefort étant survenue, a renchéri sur les violences de Son Altesse Royale, et M. Deneux et moi, nous avons eu fort à faire. Ces dames ont déployé une verve de malignité aussi peu charitable que possible ; j'étais battu à plate couture, et j'allais me reconnaître vaincu, lorsque j'ai eu le malheur de laisser échapper la pauvre petite phrase que voici :
— Je ne peux pas vous démontrer que vous avez tort, mais je constate que vous êtes deux mauvaises chrétiennes !
€ — Encore une constatation, mais celle-là, du « moins, je vous la pardonne, car elle ne vient pas « de M. d'Argout. Mais l'autre, celle dont vous m'avez
« rompu la tête hier, croyez-vous que je me laisse- « rai fondre sans crier? Vos Ministres ont décidé que « je mourrais. ici ; on me retiendra dans cette prison « abominable jusqu'après mes couches, et ceci ter- € miné, on ne manquera pas de prétextes pour me « retenir encore. Je dois m'attendre à tout de la < part de ces gens sans cœur et sans foi. Peut-être « y a-t-il encore dans quelque coin de cette forteresse « des oubliette^ que Ton me réserve et par où je dis- « paraîtrai un beau jour. »
Dans cette disposition d'esprit il n'y a plus à raisonner avec M°** la duchesse de Berry. Il faut la plaindre, gémir avec elle, tâcher de la consoler par de douces paroles, ou chercher à la distraire en suscitant quelques émotions d'une autre nature. C'est ce que j'ai essayé avec assez peu de succès, et j'ai dû recourir à la bonne volonté de M""* d'Hautefort. J'ai fait un appel à son talent éprouvé, je lui ai fait comprendre la nécessité de calmer les nerfs agacés de la princesse; j'ai mis enjeu son amour-propre en lui disant que son piano, comme la harpe de David, pouvait seul clamer les fureurs de notre Saùl en jupons, et bientôt un petit concert nous est venu en aide. Heureuse influence de la musique ! charme divin de quelques sons mélodieux ! M""' la duchesse de Berry est éminemmeht impressionnable sous ce rapport; jamais cette sorte de traitement moral n'a échoué dans des circonstances de ce genre. Peu à peu son esprit irrité s'apaise, le calme renaît là où s'agitaient des passions violentes, et tout cela sous l'influence de quelques airs habilement choisis par notre noble virtuose. M"* d'Hautefort a joué la romance du Saule, à! Othello; les langueurs de cette pauvre Desdemona nous ont émus délicieusement. La princesse a chanté
a demi-voix les dernières paroles de la scène finale :
Del! calma ô ciel nel sonno •
Per poco le mie pêne,
Fa che Tamato bene
Mi venga consolar.
Se pol son van! prieghi,
Di mia fredo urna ineeno
Di pianto venga al meno
Il cenere a bagnar.
Le cri de douleur qui s'échappe du fond du cœiir de la malheureuse Desdemona donne à ce chef-d'œuvre de Rossini une expression déchirante. La princesse n'a pas essayé de le rendre avec l'énergie qu'y dét)ldië M"** Malibran, mais elle l'a dit avec justesse et de façon à prouver qu'elle en comprenait toute la portée. Elle a même semblé s'appliquer cette situation si touchante et faire un rapprochement qui l'a beaucoup attendrie ; elle a pleuré, mais ses larmes m'ont paru sans amertume. L'attendrissement a cédé la place à un sentiment beaucoup plus gai quand M""* d'HaUtefort s'est avisée de me jouer ce bpléro lamentable qui fait mon tourment perpétuel ; je me suis résigné de très bonne grâce à souffrir un martyre musical que m'inflige trop souvent la dame d'honneur dé la princesse.
Cela nous a un peu remis en gaieté. M. Deneux nous a parlé, je ne sais à propos de quoi, des mariages heureux qui durent longtemps, de ces cérémonies où l'on voit deux vieux époux, après cinquante ans de ménage, faire de nouveau bénir leur Union au milieu d'un hbmbreux cortège d'enfants et de petits-enfants, et Madatne, qui n'a jamais vu pareille fête, ne m'a pas paru fort envieuse du bonheur de ces Philémon et Baueis. M"** d'Hautefort était assez disposée à rire aux dépens de ces tourtereaux caducs et je n'ai' pas manqué de
fournir mon contingent de plaisaiiteries sur ces amours sempiternelles.
— Cinquante ans de mariage ! Mais ce n'est rien auprès du père Tortier, cet aubergistre-pcfstillon dii Mans, qui a eu la gloire d'être à la fois le modèle et le patriarche des maris.
— Qu'est-ce que c'est que le père Tortier? Conteznous donc cela, docteur, et montrez-nous ce phénix des époux.
— Voici ce que c'est. Un jour, en allant à Paris, je me suis arrêté au Mans pour visiter quelques amis. J'ai une passion pour les vieilles églises et je suis grand amateur de sculpture, de tableaux anciens, de tombeaux et d'épitaphes. Donc, j'ai flâné suivant ma coutume, et un antiquaire du cru, qui me servait de cicérone, m'a montré les débris d'une ancienne église, celle de la Couture, je crois, dans laquelle il avait lu autrefois une longue inscription funéraire racontant la vie de ce brave aubergiste.
Le père Tortier, ancien postillon, qui mourut en 4549, se vante d'avoir conduit quatre rois de France, à savoir : Louis XI, Charles VIII, Louis XII et François I**, mais il se vante bien plus encore d'avoir vécu en bon ménage avec la même femme pendant soixante-quatre ans accomplis. Cette longue épitaphe, qui est une vraie biographie j se termine par ces deux vers en l'honneur de la femme :
Toujours était d'humeur aigre et jalouse. Qu'un autre après moi Tépouse !
Ce phénomène de longévité conjugale nous a beaucoup fait rire, et l'élégie sentimentale de M. Deneux s'est terminée en épigrammes contre les maris trop débonnaires. Il y a des vertus qui tournent facilement
ââO LA CAPTIVITE DE LA DUCHESSE DE BERRY
au ridicule ; les moqueurs ont beau jeu avec ces héros de fidélité et de patience.
J'ai beaucoup jasé aujourd'hui avec M. Deneux. Il m'a avoué qu'il n'avait pas cru à la grossesse de M""* la duchesse de Berry et qu'il n'avait demandé au Gouvernement l'autorisation de venir à Blaye auprès de la princesse qu'avec l'espoir d'être refusé. Il voulait publier ce refus pour démentir les bruits injurieux qui couraient sur le compte de Son Altesse Royale. Cette démarche imprudente comblait les vœux du ministère; aussi s'empressa-t-il d'accueillir cette proposition. L'accoucheur ordinaire de la princesse, pris dans ses propres filets, ne put pas reculer. Il partit pour Blaye et trouva bientôt un puissant motif de consolation dans la pensée suivante : la naissance du duc de Bordeaux a été attaquée à plusieurs reprises et plus particulièrement à la fin de l'année 1830; on a cherché à élever des doutes sur ce qui s'est passé aux Tuileries dans la nuit du 29 septembre 1820; il est probable que l'accouchement, puisque grossesse il y a, offrira quelque ressemblance avec celui que l'on incrimine, et ce rapprochement signalé avec soin servira de démonstration et prouvera la légitimité du premier.
M. Deneux s'est dit tout cela et bien d'autres choses encore, et ni vous ni moi n'eussions trouvé cet enchaînement si logique de conditions et de circonstances. Avec mon très honoré confrère, il faut toujours s'attendre à des surprises de ce genre ; aussi, quand il veut bien m'admettre à l'honneur de ses confidences, je me donne bien de garde de lui exprimer quelque étonnement au sujet de ces découvertes singulières. M. Gintrac, qui est fort poli, dit que cela n'a pas le sens commun ; je suis assez disposé à partager l'opinion de M. Gintrac.
Luûdi 8 avrU.
Ce matin, M'"* la duchesse de Berry ayant lu dans je ne sais quel journal que le Gouvernement avait refusé d'autoriser M. le comte de Ménars à se rendre à Blaye, cette nouvelle, vraie ou fausse, a occasionné un très vif mouvement d'irritation. Acquitté par la cour d'assises de Montbrison, M. de Ménars serait le bienvenu ici, car sa présence rendrait la liberté à M. de Brissac. Peut-être existe-t-il d'autres motifs pour, désirer le retour de ce personnage, peut-être était- il attendu ; aif ssi ce désappointement a-t-il été la cause d'une scène violente. Je n'ai jamais pu pénétrer jusqu'à Son Altesse Royale. M. Deneux soupire. M. de Brissac paraît consterné et il m'assu,re que la princesse n'est pas en état de recevoir. Je le crois sans peine, car, pendant le court entretien que nous avons eu à ce sujet dans le salon, il est arrivé jusqu'à nous des exclamations, des cris, des menaces, et nous avons dû nous retirer sans pouvoir essayer de calmer cette tempête.
Et c'est vraiment dommage, car j'avais en poche beaucoup de petites ressources qui auraient pu se montrer efficaces dans ce moment critique. Il nous arrive depuis quelque temps un grand nombre de demandes adressées à la princesse ou au général par des belles dames, des nobles demoiselles qui brûlent du désir de partager la captivité de M"^^ la duchesse de Berry et qui sollicitent la faveur de s'enterrer vivantes 'avec l'illustre prisonnière. Quelcfues-unes de ces dames sont, par parenthèse, de mon cher pays d'Anjou et portent des noms à moi bien connus.
D'autres dames, non moins fidèles, nous inondent de
paires de pantoufles blanches et vertes, décorées de cœurs enflammés, d'ancres et de lys entrelacés, et ces emblèmes sont accompagnés d'une foule d'initiales les plus aristocratiques.
Il nous vient encore des productions d'un goût non moins pur, d'un parfum non moins relevé et dont nous faisons le plus grand cas. Ce sont des paniers de vins excellents, des bourriches pleines de choses truffées, et les zélés pourvoyeurs qui adressent ces offrandes à M"* la duchesse de Berry ont toujours la politesse de nous prier d'accepter la moitié de la cargaison. Les lettres d'envoi qui accompagnent ces cadeaux sont surtout d'un style fort singulier. Le royalisme le plus fervent n'est pas toujours le plus éclairé, et Dieu sait les phrases légistimisfces qui servent d'assaisonnement à ces volailles emba.umées de truffes !
Cette correspondance amuse beaucoup Son Altesse Royale, et plus d'une fois j'ai eu l'occasion de constater les vertus consolatrices de ces épîtres. Très souvent la princesse me charge de remercier en son nom les bien pensants qui nous prodiguent ces précieuses preuves de sympathie, et ces fonctions de secrétaire des commandements de M""® la duchesse de Berry, ajoutées à tant d'autres, me constituent à l'état d'écrivain public, d'homme de lettres, de chargé d'affaires, de diplomate. Bien m'en prend de savoir tailler les plumes!
Le calme est survenu dans l'après-midi. Le général Bugeaud a été reçu et bien accueilli par la princesse^ qui s'est promenée quelque temps avec lui dans le grand vestilfule. Il a été question de la nouvelle relative à M; de Ménars, et le général a rassuré Son Altesse Royale sur ce point si intéressant pour elle. Le Gouvernement ne peut vouloir priver Madame de
la présence d'un de ses plus fidèles serviteurs ; il a montré son bon vouloir, dans une circonstance analogue, en autorisant M. le docteur Deneux à se rendre à Blaye aussitôt qu'il en a manifesté le désir, et très certainement M. de Ménars obtiendrait la même permission s'il la demandait aux ministres. Il y a tout lieu de croire, suivant le général, que cette permission n'a pas été demandée, car elle aurait été aussitôt accordée.
M""' la duchesse de Berry ne s'est couchée qu'à huit heures et demie. Admis presque aussitôt auprès d'elle, M. Deneux et moi nous avons tiré bon parti d'une audience qui a duré deux heures. Je ne rappellerai pas les mille riens qui nous ont occupés. Le genre badin a dominé pendant cette longue causerie; il est aisé de voir qu'une franche gaieté forme véritablement le fond du caractère de la princesse. Cependant la conversation, avec ses digressions capricieuses, a mis sur le tapis plusieurs incidents sérieux de la guerre de la Vendée, quelques épisodes du séjour à Nantes et des premiers temps de la captivité de Madame. Ces choses ont été traitées assez cavalièrement. J'aurais bien voulu que l'héroïne 'de ce roman eût insisté sur quelques particularités intéressantes. Je ferai en sorte de ramener ce sujet de conversation et de fournir à Madame une occasion nouvelle de parler des faits qui se rapportent à cet épisode de sa vie si agitée.
Il a été question plusieurs fois des probabilités d'un accouchement à Blaye, et bien que M"* la duchesse de Berry ne puisse accepter la chose comme arrêtée et définitive, qu'elle conserve toujours l'espoir de sortir prochainement d'ici, je ne néglige aucune occasion de lui faire pressentir qu'il est bon de s'accoutumer à l'idée de ce pis-aller. Je la prémunis tout doucement
contre une espéranee trompeuse, dans le but de lui épargner la secousse qui devra résulter de son désappointement.
M. Deneux, qui a accouché pendant quinze ans la majeure partie du faubourg Saint-Germain, est un répertoire vivant d'histoires passablement scandaleuses, et qu'il raconte avec une bonhomie singulière. Les anciens accoucheurs, ou du moins quelques-uns d'entre eux, ont l'habitude de parler de leurs clientes avec un abandon naïf fort amusant pour ceux qui les écoutent , mais qui le serait assurément beaucoup moins pour les personnes dont il est question. Je me rappelle un professeur justement célèbre dont les leçons étaient semées de détails circonstanciés sur l'accouchement de Madame A., sur la fausse couche de Madame B., sur ceci et sur cela de M"*®' C, D., etc., et le cher maître n'y entendait pas malice. Sa clientèle fort étendue fournissait une ample moisson de faits curieux, d'observations intéressantes, et quand il s'agissait d'un événement quelque peu scabreux, un accès de discrétion se déclarait souvent un peu tard ; le nom de la dame était omis, mais celui de la rue qu'elle habitait se faisait jour dans le récit du professeur, et le malin auditoire riait de ces précautions oratoires insuffisantes, de ces réticences transparentes qui ne dérobaient rien à sa sagacité.
M. Deneux est de la même famille scientifique que le professeur dont je parle. Il raconte volontiers les choses remarquables dont il a été témoin, et d'autant plus que M""* la duchesse de Berry est friande d'histoires de ce genre. Son Altesse Royale connaît la plupart des femmes dont M. Deneux est l'accoucheur; il s'agit pour mon confrère et pour la princesse de personnes dont la vie privée n'a pas de mystère; aussi
la causerie devient promptement amusante quand on entame le»ohapitre de la chambre à coucher.
M"^* d'Hautefort, qui est un peu collet monté, ne se prête pas facilement à ces entretiens, où beaucoup d'anecdotes piquantes ont pour héroïnes des personnes qui sont de ses amies. La comtesse ne favorise pas les excursions de M. Deneux sur ces domaines réservés, et souvent il s'élève de vives discussions entre le cher maître et la dame d'honneur. La princesse prend ordinairement le parti de son accoucheur, et cette petite guerre, dont je suis le témoin attentif; me fournit matière à bien des observations singulières.
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Mardi 9 avril.
Ce jour a été marqué par un incident extraordinaire. Voici les faits dont j'ai été témoin :
Nous venions de déjeuner. Il ne restait plus dans la salle à manger que le général, son aide de camp et moi, lorsque le planton de la porte Dauphine est venu dire au gouverneur qu'un monsieur sollicitait l'honneur d'être admis auprès de lui. La carte remise par le planton portait le nom de M. le comte de Chouleau (1).
Le général, qui ne refuse jamais les demandes de ce genre, a donné l'ordre d'introduire M. de Chouleau dans la citadelle, et après' quelques minutes d'attente, nous avons vu entrer dans le salon un personnage de grande taille, de tournure un tant soit peu militaire ayant en somme fort bon air. Il a décliné son nom e
(1) J'ai revu aujourd'hui (6 novembre 1858) M. le comte de Chouleau chez M. le comte de Bizy, son ami. M. de Chouleau paraît fort vieux. On dit que sa fortune a été en partie détruite au service de la branche aînée.
ne LA CAPTIVITÉ DE LA DUCHESSE DE BERRY
sa qualité ; il a ajouté qu'étant personnellement dévoué à M"*^ la duchesse de Berry, il désirait vivement être ^ admis auprès dé Son Altesse Royale pour lui' rendre compte de diverses commissions dont elle l'avait chargé iofô de son départ du château de Nantes. Il ajoute encore qu'il arrive tout récemment de Prague, qu'il apporte à ia princesse des portraits de ses enfants, des boucles de leurs cheveux et enfin deux lettres du jeune Henri et de la princesse Louise.
Le général refusa nettement de permettre cette 'entrevue. Il propose à M. de Chouleau d'écrire à la princesse pour lui annoncer ces divers objets, et il se charge de remettre lui-même lettres, portraits, cheveux, etc. M. de Chouleau insiste avec chaleur, il fait un appel énergique au cœur paternel de M. Bugeaud, il plaide la cause d'une mère séparée de ses enfants, et bientôt il triomphe de la résistance du gouverneur qui, pour le dire en passant, a bien Tàme la moins geôlière que je connaisse.
En conséquence, le général se rend au pavillon, se fait annoncer chez Madame et lui fait part de ce tjui se passe. La demande de M. de Chouleau lui est soumise, et la princesse répond qu'elle sera enchantée de recevoir cet ambassadeur in partibus. Elle ajoute que la nature des nouvelles apportées par M. de Chouleau rend le tête-à-tête indispensable, que ce sont des affaires de famille fort étrangères à la politique et qu'elle aurait la plus grande répugnance à confier à un tiers.
» — Croyez-moi, général, calembourg à part, ma
< position exige des précautions dont vous comprenez « toute l'importance. Laissez-moi seule avec M. de
< Chouleau ; quelques minutes suffiront, et je vous
< saurai gré de cette complaisance. »
Le général, revenu près de nous, ne paraît pas très disposé à favoriser ce conciliabule. Il soulève des difficultés qui me semblent bien fondées, mais l'ambassadeur bénévole ne se déclare pas battu ; il revient à la charge avec une extrême vivacité, il confie même à M. Bugeaud, mais à voix basse, une partie des choses qu'il veut communiquer à M"® la duchesse de Berry.
Enfin, un homme de confiance est expédié à l'hôtel où est descendu le comte de Ghouleau, avec ordre de transporter dans la citadelle la malle et le porte-manteau de ce monsieur. Ces bagages sont apportés aussitôt dans le salon, l'ouverture en est faite devant nous et M. de Ghouleau en tire deux belles miniatures, richement encadrées, représentant les enfants de la princesse, puis une lettre non cachetée adressée à M"* la duchesse de Berry par M. de Chateaubriand, enfin quelques autres menus objets sans importance.
Le général a dû prendre connaissance de cette lettre, dont j'ignore le contenu, et il a fait observer au porteur de cette dépêche qu'il aurait dû en parler de prime abord, puisque c'était évidemment la partie la plus importante de son message. ^
Enfin, après quelques incidents, le général conduit lui-même M. de Ghouleau au pavillon de la princesse. Les gardes de Tintérieur reçoivent des mains mêmes du viateur tout ce que contiennent ses poches, et il arrive au salon, où se trouvent réunis M""* d'Haute fort et M. de Brissac. Après quelques minutes d'attente, le valet de chambre introduit M. de Ghouleau dans l'appartement de la princesse, la porte se referme et le général reste avec les deux compagnons de captivité de Madame. Le tête-à-tête dure à peu près un quart d'heure. Ge temps écoulé, la porte de la chambre à coucher s'ouvre, le comte reparaît, la princesse
l'accompagne jusqu'à l'entrée du salon, elle reçoit les profondes salutations de l'ambassadeur et rentre chez elle. M. de Chouleau cause un instant avec M. de Brissac, et presque aussitôt Son Altesse Royale appelle le général Bugeaud pour lui montrer les portraits de ses enfants et pour le remercier du plaisir que lui procure la possession de ces objets chéris.
Le général n'est pas resté chez Madame plus de trois ou quatre minutes, et quand il est rentré dans le salon, M. de Chouleau était seul.
Le général et son hôte rentrent alors dans le salon, où M. de Saint- Arnaud et moi attendions l'issue de cette affaire avec un vif sentiment de curiosité. Ces messieurs se sont assis et le général a dit :
« — J'ai bien voulu. Monsieur, prendre sur moi « de faire une chose qui devait être agréable à M"* la « duchesse de Bërry. J'espère que, de votre côté, € vous voudrez bien reconnaître ce petit service en € me donnant quelques renseignements sur votre « entrevue avec Son Altesse Royale. »
M. le comte de Chouleau a remercié le général de sa bienveillance. Il dit que la princesse a exprimé le plus vif désir de recouvrer la liberté, et la résolution où elle est d'accepter les propositions que le Gouvernement voudra bien lui faire pour arriver à ce résultat. Son Altesse Royale a dit encore qu'elle se défiait du ministère, et avec d'autant plus de raison que l'on refusait a M. de Ménars la permission de revenir auprès d'elle, après l'avoir formellement promis. Elle a ajouté qu'elle se trouve fort mal dans sa prison, qu'elle ne veut pas sortir de son appartement parce qu'on l'épie et que cela la contrarie beaucoup. Enfin, dit en terminant M. de Chouleau, Madame m'a parlé
de son mariage et elle m'a autorisé à en faire part à nos amis politiques.
€ — Fort bien, Monsieur, mais vous avez vu la « princesse, vous avez dû remarquer sa taille et sa a tournure, et je crois que vous. devez être convaincu « de Vétat de grossesse de Son Altesse Royale. Qu'en « dites-vous ? »
M. de Chouleau a eu un moment d'hésitation, il a balbutié et a fini par dire que la princesse s'est toujours tenue assise et qu'il n'a rien remarqué de particulier dans le volume de sa personne.
« — Cependant, Monsieur, la princesse s'est levée « pour vous reconduire jusqu'à la porte de sa chambre, « car elle vous accompagnait quand vous êtes rentré « dans le salon. Ainsi donc, permettez-moi d'insister « sur ce point. Entre nous, franchement, que pensez- « vous de cette grossesse si facile à reconnaître? »
M. de Chouleau a dit qu'il croyait à la grossesse de M""* la duthesse de Berry avant de venir à Blaye, que ce que Madame venait de lui dire relativement à son mariage augmentait sa conviction, mais qu'il n'a rien vu qui soit une preuve physique du fait. Il ajoute que, quand bien même il eût pu remarquer l'augmentation d'épaisseur de la taille, cela ne prouverait rien, car le moindre coussin bien placé pouvait simuler cette tuméfaction du ventre.
Je n'avais pas tout à fait attendu ce moment pour avoir des doutes sur la bonne foi de M. le comte de Chouleau. Il me semblait que le général était dupe d'un homme adroit et déterminé, et que M. l'ambassadeur, une fois arrivé à son but, ne tarderait pas à se moquer de nous. Il y avait entre M. de Chouleau avant et M. de Chouleau après l'entrevue une telle différence
m> LA CAPTIVITE DE LA DUCHESSE DE BERRY
d'expression, de tournure, que je voyais clairement qu'il nous avait joués.
