CHAPITRE VIII
L'AFFAIRE RÉGNIER. — NOUVELLES TENTA- TIVES. — SITUATION DÉSESPÉRÉE DE BOUR- BAKI. — DÉPÊCHE CONCERNANT PALIKAO.
— NAPOLÉON DEMANDE AU ROI DE PRUSSE L'AUTORISATION POUR BOURBAKI DE REN- TRER DANS METZ. — VISITES DU GÉNÉRAL DE GALLIFFET, DE LA PRINCESSE MURAT, DU GÉNÉRAL BOYER ET DU PRÉFET DE POLICE PIETRI. — ENTRETIEN DANS LE CABINET DE TRAVAIL DE NAPOLÉON. — L'ÉTAT DE SANTÉ DE L'EMPEREUR. — LES DÉVASTA- TIONS A SAINT-CLOUD. — NAPOLÉON ET GARIBALDI.
?N des premiers jours d'octobre, le général Castelnau vint me trouver en ville, pour m'informer que l'Empereur désirait me voir. A cinq heures, je fus à Wilhelmshœhe et j'y appris que l'affaire Régnier, dont il était alors beaucoup question dans la presse, préoccupait vivement Napoléon.
NAPOLEON III EN CAPTIVITE
Il me fit de l'affaire le récit qui lui en avait été envoyé de Chislehurst.
Pendant les heures de récréation que le prince impérial passait toujours dans le jardin de la maison de campagne, il était souvent abordé par un monsieur qui sut, par toutes sortes d'amabilités, capter la confiance de l'adolescent, qui était alors âgé de quatorze ans. Finalement, il fit une photographie de lui et de la maison de Chislehurst. Cet homme s'appelait Régnier. Bientôt ses visites cessèrent, et il semble que le prince n'y ait pas attaché une grande importance et n'en ait presque plus parlé dans la suite. D'après ce que me raconta l'Empereur, Régnier, aidé par le commandant des troupes prussiennes investissant la place de Metz, s'était, peu auparavant, présenté tout à coup devant les avant-postes français, avait demandé la permission d'entrer, et, comme il déclarait être chargé pour le maréchal Bazaine d'importantes communications de l'Impératrice Eugénie, il avait pu pénétrer dans la forteresse. Devant le maréchal, il prétendit avoir mandat d'envoyer en Angleterre le général Bourbaki, à qui l'Impératrice désirait confier une mission extraordinaire.
Pour attester de la véracité de ses affirma-
tions, il montra les photographies qu'il avait
apportées.
On sait que Bazaine avait toujours été très
peu renseigné sur ce qui se passait hors de
Metz, de sorte qu'il ne fallait pas absolument
un plan bien astucieux pour le faire tomber
dans un piège pareil à celui que cet imposteur
lui avait dressé.
Bourbaki Bourbaki se déclara disposé à accepter la
est autorisé prétendue mission et, accompagné au commenà quitter r n . . ,
Metz cernent par Régnier, il se hâta de gagner
Chislehurst. Dès son arrivée, il se fit d'abord annoncer à sa sœur, Mme Le Breton, dame d'honneur de l'Impératrice. Il paraît que celle-ci demeura muette de stupéfaction, lorsqu'elle vit son frère devant elle. Peut-être crut-elle, à ce moment, devoir s'attendre aux pires nouvelles. Elle ne tarda pas à se convaincre que l'Impératrice n'avait en aucune façon provoqué ce voyage. Le général était donc venu absolument en pure perte.
« Vous pouvez vous figurer », dit Napoléon, « le désespoir de Bourbaki, d'autant plus que les avant-postes prussiens devant Metz lui refusèrent l'autorisation de rentrer dans la forteresse. »
Naturellement, le malheureux général se considéra comme la victime d'une intrigue,
EN CAPTIVITE
qu'il se figurait avoir été ourdie par le prince Frédéric-Charles, le commandant en chef de larmée d'investissement de Metz.
A Chislehurst, on était également d'avis que, par ce procédé perfide, Bazaine avait été, de propos délibéré, privé d'un auxiliaire précieux, afin que la défense de Metz lui fût rendue encore plus difficile.
Napoléon ne formula pas ouvertement ce soupçon devant moi. Mais ses allusions m'en firent comprendre l'existence.
Ainsi, Régnier passait pour un espion prussien. Il est vrai qu'à cette époque, on était très prodigue, en France, de cette appellation.
Napoléon me pria d'envoyer immédiatement un télégramme chiffré au comte de Bismarck à Versailles. Cependant, la forme qu'il me proposa d'abord ne me paraissant pas très heureuse, il la modifia et me remit le télégramme rédigé comme suit : L'Empereur Napoléon désire savoir si M. Régnier, qui a été dernièrement à Met\, a votre confiance et s'il a une mission.
J'apportais la plus grande circonspection à de semblables communications par télégraphe, surtout, et c'était le cas pour celle-ci, quand il fallait préalablement les traduire d'une langue dans l'autre, et ensuite en chiffres. On avait
fait assez de fâcheuses expériences sous ce rapport. Aussi traduisais-je toujours, en allemand, avec le concours de l'Empereur, les dépêches de ce genre, m'assurant qu'il en avait parfaitement compris le texte et qu'il en était satisfait.
L'Empereur En même temps que cette question de l'Em-
refuse de pereur j'en envoyai moi-même une seconde recevoir . . J
Palikao. <1U1 concernait la venue a Cassel du ministre
de la guerre Palikao. En effet, j'avais reçu de
Ferrières un télégramme signé du chancelier
et qui disait : « S'il était exact que le général
Palikao se trouvât à Cassel, il devrait être
retenu et traité comme prisonnier. »
Je répondis : « Palikao n'a pas été à Wilhelmshœhe et il n'aurait pas été reçu par l'Empereur. L'Empereur désire savoir si M. Régnier qui a été dernièrement à Metz, a votre confiance et s'il a une mission. »
Nous avions fait savoir à l'Empereur quel sort attendrait son ancien ministre de la guerre, pour le cas où il se montrerait à Cassel ou à Wilhelmshœhe . Napoléon m'avait fait dire par le général Castelnau qu'il ne serait nullement disposé à le recevoir, puisque Palikao, de concert avec Trochu, avait odieusement abandonné l'Impératrice. Il me renouvela encore cette déclaration personnellement.
EN CAPTIVITE
De Ferrières, je reçus aussitôt cette réponse à ma question : « Je connais M. Régnier seulement depuis la visite qu'il a faite ici et je ne l'ai chargé d'aucune mission. Il me laissa entendre qu'il en avait une de l'Impératrice. Comme il est établi que cela n'est pas le cas, je l'ai invité à quitter le quartier général. »
Il faut croire que cette affaire de Régnier Situation
et de Bourbaki préoccupait vivement Napo- fâcheuse de , , ^ , . , ., . , Bourbaki.
leon. Car, quelques jours après, il me pria de
télégraphier de nouveau au chancelier au sujet de cette affaire : « Le général Bourbaki, actuellement à Londres, a été dupe de Vintrigue de M. