‹ La captivité de Napoléon III en AllemagneChapitre 10 sur 30 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

VISITES. — LE COMTE CLARY. — HELLWITZ, L'ENVOYÉ DE BISMARCK. — LE PLAN DE CELUI-CI. — LE GÉNÉRAL FLEURY. — COM- MENT L'EMPEREUR AURAIT EU de l'argent. — M. THÉLIN. — LE TRAIN DE LUXE.

^'empereur reçut, surtout pendant les beaux jours d'automne, un grand nombre de visites, et je connus ainsi ceux de ses partisans qui avaient voulu témoigner leur sympathie à leur souverain dans sa tragique destinée. Parmi les visiteurs reçus, naturellement avec le consentement de l'Empereur, je relève notamment :

Le gouverneur du prince impérial, le comte Le comte Clary, qui arriva de Londres, dès le 1 1 septem- Clary bre, comme premier émissaire de l'Impératrice à Wilhelmshœhe. Le comte était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans. Il était originaire d'une famille du sud de la France. Le

nom de Clary était devenu célèbre par la femme de Bernadotte1, princesse royale, puis reine de Suède. En 1847, alors qu'elle était reine-douairière, je lui fus présenté à Stockholm. De caractère et de manières, elle réalisait complètement le type de la Française.

Le comte Clary vint plusieurs fois seul d'Angleterre et accompagna aussi l'Impératrice, lors de la visite unique qu'elle fit à Wilhelmshœhe.

Le baron de Le général en retraite baron de Béville nous Béville. avait été annoncé par la légation de Prusse à Bruxelles. C'était un partisan et ancien serviteur de Napoléon et il paraissait d'une grande insignifiance. Il semblait d'ailleurs que, pendant ses visites répétées, il fût tout juste toléré par les chauvins d'ici.

La duchesse II faut citer une personnalité remarquable parmi les visiteurs : la duchesse de Hamilton2. Elle vint plusieurs fois, mais je ne la vis que lors de la première visite qu'elle fit à l'Empereur. C'était une femme jolie, aimable, qui n'était plus très jeune. Sa ressemblance physique avec sa sœur, la princesse de Hohenzol-

1 Désirée Clary, fille d'un négociant marseillais, épousa Bernadotte, qui fut roi de Suède sous le nom de Charles XIV. Sa sœur était femme de Joseph Bonaparte.

* Mère de la princesse de Monaco.

ton.

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lern1, n'était pas frappante, mais la proche parenté se révélait dans sa façon de parler et dans l'accent de sa voix.

On connaît l'affection que Napoléon avait toujours eue pour elle. Il avait même été question autrefois d'un mariage entre la duchesse, alors princesse de Bade et le prince. Louis- Napoléon. Mais la mère de la princesse, la grande-duchesse Stéphanie, n'eût sans doute pas consenti à un mariage, qui, à cette époque, eût été si peu brillant.

Une personnalité quelque peu différente, Hellwitz. M.B.-H. Hellwitz, fut introduite auprès de moi par le président du gouvernement de Cologne, M. de Bermuth. Le président me demanda le 8 septembre 1870 par lettre, de la part du chancelier, de ménager à M. Hellwitz une entrevue avec l'Empereur. Napoléon reçut immédiatement le porteur de la lettre et eut avec lui un entretien qui dura plusieurs heures. Dans le courant de septembre et d'octobre, il le reçut encore plusieurs fois sans formalité aucune.

On parlait alors de négociations entamées, sur l'initiative de notre gouvernement, avec

1 Autre fille du grand-duc de Bade et de sa femme Stéphanie de Beauharnais, fille adoptive de Napoléon Ier.

l'Empereur prisonnier, qui, naturellement, se rendait compte, après les événements de Sedan, des difficultés qu'entraînerait la continuation de la guerre.

J'ignore si Hellwitz joua en cette occasion le rôle d'intermédiaire. En tout cas, ce juif converti, devenu propriétaire foncier, après avoir été autrefois un ardent démocrate, savait s'entourer de l'auréole d'une importante mission spéciale, qu'il affichait même à la table d'hôte de l'hôtel de Wilhelmshœhe. Mission de Au cours d'une de ses visites, il me déclara

Hellwitz sans détour qu'il était un émissaire de Bisauprès de . ,

l'Empereur. marcki bien qu auprès de 1 Empereur, il fit

passer les idées du chancelier et même ses propositions, comme émanant seulement de l'entourage de celui-ci.