Le général sentit le coup. Il comprit que ce personnage pouvait écrire demain au journal La Guyenne qu'il avait eu Thonneur d'être admis auprès de W""", la duchesse de Berry et qu'il n'avait aperçu en elle aucun signe visible de grossesse. On sait bien quel retentissement peut avoir une déclaration de ce genre et quel parti les légitimistes peuvent pn tirer. On peut également supposer J'humeur de M, le coipte d' Argent, le mécontentement du ministère, et je vois clairement que mon cher général, après une pareille équipée, n'aura plus d'indiscrétions à me reprocher.
M. Bugeaud a conservé un sang-froid que j'admire. Il dit très tranquillement à son aide de camp :
« — Monsieur de Saint-Arnaud, montez au pavillon, « (Jei^andez à voir M"** la duchesse de Berry et priez- « la, de ma part, de vouloir bien accorder une nouvelle « audience à M. le comte de Chouleau. Dites à Madame « que je la prierai moi-même de se teniV debout, de « marcher devant M. le comte et de s'expliquer elle* « même, si elle le juge à propos, au siyet de sa « grossesse. »
L*aide de camp part aussitôt^ et nous restcmi^ tous trois assis et silencieux. M. de Chouleau me paraît un peu embarrassé; l'expression de sa physionomie indique une vive préoccupation. Le général est calma, et moi j'attends l'événement.
M. de Saint- Arnaud revient au bout d'un quart d*heure et rapporte la réponse suivante de ïa princesse:
< — Je ferai volontiers ce qui plaira au général. Je <r ne comprends rien à ce débat. M. de Chouleau m^a « vue debout ; j'ai marché dans ma chambre pendant
lÉARI» 9 AVRIL m
€ une partie du temps qu^il est resté ehea moi ; ie lui c ai parlé de mon mariage, de ma grossesse qui est « assez visible, ce me semble, et il a même été ques- « tion de M. Deneux, dont la présence auprès de moi « serait absurde si je n'étais pas enceinte. »
Le général a dit alors très tranquillement à M. de Chouleau qu'il rengageait à profiter de la bonne volonté de M""* la duchesse de Berry, et à revenir auprès d'elle, pour se convaincre par ses propres yeux de la réalité de oe fait. Mais le monsieur ne tient pa^ du tout à y voir si clair. Il dit que Madame ae lui a pas parié de sa grossesse, et qu'au surplus cettQ particularité n'u auçime importance pour lui et qu'il s'engage à ne ri^ dire à ce sujet.
xje voyais l'orag? se former peu à peu ; le général restait impassible^ mais squ mâle visage indiquait Quvertemejxt une grande agitation intérieure. M, dp Saint-Arnaud, qui a toute l'ardeur de la jeunesse^ ae contient à peine et ii dit avec as^x de vivacité que .ce qui vient de se passer n'est pas de nature à inspirer une bien grande confianee dans cet engagement; qu'il serait convenabJe que M., de Chouleau éQrivît et signât une déclaration contenant le détail de oette entrevue. Cette pièoe servirait de correctif à tout ce que M, de Ghcxuleau pourrait publier plu^ tard, le général n'en devant faire nsage quQ dans le eaa d'indiscrétion et de mauvaise foi.
M. de Chouleann'a rien voulu entendre, La discussion a pris un caractère assez violent, surtout entre le personnage et l'aide de camp du général. Mai^ l'ambassadeur avait pris son parti; il lui convenait de ne pas con^promettre le résultat de la mission en répondant à des parties brûlantes, et to^t ç^ qui a été dit ^m^ Q^tte çijfoônsti^ncô n'a pu )te fairQ »Ftir ^ la ré-
serve qu'il s'était imposée. Le général a montré beaucoup Me dignité, de modération, et à la place de M. de Chouleau, j'aurais eu plus de peine à supporter son froid dédain que les ardentes apostrophes de son aide de camp.
Enfin, M. de Chouleau nous a quittés, et M. Bugeaud,
* Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris,
a bien juré qu'on ne l'y reprendrait plus. Il se reproche sa bonté, sa confiance, comme si ces qualités de son âme étaient de grands défauts. Il ne manque pas de gens ici qui cherchent «ans cesse à le prémunir contre ses bons instincts et qui s'appliquent à le pousser dans des voies rigoureuses. Mais c'est en vain, il ne peut s'endurcir à volonté ; la ruse dont il a été victime aujourd'hui ne changera rien à sa nature bienveillante.
.Ce soir, lors de notre visite accoutumée, M. Deneux, qui ignorait cette scène, a demandé des détails à la princesse, et j'ai entendu Madame raconter tout ce qui s'était passé entre elle et M. de Chouleau. Nous avons longuement examiné cette affaire; M™* la duchesse de Berry a déclaré qu'elle ne comprenait pas la conduite du comte. Elle se dit heureuse de l'avoir vu et de tenir de lui-même des renseignements précis et récents sur sa famille et ses amis. Elle dit que c'est un homme de résolution et dont le dévouement égale le courage, mais elle ajoute qu'il a été très imprudent et très maladroit de nier une chose évidente, qu'il pouvait d'ailleurs reconnaître sans se compromettre le moins du monde. Avec un autre homme que le gouverneur, une pareille difficulté, soulevée si mal à propos, aurait pu avoir des suites
fâcheuses. On aurait pu l'empêcher de sortir de la citadelle et lui faire un mauvais parti, chose, qu'il devait éviter à tout prix.
Ce texte nous a conduits fort loin, et la princesse, qui ne se pique pas toujours de rendre justice à qui elle appartient, n*a pu s'empêcher de reconnaître que, dans toute cette affaire, le général Bugeaud s'était montré parfait pour Son Altesse Royale. J'ai raconté les choses dont j'avais été témoin : l'appel fait aux sentiments d'humanité du général, le succès de la plaidoirie du comte et l'espèce d'ingratitude dont il a payé les complaisances du gouverneur. La princesse a déploré la conduite de son fidèle; elle craint que cet incident fâcheux influe d'une manière défavorable sur l'esprit de M. Bugeaud et le porte à prendre contre elle des mesures de rigueur dont elle aura seule à souffrir.
Mercredi 10 avril.
Ce matin, à neuf heures, j'ai trouvé M""® la duchesse de Berry écrivant avec ardeur; son visage était animé, ses yeux rouges, et je nô sais à quoi attribuer cette surexcitation. Madame m'a dit qu'elle avait passé une très mauvaise nuit et qu'elle s'était enfin résolue à faire des propositions au Gouvernement.
€ J'écris au général Bugeaud pour le charger de « transmettre ces propositions au ministère, et j'espère « qu'il voudra bien les faire parvenir à Paris le plus « promptement possible. Je m'engage à me retirer « dans le lieu qui me sera désigné et à fournir toutes « les garanties désirables de mon éloignement des « affaires publiques. »
234 LA CAPTIVITE DE hA PUGHBSSE DE BERRY
M"* d'HautefoFt, qui est venue sw ces eatrefaite^, trouve que Sou Altesse Royale oublie uu peu trop dans cette circonstance le soin de sa dignité ;,elle nç comprend pas que la princesse couseute ainsi à traiter de puissance à puissance aveij des usurpateurs et de* traîtres, et ^W^ termine cette sortie extra-parlementaire ^n disant que les ministres n'oseront pai^ refuser une telle ouverture. Suivant la dame d'honneur, Iq minisitère a voulu humilier Son Altesse Royale en l?k Fé^duis^nt à cette extrémité,
. ^'ai cru devoir faire observer à. la noble comtesse que le gouvernement prenait cette affaire au sérieux et que ces petites considérations d'amou^prqpre n'entraient pour rien dans les décissions du conseil des ministres. Nous avons assez^ vivement argumenté sur ce point, et j'ai trouvé \^ princesse beaucoup plus raisonnable que M""® d'Hautefort. M. de Brissac, qui a été témoin de cette petite scène, se contente de soupirer; il prend très rarement un parti quelconque dans les contestations qui s'élèvent entre nous ; sa neutralité est, je crois, systématique ; il ne veut se mêler de rien, et les appels que lui font les adversaires chacun de teur côté restent ordinairement! ^ns réponse.
Pendant que nous devisions ainsi, M""* la duphes^e de Bejry n a pas interrompu son travail; elle retï anche, ajoute, corrige, recommence ses brouillons, relit à voix basse ses phrases, dont elle ne paraît pa^ contente, consulte M""^ d'îlautefort, qui trouve que ce sera toujours assez bien, que c'est trop bien, et que Son Altesse Royale ne devrait pas se donner tant d^ pleine pour des gens-t^ etc.
Il me ^^mW^ que tout ce qui m passe pjx ce moment est une conséquence de l'affaire d'hier, M'.filQCSiôUlpaiU
MERCREDI 10 AVRIL 2â&
a très probaUement apporté quelques nouvelles qui ont intluô sur les déterminations dé la princesse. L'humeur guerroyante de M"^ d'Hautefort dépend sans doute de la même cause, et bientôt peut-être nous saurons à quoi nous en tenir»
M. Gintrae est arrivé à midi. Noius nous sommes rendus aussitôt auprès de M"** la duchesse de Berry, que nous avons trouvée en proie à la même agitation déjà constatée ce matin, toujours occupée de son projet de propositions, et fort inquiète des résultats de cette démarche décisive.
*La partie médicale de notre entrevue a été singulièrement abrégée, et, après quelques détails sommaires sur sa santé, la princesse a soumis sa grande affaire à notre cher confrère de Bordeaux. M. Gintrae a dit qu'il n'y voyait aucun inconvénient, et il a engagé Son Altesse Royale à se hâter d'envoyer sa demande. Alors Madame nous a remis une lettre: adressée au général et nous a priés de la lui donner aiyourd'hui même.
Nous l'avons portée immédiatement au gouverneur et nous l'avons engagé non seulement à l'expédier aussitôt à Paris, mais enoca^e à l'appuyer de son suffrage, à insister auprès du ministère pour que Ton accueille favorablement les vœux de la princesse. Le général, qui comprend à iperveille cette question d'humanité, et qui, dans toutes les occasions analogues, témoigna à Son Altesse Royale les égards et la bienveillance qu'inspirent ses malheurs, nous donne l'assurance qu41 va solliciter vivement les ministres afin d'obtenir que Ton mette un terme à cette captivité déplorable.
Nous nous sommes empressés de raj^rter à la prinœsse les excellentes dispositions de M. le général Bugeaud, qui qnt p(^ru lui faire beaucoup de plaisir.
Elle espère, et cela suffit pour dissiper ses ennuis. L'espoir est, de tous les sentiments, celui qui se passe le mieux de motifs plausibles.
Ce soir, à cinq heures, au moment où le planton allait arriver pour emporter notre courrier, un des gardes de Tintérieur est accouru en toute hâte et a remis au général un billet de la princesse dans lequel Son Altesse Royale le prie de ne pas envoyer ses propositions au Gouvernement. Madame se borne à demander que Ton autorise MM. de Chateaubriand et Hennequin à se rendre à Blaye pour lui servir de conseils.
Il a fallu modifier les dépêches dans ce sens. Le général a dicté une nouvelle lettre pour M. le comte d'Argout, et nous avons tous déploré la rhétorique que nous avons déployée aujourd'hui sans utilité aucune. Mais les destins et les flots sont changeants, et les princesses royales aussi.
Ce soir, à huit heures, je trouve M""® la duchesse de Berry en proie à un accès de fièvre. Les agitations de la journée ont amené ce résultat fâcheux. En conséquence, notre soirée s'est passée assez tristement, lia conversation a été languissante, les idées noires dominent, les riantes espérances de l'après-midi se sont enfuies au souffle de quelque génie malfaisant, et rien n'a pu ramener le calme dans l'esprit de notre pauvre malade. M. Deneux a vainement essayé de raconter les scènes obstétricales les plus saisissantes, les opérations césariennes, les applications des forceps et autres histoires chirurgicales non moins dignes d'intérêt. Il a commis quelques cancans d'alcôvés des plus drolatiques, mais sans succès, et la princesse n'a pris qu'une faible part à ces entretiens de si haut goût. M°*® d'Hautefort nous a promptement quittés,
et j'ai été réduit à donner la réplique à mon cher confrère, qui n'aime pas le monologue. M. Deneux, comme je Tai dit, est conteur, mais il aime à sentir qu'on l'écoute. On voit qu'il est habitué à vivre en famille et qu'il lui faut un interlocuteur. Quand, dans nos soirées, la conversation devient très active entre Son Altesse Royale et moi, le cher maître s'adresse alors à M""** Hansler, et tout est pour le mieux. La femme de chambre de Madame est une excellente créature dont tout le monde fait grand cas, et qui est fort aguerrie aux narrations de l'accoucheur ordinaire de M"** la duchesse de Berry.
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Jeudi 11 avril.
La fièvre a persisté pendant toute la nuit. Ce matin je trouve la princesse dans un état de faiblesse extrême. Elle a voulu lire quelques journaux; il s'est rencontré plusieurs articles qui l'ont vivement contrariée, enfin M. Deneux et moi, nous ne savons trop comment nous pourrons sortir de ce mauvais pas.
A deux heures, j'ai revu Madame, et j'ai trouvé que l'accès de fièvre était à peu près terminé. Mais il est resté après lui un sentiment d'impatience porté à l'extrême, et qui dénature toutes les habitudes de notre malade. Sa bienveillance pour tout ce qui l'entoure a subi un rude échec : elle est grondeuse, colère, M""® Hansler ne sait où donner de la tête et les deux compagnons de captivité se sont enfermés chacun dans son appartement. Il a fallu exiler au jardin la perruche qui criait, Bewis qui aboyait; enfin,
M. Deneux et moi nous nous sommes retiréâ prudemment pour ne pas fournir aux nerfs agacés de Madame de nouvelles occasions de se crisper,
M""* Hansler, poussée par son instinct de femme, avait retiré de ses armoires plusieurs robes de chambre de la couleur la plus gracieuse ; elle avait placé près du lit de Madame des bonnets élégants, des camisoles brodées et enrubanées, mais ces puissants auxiliaires de la raison sont restés sans effet. La princesse, sous le rapport de la toilette, est moins femme cpie beaucoup d'autres femmes ; elle attache généralement assez peu d'importance aux colifichets qui ont tant d'influence sur l'esprit des femmes, et la camériste, en reconnaissant l'inefficacité de cette tentative désespérée, s'est sérieusement alarmée de l'indifférence absolue de sa maîtresse en matière d'ajustement. M™* Hansler s'est rendue chez M""* la comtesse d'Hautefort; ce chapitre de doléances a été traité avec éclat; il a été décidé que le Gouvernement voulait la mort de la princesse, et M. Deneux, qui a essayé de parler raison, a été repoussé avec perte. Le cher maître a fini par rire de cette émeute en jupons et nous avons bravement philosophé, comme deux péripatéticiens, en arpentant les hauteurs de la forteresse.
Tout cela n'est pas ^aî, tant s'en faut; aussi, pour me dérider, ai-je écrit à mon cher doyen, une longue lettre dont j'extrais les passages suivants :
« Voici quelque chose qui vous concerne plus spécialement. Hier, à dîner, vous avez fait les frais de la conversation, et voici comment : nous avions à notre table le commandant et les quatre capitaines d'un bataillon du 14* régiment arrivant de Bordeaux. On parla musique, et le général, qui n'aime que la grosse caisse et le chapeau chinois fit une charge à fond contre
Topéra îtaiîeri. Il déplorô la fecîlité awc laquelle les Chambres accordent de grosses subventions à ces artistes dont le gosier gagne en un an plus qu'un colonel pendant toute sa vie; il se récrie contre les prodigalités du ministre de l'intérieur au profit des beaux-arts, et ses parcimonies quand il s'agit d'en* courager l'agriculture; bref, il déclare qu'un nouvel engrais vaut mieux pour le bonheur de la France que le conservatoire et faeadémie royale de musique. El comme c'est la coutume quand on discute une thèse de ce genre, le général, poussant à l'excès son thème d'utilité publique, est at*rivé à des conclusions tellement exagérées, pour ne rien dire de plus, que sa démonstration a perdu tout son effet, et que chacun de nous s'est misa rire de ses conclusions un peu barbares.
« Un des convives nouveaux, jeune capitaine que le soleil de l'Atlas a bronzé, soutint le feu du général en homme d'esprit, parla en expert des grands artistes que l'on entend en Italie et en France, et fit voir que les nations civilisées doivent une partie de leur gloire à ces talents qui font l'admiration de tout le monde. Les plus beaux airs joués par les musiques militaires sont empruntés à ces compositeurs italiens dont le général se plaint si amèrement. L'influence de. la musique sur le soldat est incontestable, les chefs de corps savent tout le parti qu'on en peut tirer. Dans les salons de Paris, on trouve des réunions d'amateurs qui comptent des talents hors ligne, et ces virtuoses font les délices de la société la plus polie de l'univers. M"" Merlin, M"** Orfila et quelques autres célébrités de ce genre peuvent rivaliser avec les plus célèbres artistes de nos théâtres lyriques, et je vous prédis, général, que vos opinions sur la musique et ies cfean-
teurs s'évanouiront dès que vous aurez entendu M. et M^^^Orfila.
« J'ouvris de grandes oreilles et regardai de tous mes yeux ce frère et ami qui parlait si bien selon mon cœur, et j'allais joindre ma voix à la sienne lorsque le général s'écria :
« — Mais dites-moi donc, une bonne fois et en bloc, « ce que c'est que M. Orfîla. Je le crois un savant « médecin, et je lui confierais volontiers le soin de « ma santé, mais vous me parlez musique et je n'y « comprends plus rien. »
« Le professeur Dubois, placé à la droite du gouverneur, prit la parole et dit : « Général, c'est le chef d'une armée de trois mille étudiants, chef révéré et estimé de son armée, la conduisant d'une main ferme et bienveillante. C'est un administrateur habile, actif, infatigable, le plus brillant professeur de la faculté de médecine de Paris, un homme qui, jeune encore, fait autorité dans la science, et dont les ouvrages sont devenus classiques dans toutes les écoles de l'Europe.
« Ces mots, dits avec un calme parfait, ont été écoutés avec plaisir par le nombreux auditoire qui entourait la table, et dans la bouche de M. Dubois, ils ont produit beaucoup d'impression. Une autre personne a ajouté :
« M. Orfila, comme doyen de la faculté de médecine de Paris, a rendu d'importants services à la chose publique en s' emparant de l'esprit des étudiants, en les occupant d'une manière sérieuse, en leur enlevant avec soin toutes les occasions de trouble et d'émeute. Et croyez-le bien, général, ce n'est pas chose facile de tenir en repos quelques milliers de têtes chaudes comme on les trouve chez des jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans, surtout parmi ceux qui . se livrent à l'étude des sciences libérales. »
« Le général s'écria : « Bravo ! honneur à M. Orfila! Je porte sa santé^ et je désire qu'il puisse longtemps diriger dans la bonne voie Messieurs les carabins qui seraient tentés d'en sortir !•> Tout le monde se leva et fit honneur à ce toast.
« J'épargne à votre modestie les éloges que l'on a faits de votre talent et de celui de M"** Orfila. On a cité M'^^ de Sparre, M""* Dubignon, et le général, parfaitement édifié sur le mérite de ces célèbres gosiers, a fait remarquer avec un heureux à-propos, « que ces « dames, épousées à cause de leur talent, par des office ciers supérieurs, sont une preuve vivante du goût « des militaires pour la bonne musique et pour les « jolies femmes. Les généraux Merlin et de Sparre, le « colonel Dubignon sont des dilletanti qui ont prouvé « d'une manière éclatante combien f armée est sensible « au charme de la voix ; les yeux du monde qui nous « tiennent pour des barbares, n'ont ni autant de goût « pour fart, ni autant de désintéressement à l'égard « des artistes, etc. »
MM. Dubois et Deneux se voient peu; chacun d'eux se montre fort circonspect sur le compte de son confrère. Toutes les tentatives du général pour les rapprocher sont restées vaines : il y a incompatibilité d'humeur. M. Dubois, toujours silencieux, rentre chez lui de bonne heure et prend rarement part à nos récréations du soir. M. Deneux est toujours pressé de regagner son pavillon ; • il faut déployer mille ruses pour l'arracher au5( rigueurs de sa capitivité volontaire.
Ce soir, à neuf heures et demie, au moment où nous avons quitté le salon, mon cher confrère et moi, nous marchions tout doucement vers notre retraite, lorsqu'un Qui vive! articulé d'une manière formidable, a fait tressaillir M. Deneux. A quelques pas plus loin, un
nouveau Qai Vive 1 fait retentir les échos de la citadelle, et lé cher confrère^ tressaille de plus belle. Ces exclamations subites se renouvellent presque à chaque pas ; il semble que les sentinelles aient été semées à plaisir sur notre passage, et M. Deneux en est tout troublé !
J'avais pensé que ces alertes si bruyantes étaient une espièglerie de nos officiers, et je ne m'étais pas trompé. Ces messieurs ont parfaitement remarqué Tespèce de frayeur que causent à Taccoucheur de Madame les nombreux factionnaires qui entourent Tenceinte réservée. C'est une faiblesse de la nature picarde, mais peu belliqueuse, de M. Deneux, et deux de nos convives, en rentrant au quartier, ont recommandé aux sentinelles de prodiguer au cher maître, les Qui vive ! les plus retentissants. Ces messieurs, qui se tenaient un peu à l'écart , ont assisté à tette petite scène, et nous avons bien ri après que la victime de cette plaisanterie a été reconduite par moi jusqu'à la porte de son appartement.
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Vendredi 12 avril.
J'ai fait ce matin de la médecine morale comme il convient souvent d'en faire avec les femmes. Il y a des états physiques qui s'exaspèrent quand oh ne leur applique pas certains sédatifs intellectuels, et depuis quelques jours, je sentais que les bains, les sirops, les opiacés et autres calmants ne pouvaient remédier au mal de M"* la duchesse de Berry. J'ai donc profité d'un moment où je me trouvais seul avec Son Altesse Royale : je l'ai bercée de mes plaintes les plus affectueuses, je lui ai montré la sympathie la plus franche et la plus vive pour les tourments qui l'accablent, et bientôt j'ai
VU son coB^ur déjà si plein prêt à déborder. J'ai mis .alors sous les yeux de la princesse un des derniers numéros de la Gazette de France, contenant une lettre adressée au roi des Français. Celui qui Ta écrite débute par rappeler les actions d'humanité et d'héroïsme de S. M. Louis-Philippe, et je terminais à peine la lecture de ces phrases si justement louangeuses, lorsque M""* la duchesse de Berry, fondant en larmes, s'écria : « — Tout cela est vrai, parfaitement vrai, et « cependant Louis-Philippe, mon oncle, me retient « ici ! »
Il ne m'a pas été difficile de répondre à ces reproches si peu fondés ; j'avais en réserve de royales paroles qui trouvaient tout naturellement leur place dans cette conversation si intime, et que je croyais de nature à détruire des préventions injustes. Je profitai de l'occasion, j'en usai largement, et, après un entretien qui a duré plus d'une heure, je laissai la princesse plus calme. Ses larmes abondantes l'avaient soulagée, Tagitation intérieure avait cédé à des réflexions présentées avec douceur. Je n'avais pas eu la prétention de justifier les actes accomplis, mais bien d'expliquer par quel enchaînement de circonstances les choses en sont venues au point où elles sont aujourd'hui. J'avais tâché de faire voir la partde**esponsabilité revenant à chacun des personnages qui ont joué leur rôle dans cette triste histoire, et la princesse, en traitant ces matières délicates sans passion et sans aigreur, a compris que ses reproches n'étaient ni aussi bien fondés, ni aussi bien adressés qu'elle le supposait.
Plusieurs fois dans la journée, la princesse a fait demander au général si le télégraphe avait donné la réponse des ministres, et si MM. de Chateaubriand et Hennequin seraient autorisés à se rendre à Blaye. Mon
traitement moral de ce matin n'a pas prolongé son action efficace au delà du temps où je Tai appliqué. L'impatience de Son Altesse Royale a repris toute sa vivacité. Elle s'emporte contre des lenteurs qui, dit-elle, la font mourir. Elle accuse tout le monde de conspirer contre sa liberté, et le soir, à huit heures, cette ardeur belliqueuse n'est pas diminué. J'ai eu à soutenir une lutte assez vive et dont voici les principaux incidents .
Le nom de M. P. Auvity ayant été prononcé, je ne sais à propos de quoi , M"® la duchesse de Berry s'écria :
« — Comment a-t-il pu accepter une mission contre « moi! M. Orfila, à la bonne heure! je le conçois, « puisqu'il est fonctionnaire public et partisan du Gou- « vernemënt de Juillet. Mais, M. Auvity, un homme « qui m'était dévoué, se faire le complaisant du mite nistère et signer un rapport qui me retenait ici à « jamais! C'est une infamie dont je me souvien- « drai... »
Cela partit comme une fusée, et je n'hésitai pas un instant à répondre en ces termes: — Permettez-moi, Madame, de vous dire que vous êtes bien sévère pour un médecin qui n'a rien fait qu'un homme loyal ne pût faire. Il a accepté cette mission dans l'espoir de vous être utile. Il a signé un rapport vrai de tout point, car l'ennui qui vous accable ici ne suffit pas pour établir que Blaye soit un séjour malsain. Partout où j'ai vu M. Auvity, au conseil des ministres, chez le roi, il a plaidé la cause de Son Altesse Royale, avec chaleur et dévouement. Le malheur vous aigrit et vous rend injuste. Vos ennemis, permettez-moi de vous le dire, ne sont pas ceux que vous maltraitez le plus.
« — Voyez-vous cela ! L^esprit de corps vous pique, « docteur, et vous voilà tout rouge parce que j'attaque
a un des vôtres. Il faut que je sois bien imprudente ' a pour me brouiller ainsi avec la Faculté. »
Il y a des moments où il convient de montrer un peu de fermeté ; aussi repris-je aussitôt : « — Vous n'avez rien à craindre de la Faculté, Madame ; vous savez, par expérience, qu'elle est du parti de ceux qui souffrent. Mais, pas de réticences, s'il vous plaît, accusez ouvertement ceux que vous croyez coupables. Les médecins sont dignes de votre estime, ils aiment la vérité, la franchise. Dans cette affaire que vous blâmez si amèrement, les torts, s'il y en a, se partagent entre M. Orfila et M. P. Auvity. Tous deux ont agi de concert, tous deux ont signé un rapport exact, inattaquable, enfin, tous deux ont également travaillé à votre mise en liberté. Vous leur devez à tous deux même estime, même reconnaissance. J'ai lu tout ce qu'ils ont écrit à ce sujet, j'ai entendu tout ce qu'ils ont dit devant les ministres, et j'espère que Madame voudra bien accepter mon témoignage, qui ne lui sera peut-être pas suspect.
« — Fort bien, mais M. P. Auvity s'cst-il borné à « cela ? Il est dans les meilleurs termes avec des per- « sonnes qui pouvaient m' être fort utiles dans cette « circonstance ; les a-t-il sollicitées en ma faveur, « s'est-il remué dans mes intérêts ? »
— Si Madame veut parler du roi, je puis lui donner l'assurance que M. Auvity n'a rien négligé auprès de Sa Majesté. J'affirmerais qu'il n'a pas été moins pressant auprès de S. M. la reine, qui, comme j'ai déjà eu l'honneur de dire à Madame, n'a rien pu obtenir des ministres auxquels elle s'est adressée. Que Madame se rappelle la conversation que j'ai eue avec le roi, et dont j'ai confié le détail à Son Altesse Royale, et elle
cessera d'accuser de son malheur ceux qui ont tout fait pour le prévenir.
Cette escarmouche n*a pas eu d'autres suites. Déjà plusieurs fois M"* la duchesse de Berry avait jeté des pierres dans le jardin de la Faculté, et j'ai cru devoir répondre à ces attaques de façon à en prévenir le retour. Son Altesse Royale aime assez la discussion, elle prend en bonne part la liberté de mes rispostes, enfin cette petite guerre ne laisse aucune aigreur dans son esprit. Tous les militaires de la garnison s'accordent à dire qu'elle est bonne enfant^ expression vulgaire qui me semble parfaitement juste. La princesse a beaucoup de naturel. Sa vivacité l'emporte souvent trop loin, mais elle revient promptement, et ses plus grandes colères sont bientôt, effacées. Elle a de la naïveté, de l'abandon, de la bienveillance, elle subit facilement les impressions de son entourage, mais elle répare volontiers d'une main le mal que l'autre a pu faire. Sa parole prompte et facile manque de mesure, mais on la préfère au langage étudié de ceux qui savent dissimuler leur pensée. En somme, Madame la duchesse de Berry se fait naturellement aimer des personnes qui vivent dans son intimité.
Samedi 13 avril.
Chaque jour, depuis mon retour à Blaye, j'ai écrit à M. le ministre de l'intérieur, je lui ai prodigué les bulletins, et, ce matin seulement, j'ai reçu une réponse à mes nombreuses épîtres. M. le comte d' Argent a la bonté de me dire : « Je ne puis donc que vous inviter « à continuer un rôle dont vous vous acquittez si bien, i^ Ainsi ferai-je. Monsieur le comte, car j'y prends goût.
SAMEW 18 AVRIL a<|7
J'ai un certain pressoutiment qui m'^^verUt q\k& ce qui se passe en ce moment (-ans cette citadelle pourra hiôn s'appeler quelque jour de Thistoire. Or, je me trouve grandement flatté do jouer un rôle dans cette œuvre contemporaine ; aussi les encouragements de M. le ministre sont superflus.
J'ai trouvé la princesse fort abattue ; elle n'a pas quitté le lit depuis quatre jours, aussi sa palçur est extrême et sa faiblesse augmente rapidement. L'accès de flèvre nocturne se prolonge maintenant jusqu'à midi, la peau blafarde est toigours moite, la toux se renouvelle presque à chaque instant, triste cortège de symptômes et peu propre à me rassurer.
M"^ la duchesse de Berry attend toujours avec une impatience croissante la répoi^se du ministère, relativement à MM. de Chateaubriand et Hennequin. J'ai déjà essayé de faire pressentir l'insuccès de cette démarche, je cherche à accoutumer la princesse à Tidée d'un refus, mais elle ne peut croire à ce qu'elle nomme une cruauté de la part du Gouvernement.
« — Je ne me déciderai à prendre un parti qu'avec « l'assentiment de ces deux conseillers. Comment « pourrait-on me refuser de voir ces messieurs, à moi, « pauvre femme, dans une position si difficile, çharn gée de si grands intérêts, malade, accablée de peines, « et digne d'une généreuse pitié ! » '
Madame a mis beaucoup de sensibilité dans cette plainte qui s'exhalait du fond de son cœur, et j'ai compris toute l' amertume de son chagrin. J'ai cru devoir lui dire que le Gouvernement ne l'avait pas condamnée à un isolement cpmplet, puisqu'elle avait près d'elle M. le comte de Brissa^ et M"^ d'Hautefort, deux personnages qui lui sQUt entièrement c^voué^, et
dont les bons avis ne Ini. in^nquaient p^s.
Je voudrais pouvoir rendre avec exactitude le coup d'œil que m'a jeté M"' la duchesse deBerry, Texpression de sa physionomie, la valeur du geste de tête et de bras qui lui est échappé. J'y renonce, on ne raconte pas ces nuances fugitives de la pensée, ces éclairs de l'âme qui rayonnent tout à coup et disent plus que la parole. Voici cependant ce que m'a répondu la princesse :
€ — M"® d'Hautefort et M. de Brissac sont ici, € auprès de moi, seulement à titre d'amis. Vous savez € bien qu'ils ne se mêlent pas de mes affaires, du € moins dans le sens de la direction qu'il s'agit de leur € donner ; ils veulent rester neutres et n'avoir rien « absolument à démêler avec le Gouvernement actuel. « Leur dévouement à ma personne est grand et j'en € suis bien reconnaissante, mais je ne puis les consul- € ter sur des choses qui ne sont pas de leur compétence ; € aussi ai-je absolument besoin de prendre l'avis des « hommes les plus versés dans les questions poli- « tiques. >
J'ai dit à Madame que je comprenais parfaitement les difficultés de sa position, mais que le Gouvernement, en guerre avec elle, ne consentirait peut-être pas à lui fournir des auxiliaires aussi puissants et aussi intelligents. En l'abandonnant à ses propres ressources, on n'agit pas envers elle contrairement au droit des gens ; on sait bien, d'ailleurs, que Son Altesse Royale reçoit, par M. Gintrac ou par toute autre voie, des renseignements utiles sur ce qu'elle doit faire dans l'intérêt de sa cause.
Nous allions continuer cet entretien qui piquait très vivement ma curiosité, lorsque M. Deneux est entré dans Tappartement de la princesse. Je ne sais pourquoi Madame n'a pas voulu poursuivre cette conversation,
elle a changé de propos, et bientôt nous sommes retombés dans les banalités accoutumées. Jamais mon cher confrère n'a été pour moi le moins bienvenu ; combien j'aurais été enchanté de le voir enlevé au bénéfice de quelque dame en gésine ! Mais ce souhait égoïste n'a pas été exaucé, j'ai vu fuir sans retour cet entretien qui me paraissait gros d'éclaircissements, et comme
« Les malheurs sont toujours enchaînés Tun à raulre m
la journée a été mauvaise pour moi. Ce que M. Deneux a commencé, M. Dubois l'a achevé; j'ai eu maille à partir avec le vénérable maître qui s'ennuie à Blaye et ne sait que faire pour en sortir. Il m' arrive de Paris desJettres menaçantes. Il faut décider M""" la duchesse de Berry à recevoir M. Dubois, il faut lui faire sentir que cette bienveillance est nécessaire, qu'elle en sera récompensée, et qu'il lui importe beaucoup d'accepter une entrevue qu'elle pourrait bien ne pas être toujours libre d'éluder. Pour mon compte, je refuse absolument • de me charger de ce traité. Que le Général interpose son autorité, je n'ai rien à y voir, mais pour moi, je m'en lave les mains.
La soirée a été des plus tristes. La princesse, silencieuse, n'a pas même le courage ou la force de se plaindre. En vain M""^ d'Hautefort essaye de ranimer sa haine contre les oppresseurs^ en vain elle récapitule les méfaits du Gouvernement contre Son Altesse Royale, ses mesures vexatoires contre les captifs de Blaye, et autres griefs qui suscitent d'ordinaire les récriminations les plus véhémentes, rien n'y fait : la princesse, affaissée sur elle-même, reste plongée dans une stupeur désolante* M. Deneux ne sait à quel saint
se vouer, il soupire, et je serais bien tenté d*en faire autant.
J'ai épuisé le répertoire des sujets de conversation, et, il faut le dire, sans le moindre succès. Ne voulant pas entrer en discussion politique ou autre avec ^me d'Hautefort*, j*ai essayé d'obtenir quelques mots de M. le comte de Brissac. Je lui ai parlé de sa noble famille, de ce vieux manoir féodal dont la grande salle renferme une si belle suite de portraits, et j'ai pu arracher notre prisonnier à ses préoccupations habituelles. Mais cet effort en faveur de ses aïeux n'a pas pu le distraire longtemps, et il est retombé avec plus d'amertume sur ses misères actuelles. Je lui ai rappelé avec assez de bonheur que la devise des Cossé-Brissac est celle-ci : Virtutetempore. Ce souvenir de ma jeunesse est venu fort à propos, et j'ai vu notre gentilhomme se ranimer tout à coup. — « Vous avez raison, « Monsieur le docteur, le courage et le temps suffi- « sent à tout, je n'aurais pas dû l'oublier, mais il me € semble que les hommes de notre époque ne soient « plus de la même trempe que ceux qui ont lirillé « d'un si grand éclat dans le seizième et le dix-soptième € siècle. 3>
M. le comte de Brissac, je l'ai déjà dit, est un homme fort estimable ; on le dit d'une modestie extrême, d'un dévouement qui n'a d'égal que son désintéressement, et ces vertus, assez rares de nos jours, méritent bien qu'on en tienne compte. S'il ne fallait admirer'que l'héroïsme dans les combats, que l'éloquence à la tribune des deux Chambres, ou l'habileté dans les conseils de la Couronne, beaucoup d'hommes resteraient dans l'oubli, qui sont dignes de l'estime de leurs contemporains'. Je tiens M. le comte de Brias^^c pour un de ces hommes de bien dont l'obscurité volcm-
tairo nous dérobe la valeur, et souvent j'ai eu Foecasion de reconnaître la noblesse de ses sentiments. Dévoué à la branche aînée, il sacrifierait tout pour sa cause ; il continue aux arrière petits-fils d'Henri IV les services qu'un de ses aïeux rendit à ce grand roi. On dit que ce fut un Gossé-Brissac, Gouverneur de Paris, qui, en mars 1594, ouvrit les portes de la capitale au Béarnais vainqueur de Mayenne, et je croîs volontiers que le Brissac actuel n'eût pas songé à se faire payer à un aussi haut prix le service qu'il rendait à son pays. Le Charles de Cossé-Brissac avait stipulé sa récompense ; il fut nommé maréchal de France, il reçut trois cent mille livres d'argent et une pension de trente mille écus. Et comme si cela n'eût pas suffit, le roi Louis XIII le fit duc et pair. Qu'on dise donc que tout était héroïque dans ces temps chevaleresques, et que l'on ne connaissait pas les affaires !
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Dimanche 14 avril.
Ce matin, à force de sollicitations, j'ai obtenu do M""* la duchesse de Berry qu'elle se lèverait, ne fût-ce que pour entendre la messe. Son Altesse Royale a voulu se remettre au lit aussitôt après la cérémonio, mais j'avais pris mes précautions à cet égard. On Ta tant priée qu'elle a consenti à se promener un peu dans le vestibule, dans le corridor et dans la salle à manger. G'est le seul moyen de ranimer les forces de la princesse, de relever son moral, son appétit et de calmer la fièvre.
Le général, qui est monté au pavillon, a trouvé Madame en train de regarder le mouvant tableau qu'offre le cours de la Gironde ; les bateaux à vapeur remor-
quent des bâtiments chargés ; des flottilles de caboteurs et de pêcheurs descendent le fleuve ; ce spectacle est plein d'intérêt. Madame a parlé au général de sa grossesse, dont le terme réguhef arrivera, suivant elle, le 25 mai. J'ai peine à croire que ce calcul soit bien exact. Il me semble que la princesse est un peu trop intéressée à se donner cette latitude. Elle dit avec insistance qu'elle sera parfaitement en état de voyager jusqu'au six du mois prochain, et l'on comprend très bien qu'elle parle ainsi, puisque cela permet au ministère de lui accorder sa liberté, chose tout à fait inutile si l'événement devait être plus voisin.
Quoi qu'il en soit, le général a reconnu que la princesse est malade et que, quand il serait vrai que son élat de souffrance dépendit seulement de* la contrariété produite par le silence du télégraphe, il n'est pas moins évident que cette cause a pu donner lieu à des accidents fâcheux qui prouvent combien la santé de Madame est fragile.
J'ai dû faire plusieurs visites au pavillon.
M™® d'Hautefort a une femme de chambre assez gravement indisposée, et la pauvre fille a failli succomber ces jours derniers. Un décès dans la citadelle serait chose peu agréable en ce moment. Avec un peu d'imagination, les gens du parti pourraient bâtir bien des histoires sur cet enterrement; aussi ai-je mis tous mes soins à empêcher qu'il ne leur arrivât pareille aubaine.
Ces dames s'occupent peu de la pauvre soubrette : elles ont assez de soucis pour absorber à leur profit toute la dose de pitié disponible, et, en vérité, je ne me sens pas le courage de leur en faire un reproche. Il faut avoir de la bonté presque en excès pour qu'il Qn re^te dans la situation où se trouve M"*® la duchesse
de Berry. Et cependant, elle m'a souvent demandé des nouvelles de la malade; elle lui a môme fait une petite visite avec accompagnement de bonnes paroles de consolation. La princesse a un grand fonds de bienveillance; elle cède instinctivement aux douces impulsions de- sa nature généreuse; aussi, comme chacun sait, elle est cordialement aimée par toutes les personnes attachées à son service.
Notre soirée a été un peu moins triste que les précédentes. J'ai déjà dit que la princesse, par désœuvrement ou par curiosité , aimait à savoir ce qui se passait dans la citadelle et plus particulièrement dans notre intérieur. Souvent elle procède par interrogations directes, et ce soir, après diverses choses insignifiantes, elle m'a dit :
« — Voyons, docteur, qu'allez-vous me raconter « sur vos faits et gestes? Qu'y a-t-il de nouveau dans « la salle à manger et au salon? Gomment passez-vous « votre temps? Avez-vous quelques belles dames de « Bordeaux ou de Périgueux? Le général, qui est « très galant, a-t-il soin d'embellir notre prison et de « procurer d'agréables distractions à ses convives? « Surtout ne me cachez rien; vous savez que j'aime « les détails. »
— J'en ai peu à donner à Madame, et je crains bien qu'ils ne lui paraissent pas très intéressants. Nous sommes entièrement privés de la présence du beau sexe. A l'exception de M""® Bugeaud et de ses deux petites filles, la table et le^ salon n'ont pour unique ornement que des épaulettes et des hausse-cols. Les épées, les sabres et les shakos ont leur mérite, je ne dis pas le contraire; mais j'aimerais à y mêler quelque chose, à unir le myrte au laurier, comme on disait en 1810, les roses aux trophées d'armes, et nos guer*
riers, qui sont fort anacréontiques, partagent cette opinion classique.
€ — On vous en donnera/beaux troubadours ! Que ne € demandez-vous au Gouvernement un escadron de « danseuses de TOpéra pour vous récréer? Mais les € visiteurs vous ont-ils donc touâ abai\donnés?j>
— Pas tout à fait, Madame. Ces jours derniers, nous avons vu deux jeunes gens de la famille du professeur Dubois. Ce sont deux beaux, des élégants qui ont quitté le boulevard des Italiens pour parcourir le midi de la France et qui sont venus à Blaye pour rendre leurs dévoilas à leur vénérable parent. Ces messieurs sont fort bien, et Tun d'eux me plaît beaucoup. Mais leur présence parmi nous a donné lieu à une sorte de coup d'Etat qui a jeté un certain trouble dans notre colonie aux habitudes assez paisibles. Une grande barbe a causé tout le mal.
« — Gomment cela? Qu'est-ce que cela veut dire?»
— Un de nos jeunes touristes, grand amateur du pittoresque, nous est arrivé avec une barbe à tous crins qui lui donne un air moyen âge assez remarquable. Il est content de lui ; il caresse cette barbe un peu clairsemée; il prend une physionomie grave, comme il convient à un menton si bien orné ; en un mot, le jeune homme, esclave de la mode, joue' son rôle de barbu en conscience. Je crois que Ton peut dire aujourd'hui : la barbe oblige,
« — Eh bien, après? Je ne vois rien là de si ex- « traordinaire. Il y a beaucoup d'hommes à qui la € barbe sied à merveille! Si vous n'étiez pas médecin, « je suis sûre que vous laisseriez pousser la vôtre et a que vous ne critiqueriez pas ce jeune homme. »
— Oh! Madame, pour ce qui me concerne, je professe une complète tolérance sur ce chapitre de la
DiMAN^GHE 14 AVRIL 255
toilette masculine. Les rasoirs sont libres; chaciunest maître de son bois. Haute futaie, baliveaux, taillis, coupes réglées, peu m'importe; je ne comprends pas ' ^ue le Parlement de Paris et la vénérable Sorbonne aient porté des arrêts à ce sujet. Mais le général a des idées bien différentes. Il regarde un menton barbu comme une manifestation politique. La moustache, chez nous autres civils, est une enseigne, un drapeau, et les opinions avancées se jugent, suivant lui, à la longueur de la barbe. Or, le jeune homme en question, porteur de ce symbole républicain, a été véhémentement soupçonné de donner dans les idées subversives, et le gouverneur s'en est ouvert avec le professeur Dubois.
« —Ah! mon Dieu! que me dites-vous là? C'est « peut-être une conspiration pour me délivrer! La € garnison a dû prendre les armes, et le télégraphe « aura transmis cette nouvelle au président du con- « seil. Si le beau barbu m'arrache à mes verrous, en € faveur de cette bonne œuvre, je pardonnerai au € vieux père Dubois et je consentirai à recevoir ses € adieux. »
— En attendant ces grands événements, le général a sans doute fait comprendre à notre maître que son petit-fils serait bien plus gentil s'il était rasé, et il aura eu à cet égard un grand déploiement de considérations politiques et morales. M. Dubois, qui n'est pas fâché de faire sa cour au gouverneur, a négocié cette affaire et, moitié figue, moitié raisin, le jeune homme a consenti au sacrifice de cet ornement, qui, à vrai dire, lui tenait encore plus au cœur qu'au menton. La discussion a été chaude entre le jeune homme et le grandpère ; il a fallu beaucoup de fermeté d'une part et une bonne dose de condescendance de l'autre. La guerre ^
failli éclater, et très probablement la victime de ce sacrifice ne tardera pas à nous quitter. Ce menton déshonoré ne voudra pas demeurer plus longtemps parmi nous. Monument de la tyrannie du général Bu^^eaud, il ira en toute liberté reconquérir cette toison dorée qui faisait sa gloire, et je crains bien que notre cher gouverneur ne se soit fait là un ennemi irréconciliable.
La princesse s est beaucoup amusée de ce petit drame bourgeois. Elle s'anime, rit aux éclats et dit : « — Mais c'est affreux ! Le général est donc féroce ! « On n'a jamais vu pareille violence ! Que ne faisait- « il couper non la barbe, mais la tête? C'est à peu « près la même chose. Je tremble pour moi-même. Le « dictateur, dans son affreux donjon, a droit de vie et « de mort sur nous tous ; vous conviendrez que c'est « peu rassurant. Combien ai -je raison de désirer ma « liberté ! C'est sans doute un pressentiment. »
Ce texte de plaisanteries était inépuisable; aussi M""^ la duchesse de Berry, une fois en gaieté, ne s'est pas arrêtée en si beau chemin. J'étais enchanté de lui voir cette disposition d'esprit, que je secondais de mon mieux. Nous avons dit mille folies qui ont un peu déridé Madame et réparé, du moins en partie, le mal des" lugubres journées que nous venons de passer.
« — Docteur, si vous voulez me plaire, il faut renoncer « à votre rasoir dont vous faites abus. Je vais exiger « de mon père Deneux qu'il laisse pousser sa barbe <i et prenne la physionomie d'un capucin (1). Toutes les
(1) Quelques années plus lard, M. Deneux a fait f^ire son porlrait en costume de professeur de la faculté de médecine {dernière protestation en faveur de la postérité). Il a une barbe flottante. Ce porlrait est aujourd'hui à l'Académie de médecine.
« personnes qui voudront m'être agréables, devront « cesser dès aujourd'hui de se raser ; je veux m*amuser « à taquiner notre pacha, et puisque la barbelé crispe, « nous le crisperons tout à notre aise. »
— Ne serait-ce pas pour commencer ce système de persécution à Tégard de M. Bugeaud, que M"'^ d'Hautefort aurait cessé depuis quelque temps de s'épiler la moustache ?