Hellwitz, il faut le reconnaître, était un homme averti et rusé. Mais sa vanité, qui le poussait à vouloir participer à de grands événements politiques, lui fit souvent faire des déclarations dénuées de tact. Hellwitz me dit qu'il avait eu pour mission de demander à l'Empereur s'il voulait, avec l'aide de Bazaine et de son armée, reprendre la couronne et introduire un régime militaire en France, et ensuite, en cédant l'Alsace et la Lorraine, conclure la paix avec la Prusse. S'il refusait, on

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ferait la paix avec n'importe qui, même avec les rouges, s'ils étaient suffisamment forts pour donner des garanties de paix.

Hellwitz prétendait que ses communications avaient fortement impressionné Napoléon, mais qu'il lui avait déclaré ne pouvoir accepter ces propositions, son règne devenant impossible en France, s'il cédait deux provinces. Hellwitz cherchait à donner plus de vraisemblance à son récit, en racontant qu'au quartier général on désirait avoir une paix assurée avant la fin de l'automne. Les journaux ne parlaient que de 7 p. ioo de malades, mais en réalité la dysenterie et la fièvre typhoïde faisaient des ravages dans l'armée. En Allemagne, il fallait pourvoir à l'entretien de 120.000 prisonniers. Le train de vie de Napoléon était également coûteux. D'autre part, ce serait une entreprise difficile et longue que d'assiéger à la fois deux places fortes comme Paris et Metz ; le succès en paraissait incertain et l'armée territoriale devait être renvoyée dans ses foyers.

Enfin, Hellwitz ajouta qu'on voulait susciter le plus possible de prétendants au trône, pour mettre rapidement fin à la guerre. On souhaitait de n'être pas mis dans la nécessité de pénétrer plus avant dans cette France, si difficile à conquérir, et où il était

plus difficile encore de conserver ses conquêtes.

Je ne suis pas à même de dire dans quelle mesure les déclarations de cet homme méritaient créance, Napoléon ne m'en ayant jamais parlé. D'une manière générale, je ne crois pas que sa mission à Wilhelmshœhe ait eu de l'utilité ou un résultat quelconque.

Sur le caractère et le passé de ce personnage qui, à cette époque, ne laissait pas que d'être intéressant, je demandai et reçus les renseignements suivants :

« Hellwitz est l'associé d'une maison importante et, avant de s'occuper de politique, passait personnellement pour un homme honorable au point de vue commercial. Sa femme serait de bonne famille, et il semble que des froissements d'amour-propre aient rejeté cet homme dans l'opposition.

« Depuis le conflit constitutionnel, Hellwitz est un des chefs du parti démocrate et passe pour être un des principaux associés d'un journal démocratique connu. Selon un bruit qui circula déjà avant la déclaration de guerre, Hellwitz aurait été poussé par un ancien consul dévoyé à une entrevue avec Napoléon, entrevue pendant laquelle des sommes importantes auraient été mises à sa disposition, à la condition que son journal trahît les intérêts

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de son pays, ce que Hellwitz aurait refusé de faire. Hellwitz ne peut sans doute pas être jugé équitablement, étant donnés son exaltation, sa vanité, et aussi son désir de se mettre en avant, défauts particuliers à sa race. Au fond, peut-être vaut- il mieux que sa réputation. »

Après le départ de Hellwitz, l'Empereur me Le général fit demander un sauf-conduit pour le général Fleury. Fleury l, l'ancien ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, qui vivait alors en Suisse, son intention étant d'inviter le général à Wilhelmshœhe. Très peu de temps après l'envoi du sauf-conduit, l'ancien représentant de la France à la cour de Russie se présenta et me fit une visite que je lui rendis à l'hôtel de Wilhelmshœhe. Ce diplomate militaire était un homme d'une grande finesse, un Français de manières, de conversation, et d'allures très agréables. Il avait démissionné à la chute de l'Empereur.

Ce qui paraissait étrange à un officier prussien, c'est la franchise avec laquelle l'Empereur critiquait des officiers de son armée.

1 Fleury fut en 1861 aide de camp de l'Empereur, en 1862 directeur général des haras impériaux, grand écuyer en 1866. En 1869, il devint ambassadeur à Saint-Pétersbourg où il représenta la France jusqu'à la chute de l'Empire.

L'Empereur

critique

lui-même

les officiers

de son

armée.