Cette question, adressée presque à Toreille de la princesse, a mis le comble à sa gaieté ; nous avons continué sur ce ton jusqu'à ce que M""** la duchesse de Berry, fatiguée de rire, m'ait demandé grâce et m'ait souhaité le bonsoir.
Lundi 15 avril.
De la fièvre tous les matins, une sueur abondante, lin abattement qui fait des progrès journaliers, tel est mon bulletin ordinaire, et je commence à concevoir quelques inquiétudes. Cette pensée me tourmente; je pense aux suites possibles d'un tel état, à la grave responsabilité qui pèserait sur mes épaules, et, après avoir de nouveau décrit tous ces symptômes fâcheux dans ma lettre à M. d' Argent, je termine en ces termes :
« — L'anxiété qu'éprouve la princesse, qui attend « toujours la réponse à la demande qu'elle vous a « adressée, l'influence de la saison rigoureuse qui « règne encore ici, sont deux causes qui peuvent ex- « pliquer l'altération des traits que chacun remarque « comme moi. Cependant je ne puis me défendre d'une « certaine inquiétude en voyant la persistance et la « régularité des symptômes mentionnés plus haut. € Sans avoir de craintes sérieuses sur les suites im-
Ift8 LA CAPTIVITÉ DE LA DUCHESSE DE BERRY
< médiates d'un tel état, je serais heureux d'avoir « Favis de quelques-uns de nos maîtres de Paris sur « cette grave affaire. Les médecins de Bordeaux, à € Texception de M. Gintrac, ne m'offrent pas* de gaf ranties suffisantes. M. Deneux n'est qu'accoucheur. « Le professeur Dubois n'a pas vu la princesse, et « dans mon isolement habituel, je me sens quelquefois « tenté de me laisser aller à des terreurs que justi- « fie la situation exceptionnelle où je me trouve. »
J'ai communiqué ma lettre au général Bugeaud. Il avoue que la princesse paraît beaucoup plus souffrante depuis quelques jours. De son côté, M. Gintrac m'écrit de Bordeaux pour savoir comment se porte M""* la duchesse de Berry. Les journaux légitimistes sont pleins d'articles lugubres, il y a partout un vague sentiment d'effroi qui se manifeste sous toutes les formes, nos inquiétudes transpirent au dehors, tout le monde, à Blaye comme dans la forteresse, s'aborde avec un air sérieux, et l'on semble craindre une catastrophe.
Ce soir, à cinq heures, le télégraphe nous a enfin transmis une réponse. Le Gouvernement refuse de laisser venir à Blaye MM. de Chateaubriand et Hennequin. Je ne sais si l'on a donné les motifs de ce refus, le général ne m'en a rien dit. Il a voulu me charger de porter cette mauvaise nouvelle à M""* la duchesse de Berry, mais je lui ai facilement démontré, qu'il ne fallait pas la faire connaître ce soir. Il importe beaucoup d'éviter à la princesse les inconvénients d'un accès de colère qui ne peut manquer d'arriver en pareil cas. La nuit, déjà si mauvaise habituellement, pourrait l'être bien plus encore, et cette secousse aurait quelque danger.
La soirée promettait d'être aussi triste que possible. J'ai convoqué un auxiliaire dont la présence nous a été
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plusieurs fois d'un grand secours. M. de Saint-Arnaud, aide de camp du général, a quelquefois passé la soirée chez M"*® la duchesse de Berry. C'est un. homme de bonne compagnie, qui a beaucoup voyagé, qui parle agréablement de toutes choses, et que ces dames voient avec plaisir. Il ne m'a pas été difficile de trouver un prétexte pour l'amener chez la princesse. Sa présencea eu pour résultat de changer un peu l'ordre d'idées qui prédomine en ce moment. Un étranger exige quelques frais de conversation que l'on ne fait pas pour le cercle habituel, et je me suis applaudi d'avoir introduit cet élément nouveau dans la chambre à coucher.
M. de Saint -Arnaud chante très agréablement. M""^ d'Hautefort et l'aide de camp du général ont réuni leurs talents, et un petit concert est venu nous offrir la plus charmante distraction. La princesse n'y a pris que fort peu de part, mais enfin, elle a écouté, le temps s'est passé moins tristement et j'ai atteint mon but.
M""^ d'Hautefort, qui est née Maillé, a bien voulu nous raconter diverses particularités intéressantes sur le compte de ses nobles ancêtres. La famille Maillé- Brézé, qui était déjà puissante au quatorzième siècle, a eu depuis cette époque de grandes alliances avec des maisons princières et même avec le sang royal de France. Un Maillé, beau-frère du cardinal de Richelieu, eut une fille qui s'est mariée en 1641, avec le Grand Condé.
J'avoue mon faible pour ces illustrations de la naissance. Je trouve qu'il est beau d'appartenir à ces anciennes familles qui ont joué un rôle important dans l'histoire. Qu'un homme jusque-là obscur, acquière une haute renommée par ses talents et rende de grands services à sa patrie, c'est bien et je le félicite de devenir
âCO LA CAPTIVITÉ DE LA DUCHESSE DE BERRY
célèbre à son tour et de fonder une race qui sera peutêtre féconde en grands hommes. Mais je ne puis refuser mes sympathies à ces enfants d'une longue suite d'aïeux, je leur envie cette gloire héréditaire qui s'accompagne presque toujours des bienfaits d'une éducation plus soignée, d'une fortune plus considérable, et de tout ce qui peut mettre en relief les dons de la nature. Je sais bien que ces grands noms dégénèrent, que les héros ne revivent pas toujours dans leurs fils, que ces troncs illustres fournissent des rameaux stériles, que quelques mains profanes y greffent des tiges' nouvelles, des sauvageons qui produisent des fruits étrangers, mais à part ces inconvénients, il y a une véritable grandeur dans ces races historiques. Je ne suis pas de ceux qui nient la noblesse et son importance au milieu des nations les plus civilisées de l'Europe.
Donc, j'ai écouté avec un grand plaisir M""® la comtesse d'Hautefort nous parlant de ses aïeux. Je me suis un peu embrouillé dans les trois branches principales de cette généalogie, dans les mariages, les naissances, et il me serait difficile de décider le mérite relatif des Brézé-Maulévrier de Normandie, qui datent du onzième siècle, des Maillé-Brézé qui ne datent que du quatorzième, et enfin de la branche de Dreux-Brézé, beaucoup plus moderne. Il a été question d'une certaine Diane de Poitiers qui a jeté un singulier éclat sur cette illustre famille, mais M°^ d'Hautefort a glissé rapidement sur ce genre de célébrité, dont elle ne paraît pas fière.
— C'était là le bon temps, ai-jé dit, les femmes régnaient en souveraines, la société française, sous François P', sortait de la barbarie, le beau sexe travaillait activement à rendre les mœurs moins grossières,
et la galanterie élégante de tant de femmes célèbres à juste titre, a contribué à faire de nous la nation la plus polie de T univers.
« — Charmante nation, en effet, que celle qui m*a « si bien traitée à Nantes, qui m'a si gracieusement « emprisonnée dans cet agréable donjon, qui me <£ retient ici au mépris de tous les droits et me con- « traint à mourir de chagrin et de misère ! La France « doit être fière de ces hauts faits; mais je veux bien <r reconnaître que le ministère n'est pas le pays et a que le Gouvernement de Juillet ne représente pas la « nation. »
Cette sortie de M"*^ la duchesse de Berry a été dite avec beaucoup d'amertume et personne n'a songé à discuter la valeur de ces reproches. La princesse a ajouté :
« — On veut certainement ma mort. Mes pressen- € timents ne me trompent pas, je mourrai ici, vous le € verrez, et quand on se décidera à m' ouvrir les portes « de cette odieuse prison, il ne sera plus temps. Pour- € quoi n'ai-je pas plutôt reçu une balle quand j'étais « en Vendée ? Pourquoi suis-je destinée à mourir dans « cette galère? »
Nous avons pris congé de cette pauvre désespérée. Si nous n'avons pas de consolations bien efficaces à lui donner, au moins nous sympathisons vivement à ses misères, elle voit autour d'elle des personnes qui la plaignent sincèremejit. M. Deneux se désole, mais moins que moi peut-être, car il ne s'occupe pas de la santé générale de Madame. Il est tellement accoucheur qu'il ne songe qu'à la grossesse ; il ne paraît pas redouter les accidents qui menacent la poitrine de Son Altesse Royale.
Mardi 16 avril.
Ce matin, à neuf heures, le gouverneur e^i allé dire à M*"® la duchesse de Berry que le ministère ne pouvait lui accorder une entrevue avec MM. de Chateaubriand et Hennequin. Tout ce que j'avais pu dire hier et les jours précédents sur le peu de chances favorables de cette demande n'avait pas suffi pour arracher du cœur de la princesse la racine vivace d'un espoir que je croyais mal fondé, et l'annonce de ce refus, sur lequel elle ne voulait pas compter, a donné lieu à un violent mouvement de colère. Le général a eu fort à faire, les bordées ont été chaudes, il lui a fallu une grande dose de patience pour ne pas releveï* des attaques qu'il ne tolère pas habituellement.
On m'a dit souvent que M. le colonel Chousserie, dans ses rapports avec la princesse, ne se permettait aucune discussion et laissait sans réplique les paroles • les plus agressives de la royale prisonnière. Le général Bugeaud n'est pas doué d'une patience de ce calibre ; au contraire, il argumente vigoureusement toutes les fois que l'occasion s'en présente, de quelque part qu'elle vienne. Les boutades de M""® la duchesse de Berry, les malices un peu aigres de M""* de Hautefort sont toujours relevées à l'instant même. La princesse ne s'en plaint pas trop. La contradiction ne l'irrite pas ; mais la dame d'honneur la supporte bien moins patiemment. Le gouverneur lui paraît un homme détestable, qui lui agace les nerfs ; chaque conversation entre eux fait naître des tempêtes. Son Altesse Royale est beaucoup moins susceptible sous ce rapport ; elle apprécie les excellentes qualités du général, la bonté de son cœur, son empressement à lui être agréable. Sa rudesse
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Î^ARtM 16 AVRIL 26S
militaire lui est presque sympathique, elle aime cette ardeur du combat, sous quelque forme qu'elle se présente; elle se dispute avec M. Bugeaud, lui dit des duretés, se met en colère, frappe du pied, puis elle s* apaise, donne la main à son ennemi et recommence le jour suivant. Quelquefois, cependant, la bataille ne se termine pas aussi courtoisement. La princesse, après avoir parlé, crié, tempêté, quitte la place, se réfugie dans sa chambre ou chez M™* Hansler et le général, tout penaud, quitte le pavillon. Presque toujours alors je le vois arriver chez moi, et il me dit:
c — Allez voir Madame, tâchez de la calmer, car « elle. en a besoin. Nous venons de nous prendre aux « cheveux. Elle a battu en retraite. Arrangez tout cela, « docteur, et n'oubliez pas de lui dire que je ferai mon « possible pour lui être agréable. »
Vingt fois déjà^ j'ai eu à réparer les suites 'de ces scènes, mais je n'ai jamais trouvé la princesse sérieusèment fâchée contre son excellent geôlier. Il y a entre eux une sorte de bonne intelligence qui survit à ces discussions passagères ; leur mutuelle vivacité s'accomode de ces escarmouches qui n'ont de violence que dans la forme, ils se disent l'un à l'autre de grosses vérités politiques, qui sont bientôt oubliées; enflnv ces clameurs belliqueuses, qui 'effrayent tant le pavillon, s'évanouissent bientôt sans laisser de traces.
La crise de ce matin n'a pas été beaucoup plu« grave que les précédentes. J'ai trouvé la princesse fort désolée, et elle m'a prié de faire demander M. Gintrac.
J'ai déjà remarqué plusieurs fois que M""® la duchesse de Berry a recours à cet appel du docteur de Bordeaux dans toutes les circonstances graves qui sijir-
viennent ici. Notre cher confrère n'est pas seulement un médecin habile, c'est un homme de bon conseil, d'une intelligence vive et pénétrante, fort au courant des affaires du parti légitimiste et très capable d'indiquer la meilleure marche à suivre. M. Gintrac n'a ni enthousiasme ni fanatisme, il voit clair en toutes choses; il serait bien à désirer pour la princesse que tous ses conseillers eussent une aussi bonne tête.
Il est évident que Madame se trouve dans la nécessité de prendre un parti quelconque. En l'absence des conseils de MM. de Chateaubriand et Hennequin, il faut agir, du moins croit-elle utile de tenter quelque combinaison nouvelle pour amener le Gouvernement à lui rendre la liberté ! M. Gintrac pourra-t-il donner un bon avis? Je le désire plus que je ne l'espère. Mon cher confrère sait quelle a été la décision prise par le conseil des ministres ; je ne vois pas trop quelle proposition de la princesse pourrait faire casser cet arrêt suprême.
Nous avons beaucoup argumenté sur ce point. Le. général, qui désire être libre presque autant que M""® la duchesse de Berry elle-même, m'a déduit une foule de motifs en faveur de ce renvoi de la captive. Gela ne m'a pas convaincu. Les ministres ont paru trouver si simple que la princesse accouche à Blaye, ils ont décidé si facilement que cela devait être ainsi, que je crois volontiers qu'il faudrait de graves considérations pour leur faire adopter un autre sentiment. Donc, jusqu'à nouvel ordre, je pense que tout ce qui sera fait dans le but de changer cette résolution n'aura aucun résultat, et qu'il faut se résigner à demeurer dans cette forteresse jusqu'à ce que l'événement en question soit accompli. Pour mon propre • Compte, j'en ai pris mon partie et je l'aurais pris de
gaieté^ de cœur si la princesse eût été mieux portante. La question de santé, il faut bien le reconnaître, primé toutes les autres ; le Gouvernement lui-même se verrait forcé de renoncer aux exigences de la politique qu'il suit à l'égard de sa captive s'il venait à être démontre qu'une maladie de poitrine -est imminente. Ainsi, le cabinet tout entier serait contraint de reculer devant cette sentence médicale. La Faculté tient ici le premier rang.
Je n'en suis vraiment pas plus fier, et, en disant tout ceci au général Bugeaud, je n'avais pas le moins du monde l'intention d'humilier ses grosses épaulettes. J'espère que mes bulletins feront comprendre à M. le Ministre de l'intérieur qu'une affaire de ce genre n'est pas aussi simple qu'il parait le croire. La responsabilité pèse sur notre bonnet de docteur, donc il faut songer à le bien tenir, et, pour ma part j'y donne tous mes soins. Sans chercher à semer des alarmes imaginaires, je crois de mon devoir de ne pas négliger des avertissements utiles. Je ne suis pas un assez gros personnage pour courir la chance de ce qui pourra survenir. Je n'ai pas l'intention d'aller do l'avant comme un aveugle, et, le péril devenant imminent, d'abandonner la partie en criant : Sauve qui peut ! Cette marche hasardeuse n'est pas mon fait ; j'aime à me rendre compte de ce qui se passe, à savoir ce qui peut arriver, et les plus simples éléments de la prudence me poussent à multiplier les précautions. Il y aura bien du malheur si je suis pris au dépourvu.
Ce soir, chez M""^ la duchesse de Berry, la conversation a été languissante. M. Deneux a raconté sans succès quelques accouchements excentriques, et ces friandises de ruelles, ordinairement si bien accueillies
par Madame, n'ont pas eu le privilège de dérider son front soucieux. L'orateur, qui a manqué son effet accoutume, est devenu presque boudeur ; il ne s'est plus occupé que de Bewis. Lors de l'arrivée de l'accoucheur de Madame, je craignais un instant que le chien devînt jaloux, hargneux, mais je me trompais. Il y a émulation entre ces deux fidèles amis de la princesse ; ce sont des sentiments si purs, si désintéressés, qu'aucune rivalité n'est possible ; c'est un concours de tendresse dévouée ; j'ai souvent admiré la sympathie qui les unit l'un à l'autre et les pousse l'un et l'autre aux pieds de leur souveraine ! Dieu me garde de donner à ce rapprochement un sens qui puisse blesser mon très honoré confrère ! Je connais trop bien la noblesse de ses sentiments pour les ravaler au niveau de ceux d'un animal, môme à propos d'un chien, dont l'instinct merveilleux, surtout quand il s'agit de sentiments affectueux, fait honte à tant d'hommes ingrats et dénaturés. Je n'ai voulu comparer entre eux que ces élans de tendresse, qui expriment un même dévouement instinctif, absolu, et qui ne sont pas le partage exclusif de notre espèce.
Ces réflexions ont été soumises à la princesse séance tenante et elles ont reçu son approbation. Mon idée a même eu l'avantage de distraire la malade, et elle m'a dit en souriant :
a — J'aime assez le système de Gall ; j'ai vu desper- « -sonnes dont la physionomie indiquait le caractère « dominant, je crois volontiers que la forme de la tête « a quelque influence sur le cerveau. Je voudrais bien « savoir si les phrénologistes ont songé à établir une « comparaison entre le crâne du chien et celui de « l'homme? Je crois que, dans bien des cas, l'avan- « tage resterait à la béte. Regardez Bewis, ccmohê
« sur les genoux de M. Dcneux. L'un et l'autre « tournent leurs yeux vers nous en ce moment ; « examinez-les et dites-moi si l'expression n'est pas la « même? Ne trouvez-vous pas qu'ils se ressemblent « •un peu et que la même pensée qui les occupe donne « à leur visage une disposition matérielle dont l'ana- <t logie est évidente ? »
Ces observations, on peut bien le croire, étaient faites à voix basse ; la princesse me parlait presque à l'oreille et ce petit mystère, dans lequel il n'entrait •que de la bienveillance, donnait une heureuse direction à ses idées. Nous avons continué cet entretien; j'ai exposé la différence essentielle qui existe entre les systèmes de Lavater et de Gall. La princesse, qui confondait ces deux choses, s'est beaucoup amusée de mes remarques sur les divers personnages qui composent son cercle habituel.
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Mercredi 17 avril.
Des lettres de Paris m'apprennent que mes rapports sur la santé de M""* la duchesse de Berry ont été communiqués à MM. Orfila et P. Auvity, Ces deux honorables confrères ont été appelés à diverses
, reprises dans le cabinet de M. le ministre de l'intérieur; mes inquiétudes, assez vivement exprimées
* dans quelques bulletins, ont réagi sur l'opinion de la plupart des membres du conseil. M. le Maréchçil duc de Dalmatie paraît assez disposé à ne pas maintenir quand même la décision prise par ses collègues dans la séance du 30 mars dernier. Les réunions sont fréquentes, animées ; on discute sur les avantages ou les
inconvénients de telle ou telle mesure et Ton ne sait trop à quoi s'arrêter.
C'est pour mettre autant que possible un terme à cette incertitude que l'on me demande de nouveaux renseignements sur les symptômes décrits dans mes lettres, sur les nouvelles observations que j'ai pu faire tout récemment, et je me suis empressé d'envoyer un bulletin détaillé des accidents qui sont survenus ces jours derniers. Ma lettre d'aujourd'hui, adressée à M. Orfila, contient une analyse clinique de l'état actuel de M""* la duchesse de Berry ; j'ai mis toute la précision dont je suis capable ; elle suffira, je l'espère, pour établir clairement les motifs de mes inquiétudes.
La nuit dernière a été moins mauvaise que je ne le craignais. Après une journée aussi agitée, il y a eu du sommeil et, ce matin, le mouvement fébrile était moindrç que de coutume. Je me suis convaincu dans cette circonstance, comme je l'avais déjà fait précédemment, que ces orages si violents, ces colères ardentes auxquelles succèdent des larmes abondantes et faciles, ne laissent pas de traces. Heureuse disposition physique et morale ! Les impressions les plus vives sont aussi les moins durables ; ces grands éclats ont bientôt fait place à un calme salutaire, et tout rentre dans l'ordre accoutumé. Pope avait-il donc raison? Les femmes sont-elles donc toujours de grands enfants?
J'ai revu Madame dans la journée. Je l'ai trouvée se promenant dans le salon et dans le vestibule, allant, d'un pas mal assuré, d'une pièce à l'autre, visitant sa perruche, jouant avec son chien, toussant presque toujours, enfin se plaignant de faiblesse et d'un défaut absolu d'appétit.
Nous avons causé médecine. La princesse en parle volontiers, et si elle a, sur ce sujet, bon nombre d'idées fausses, de préjugés vulgaires, au moins en fait-elle bon marché. Dans le monde et même dans les classes les plus élevées de la société, on rencontre une foule de gens qui avouent tout simplement leur imcompétence quand il s'agit d'un art quelconque, d'un métier, et qui se piquent d'une sorte d'infaillibilité médicale fort singulière. Ils ont vu, ils ont observé, l'expérience leur a appris et la Faculté n'a rien à leur enseigner. Ces docteurs improvisés tiennent à leurs opinions comme s'ils avaient le droit d'en avoir. Aucun raisonnement ne peut les convaincre d'erreur; ils décident les questions les plus difficiles, indiquent un traitement merveilleux pour une maladie qu'ils ne connaissent pas et montrent jusqu'à quel point les meilleurs esprits peuvent s'égarer quand ils veulent se mêler d'une chose qui leur est étrangère.
M"® la duchesse de Berry ne porte pas ses vues si haut. Elle fait de la médecine élémentaire, inoffensive; elle applique timidement quelques recettes à des symptômes bien connus, et quand il lui échappe de faire des prescriptions plus savantes, elle a le bon esprit de s'arrêter tout court, de rire et de nous appeler en consultation. Il serait bien à désirer que les enthousiastes de somnambulisme, d'homœopathic et d'autres procédés non moins extra-scientifiques, eussent, comme Madame, le bonheur ou la modestie de s'abstenir et de s'en rapporter aux juges naturels de ces questions .
La princesse procède souvent par interrogations. Elle aime à provoquer des éclaircissements sur toutes choses, son esprit est curieux, elle écoute beaucoup; il m'a fallu bien des fois travailler à satisfaire ce besoin
d'apprendre qui se manifeste à chaque instant. Madame s'est occupée de botanique, d'insectes, d'oiseaux; elle a possédé de riches collections d'objets d'histoire naturelle, et Ton voit qu'elle a fait quelques études sur ces matières intéressantes. La médecine ne peut rester étrangère à ces sciences, et bien m'en a. pris de pouvoir parler de ces choses pour lesquelles Madame a toujours eu un goût très vif. Il en résulte que mes visites ne manquent jamais de sujets de conversation. J'ai aussi le bonheur de savoir écouter, et ce rôle muet n'est pas difficile à jouer auprès de M""® la duchesse de Berry. Sa conversation est très variée. Elle raconte beaucoup d'anecdotes, elle abonde en souvenirs de tout genre et l'on voit qu'elle a étudié avec soin l'histoire de France. Il m'a semblé plusieurs fois que Son Altesse Royale s'était arrêtée à la mort de Louis XVI, et qu'elle avait négligé volontairement les annales de la Révolution. Elle évite de parler du Consulat et de l'Empire, mais elle connaît très bien le siècle de Louis XIV et de Louis XV.
Ce soir, à neuf heures, je me suis trouvé seul auprès de Son Altesse Royale. M. Deneux est un peu indisposé, M""^ d'Hautefort est souffrante, M. de Brissac est tourmenté par son rhumatisme ; en somme, je suis à peu près le seul valide du pavillon. La princesse se plaint de son isolement ; donc, je me trouve heureux de pouvoir lui consacrer la plus grande partie de mon temps.
Nous avons parlé de choses sérieuses, d'affaires; Madame est revenue avec force sur le chagrin que lui cause le refus du Gouvernement à l'occasion de MM. de Chateaubriand et Hennequin.
€ — J'avais un plan à soumettre à mes conseillers; « s'ils l'avaient approuvé, si le ministère avait voulu
« accepter mes propositions, cela eût valu cent fois « mieux que toutes les constatations dont on me « menace. »
J'ai exprimé des doutes sur Tefficacité d'un plan quelconque, et j'ai indiqué assez clairement que le Conseil des ministres avait décidé que Son Altesse Royale accoucherait à Blaye. J'ai dit également que l'état de maladie de Madame pouvait seul s'opposer à l'accomplissement' de cette affaire, et que quelques médecins de la Faculté de Paris, auraient cent fois plus d'influence sur le ministère que M. de Chateaubriand lui-même, fût-il accompagné de MM. Hennequin, Berryer ou autres jurisconsultes d'un mérite aussi éminent.
< — Je ne peux pas vous dire mon plan, mais plus € tard vous le connaîtrez, et vous conviendrez vous- « même qu'il était excellent. Mais nos pachas de là- « bas craignent de me voir vivre. Ils aiment mieux « me retenir sous les verrous, et m'exposer à tout ce « qui pourra en résulter. Ils connaissent et pratiquent « la fameuse maxime. Il n'y a que les morts qui ne € reviennent pas. Ils espèrent et réussiront. >
— Il m'est tout à fait impossible de partager les idées de Madame sur ce point. On veut si peu sa mort que s'il était démontré un seul instant qu'il y a ici un véritable danger, l'ordre de Jiberté serait donné aussitôt. Ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, 'c'est une affaire exclusivement médicale, et dont toute la responsabilité retombe sur nous .
Votre vie est-elle menacée si vous restez à Blaye encore deux mois ? voilà la question. Posée ainsi, croyez- vous que la réponse soit facile, et que je puisse affirmer une chose qui doit paraître douteuse ? Vous le savez, Madame, je ne veux ni ne puis être homme de
parti; médecin consciencieux et indépendant, je dis, et cela est vrai, que vous êtes malade, j'indique la nature de cette maladie, j'en apprécie les causes, mais je m'abstiens de porter un pronostic absolu, parce que je ne possède pas d'élément suffisant pour formuler un arrêt définitif.
Cette discussion a duré longtemps; à plusieurs reprises, elle a pris un caractère de vivacité assez inquiétant; notre tête-à-tête favorisait singulièrement le goût de la princesse pour les arguments ad hominom, les attaques personnelles se renouvelaient à chaque instant, aussi ai-je eu bien de la peine à me défendre. Quand on plaide sa propre cause, on ne manque pas de bonnes raisons pour la soutenir, et la partie adverse ainsi que le juge ont bien mauvaise grâce de ne pas se laisser convaincre. Cependant je n'ai pas été convaincu ; la princesse a bien voulu reconnaître que je n'étais pas un aveugle volontaire, systématique, et que je ne négligeais rien pour m' éclairer.
M""* Hansler, qui assiste, de sa chambre, à tous ces entretiens, vient toujours me reconduire, et jamais elle ne manque de me faire remarquer les divers accidents qu'éprouve M°** la duchesse de Berry. La fidèle camériste s'alarme des changements qu'elle observe chez sa royale maîtresse; elle me dit que cela va mal, et j'ai bien de la peine à la rassurer. Le fait est que je ne suis pas trop rassuré moi-même et que je voudrais bien avoir quelque bon motif de sécurité.
Jeudi 18 avriL
Le général a reçu aujourd'hui une longue lettre de M. le ministre de l'intérieur. Ayant cru reconnaître dans cette dépêche que le Gouvernement recevrait
•Volontiers de la princesse des propositions raisonnables, M. Bugeaud s'est empressé de fournir à Son Altesse Royale Toccasion d'en faire qui puissent être acceptées. Il a fait demander à M""" la duchessç de Berry un entretien particulier, en tète à tête, afin d'éviter toute influence étrangère.
La chose ayant été accordée avec empressement, le général, son aide de camp et moi, nous sommes rendus au pavillon, et le Gouverneur a pénétré seul dans la chambre à coucher de Madame. Nous sommes restés dans le salon avec M"** d'Hauteforf et M. de Brissac.
L'entrevue a été longue, elle a duré depuis huit heures un quart jusqu'à dix heures. A plusieurs reprises, M""^ d'Hautefort a témoigné une vive impatience, alléguant pour motif qu'une conversation aussi longue fatiguerait beaucoup la princesse. Nous avons cherché à distraire la dame d'honneur, mais sans beaucoup de succès. En vain lui disions-nous que l'affaire qui nécessitait une aussi longue séance était d'un haut intérêt pour Son Altesse Royale, qu'elle était d'ailleurs absolument maîtresse de terminer un entretien qui lui serait désagréable, et que le général n'avait pas la prétention de s'imposer; ces raisons et bien d'autres échouaient contre l'inquiétude fiévreuse de M*""* d'Hautefort; M. de -Brissac a dû se joindre à nous pour empêcher la comtesse de troubler le tête à tête de nos deux personnages.
Enfin le Gouverneur est sorti de la chambre à coucher de la princesse, et les deux compagnons de captivité ont à peine pris le temps de recevoir nos salutations; ils se sont précipités dans l'appartement de Madame, où nous les avojas laissé satisfaire leur curio-
site bien légitime. Voici ce que le général m*a raconté sur son entretien avec M""* la duchesse de Berry.
M. Bugeaud a cru devoir lire à Son Altesse Royale la plus grande partie de la dépêche de M. le comte d'Argout. Il y est dit :
« — Que les légitimistes la sacrifient, que Ton « désire sa mort afin de pouvoir s'en faire une arme « contre le Gouvernement. Vivante, elle est un embar- « ras pour son parti. Mariée ou non, dans tous les cas, «' elle ne peut plus être utile à la cause de Henri V. « Il vaut donc mieux qu'elle meure, puisque sa vie « est un sujet de scandale pour les royalistes, et que ' a Ton aura l'avantage de reprocher sa mort à Louis- « Philippe, etc. »
La princesse a écouté cette lecture avec attention ; ces arguments avec leur dureté sauvage, ne l'ont ni surprise ni blessée. On dirait qu'elle est accoutumée aux aménités des gens de son parti. EUq semble les considérer comme des choses toutes naturelles dans sa position. Le général a continué :
« — Des nouvelles de Prague annoncent que tout « le monde là-bas est déchaîné contre Son Altesse « Royale. Messieurs de Latil et de Blacas sont ses « plus ardents ennemis. »
« — Je m'en doutais, s'est écriée la princesse, ces « messieurs n'ont jamais eu pour moi la moindre « bienveillance, à plus forte raison dans ce moment- « ci, où toutes les apparences sont contre moi. Leur « charité m'est connue! Ils ne manqueront pas de « .profiter de l'occasion pour me perdre dans l'esprit « du roi Charles et de M"** la Dauphine. Je ne suis
pas là pour me. défendre, c'est le bon moment pour
m'accuser. »
Le général a supprimé un-passage important, dans
le but d'éviter à la princesse une douleur trop vive. Il s'agissait de M. le comte de Ménars et des propos qui courent sur la nature des liaisons qui ont existé entre lui et M"* la duchesse de Berry. Ces médisances, venant de Prague même, prenaient un haut caractère de gravité. Aussi M. Bugeaud a cru devoir les passer sous silence.
Il a cependant été question de M. de Ménars. Voici ce qui s'est passé : Ce personnage a reçu une visite do M. lé docteur P. Auvity. Noti^ honorable confrère a invité M. de Ménars à user de toute son influence sur M"* la duchesse de Berry pour engager Son Altesse Royale à permettre toutes les constatations possibles, afin de la soustraire à la nécessité de faire ses couches à Blaye. Cette démarche, tout à fait offi cieuse de la part de M. P. Auvity, n'a pas eu le résultat qu'il en attendait. M. de Ménars a demandé du temps pour répondre ; il a sans doute pris le mot d'ordre des meneurs du parti, et plus tard il a refusé sou intervention.
« — C'est impossible, a dit la princesse avec beaufs coup de vivacité, jamais je ne croirai que* M. de « Ménars se laisse influencer au point de refuser de « faire une démarche qui pourrait m'être utile. Celui- « là m'est dévoué ; il l'a prouvé en temps et lieu ; je « crois pouvoir compter sur lui ! »
A la suite de cette longue conversation. M""' la duchesse de Berry a de nouveau supplié le général d'insister auprès des ministres pour qu'on permetlo à M. de ChateauBlSand et Hennequin de venir à Blaye.
« — Plus les circonstances sont graves, plus j'ai
« besoin de conseils éclairés. On m'accable là-bas, on
.< me déchire, la famille royale est circonvenue par
« mes ennemis acharnés. Jamais je n'eus plus besoin
€ des bons avis de personnes en qui j*ai mis ma con- « fiance. Que peut-on craindre de ces messieurs ? Si « ces deux hommes ainsi réunis portent quelque omc( brage au Gouvernement, eh bien ! qu'on ne m'en « envoie qu'un à la rigueur, un seul me suffira; c mais, dans ce cas, je désire que ce soit M. de « Chateaubriand qui vienne auprès de moi. Mon isoc lement ne me permet pas de faire des propositions, « de prendre un parti quelconque. Les royalistes • pourraient me le reprocher plus tard. Je neveux « pas en courir la chance. Je vous déclare, général, « que j'ai un plan arrêté, mais je dois le soumettre à c des hommes capables, avant de me décider à agir. « Rien ne pourra changer cette résolution. »
Les divers éclaircissements donnés à Madame par le général lui ont fait comprendre le peu de bienveillance qu'ont pour elles certaines personnes qu'elle devait croire mieux disposées en sa faveur. Elle a paru bien aise de savoir à quoi s'en tenir sur ce point. C'est là un des traits de son caractère. La princesse aime les situations nettes. Dans sa conversation elle aborde franchement la question, va droit au but, provoque des explications claires et fuit les périphrases. Sous ce rapport, le général Bugeaud lui convient à merveille, elle aime son caractère loyal, sa manière précise de traiter les affaires, ses arguments sans apprêt.
Ce soir, j'ai trouvé beaucoup d'abattement; la fièvre est revenue un peu plus tôt que de coutuine, les émotions de la journée ont eu, comme toujours, un fâcheux résultat, et cependant la princesse se loue de ce qui est arrivé. Elle a soutenu le général contre les attaques de M^'M'Hautefort; elle a fait l'éloge de sa franchise, de ses bonnes intentions, si bien que la dame d'hon-
neur a dû renoncer à trouver de l'écho pour ses malices. Elle s'en est vengée sur moi; j'ai eu à subir une longue séance musicale dans laquelle le lamentable boléro ajoué.le principal rôle.
Vendredi 19 avril.
Ce matin, lorsque je suis entré chez M"® la duchesse de Berry, je Tai trouvée dormant encore, ou du moins tellement engourdie que la conversation n'a pu s'établir qu'avec beaucoup de peine. Je parlais du beaw temps, la princesse répondait pohtique ; je demandais des nouvelles de la fièvre, on me disait que M™* d'Hautefort avait la migraine ; enfin les quiproquos ont été si singuliers, que M™® Hansler aride façon à réveiller sa royale maîtresse.
« — Qu'ai-je dit? Pourquoi riez vous ? Savez-vous « que c'est très indiscret de parler aux gens qui dor- « ment encore? Souvent en pareil cas on rêve, et les « paroles qui échappent alors se rapportent à la* pence sée intérieure bien plus qu'à la question à peine « comprise que l'on vous adresse. »
Madame ' Hansler a rassuré la princesse, en lui rapportant ses réponses qui n'étaient pas du tout compromettantes. Cela nous a mis en gaieté et j'ai raconté à Madame une petite anecdote que je consigne ici, au grand bénéfice des futurs historiographes de la révolution de juillet.
Peu de temps après l'avènement du 9 août, le roi Louis Philippe I*' présidait le conseil des [ministres dans une des salles du Palais-Royal. Le duc de Chartres assistait à la séance qui avait été longue. 11
faisait très chaud, une forte contention d'esprit avait fatigué le cerveau des nouveaux ministres.
La discussion étant close, et le moment de prendre les avis de chacun étant venu, le roi s'aperçut qu'un des membres du cabinet sommeillait doucement. Le roi dit à son fils > « Chartres, réveillez votre voisin. » Le jeune prince touche légèrement le bras du dormeur, le pousse un peu plus fort, le pousse encore, et le personnage, à moitié endormi, dit d'une voix assez haute :
€ — Sophie, laisse-moi donc, tu me. réveilles toujours. »
-^ Ce doux propos fut entendu par tout le monde, et Dieu sait si la gravité du conseil fut mise à une rude épreuve ! Le roi s'est beaucoup amusé -de cette scène qu'il a racontée lui-même à plusieurs personnes.
€ — Et quel est ce Richelieu, ce Mazarin, dont tout « le temps n'est pas consacré à sa patrie ? Vous allez « me dire son nom, docteur, afin que je sache quel « est ce noble produit des glorieuses. »
— Madame, c'est un secret d'Etat, je ne puis le divulguer, surtout à une ennemie de l'ordre de choses actuel. Ce serait trahir notre cause, et Dieu sait le parti que vous pourriez tirer de ce fait authentique !...
Nous avons beaucoup jasé sur les accidents de ce genre, qui ne sont pas rares, sur l'inconvénient de parler en dormant, de rêver tout haut, de se tromper de nom en s' adressant à un jaloux, de lui dire mon cher Paul quand il s'appelle Henri y de tutoyer par mégarde un individu dont personne ne sait l'intimité, et autres lapsi linguœ tout aussi compromettants. M'"*" la duchesse de Berry connaît une foule de particularités de ce genre, et nous en avons passé un bon nombre en revue.
VENDREDI 19r AVRIL Shr9
A midi, M. Gintrac est arrivé. Le cher coiifrère paraît toujours soucieux, il se plaint hautement des jouf naux de son parti qui font le plus grand tort à la cause de notre pauvre malade. Pendant que nous montions au 'pavilldn, il a raconté à M. Deneux les absurdes niefiêés dos principaux légitimistes de Bordeaux^ et cette conversation, fort vive, n'était pas terminée lorscpiQ nous sommes arrivés auprès du lit de M"* la duch^àe de Berry. M, Gintrac est revenu avec instance sûr la nécessité de mettre un terme à ces exagérations d?'un zèle trop peu éclairé; il a suppHé Madame dhiaer de toute son influence pour faire cesser une polénrique aussi dangereuse.
« — Que voulez-vous que j'y fasse?* Ne savez-vous « pas que Ton ^'a aucun égard à ce qui peut m'être « nuisible oùiitile? On me laisse de côté, je ne puis € rien pour les partisans d*Henri V. Ces messieurs < visent plus haut, ils travaillent pour eux et s'occu- « pent fort peu de moi. Ils me voudraient morte, et le « Gouvernement, qui me retient ici, favorise leurs « vœux secrets. »
M"* la duchesse de Berry a répété assez exactement tout ce que contenait^ la lettre de M. le comte d'Argout.
M. Gintrac a discuté Cette grave question avec beaucoup de netteté. Il est ^'ri>t^^ ^ cette conclusion que Madame devrait faire toû'àUêé' sacrifices possibles pour tenter de sortir de prison, ^i
Nous avions parlé à M. Gintrac du plan que Son Altesse^ Royale devait soumettre à Tapprobation de M. de Chateaubriand avant de l'envoyer au Conseil des ministres. Le cher confrère a beaucoup insisté pour connaître ce projet, il a parlé des inconvénients qui résulteraient dé la réservé qtie Madatne s'imposait
à cet égard, et , après un longdébat, la princesse, vaincue, nous a dit : '
« — Vous voulez savoir en quoi consiste ce plan, eh € bien ! le voici : Je voudrais envoyer M. de Chateau- € briand à Prague, auprès de la famille royale, afin € d^nnoncer au roi Charles X et à M°* la Dauphine, € mon mariage ainsi que ma grossesse. Je suis « désolée de penser que ces nouvelles, si importantes « pour eux et pour moi, leur arriveront par la voie des « journaux. Je pense bien que tout le monde supposera € là-bas que je ne suis pas libre, qu'il m'est impossible « d'écrire et de leur faire parvenir un message quel- «^ conque ; mais il n'en est pas moins extrêmement € pénible pour moi, de voir se prolonger cette fausse € situation. Mes enfants sont assez grands pour qu'on « leur parle raison. Je veux prier M. de Chateaubriand € de se charger de ce soin délicat. Je lui confierai bien « des choses que l'on ne peut pas écrire, des détails € que l'on ne dit qu'à l'oreille, et qui m'excuseront € auprès de la famille royale. Aura-t-on bien le «ou- € rage de me refuser cette satisfaction ? »
M. Gintrac allait parler, mais M. Deneuxne lui en a pas laissé le temps. Le célèbre accoucheur de Madame a dit avec une simplicité charmante : — C'est bien vrai. Les ennemis de Son Altesse Royale profitent de son silence pour la perdre dans l'opinion de la cour exilée. Pourquoi Madame n'a-t-elle pas écrit directement au' roi Charles X? Rien n'était plus facile 1 —
Le cher confrère allait continuer à démontrer la facilité des communications avec le dehors, chose que tout le monde sait ici^ et dont il était fort inutile de parler, mais la princesse, interrompant l'orateur, lui a dit avec assez d'humeur et de vivacité :
€ — Je ne veux pas écrire. On ne sait jamais ce que
€ devient une lettre. Suis-je sûre des personnes qui se € chargent de pareils messages ? Ne savez-vous pas € ce que peut la police ? Croyez-vous que nous sommes « ici aux Tuileries et que chacun à Blaye s'empressera € d*obéir à mes ordres ? »
L'accoucheur de Madame s'est contenté de lever les yeux au ciel, de se moucher bruyamment et de prendre un air de componction qui désarme toujoux's la princesse.
M. Gintrac a discuté la valeur du plan si mystérieusement élaboré, et qui a surtout le grand inconvénient d'arriver trop tard. Et, toutes ces affaires terminées, nous avons examiné la malade, constaté la persistance des accidents déjà si souvent indiqués, et conclu de tout ceci que la liberté serait le meilleur moyen de combattre un mal qui est le résultat des conditions au milieu desquelles se trouve M"^** la duchesse de Berry.
M. Gintrac et moi, nous avons fait part au général des choses intéressantes que nous venions de recueiUir, M. Bugeaud, après un moment de réflexion, me charge de voir de nouveau la princesse, et de lui demander s'il lui convient que ce plan transformé en proposition formelle, soit expédié à l'instant même au Conseil des ministres. Je me suis acquitté de cette commission, et voici ce qui s'est passé :
Ces visites hors de tour, causent toujours de l'émotion à la royale malade, et quand j'arrive ainsi en ambassadeur ou en plénipotentiaire, les questions pieuvent sur moi de façon à ne pas me laisser le temps de répondre.
J'ai exposé en peu de mots la mission dont j'étais chargé, et la princesse a refusé très nettement de prendre cette initiative. J'ai cru devoir discuter cette
résolution, et j*ai dit : — Je supplie Madame de réfléchir à cette affaire qui peut avoir pour elle des conséquences graves. Oubliez pour un instant ce sentiment de dignité blessée, faites quelques avances, c'est tout à fait dans votre intérêt. Vous demandez à voir M. de Chateaubriand, mais sait-on pourquoi ? Les ministres ont refusé, peut-être ne refuseront-ils pas quand ils sauront ce que vous avez à lui dire. Que ce personnage, en sortant de la citadelle, refuse de s'expliquer publiquement sur votre état de grossesse, que Taffaire du comte de Chouleau se renouvelle, ne voyez-vous pas le danger qui en résulte, le parti que Ton peut tirer, contre le Gouvernement, de ce silence interprété à l'avantage des légitimistes, et n'est-il pas tout simple que Ton évite de pareils inconvénients ? Dans vos hostilités contre les ministres il faut tenir compte des situations respectives. Le Gouvernement doit agir prudemment, et par malheur, ses précautions vous blessent, mais peut-il n'en pas prendre? Ce serait folie. En vous expliquant clairement sur les soins divers que vous confiez à la loyauté de M. de Chateaubriand, tout le monde comprendra la valeur de vos motifs. Ce personnage ne pourrait-il pas communiquer au Gouvernement la déclaration de mariage et de grossesse que vous lui auriez faite, ne pourrait-il pas laisser entre les mains du pouvoir un écrit, une pièce quelconque destinée à servir de garantie et capable de fermer la bouche à tous les imprudents qui nient ce que vous affirmez vous-même ?
« Oh ! je ne puis prendre d'engagement pour M. de « Chateaubriand. Il saura ce qu'il devra faire. Cepen- « dant je ne l'empêcherai pas de déclarer ma position, « mais je ne veux pas qu'il soit tenu de dire ce que € je lui aurai confié. »
— Je ne pense pas, Madame, que Ton songe à exiger la divulgation d'un secret. Il ne s'agit que de la déclaration du mariage, déjà faite le 22 février, et de la déclaration de grossesse faite à tous les médecins qui ont eu rhonneur de vous voir. Ainsi ces faits ne vous appartiennent plus, mais vos secrets sont à vous. Que M. de Chateaubriand reconnaisse la vérité des premiers, c'est tout ce que l'on peut lui demander; personne n'a le droit d'exiger qu'il trahisse les devoirs que lui impose votre confiance ; vous devez être pleirnement rassurée sur ce point.
€ — Eh bien, oui. Je lui dirai de faire cette décla- « ration au président du conseil, et j'espère qu'on le « laissera partir pour Prague. Qu'il me tarde de « mettre un terme aux bruits qui courent là-bas sur « mon compte! Et puis, j'ai besoin de repos. Il me faut € du soleil pour me remettre de tant de fatigues. « Quelques mois passés dans le midi me feront du « bien. Je sens que cela m'est indispensable. Je ne » pourrais pas maintenant aller dans le Nord. Mon « mariage secret ne sera divulgué que plus tard. »
Ces derniers mots m'ont frappé. L'avenir les expliquera peut-être. En attendant, j'ai rendu compte au général du succès de ma négociation, M. Bugeaud s'est empressé de se rendre auprès de M""* la duchesse de Berry pour arrêter les termes précis de la dépêche, et cette affaire, à la traverse de laquelle M"** d'Hautefort a essayé de se jeter, a pris un temps considérable. Il a été décidé, vu l'heure avancée, que ce serait pour le courrier de demain. La dame d'honneur proteste énergiquement contre la démarche de la princesse j il y a là, suivant elle, un oubli de son rang ; c'est reconnaître le Gouvernement de Juillet, traiter avec lui, se mettre à sa discrétion ; tous les instincts aristocratiques
de la comtesse se révoltent à cette idée. M"** la duchesse de Berry est beaucoup moins exclusive sur ce chapitre. Le désir de sortir de prison la rend tolérante ; elle est fort disposée à des concessions qui lui vaudraient la liberté.
La soirée .a été remplie de discussions sur ce sujet des plus délicats. Nous avons argumenté longtemps pour et contre, et plus d'un orage est sorti de cette conversation où les personnalités se trouvaient enjeu. En somme, M"'* d'Hautefort est parvenue à son but. Les bonnes résolutions de la princesse se sont affaiblies graduellement ; elle a cédé à des remontrances présentées assez habilement ; son amour-propre piqué a reculé devant la crainte du qu'en dira-t-on, et je crois bien que toute ma diplomatie de tantôt est en pure perte.