Un jour, la conversation entre l'Empereur et moi ayant roulé sur la situation morale de l'armée française, il fut question de ce fait que tant de prisonniers avaient violé leur parole d'honneur. Napoléon concéda que le prestige du point d'honneur dans l'armée avait malheureusement beaucoup baissé. Il raconta par exemple qu'après la bataille de Solférino (24 juin 185g) un colonel français passa en conseil de guerre, pour s'être lui-même proposé en vue de la croix d'honneur, bien que personne ne l'eût vu sur le champ de bataille. L'enquête établit qu'il s'était honteusement dérobé et qu'il avait voulu masquer sa lâcheté par cette incroyable audace.

Un autre officier d'état-major aurait voulu séduire la femme d'un camarade. Sur le refus de celle-ci, il aurait, pour se venger, provoqué en duel et tué le mari.

Du comte K..., qui jouait maintenant un rôle auprès du gouvernement de la Défense Nationale, Napoléon raconte qu'il avait fallu le rappeler de l'armée du Mexique, parce qu'il avait volé.

Pour protéger les derrières de notre armée contre les officiers internés qui manquaient à leur parole d'honneur (ce qui chagrina aussi l'Empereur), nous prîmes des mesures de pré-

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caution, en recommandant à toutes les autorités d'exercer à la frontière une surveillance permanente sur tous les voyageurs.

Dans les lieux d'internement même, il était interdit aux officiers de quitter leur domicile la nuit, et ils devaient informer de tous leurs changements d'adresse la police, à laquelle il était imposé de ne pas perdre de vue ces demeures et de prendre des renseignements sur ces locataires auprès de leurs logeurs.

Parmi les partisans de l'empire qui rendirent M. Thélin. visite à Napoléon prisonnier, se trouvait aussi M. Thélin, son ancien trésorier \ Il m'avait été annoncé par la légation de Berne, et je crois qu'il apporta de l'argent à l'Empereur.

C'était probablement le seul qui, après la catastrophe de Sedan, pût disposer de fonds, et il le fit certainement dans l'intérêt seul de son maître, car tous vantaient la fidélité de ce vieux serviteur. Il emporta dans sa fuite en Suisse de quoi parer aux besoins urgents. En tout cas, M. Thélin, chaque fois qu'il apporta de l'argent, était le bienvenu, car Napoléon n'avait gardé après la bataille de Sedan qu'une somme infime.

1 M. Thélin avait accompagné Napoléon dans sa captivité au fort de Ham et pris une part active à son évasion. 11 avait épousé la fille d'un des geôliers de la citadelle.

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Ressources personnelles de Napoléon.

Pendant la captivité de l'Empereur, ce trésorier éprouvé faisait la navette entre Wilhelmshœhe, la Suisse et la Belgique, et en rapporta toujours, dit-on, de l'argent. Il voyageait sous le nom de Félix.

A chaque visite nouvelle de Thélin à Cassel, nous discutions la question de savoir si l'Empereur avait une grosse fortune. Nous ne pouvions pas nous faire de réponse précise.

Le général Castelnau taxait la fortune privée de l'Empereur à 3 ou 4 millions au plus, ce qui mettait ses revenus à 200.000 francs à peine. On pouvait évaluer à zéro les revenus provenant de France. Seuls donnaient des revenus sûrs les biens que l'Impératrice possédait en Espagne.

La propriété que l'Empereur avait à Rome fut vendue. Peu de chose, presque rien fut sauvé du naufrage du 4 septembre. Enfin il fallait vivre au jour le jour à Chislehurst, où séjournait l'Impératrice. Paul de Cassagnac1 qualifia le train qu'y menait la souveraine, de très modeste, voire de « mesquin ».

Après le départ de l'Empereur de Wilhems-

1 Paul Granier de Cassagnac, journaliste militant du parti bonapartiste. Il fut fait prisonnier à Sedan et interné à Cassel. Après la guerre, il resta fidèle à ses convictions politiques et fonda le journal Le Pays.

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hœhe, sa situation de fortune fut, dans les journaux, l'objet de mainte discussion. On fit notamment mention d'une vente avantageuse, qui peut en effet avoir contribué à épargner à la famille impériale en exil les soucis d'argent. Il s'agissait du train de luxe, dont l'Empereur s'était toujours servi en France, et qui était installé avec tous les raffinements du confort moderne.

On racontait que le tsar en avait fait l'acquisition pour sept millions. Il est de fait que le train passa en Russie et servit aux voyages privés de la Cour russe. Il ne fut pourtant pas possible d'établir avec certitude, si une somme aussi élevée en avait été donnée. Le public ne sut pas davantage si l'Empereur reçut lui-même l'argent payé pour le train. Il est très possible que le train de luxe ait été considéré comme propriété de l'Etat et vendu comme tel.

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