Ainsi tout se réunit pour que Blaye devienne inévitablement le théâtre où devra s'accomplir la dernière scène du drame commencé à Nantes. La décision ministérielle du 30 mars ne rencontre pas d'obstacles ; la santé de la princesse nous donne en vain des inquiétudes; il faudra que nous courions Jes chances de cet accouchement, et tout cela parce que la 'princesse et ses conseillers semblent prendre à tâche de multiplier les difficultés de cette position déjà si précaire. On ne comprend pas cet aveuglement, ou plutôt il y a peutêtre quelque motif secret qui pousse les légitimistes, et la duchesse de Berry elle-même, à rester à Blaye jusqu'à une époque plus ou moins reculée. Ce sont là des mystères que je ne puis pénétrer.
Samedi, 20 avi'il.
Une dépêche télégraphique, venue de très bonne heure, apporte au général une nouvelle qui me fait grand plaisir. Nous allons voir arriver à Blaye, probablement ce soir ou demain matin, plusieurs notabilités de la Faculté de médecine de Paris. C'est un excellent moyen de me tirer d'embarras. MM. Orfila, Fouquier, Andral et P. Auvity ont dû partir de Paris le 18, dans la soirée. Ils ne'peiiyent tarder à arriver ici. Il paraît que ma lettre du 15 a causé quelques inquiétudes et que Ton a voulu tirer la chose au clair. Je ne demande pas mieux.
En arrivant dans le salon de la princesse, le valet de chambre qui devait m'introduire est venu me dire que M™* la duchesse de Berry ne pouvait me recevoir. Un instant après, M""® d'Hautefort sort de l'appartement de Son Altesse Royale et me dit que la princesse est très agitée ; que l'affaire d'hier la tourmente horriblement et que, toute réflexion faite, elle me charge de dire au général de regarder comme non avenu ce . qui avait été décidé hier. M™* la comtesse a bien voulu me recevoir dans son appartement, et là nous avons repris la discussion au point où nous l'avions laissée. .
Il résulte de tout cet entretien diverses petites choses ionnes à noter. La princesse craindrait-elle un refus de la part de M. de Chateaubriand? Si ce célèbre personnage ne peut venir ici qu'à la condition de reconnaître l'état de grossesse de M'-* la duchesse de Berry; si le ministère use de ses droits et prend des précautions, après tout, légitimes, l'ambassadeur choisi croira-t-il pouvoir accepter ce fardeau et entrer en
pourparlers avec le Gouvernement dont il s'est si énergiquement séparé ? Il est certain que les partisans de la branche aînée craignent de se mettre en évidence. M~ d'Hautefort reconnaît qu'ils ont presque raison de se montrer fort circonspects dans la circonstance actuelle. La princesse sent elle-même les inconvénients de sa position singulière; elle a peur de demander à ses fidèles de trop griands sacrifices, et de là ses hésitations, ses perplexités, ses tourments. Elle veut sortir d'ici à tout prix, mais elle n'ose faire ce qui serait nécessaire pour cela. .Elle ne sait jusqu'à quel point il lui est permis de compter sur le dévouement de ses amis. Cette incertitude est le résultat de beaucoup de petites observations ; elle apprend à connaître la valeur de ses partisans, et les découvertes qu'elle a faites depuis quelque temps lui causent un chagrin profond. Pauvre femme ! Puisse-t-elle être au bout de ses mésaventures !
M""* d'Hautefort commence à comprendre que le temps perdu est irréparable. En établissant d'une façon approximative l'époque des couches vers le 15 du mois de mai, nous n'avons plus la possibilité de songer au départ. Il faudrait un concours de cir* constances bien favorables pour arriver en temps utile dans quelque ville frontière d'Espagne, et il n'est pas probable qu'on choisisse ce parti. Il aurait fallu agir en conséquence, négocier cette affaire et donner au Gouvernement les garanties dont il a besoin. Le sacrifice d'un peu de cette prétendue dignité eût été fort utile aux intérêts de la princesse, et je n'ai pu m^empêcher de faire sentir à la dame d'honneur que ses conseils, à ce sujet, n'avaient pas eu d'heureux résultats.
Gela nous a conduits à parler de l'accouchement. J'ai
dit que Tautorité prendrait une foule de mesures pour que la constatation du fait fût sans réplique. Il faudra que cet accouchement soit cent fois plus clair que celui du 29 septembre 1820, et Madame, si elle comprend bien sa position, devra se hâter de nous signaler les premiers indices d'une prochaine délivrance. Je le veux bien, s'écrie M""® d'Hautefort, mais ne comptez pas sur moi et sur M. de Brissac; nous sommes bien décidés à ne nous mêler de rien !
Grâce à notre petit. télégraphe, le général a fait prier M. Gintrac de venir demain à Blaye. Nous allons nous trouver huit consultants réunis, et Dieu sait ce que cette nombreuse assemblée va décider ! Dans tous les cas, ma responsabilité sera bien à l'abri, et, quoi qu'il arrive, l'on n'aura rien à me reprocher.
A cinq heures précises, une chaise de poste dépose aux pieds de la citadelle mes chers et honorés maîtres. Le général leur a fait le plus aimable accueil, et bientôt les quatre arrivants, M. Dubois, M. Deneux et moi, nous sommes réunis en conférence médicale dans le salon du Gouverneur. J'ai donné à ces messieurs les renseignements les plus précis sur la royale malade, et cet entretien s'est continué pendant le dîner. Ces nouveaux convives nous ont apporté bien des nouvelles de Paris; les questions, les réponses se croisent dans tous les sens, chacun interroge^suivant la direction de ses idées, de ses goûts ; nous avons nous-mêmes beaucoup de choses à raconter, et la curiosité des quatre voyageurs n'est pas moins vive que la nôtre. En somme, ce dînera été charmant pour tout le monde, et je l'ai vu finir, à regret.
Un peu plus tard, le général Bugeaud m'invite à me rendre au pavillon, dans le but de faire pressentir à M"*® la duchesse de Berry que le Gouvernement paraît
être dans Tintention d'envoyer à Blaye plusieurs médecins de Paris pour constater définitivement Tétat de sa poitrine et faire un rapport sur ce point.
Je me suis présenté chez Madame à huit heures et demie. Elle était seule et couchée ; j*ai été reçu assez gracieusement. Il est à remarquer que la princesse ne parle jamais des choses qui Tont le plus vivement intéressée, dès que ces choses sont terminées. Elle ne revient que très rarement sur une affaire, elle aime à établir un nouvel ordre du jour, comme elle le dit, de sorte qu'en Tabordant ce soir, j'étais bien sûr qu'il ne serait plus question de nos grands débats d'hier. La décision prise ce matin doit être immuable, ou du moins, la princesse, pour ne pas la modifier, a bien soin de n'en plus parler. Je dois accepter ces manières d'agir|; mais comme j'avais besoin d'une transition naturelle pour arriver à mon but, j'ai rappelé quelques mots de M"'° d'Hautefort et j'ai ajouté ceci :
— Puisque Son Altesse Royale a renoncé au projet d'hier et qu'elle se retranche dans sa force d'inertie, je me demande s'il n^ serait pas convenable que la médecine intervînt. La politique vous retient, d'autres considérations pressantes vous lient les mains, le temps marche, le moment de pouvoir quitter Blaye touche à ses dernières limites. Que dirait Madame si la Faculté mise en demeure de s'expliquer catégoriquement sur sa santé actuelle, prononçait un arrêt capable de changer les résolutions du conseil des ministres ? Je vous ai dit que mes lettres à M. le comte d'Argout contenaient assez de renseignements pour exciter quelque inquiétude dans les esprits de nos maîtres de là-bas. Je ne serais pas étonné que le Gouvernement, ayant conçu des alarmes sur les suites des accidents que je signale dans mes bulletins, n'eût pris quelque mesure
importante. On pourrait bien nous envoyer de Paris ^ plusieurs médecins fameux qui seraient chargés de prononcer en dernier ressort sur cette grave question. Les ministres sentent le besoin de couvrir leur responsabilité, ils se mettront à Tabri de tout reproche derrière un rapport solennel, et je m'attends à voir débarquer ici, . Tun de ces jours, une cargaison de professeurs. Et si cela était ainsi. Madame aurait-elle quelque répugnance à profiter d'une si belle occasion?
* — € A quoi bon s'occuper de ce rêve ? M. d' Argout « et bien d'autres que lui seraient trop heureux de me « voir mourir ici. Gomment voulez-vous qu'ils pren- € nent tant de soins de ma personne? »
Cette idée, on le voit, est le dada de M"** la duchesse de Berry. Je l'ai combattue de nouveau et j'ai prouvé à Son Altesse Royale que le Gouvernement avait le plus grand intérêt à ce qu'il ne lui arrivât rien de fâcheux. J'ai beaucoup insisté sur la vraisemblance de ma supposition, et j'ai profité de cela pour passer en revue tout le personnel de notre Faculté parisienne ; j'ai attiré rattention de la princesse sur ceux de nos maîtres qui sont plus apte& à prononcer un jugement en pareil cas, j'ai indiqué ceux qui sont plus ingambes, plus faciles à enlever à leurs devoirs journaliers, et j'ai insisté plus particulièrement sur ceux qui ont été choisis par M. le comte d' Argout. La réputation de MM. Fouquier et Andral justifie pleinement ce choix et j'ai eu soin de parler d'eux comme ils le méritent.
« — Mais, en vérité, je ne comprends pas votre « persévérance à propos de ce projet ! G'est une folie, « une rêverie; et le ministère, armé du rapport de € MM. Orfila et Auvity, prouvera, même après ma « mort, que Blaye est préférable à Nice pour les poi-
« trines faibles. Gomment voulez-vous que Ton envoie € une commission pour contrôler le travail des pre- € miers experts? Je suis condamnée à me bien porter « ici, et cela parce qu'il a plu à vos chers confrères de « trouver ce climat enchanteur. »
— Il ne s'agit pas de climat et de citadelle, Madame, et les médecins qui viendront ici n'auront rien à voir à ces choses jugées. On ne. s'occupera que de vous, que de votre santé actuelle ; on cherchera à savoir ce qui peut survenir si vous restez ici jusqu'après l'accou^ chement, et s'il y a un danger apparent ou seulement^ probable, on vous signera un exeat qui sera exécutoire dans le plus bref délai.
« — Qu'est-oe que c'est qu'un exeat? »
— C'est une expression employée dans le service des hôpitaux. Gela veut dire : qu'il sorte ^ et j'espère que Madame s'accomodera de ce latin.
« — Je m'arrangerais au besoin de grec ou de € chinois, mais les Grecs et les Ghinois de Paris ne « me feront pas le plaisir de m'ouvrir les portes de « cet affreux tombeau. Mon exeat sera pour me faire « enterrer. On ne me refusera pas celui-là. »
J'ai continué mon thème, et à force de le broder, j'ai fini par exciter l'attention de la princesse. Je lui ai demandé très directement ce qu'elle comptait faire dans le cas où son rêve viendrait à se réaliser.
« — Ma foi, je n'en sais rien. Nous verrons. Il sera « temps de prendre un parti quand le moment sera <i venu. Pourquoi me tourmentez- vous ainsi? Vous « allez m'empêcher de dormir; malgré nioi, malgré «. mes convictions et l'évidence, je songerai à quelque « planche de salut au mjlipu du désastre, pt mon repos « en souffrira. *
— C& n'est paç mon intention, au contraire,, et je
DIMANCHE 21 AVRIL à9i
désire que Madame donne à cette idée assez d'importance pour s'en occuper dès à présent. Je .vous Tai dit, Madame, la Faculté, que vous ne traitez pas toujours avec votre bienveillance naturelle, est capable de faire' pour vous plus que ne feront jamais vos amis les plus dévoués. Nous appartenons à une cause qui domine toutes les autres. Les droits de Thumanité ne sont jamais méconnus par les médecins, et s'il est démontré que vous pouvez recevoir un dommage réel en restant ici quelques mois de plus, soyez convaincue que ni3us saurons parler de façon à vous rendre la liberté.
« — Amen^ puisque le latin est de mode ce soir. « Mais je crois que M. d' Argent a tout simplement « l'intention de m'envoyer ad patrfis. »
Ces plaisanteries en ont amené quelques autres, et la disposition d'esprit est devenue un peu meilleure. J'ai souhaité une bonne nuit à Son Altesse Royale, et je l'ai engagée à se recommander à saint Come et à saint Damien, patron des médecins.
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Dimanche 21 avril.
Ce matin, de très bonne heure, j'ai longuement causé avec -MM. Orfila et P. Auvity. Voici quelques renseignements sur la disposition des ministres à l'égard de la captive de Blaye :
Les détails contenus dans mes bulletins quotidiens ont paru dignes d'une sérieuse attention. Ma dépêche du 15 fit naître des inquiétudes plus vives, et M. Orfila fut appelé dans le cabinet du président du Conseil. Lorsque le dier maître arriva chez M. le maréchal Souit, il trouva le ministre occupé à tta.o&c sur une
carte ritinéraire de M"** la duchesse de Berry. Il était à i)eu près décidé, dès ce moment, que Ton choisirait la voie de terre pour aller s'embarquer à Port-Vendres. On calculait le nombre d'étapes pour aller de Blaye à cette dernière ville, on fixait les stations, enfin ce projet semblait d'une exécution à la fois simple et facile.
Mais au moment même où le ministre revenait ainsi sur son arrêté, il s'éleva une telle clameur dans les journaux légitimistes, on dit avec tant de violence que la princesse était mourante, que sa détention illégale allait devenir bientôt un crime de lèse majesté, on répéta avec tant d'insistance que le Gouvernement se rendrait coupable d'une atroce cruauté à l'égard d'une pauvre femme expirante , que les ministres, poussés à bout, et voulant en avoir le cœur net, prirent tout à coup la résolution d'éclairer le fait, et de. soumettre cette question médicale à l'appréciation de plusieurs hommes de l'art aussi justement renommés par leur savoir que par leur indépendance. Une mission de ce genre, dans les circonstances présentes, pouvait d'ailleurs avoir un double résultat. Si la princesse était réellement assez malade pour avoir besoin d'être transportée en Espagne ou en Italie, les médecins envoyés à Blaye devraient indiquer le mode de transport le plus convenable et diriger une opération qui pouvait devenir fort délicate.
Toutes ces choses furent arrêtées très promptement, et les quatre médecins se mirent en route le 18 au soir. Je suis curieux de savoir ce que diront les journaux légitimistes. Comment va-t-on parler de cette sollicitude du Gouvernement pour M""* la duchesse de Berry? Comment la princesse elle-même s'arran-
gera-t-elle de cette enquête solennelle faite dans son intérêt?
Il est certain que si j'ai contribué en quelque chose à amener le ministère à prendre cette grande mesure, les partisans . de la prisonnière de Blaye ont agi de façon à la rendre indispensable. Aujourd'hui encore, ce sont les criailleries des légitimistes qui, sont la cause principale de cette enquête dont le résultat peut être si défavorable à la princesse. Que de fois déjà j'ai entendu Son Altesse Royale se plaindre du mal que lui font ses amis! Les clameurs non désintéressées du parti légitimiste donnent toujours lieu à un surcroît de précautions de la part du Gouvernement ; il est dans son droit en se protégeant contre des accusations passionnées, injurieuses, et la princesse, qui en souffre, a de trop justes motifs de se plaindre de l'indiscrétion de ceux qui ont bien plus de zèle que de prudence.
Ce matin, à neuf heures, le général est monté au pavillon, et il a chargé M"** d'Hautefort d'annoncer à la princesse que MM. Orfîla, Fouquier, Andral et P. Auvity étaient arrivés à Blaye avec une mission du Gouvernement. Cette nouvelle a causé une vive surprise à la dame d'honneur, et bientôt la princesse, instruite de cette visite solennelle, a fait dire au général Bugeaud qu'elle ne savait pas ce que cela voulait dire, et qu'elle ne comprenait ni le motif ni le but de la présence. de ces messieurs dans la citadelle. Le Gouverneur s'est retiré en faisant prier Son Altesse Royale de lui faire dire à quel moment elle voudrait bien recevoir les médecins arrivés* de Paris.
Il y a eu probablement un conseil tenu entre Madame et ses compagnons de captivité. Après une heure d'attente chez le général, nous avons vu arriver un
des officiers de la garde intérieure dn pavillon. Il était chargé d'un message verbal conçu à peu près en ces termes : M"* la duchesse de Berry n'ayant éprouvé aucun changement dans les symptômes qui la tourmentent depuis longtemps , ne pense pas quMl y ait lieu de faire une consultation nouvelle, et elle ne peut recevoir les médecins envoyés de Paris.
Le Gouverneur m'a paru assez surpris de ce refus. Il m'invite à tenter un nouvel effort, à essayer de faire comprendre à la princesse que ces messieurs ont à remplir une mission importante, etc. Je me hâte de monter au pavillon, mais Son Altesse Royale refuse de me recevoir. On me dit que les trois captifs sont réunis, que leur conférence est très animée et que l'arrivée de cette commission médicale a produit un trouble considérable dans leurs esprits. Je me retire sans avoir pu plaider la cause de la Faculté.
M. Gintrac est arrivé à midi. La réunion de tous les consultants a été assez solennelle, et il a été décidé qu'on ferait une nouvelle tentative auprès de M"* la duchesse de Berry. En conséquence, M. Gintraa, M. Deneux et moi, nous nous rendons aussitôt chez la princesse. Nous avons été reçus immédiatement, . et le confrère de Bordeaux a pris la parole. Il a invité Son Altesse Royale à recevoirles professeurs de Paris, mais ses instances ont été si modérées, il a employé, pour déterminer la royale malade à se prêter à cette entrevue, des arguments si anodins, que j'ai reconnu aussitôt qu'il ne la jugeait pas nécessaire. ,
C'est un fait nouveau pour moi, que cette résolution de ne pas profiter des circonstances qui pourraient produire la liberté. M***la duchesse de Berry, qui parle si aigrement de sa prison, qui reproche si amèrement au ministère sa détention illégale, tyrannique, etc. ,
ne peut pas quitter Blaye en ce moment. On la mettrait, je croîs, dans un immense embarras, si on lui ouvrait les portes de cette citadelle tant maudite, et l'intervention de M. Gintrac dans le débat actuel me prouve que des intérêts majeurs retiennent la princesse dans cet affreux donjon où elle est bien aise de terminer à huis clos la grande affaire de ses couches. Tout cela est vraiment fort étrange, et le Gouvernement, en prenant la mesure que les radicaux rouges et blancs lui ont tant reprochée, aura agi dans le sens le plus favorable à M""* la duchesse de Berry, Les hommes d'État qui ont voulu ruiner le parti légitimiste, ont donné au dief avoué de ce parti, le véritable refuge dont il avait absolument besoin. La princesse rendue à la liberté, aurait eu beaucoup à souffrir des inconvénients de sa grossesse, tandis que, renfermée à Blayé, la plus grande partie des reproches qu'on lui adresse retombe sur le Gouvernement. Il y a tout bénéfice pour Son Altesse Royale à rester ici, dans l'ombre, et elle y trouve même ce singulier avantage de profiter d'une réclusion dont tout l'odieux est imputé au ministère.
M. Gintrac, je l'ai déjà dit, est un habile homme qui sait merveilleusement tirer parti des circonstances. Il a fait une demande sachant bien qu'elle ne lui serait pas accordée, il l'a faite de manière à se faire infuser, et ce refus étant formulé, il a engagé M~ la duchesse de Berry à agir de la façon la plus courtoise avec les illustres membres de la Faculté de Paris, Il désire par dessus tout que le refus de recevoir ces messieurs n'ait rien de blessant pour eux, qu'on lui donne un prétexte aussi plausible que possible, et que l'on dore cette pilule avec un soin tout particulier.
M"^^ ladtichesse de Berry y consent volontiers, mais
cette entrevue et les matières qu'on y discute lui donnent la pensée de tirer un parti quelconque de ces circonstances. Elle veut essayer de revenir sur l'affaire de MM. de Chateaubriand et Hennequin, et elle dicte à M. Deneux quelques phrases ainsi conçues :
€ — Je ne me prêterai à aucune consultation si € Ton ne veut pas permettre à mes deux conseillers € de venir à Blaye. »
L'accoucheur de Madame a été chargé de porter ce billet au gouverneur avec une prière très instante d'expédier cette dépêche par le télégraphe. Pendant qu'il s'est acquitté de cette commission, M. Gintrac et moi, nous avons démontré à Madame que cet ultimatum restera comme non avenu et que cette tentative ne peut conduire à rien de bon. Son Altesse Royale est dans une agitation extrême, elle se roule sur son lit, qu'elle n'a pas quitté, même pour entendre la messe, et nos conciliabules se compliquent à chaque instant d'ii\cidents nouveaux qui suscitent de fréquents orages. Vingt fois dans la journée il a fallu courir du général à la princesse, du pavillon au salon, des médecins nouveaux venus à M. Deneux, de ce dernier à M. Dubois, et j'avoue que cette fois ma mémoire est en défaut pour narrer cette odyssée. Je perds le fil de ces négociations interminables, de ces pourparlers entre gens qui ne veulent pas s'entendre, je m'embrouille au milieu de ces ambassades improvisées et je renonce à tracer une histoire exacte de cette laborieuse journée.
Cependant il faut conclure, et ma conclusion est celle-ci. M"* la duchesse de Berry n'est pas plus malade que de coutume ; son refus de voir une telle réunion de sommités médicales montre clairement qu'elle ne veut pas sortir d'ici par raison de santé. Sa con-
duite depuis ce matin prouve qu'elle est décidée à rester à Blaye jusqu'après ses couches, et la présence de ces messieurs les professeurs de Paris n'eût-elle que ce résultat, je m'en féliciterais. J'espère que la princesse ne tirera plus parti des moindres accidents pour jeter l'alarme au milieu de nous. Nous allons vivre désormais tranquilles et mes bulletins vont retomber dans une monotonie dont je fais grand cas.
Les médecins arrivés de Paris prennent très philosophiquement le refus d'être admis à l'honneur de visiter la princesse. Ils comprennent que la question est beaucoup plus politique que médicale et, en véritables enfants d'Hippocrate, ils se réjouissent de ce que la pauvre malade se trouve assez bien pour se passer de leurs soins éclairés. Le général ne peut pas croire que la princesse persiste à refuser une entrevue qui pourrait lui rendre la liberté ; j'ai beaucoup de peine à lui faire comprendre que M. Gintrac et les docteurs de Paris et de Bordeaux préfèrent voir Son Altesse Royale accoucher dans la citadelle. Je lui ai fait part de tout ce que j'ai vu et entendu, et j'ai fini par changer un peu ses idées sur ce point. La . dépêche télégraphique qui a été envoyée aujourd'hui n'aura aucun résultat, du moins pour le moment actuel; la princesse a prouvé une fois de plus tout le besoin qu'elle a de consulter des gens capables.
Lundi 25 avril.
Si nous avions eu aujourd'hui à notre disposition un détachement de sténographes les plus exercés du Moniteur y ces messieurs à la plume volante auraient recueilli bon nombre de particularités intéressantes,
de conversations pleine de faits bons à noter. Mais le moyen que je suffise à tout ? Courrier diplomatique, conseiller intime, secrétaire d'ambassade, et quelque peu docteur en médecine, Je ne sais où donner de la tète. La princesse, le gouverneur, les chers confrères, les très honorés" maîtres et M. le comte d'Argout ne me laissent par le loisir de respirer ; aussi quand vient le soir, lorsque je veux récapituler les événements de la journée, apprécier les causes, signaler les effets je me perds au milieu d'un dédale où ma mémoire est en défaut.
La journée a été extrêmement laborieuse. La matinée a été remplie de pourparlers, de discussions aigres, d'explications interminables ; la princesse revient à chaque instant sur des griefs passés, • elle récrimine avec violence, la colère s'allume, puis surviennent des pleurs, des attendrissements, et vingt fois nous avons vu cette succession rapide de sentiments contraires qui laisse à peine un peu de place à la raison.
M"* d'Hautefort et M. de Brissac ont épuisé toutes les formes d'instances, de supplications pour engager Son Altesse Royale à tenter la chance d'un rapport favorable; M. Deneux et moi n'avons rien négligé' pour obtenir l'admission de la commission médicale envoyée de Paris ; nous avons démontré qu'un pareil refus dans les circonstances actuelles, serait rendu public et deviendrait entre les mains du Gouvernement une arme puissante contre la royale captive. Nos communs efforts ont échoué contre une obstination que Ton comprendrait à peine si l'on ne savait pas qu'elle est imposée par l'esprit de parti. Il est infiniment probable que la princesse a de bonnes raisons pour vouloir faire ses couches à Blaye. Reste à savoir quelles sont ces raisons. En attendant les éclaircissements de
Tavenir, je crois que M™* la duchesse de Berry n'a rien fait pour s'assurer un asile, et que sa position actuelle ne lui permet pas de mettre à l'épreuve le dévouement douteux de ses plus chauds partisans.
Quoi qu'il en soit, le temps marchait et il fallait prendre un parti. Les médecins envoyés de Paris s'occupaient déjà de leur prochain départ, Jorsque la princesse a fait prier le gouverneur de passer chez elle. Il était trois heures. Voici quelques détails sur cette entrevue :
Son Altesse Royale a remercié affectueusement le général Bugeaud de tout ce qu'il avait fait dans ces derniers temps pour lui être utile; elle a exprimé la pensée que la dernière dépêche télégraphique n'aurait pas un meilleur résultat que les précédentes, elle a ajouté qu'elle sentait désormais l'inutilité de ses tenta-, tives pour recouvrer la liberté, qu'elle y renonçait, mais qu'elle n'oublierait jamais l'empressement qu'il avait mis à seconder ses intentions.
Madame a remis alors au général une lettre dans laquelle elle le charge d'exprimer à messieurs les médecins envoyés de Paris à Blaye, toute sa reconnaissance pour la peine qu'ils ont prise de faire ce long voyage et de quitter ainsi leurs familles et leurs affaires pour venir lui donner des conseils. Satisfaite des soins qu'elle reçoit tous les jours, et n'éprouvant aucun accident nouveau, elle ne croit pas devoir abuser de leur complaisance et leur faire perdre un temps précieux, etc.
En somme, cette lettre, que j'ai tenue entre mes mains et que je n'ai pas eu le temps de copier, mais dont le sens exact est celui que je viens de rapporter, cette lettre, dis-je, est suffisamment motivée et n'a riQu de blessant pour nos chers maîtres de la Faculté.
Il m'a semblé, en la lisant, y trouver la trace de la main experte de M. Gintrac. Le sentiment des convenances est pleinement gardé envers nos chers confrères, et le refus est coloré de façon à ne paraître désobligeant pour personne.
Le général, en communiquant cette lettre à ces messieurs, leur a exprimé son regret de l'inutilité d'un tel voyage. Il avait espéré tout autre chose; la présence de cette commission lui semblait un présage de liberté pour tous les captifs de Blaye, pour ceux qui sont gardés comme pour ceux qui les gardent. M. Bugeaud renonce avec peine aux projets qui lui souriaient. Tant de choses l'appellent à Périgueux, à Excideuil et à Paris, tant d'affaires se pressent, s'accumulent, il a tant à souffrir des retards. qu'entraîne sa présence dans la citadelle, qu'il aspire au moment d'en sortir, et que la royale prisonnière n'est certainement pas. celle à qui la prison est la plus rude. Singulier retour des choses d'ici-bas ! Si le Gouvernement avait quelques raisons de renvoyer la duchesse de Berry dans sa famille, si l'on prenait aujourd'hui des mesures pour la transporter à Naples, il pourrait fort bien arriver que Madame protestât contre cette décision, qu'elle alléguât l'état précaire de sa santé pour demander à rester ici, enfin qu'elle taxât d'inhumanité le ministère qui l'exposerait aux dangers d'un pareil voyage. Le général, ce redoutable geôlier qui ne parle que de clefs et de verrous, serait enchanté d'ouvrir les deux battants de toutes ces portes; mais la captive ne voudrait pas sortir de ce donjon malsain où la barbarie du Gouvernement ne l'a plongée que dans l'espoir de la voir mourir bientôt.
Toutes ces affaires réglées, nous n'avons plus songé qu'à tuer le temps et à le rendre supportable à nos
chers Parisiens. L'un d'eux m'a prié de voir la princesse en son nom et de solliciter de sa bienveillance une audience de quelques minutes. M. P. Auvity, qui est sincèrement attaché à Son Altesse Royale, voudrait dans cette entrevue plaider sa cause auprès de Madame et la faire revenir de quelques préventions. J'ai mis beaucoup d'empressement à m'acquitter de ce message, mais la réponse a été négative, et ce refus a même été accompagné de dureté. J'ai acquis la preuve que le cœur de M"** la duchesse de Berry conservait plus de rancune que je ne le supposais. Je dois dire, pour l'exactitude historique, que M""® d'Hautefort, qui se trouvait chez Son Altesse Royale lorque j'ai présenté cette humble requête, a contrilDué de tout son pouvoir à la faire échouer. La princesse, seule, n'eût peut-être pas résisté à mes prières. Il s'est même passé un fait assez significatif, et que je ne dois pas omettre de consigner
Au moment où je prenais congé de Son Altesse Royale pour aller rendre réponse à mon cher confrère. Madame m'a dit :
€ — Priez M. Auvity de dire de ma part à M. Evrat, « que je fais des vœux pour que les couches de la reine « des Belges soient heureuses. »
Et comme mon visage exprimait la surprise que me causait cette singulière commission. Madame ajouta aussitôt :
« — Surtout que ma commission soit faite directe- « ment, sans passer par aucun intermédiaire. C'est un € simple vœu de femme à femme, la poétique n'a rien « à y voir. Je lui souhaite une heureuse chance, à cette « bonne Louise. »
On s'étonnera sans doute de ce petit incident; mais j'ai eu l'occasion d'en constater un si grand nombre
de ce genre que je regarde ces boutades comme un trait distinctif du caractère de M"" la duchesse de Berry. Hier et ce matin, au milieu des scènes les plus animées, alors que Tesprit aigri par des contrariétés de tout genre, la princesse se répandait en accusations amères et passionnées, souvent, par un brusque retour à des sentiments contraires, elle exprimait son affection sincère pour tel ou tel membre de la famille royale qu'elle chargeait naguère de ses brûlantes invectives.
M. P. Auvity a été fort affligé du refus de la princesse. Il ne peut croire à une pareille hostilité de la part d'une personne si naturellement bienveillante ; il voit là, avec juste raison, la preuve d'une suggestion étrangère. ^ .
Ce soir, j'ai revu la princesse. Nos agitations ont eu pour résultat de rendre la fièvre beaucoup plus vive, d'enlever un reste d'appétit, et M. Deneux est dans des transes continuelles sur le sort de l'enfant. Il poursuit partout Madame avec une merveilleuse tisane de son invention, mais la royale malade esquive habilement le breuvage, grâce au procédé suivant qui lui réussit toujours. L'accoucheur ordinaire s'approche du lit, tenant en main une tasse de ce liquide bienfaisant. La princesse a l'air de se résigner, elle se soulève à demi, trempe le bout du doigt dans la tisane et s'écrie :
a — . Docteur, c'est trop chaud. Vous allez me brûler! « Attendons! »
Un quart d'heure après le susdit accoucheur, qui a soigneusement remué avec une cuiller cette boisson calmante, se présente de nouveau, tend la tasse et Madame, trempant pour la seconde fois son doigt, dans oe fameux spécifique, s'écrie :
€ — Docteur, c'est trop froid, vous avez trop attendu î »
Cette petite scène s'est renouvelée plusieurs fois. Mon cher confrère se désole et laisse échapper les plus sombres pronostics ; la prinôesse rit de la physionomie lugubre de M. Deneux, et moi j'ajoute :
— Cher maître, vous le voyez, en tisane comme en politique, il n'y a que le juste milieu qui réussisse!
Ce rapprochement a mis le comble à la gaieté de Son Altesse Royale. Je vous fais grâce des plaisanteries peu orthodoxes qui ont été commises par M""* la duchesse de Berry. La plupart sont empruntées aux petits journaux, où l'on pourra les retrouver au besoin.
^A^^^^^^^^^^^^WWWM»
Mardi 23 avril.
Ce matin, après une longue conférence médicale, il a été résolu que je ferais une dernière tentative auprès de la princesse pour l'engager à recevoir ces messieurs de Paris. Je l'ai trouvée fatiguée par une toux sèche qui a chassé le sommeil, accablée par cette insomnie qui lui est pénible, la peau brûlante, l'appétit nul, en somme, fort malade. M. Deneux est convaincu que ces divers accidents auraient cédé à l'action de sa . tisane. Qui sait? Je n'ai pas essayé de combattre cette opinion magistrale.
J'ai dit à M"^' la duchesse de Berry que les quatre médecins envoyés de Paris étaient sur le point de monter en voiture pour rentrer chez eux, qu'il était encore temps de tirer parti de leur présence à Blaye, et que je suppliais Son Altesse Royale de réfléchir aux conséquences de son refus. \
« — Toutes mes réflexions sont faites, docteur, je « ne verrai pas ces messieurs, non que j'aie aucune € objection à faire contre te choix: des ministres: Dites-
aM LA CAPTIVirÉ DE LA DUCHESSE DE BERRY
€ leur bien que ma conduite en cette circonstance ne « vient pas d'un défaut de confiance en leurs lumières « ou d'une répugnance contre leurs personnes. Ma c lettre ne doit leur laisser aucun doute à cet égard, « et j'espère que le général se sera bien acquitté de la « commission verbale et écrite que je lui ai donnée « hier. Je tiens ces messieurs pour des hommes aussi € honorables que savants, mais je regrette qu'on leur « ait fait faire un aussi long voyage sans m'en donner « avis. On m'envoie des médecins quand je demande € des jurisconsultes. On a l'air de s'occuper énormé- « ment de ma santé pour se dispenser de donner quel- « que attention à des affaires autrement importantes « pour moi. Dites-donc à vos professeurs de Paris que € je suis bien fâchée de la peine qu'ils ont prise, que « je les remercie de leur bonne volonté à mon égard, « mais que toute nouvelle consultation me paraît abso- € lument inutile. M. Ginlrac et vous, vous me suffisez « complètement. Vous me connaissez, vous êtes habi- € tués à mes misères, je suis contente de ma Faculté, et € tout ce que je désire, c'est qu'elle ne m'abandonne a pas. »
J'ai remercié Madame de cette haute marque de bienveillance, puis j'ai rapporté fidèlement à mes maîtres les paroles que je viens de consigner plus haut. M. Gintrac, qui nous a tenu fidèle compagnie depuis deux jours, est enchanté, du moins je le pense, d'avoir soustrait notre royale malade aux inconvénients d'une entrevue qui aurait donné lieu à un rapport officiel. Les habiles du parti trouvent qu'il y en a eu trop, de ces rapports insérés au Moniteur^ et qu'il eût été mille fois préférable de se tenir dans l'ombre et le silence. Comment nier, avec quelque apparence de succès, des choses avouées par la princesse elle-même, vues et
constatées par un grand nombre de médecins d'âge, de position, d'opinions différentes, et qui finissent par tomber dans la notoriété? M. Gin trac, qui sent parfaitement tout le dommage qui en résulte pour la captivé^ et qui pense qu'au fond, sa santé n'est pas compromise sérieusement, s'est opposé à cette dernière entrevue qui ne peut avoir aucun effet utile pour Madame, et la princesse a compris les motifs allégués par le médecin de Bordeaux. En conséquence, M. Gintrac nous quitte de bonne heure, rappelé par les obligations de sa nombreuse clientèle. Tout le monde ici rend pleine justice à son esprit éclairé, bienveillant, tout le monde comprend les motifs qui le font agir, chacun reconnaît que dans la position délicate où il se trouve, il serait difficile de s'acquitter avec plus de talent et de tact des^ devoirs que lui impose son titre de médecin.
A midi nos quatre voyageurs ont repris la route de . Paris, emportant avec eux la conviction que la santé de la royale prisonnière n'a subi aucune atteinte grave, et que la plupart des symptômes observés et décrits par moi, ont été habilement exagérés par la princesse dans le but de décider le Gouvernement à la mettre en liberté. Ces messieurs, bien installés dans leur voiture, recevaient nos derniers adieux, chacun d'eux offrait au général l'expression de sa gratitude pour la franche hospitalité que le gouverneur leur a accordée, lorsque M. Orfila lui donnant une dernière poignée de main, a dit en manière de conclusion :
« — Général, soyez tranquille. Il n'y a pas péril en « la demeure! »
Ce mot résume toute l'affaire. Il a fait rire tout le monde, les partants comme les restants, et le fouet du postillon a terminé cette petite scène. Bon voyage, mes chers maîtres ! Si votre présence à Blaye n'a
pas satisfait bien des geos, elle m'a été fort utiie en édairant plusieurs points restés douteux jusque-là, en forçant en quelque sorte M"" la duchasse de Berry à 'prendre une position nette et précise. Nous savons aujourd'hui à quoi nous en tenir sur son grand désir de liberté, sur ce besoin d'air et d'espace qui la préoccupait sans cesse, nous connaissons, au moins en partie; ses projets pour un avenir prochain. Je suis enchanté de ces éclaircissements. Nous voici désormais assurés d'attendre à Blaye le dénouement de cette aventure qui excite la curiosité de tout le monde. M. Deneux paraît triomphant, ii se frotte les mains et prépare toutes ses batteries pour le moment critique. D'un autre côté, M. Dubois, qui s'ennuie toujours, aurait voulu prendre place dans la voiture de nos confrères et rentrer à Paris en même temps qu'eux. M. d'Argout qui, comme je l'ai dit, a la bosse de la persévérance, m'écrit de temps en temps et ne manque jamais d'insister sur la nécessité d'établir des relations amicales entre la princesse et le célèbre professeur. Il m'invite toujours à user de toute mon influence pour préparer cette entrevue si nécessaire, et Son Excellence ne semble pas tenir compte des impossibilités que je lui ai signalées à diverses reprises. Entre M. le ministre qui me dit sans cessé : Je désire que M. Dubois soit reçu par M"* la duchesse de Berry, et Son Altesse Royale qui me répète à chaque instant : Je ne veux pas recevoir M. Dubois, la position est bien simple, et je me tire d'affaire grâce à l'expédient du philosophe Buridan. Je me rappelle qu'en mécanique, deux forces égales et opposées se neutralisent ; cela m'encourage à rester immobile entre ces deux volontés contraires. Jusqu'à ce jour, la rancune de M"* la duchesse de Berry ne s'est jamais trouvée en défaut,
MARDI 23 AVRIL m
Son Altesse Royale n'a pas varié d'un mot dans Texpression de ses sentiments à Tégard de notre vénérable maître; aussi tout me fait croire que M. d'Argout échouera dans cette entreprise qui lui tient tant à coaur. Les préventions de femmes sont tenaces.
M, le ministre de T intérieur ne revient .pas avec moins de complaisance sur le chapitre de^ constatations: Le souvenir des tempêtes soulevées par ces malencontreuses mesures me rend sourd à ces recommandations de l'auîbrité, et muet auprès de la princesse. Je laisse au temps le soin de régler ces affaires pleines de querelles envenimées, je pense que tout s'arrangera quand le moment d'agir sera venu; enfin je compte sur le bon vouloir de 1^ captive pour ne pas susciter de difficultés capables de nuire à elle-même plus qu'à qui que ce soit.
Pour remédier autant que possible aux inconvénients des agitations récentes, j'ai employé une partie de la soirée à donner à Son Altesse Royale des soins qui lui étaient tout à fait nécessaires. Bains, boissons calmantes, potions anodines, j'ai mis à contribution lés ressources pharmaceutiques de M. Deneux, et nous avons obtenu de la royale malade une soumission complète aux ordres de la Faculté. L'accoucheur triomphait de plus en plus. Il nous accablait des trésors dé son érudition, et M""® d'Hautefort, qui voudrait que les accoucheurs fussent muets et aveugles, a eu beaucoup de peine à arrêter le débordement d'éloquence du cher maître. Une guerre sourde, intestine, existe toujours entre ces deux personnage^ et donne lieu de temps en temps à des scènes fort amusantes.
nos LA CAPTIVITE DE LA DUCHESSE DE BERRY
Mercredi, 24 avrU.
Un notable changement s'est opéré dans Tétat moral de la princesse ; je lui trouve un petit air dégagé, non pas précisément nouveau, car de temps en temps j'ai observé quelques allures semblables, mais en ce moment, elles paraissent trèSj franchement prises. Il me semble que M"* la duchesse de Berry, en acceptant son parti bravement et sans arrière-pensée, secoue ses préoccupations et s'abandonne aux élans naturels de son caractère. Si je ne me trompe, cela promet, et le temps, grâce à ces allures nouvelles, va* devenir moins long, moins lourd que par le passé. La nécessité de paraître malade condamnait Son Altesse Royale à des manières de vivre qui avaient bien des inconvénients pour elle. Ils n'en avaient guère moins pour moi. J'étais contraint à jouer rigoureusement mon rôle de médecin, à débiter sérieusement le protocole obligé des questions sacramentelles, j'interrogeais le pouls, la langue, j'écoutais le narré des douleurs physiques et morales, et le tout se terminait par des prescriptions dont j'avais peine à varier les formules. Grâce ati ciel, ce temps est passé et nous allons nous sevrer de clinique.
Ces réflexions me sont suggérées par les petits incidents qui ont signalé ma visite de ce matin. Son Altesse Royale m'a reçu d'une façon gracieuse et leste, la conversation a promptement pris une tournure amusante, et pour peu que cela continue, j'aurai de quoi égayer mes souvenirs quotidiens. J'aime mieux cela. Je suis un peu las des éternelles affaires qui nous ont assaillis depuis quelques temps. Nous allons causer, jaser, bavarder, cancaner même, si j'ose m'ex-
primer ainsi, et j^espère que je trouverai matière à récolter. Les propos familiers d'un certain monde prennent un degré d'intérêt qui dépend de Timportance des personnages mis en scène, et pour en donner la preuve, je veux transcrire ici notre entretien de ce matin.
Après diverses choses qui ont servi de débul* à une conversation à bâtons rompus, j'ai ggouté ceci :
— Je dois prévenir Madame que la fête du Roi sera célébrée bientôt. Le 31 de ce mois, une salve de 21 coups de canon sera tirée le soir sur le rempart du^ sud, pour annoncer la solennité du lendemain. Le f *' mai, matin et soir, de nouvelles salves seront tirées par la même batterie. Ainsi Votre Altesse Royale est avertie; j'espère qu'elle n'aura pas trop peur.
« — Oh ! le canon ne me fait pas peur ! Ce bruit-là ne « me paraît pas du tout effrayant . J' aimerais mieux tirer € moi-même ces coups de canon que de supporter les « avanies de vos ministres. Je me ferais artilleur plutôt « que de donner une poignée de main à M. d'Argout, « et je me laisserais plutôt mitrailler que de crier : « Vive Louis-Philippe ! »
Habituellement, je laisse passer ces explosions de politique intime. Une riposte entraînerait une réplique, et en pareille matière je ne tiens pas à guerroyer. J*en ai reconnu l'inutiUté, et l'expérience m'a démontré que j'avais pris le bon parti. Je me disposais donc à changer de sujet de conversation, lorsque M. Deneux, qui retombe toujours sur ses pattes d'accoucheur, a dit d'un ton doctoral :
— Les commotions sont dangereuses dans l'état de Madame, il faut les éviter avec soin. M. Ménière a bien fait de vous avertir de ce qui doit être fait prochainement.
« — Laissez-moi donc tranquille avec vos commo- « lions. Je ne crois pas que le canon détermine beau- « coup de fausses couches, et je sais qu'il a fait faire « phisieufs enfants. La maréchale Gouvion-Saint-Gyr, « après douze ou quinze ans de stérilité, devint grosse « par suite de F émotion que lui causa une salve d'ar- € tillerie. Une dame, mariée à un capitaine de vais- « seau, habitait un port de mer, et recevait les soins € d'un monsieur fort tendre pendant que le mari com- « mandait une expédition lointaine. Une fois nos « deux amoureux oubUant les heures, oubliaient bien « d'autres choses encore, lorsque subito, le coup de « canon annonçant la fermeture du port leur causa « une émotion telle qu'il en résulta, ma foi, une char- « mante petite fille; j'ai vu cette enfant, vivant portrait € de son père, blanche et blonde comme lui, ce qui « était d'autant plus fâcheux, que le mari, vieux et laid, « était très brun, ainsi que la mère. Sa ressemblance « était vraiment scandaleuse. C'est la mère elle-même « qui m'a raconté ce terrible effet d'un coup de canon. « Que dites-vous de cela, docteur, et comment expli- « quez-vous ce phénomène? »
— Je dis, Madame, que ces sortes d'accidents se rencontrent assez souvent chez les militaires. Les femmes de l'armée de terre ou de mer sont exposées à des absences qui entraînent des phénomènes dans lesquels l'artillerie intervient quelquefois, mais sans que son action soit absolument indispensable.
Nous avons ri de ces catastrophes, puis le courant de la conversation nous a conduits à parler de ces ressemblances singulières entre les enfants et leur père, ressemblances accusatrices, qui révèlent des mystères inconnus du public. Ces chapitres réservés sont teft éa
goût de M"** la duchesse de Berry ; aijmi d*écpié-t-elte en riant :
— € J'en ai vu de désolantes, kirm le flls dé « M"** de X. . . ressemble trait pour trait au duc de Boiir- € bon. Le fils unique de la duchesse de X.,. a te ne^ « busqué et les cheveux crépus du petit prince de X.., « Monseigneur (la princesse désigne sous ce nom le « feu duc de Berry) a laissé son cache* dans plusieurs « maisons que connaît bien M. Deneux. Gomment « expliquez- vous ce phénomène, docteur ? »
La princesse est extrêmement curieuse. Elle couri toujours après les -éclaircissements, elle aime à se rendre compte des causes et des effets ; véritable fille d'Eve, elle interroge Farbre de la science, et sous ce rapport elle aime la conversation des médecins. Dans la pensée de Son Altesse Royale'^nous devons savoir toutes choses, pouvoir répondre à toute questi(m; la nature n'a pour nous ni voiles ni n^stères, et cette haute opinion de l'universalité de tios^ connaissances, si elle est flatteuse, n'est pas toujours fâdle à Justifier. Voici ma réponse:
— Ces ressemblances paraissent déterminées par les conditions physiques qui président à ta naissance de ces enfants. . '
— « Gomment l'entendez-vous ?»
— Toutes les conditions de supériorité sont en faveur du père. Dans ces sortes d'affaires, le père attaque, souvent mêiHe il ne remporte la victoire qu*aprés des difficultés qui exaltent sa puissance. La mère, an contraire, a peur, et le plus souvent ce sentiment la paralyse. De là, cette influence paternelle qui se manifeste avec tant d'énergie dans la reproduction de son type. Ajoutez à cela que, dans le flûê grand nombre ôêê cée, rettfânf pfôôféê âmê ces tàtcôMtàmm m m
aiâ LA CAPTIVITE DE LA DUCHESSE DE BERRY
mâle. La même cause détermine le double phénomène. IjB sexe et la ressemblance prouvent la prépondérance physique du masculin. Ce système, qui est d'une application rigoureusement exacte dans les haras, les bergeries et les basses-cours, le serait également dans Tespèce humaine s'il était possible d'apprécier toutes les conditions qui interviennent dans ces mystères. Cependant, sans aller trop loin, on peut indiquer avec une exactitude suffisante le sexe 4* un enfant à naître, et si Madame veut me permettre quelques questions, je QTois pouvoir satisfaire sa curiosité.
— « Grand merci. Monsieur le prophète. Il vous « faudrait trop de renseignements. Je n'ai pas besoin « devons pour savoir que j'accoucherai d'une fille. »
— Vous le croyez. Madame. Eh bien, je puis, à l'aide de mon système, faire une foule de suppositions qui sont touîes à votre avantage...
— € Non, non, ne supposez rien, laissons aller les « choses selon leur cours naturel, et bientôt, je l'es- € père, on saura à quoi sans tenir.»
M. Deneux n'a pas laissé passer ceci sans en prendre sa part. Ces sortes de questions médico-philosophiques sont un objet de prédilection pour lui ; il disserte profondément sur ces mystères, mais il est trop professeur et ses explications ne seraient claires que pour un auditoire d'étudiants de quatrième année. La princesse se lasse bientôt d'écouter des phrases scientifiques qu'elle né comprend pas, et le cher maître est réduit à pérorer dans le vide.
On voit, par tout ce qui précède, que nos entretiens
*sont assez animés, et que l'ennui ne parviendra pas
facilement à se loger au pavillon. M"' la duchesse de
Berry est une Causeuse aimable et vive; elle procède
par sauts et par bonds ; un mot qui se rencontre sert
de texte à une causerie nouvelle; aussi cette absence de méthode pédantesque donne beaucoup de charme à nos réunions improvisées.
Vers cinq heures, le courrier de Paris nous a apporté une dépêche ministérielle dont le général a bien voulu me donner communication. Il s'agit des précautions à prendre pour arriver à une constatation rigoureuse de Taccouchement de M"* la duchesse de Berry. Les • instructions de M. le comte d'Argout sont détaillées, minutieuses ; elles me paraissent très superflues, et je doute qu'il soit possible de les suivre à la lettre. On voit que M. le ministre de l'intérieur s'attend à trouver chez la princesse une mauvaise volonté complète; il prescrit des mesures en conséquence,*»mais le général ne croit pas possible de suivre ce programme.
En attendant le moment critique, il a dû communiquer cette sorte d'arrêté ministériel à la personne intéressée, et, d'après ce que j'ai su, M. le gouverneur n'est pas satisfait de son entrevue avec la princesse. Son Altesse Royale a vu, dans ces mesures de rigueur, une intention manifeste de la blesser, de l'humilier ; chaque paragraphe de cette pièce interminable a donné lieu à des discussions violentes. Le tout s'est terminé par une explosion de colère, puis sont venues les larmes, enfin le général m'a déclaré qu'il ne se chargerait plus de semblables messages.
€ — C'est votre affaire, docteur, toutes ces constata- « tiens sont du ressort de la Faculté, je n'ai rien à voir « dan^ ces opérations mystérieuses, arrangez- vous a comme vous l'entendrez avec votre malade. Tâchez « seulement d'être au courant de ce qui se passe, ne « vous laissez pas surprendre par l'événement, aver- € tissez-moi à temps, je ne vous demande que cela. Je
€ ne veux pas que Madame puisse me reprocher dé^ t choses qui ne dépendent pas de moi. >
Ce soir, j'ai trouvé la princesse fort triste, elle n'a pas dîné; j'aurais voulu lui donner quelques éclaircissements sur la dépêche ministérielle qui Fa tant froissée, mais elle a affecté de n'en pas parler et je n'ai pat cru devoir prendre l'inittative. Je l'ai déjà dit, Madame n'aime pas à revenir sur les choses qui la blessent. Elle semble s'efforcer de les oublier en n'en parkmt plo». ' C'est un procédé qui lui réussit et qui convient à l'extrême mobilité de son esprit.
J'ai dit à Son Altesse Royale que M. Deneux et moi nous coucherions dans l'intérieur du pavillon, aftn d'être plus à portée de lui donner des secours qui peuvent devenir nécessaires d'un instant à l'autre. Cette mesure de sûreté n'a pas paru déplaire à la princesse; elle a seulement dit que notre prudence était excessive et qu'elle n'accoucherait pas avant vingt ou vingt-cinq jours. Nous avons discuté les probabilités, rapproché les dates, calculé beaucoup de choses, et Madame a fini par dire :
«' — Soyez tranquilles, je vous tiendrai au courant « dô ce qui adviendra. Vous serez avertis à temps, je « vous en réponds. Vous pouvez vous fier à moi pour « ces sortes de remarques. »
— Maîâ pas trop, réplique M. Deneux. Madame doit se souvenir de ce qui nous est arrivé a la naissance de M" le duc de Bordeaux. J'étais couché non loin de l'appartement de Madame, nous étions tous en pleine sécurité,, et Dieu sait si nous avions raison d'y êtse !
« — Oh ? émette fois, il n'en sera pas de même, je vous « 1(^ promets. Et cependant, si M. â'kr^mt me per- (i sécute, si Fort me force à recevoir M. Dttbote, on « v#pra c# dont j# iftti^ é«p«Wé. »
En attendant cette clôture si désirée, nous avons engagé M"* la duchesse de Berry à suivre nos ordonnances, à se lever tous les jours, à se promener, à chercher quelques distractions, à se nourrir un peu mieux, et nous avons trouvé assez de docilité sur tous les points de ce régime. Elle nous a promis de ne pas négliger ces petits moyens qui ont de Timportance dans sa situation actuelle, et nous Tavons quittée à peu près remise des agitations de Taprèsmidi.
Jeudi, 25 avril.
En vérité, le climat de la Gironde n'est pas aussi méridional que je l'avais supposé. Nous avons des coups de vent terribles , des pluies torrentielles ; à chaque instant, notre printemps cède la place à Thiver. Cela tient sans doute à la proximité de TOcéan, à la fréquence du vent d'ouest qui, dans le golfe de Gascogne, est le wsLi pi'ocellosus aquilo.
Ces tempêtes du ciel, aidées de celles que font naître les dépêches de M. le comte d'Argout, nous donnent de mauvaises nuits et chassent le doux sommeil, ce bienfaisant réparateur des maux de la journée. M"** la duchesse de Berry dort habituellement beaucoup c'est pour elle un besoin impérieux. Depuis longtemps elle éprouvô, sous ce rapport, une ptivation réelle; ce matin encore, je l'ai trouvée triste, accablée, parce que sa nuit a été mauvaise. Mes potions calmantes né l'engourdissent pas assez, j'augmenterais volontiers la dose d'opium tà je ne craignais que cette substance n'ait quelque influence fàq|ieuse sur la santé de notre royale malade. Elïe me disait :
* — Faites -moi dormir, doeteur, que je puiÉlé
« échapper ainsi aux tristes réalités de ma vie de pri- « son. Peut-être vous devrai-je quelque heureux rêve « qui me transportera loin d'ici et me consolera, pour « un moment, de la liberté absente. »
— Vous savez, Madame, que je ne vous refuse pas mes potions calmantes, et, que de plus, M. Deneux et moi, nous ne vous épargnons pas nos entretiens un tant soit peu soporifiques. Que pouvons-nous faire de mieux ? Voulez- vous que je vous magnétise ? Peut-être parviendrai-je à vous endormir.
— « Non pas, s'il vous plaît. Je parle en dormant, « et je ne suis pas assez sûre de votre discrétion pour « m' exposer ainsi. Je n'ai jamais voulu me laisser « magnétiser. On m'a dit que dans mon enfance, j'ai € eu quelques accès de somnambulisme. Sans savoir « au juste l'effet que cela pourrait produire sur moi, « Je ne veux pas en courir la chance. Je ne comprends « pas que l'on puisse s'exposer ainsi à subir une in- « huence inconnue du premier venu. Mais, réellement
• « avez-vous quelquefois magnétisé? »
Il y avait là ample matière à conversation ; mais, comme cela n'a rien amené de saillant, je m'abstiens de mentionner des détails sans intérêt. La princesse adopte volontiers quelques-unes des promesses du magnétisme, mais elle montre peu de crédulité à l'égard des merveilles dont les sectateurs de Mesmer font si grand bruit. Elle trouve que la faculté d'endormir à volonté les enfants malades, les grandes personnes tristes et souffrantes, serait déjà un assez beau privilège et que la pauvre humanité y gagnerait beaucoup à ce qu'il y eût à son service bon nombre d'endormeurs brevetés et patentés. Pour ma part, je ne dis pas non, et cette idée de la princesse nous conduit à parler des avantages du sommeil.
« — Pourquoi les femmes dorment-elles plus que € les hommes? Pourquoi les femmes se plaignent- « elles ordinairement de ne pouvoir dormir ? Voyons, « docteur, pouvez-vous m*expliquer tout cela de façon « à me le faire comprendre. »
— J'essaierai, Madame, et sans entrer dans la considération des causes physiologiques qui vous rendent le sommeil plus nécessaire qu*à nous, je vous dirai simplement qu'il y a dans la satisfaction instinctive de ce besoin de dormir, quelque chose d'essentiellement féminin que j'explique de la manière suivante. Les femmes comprennent bien mieux quô nous les besoins de la conservation. Elles se soignent en général de façon à vieillir moins vite, à se porter mieux, à rester plus longtemps fraîches et belles. Or, pour atteindre ce but si désirable, aucun moyen n'est plus efficace que le sommeil. Toutes les femmes savent, ou du moins sentent cela; on ne vieillit pas quand on dort, aussi le sommeil est-il pour elles une des grandes affaires de la vie. C'est un moyen excellent de suspendre l'action des causes qui nous usent, qui nous dévorent, et Ninon de Lenclos expliquait sa préférence pour un de ses amants en disant : « Celui-là, au moins, me laisse dormir. »
« — Ah ! Ninon a dit cela ? Elle en était bien capable ! « II, me semble que les Ninon sont devenues rares ; je « n'en ai jamais rencontré, tandis que j'ai entendu « bien des femmes se plaindre des maris qui avaient « trop de respect pour leur sommeil. Après cela, il « est difficile de contenter tout le monde. »
— Vous voyez. Madame, que les femmes dorment plus que les hommes, puisqu'elles ont plus besoin de sommeil et, surtout, parce que le sommeil leur rend un immense service. Il rafraîchit le sang, repose le teint,
Hi8 LA CAPTIVITÉ DE LA DUCHESSE DE BERRY
il favorise l'embonpoint, toutes choses dont le beau sexe connaît le prix. Vous m'avez demandé, en outre, pourquoi les femmes se plaignaient si souvent de ne pouvoir dormir. Celles qui dorment mal ont mille fois raison de se plaindre, puisque la privation de sommeil leur est particulièrement préjudiciable. Celles qui se plaignent sans raison, se servent de ce prétexte pour expliquer la perte de leur beauté, pour légitimer leur fraîcheur éclipsée. Peu de femmes consentent à vieillir tout simplement, à ne plus être jeunes et belles; il leur faut une cause qu'elles puissent avouer, publier même, et celles qui ont subi le plus rudement l'action du temps, sont toujours en mesure d'accuser l'insomnie ou tout atitre motif semblable des désastres que Tàge entraîne à sa suite.
« — Tout cela est fort méchant, docteur, vous êtes « sans pitié pour nous, vous nous disséquez d'une « main barbare ; avec votre méthode d'analyser nos € actions, nos paroles, vous arriverez à des découvertes « où il y a peut-être quelques vérités, mais où la « charité ne se montre pas du tout. Les médecins sont « nos ennemis naturels ; ils nous voient de trop près, « ils sont les confidents obligés de nos misères, ils « devraient être les premiers à nous consoler.. Vous « croyez que nous rapportons tout au besoin de plaire, « que la coquetterie est notre unique pivot ; nous dor- € mons pour être belles, et quand la beauté ne vient « pas ou s'en va, nous nous plaignons de ne pas dormir. « Pour mon compte, je proteste !»
Nous avons longuement argumenté sur ce chapitre, mais je vous fais grâce des développements de ce texte gros de discussions amusantes. La princesse était de fort bonne humeur. Je l'ai revue dans l'après-midi, d'une heure à deux, et je l'ai trouvée se promenant
dans sa chambre et dans le salon, s'occupant de fleurs, d'oiseaux, de son cher Bewis.
Je vois maintenant Madame assez régulièrement trois fois par jour : le matin, de neuf à dix heures ; Taprès-midi, d'une heure à deux, et, le soir, de neuf heures à dix heures et demie et même plus tard, suivant que la conversation se trouve engagée. Le plus souvent , M. Deneux assiste à ces entrevues , M"^ d'Hautefort et M. de Brissac ne paraissent ordinairement que dans la soirée, et le temps me semble * passer assez vite.
Ce soir, au milieu d'une foule de choses, j'ai eu l'occasion de parler des accidents qui peuvent compliquer les derniers moments d'une grossesse, *et j'ai dit, sans avoir l'air d'y toucher, que, dans certains cas, la présence de deux médecins était tout à fait nécessaire. J'ai même ajouté qu'il pouvait survenir telle circonstance dans laquelle un accoucheur prudent s'adjoignait plusieurs confrères dans le but de s'éclairer de leurs lumières et de garantir sa propre responsabilité. En pareille occasion, je ne balancerais pas à réclamer .l'assistance du professeur Dubois, et je m'estimerais heureux de pouvoir recourir à son expérience.
M""® la duchesse de Berry n'avait pas jugé à propos dédire son opinion sur ce point ; mais M. Deneux, qui laisse difficilement tomber une conversation de ce genre, s'empara de mon idée et l'appuya de telle force, que Madame dit :
« — S'il m'arrivait malheur, je consentirais alors à € recevoir M. Dubois, et ce serait, je vous le jure, € non pour moi, mais pour vous, pour votre garantie; € j'espère que nous n'en viendrons pas là et surtout « je pense que vous ne voudriez pas me tromper en « réclamant une coopération inutile. »
Nous la rassurâmes sur ce point, et je me suis félicité d'avoir levé ce lièvre. C'est un pas de fait dans une voie qui, jusque-là, nous était interdite, et j'y trouve une preuve nouvelle de ce défaut de rancune dont j'ai déjà fait compliment à la princesse.
M. Deneux et moi, nous sommes parfaitement d'accord sur ce point essentiel. Nous ne voudrions, ni l'un ni l'autre, encourir seuls les chances de l'accouchement. Nous sentons la nécessité de nous prêter, en pareil cas, un mutuel appui, d'appeler à notre aide, s'il y a lieu, le plus grand nombre de témoins honorables et compétents. Personne de nous n'a envie de revendiquer le stérile et périlleux honneur de présider seul à cette cérémonie, dont les suites sont soumises à tant de hasards. Nous sommes bien décidés à partager ce fardeau.
Vendredi 26 avril.
Ce matin, j'ai trouvé Madame de fort bonne humeur; dès mon entrée dans le salon, je l'entendais rire aux éclats avec sa femme de chambre, et en arrivant auprès du lit de la princesse, elle m'a dit en me présentant Bewis emmailloté :
« — Voici un nouveau-né qui s'est passé de vos « charmantes constatations. Comment trouvez-vous « mon poupon, docteur ? N'est-ce pas qu'il ressemble à « M""* Hansler ? Avez-vous une nourrice à nous donner ? « Que va dire le gouvernement ? Et mon père Deneux « qui n'était pas là ! Courez vite au télégraphe et faites « prendre les armes à la garnison ! »
Tout cela était dit fort gaiement et je me suis empressé de donner la réplique à la nouvelle accouchée.
M. Deiieux est arrivé, et avant qu'il ait eu le temps de s'armer de ses lunettes pour examiner cet intrus, Madame et sa camériste ont fort bien joué leur rôle. Nos plaisanteries sur ce sujet ont eu un résultat singulier. Voici ce qui s'est passé. Tout en parlant de nourrices, de biberons et de langes, j'ai dit à la princesse :
« — Mais, Madame a-t-elle pensé à une layette? « veut-elle qu'on lui en envoie une de Paris ou que « l'on en fasse composer une à Bordeaux ? :>
« — Grand merci, docteur, j'en ai une. »
a — Madame l'a-t-elle ici ? »
« — Non, elle est à Bordeaux. Elle m'a été envoyée a par des amis. Je ne voudrais pas devoir au gou- « vernement de Louis-Philippe les vêtements de « mon enfant. Ce sont là des choses trop intimes. « J'aurais sans cesse ces objets sous les yeux, je ne « veux pas recevoir de vos amis un pareil cadeau. « J'ai encore un certain nombre de petites affaires qui « ont servi à mes enfants et que je serai enchantée de « retrouver. Ce qui m'embarrasse, c'est de faire venir « tout cela ici. »
— Mais c'est fort simple. Que Madame fasse mettre ces choses à l'adresse du général, et la caisse viendra ici tout droit.
* — Oh ! très bien ! Le général comprendra mes « motifs. Mais puisque nous traitons ce chapitre, je « vous avoue que je n'ai pas de bercelonnette. Deman- € dez-en une très simple, petite, commode, pouvant « se poser partout. Priez qu'on me la garnisse en vert, t c'est plus doux aux yeux des enfants. »
On voit que si le Gouvernement ne fournit pas 'les langes, il se chargera au moins du berceau. Nous avons beaucoup jasé sur ces matières importantes,
M. Deneux,qui se sentait sur son terrain, a déployé une variété de connaissances pratiques qui font l'admiration de M™* Hansler.
Dans raprès-midi, nous étions occupés de choses non moins intéressantes. Madame se montrait fort gaie, et nous avions tous le cœur en joie, lorsque le commandant de place est venu faire son inspection dans les appartements de la princesse. C'est une visite domiciliaire dont je ne comprends pas trop Futilité, et cette cérémonie qui se renouvelle tous les mois a fait froncer les sourcils de la captive. Le susdit commandant est' un gros petit homme à visage sévère, vieux soldat qui a fait la guerre d'ItaUe et qui affecte déparier le patois napolitain comme un vrai lazzarone.
Notre gaieté s'était enfuie et je cherchais à la ramener au milieu de nous, mais la princesse restait pensive, et bientôt elle s'est écriée :
« — Je vous assure qu'il a le mauvais œil, il me t porte malheur, et je suis convaincue que c'est un « jetiaiore. »
Cette découverte nous a beaucoup fait rire, et M. Deneux, qui s'est fait expliquer cette propriété du mauvais œil, a dit malicieusement : Je doute fort que ce monsieur ait le regard si dangereux, car il n'a pas le pouvoir d'éloigner les jeunes officiers qui font une cour assidue à sa femme.
— Oh I si les yeux du susdit mari étaient pistolets, la garnison serait bientôt privée de lieutenants, dit à son tour l'aide de camp du général qui, suivant moi, serait une des premières victimes de cette artillerie conjugale.
Ainsi lancés, Dieu sait tout ce que nous avons dit sur ce chapitre ! Nous nous sommes permis de plaisanteir sur le compte du mauvais œil, mais la prin-
cesse s'est défendue avec courage contre nos attaques : « — Moquez-vous tant que vous voudrez, il n'en « sera pas moins vrai que c'est une croyance univer- € sellement répandue dans mon pays. Mon grand-père « y croyait fermement. Son ye//5/o/*e s'appelait le chat noine Ororio. L'ayant rencont^6 un jour d'une- « manière subite, inattendue, il en ressentit une émo- « tion si pénible qu'il s'écria aussitôt, que cette ren- « contre lui serait funeste. Il mourut^ en effet, deux ou « trois jours après. »
— Je ne nie pas sa mort, au contraire, mais, Madame, quel âge avait alors votre respectable aïeul?
« — Mais il avait, je crois, environ soixante-quinze « ans. »
— Evidemment, Madame, il avait bien le droit de mourir ; un jfe//a/ore n'était pas absolument nécessaire pour opérer un tel prodige.
« — Voilà bien nos esprits forts, nos philosophes pari-
< siens 1 Que direz-vous de ceci? Le prince Ottojano € était lejettatore du duc de Lucques. Il vient faire «une visite au duc; en traversant une galerie, il € s'arrête pour admirer un lustre magnifique que l'on « venait de mettre en place. A peine l'a-t-il regardé
< que le lustre tombe et se brise en mille pièces. « Nierez-vous l'iniluence fâcheuse du mauvais œil? »
— Je dis. Madame, que les ouvriers étaient maladroits, que l'œil du prince Ottojano n'a pas eu le pouvoir de briser la chaîne trop faible qui soutenait cette masse de cristal et de cuivre doré.
« — Gela est bientôt dit, mais je ne crois guère à « ces explications. Le même personnage entre dans t le cabinet du duc; un de ses enfants arrive en « jouant, le jettatore le regarde et à l'instant l'enfant « tombe et se blesse grièvement à la tête. Je pourrais
«VOUS citer cent accidents survenus sous la même « influence, qui ne sont certainement pas dus au «hasard, que Ton ne peut pas regarder comme une « simple coïncidence, et qui justifient trop bien la € croyance de mes chers Napolitains. »
• — Heureux ceux qui croient, Madame. La foi abrège tout travail, on n*a pas à s'occuper du pourquoi et du comment; c'est bien plus commode, et Ton se dorlote tout doucement dans son petit fatalisme.
c — Mais i)as du tout, vous vous trompez grande- « ment. On a un remède assuré contre le mauvais œil : « on porte de petits bijoux en corail, en nacre, ayant « la forme d'une corne plus ou moins recourbée, ou « bien encore de petites mains ayant deux doigts « étendus et faisant ce qu'on appelle les cornes, et « tout est dit. Dans presque toutes les maisons, dans « les palais, on place au-dessus de la principale entrée « une paire de cornes de ces magnifiques bœufs de € la Galabre, et l'on se croit à l'abri do ces maléfices. >
Si nous avons pris la liberté grande de rire de la maladie, on peut croire que nous n'avons pas moins ri du remède, et Madame, tout en soutenant sa thèse, n'a pas pu garder son sérieux contre bon nombre d'arguments dont je vous fais grâce. Cette entrevue a été fort amusante. . -
La soirée a été un peu plus calme. L'éternelle constatation est revenue ' sur le tapis ; au ' milieu de nos graves propos sur ce sujet, j'ai insinué que quelques témoins honorables devraient pénétrer dans la chambre à coucher de Madame, lorsque le moment serait venu. J'ai ajouté que plusieurs personnes choisies parmi les autorités de la ville, seraient chargées de constater la présence de Son Altesse Royale dans l'appartement, aussi bien que son identité, et qu'elles se retireraient
dans le salon après avoir acquis la certitude que la personne couchée dans ce lit était bien M"^ la duchesse de Berry, que l'on n'avait pas caché d'enfant nouveau né auprès d'elle, ni préparé aucun moyen de faire disparaître celui que l'on attendait.
Toutes ces choses dites simplement, sans la moindre tournure officielle, ont été acceptées sans conteste, et nous avons souhaité le bonsoir à Madame qui, en somme, a eu une très bonnejournée.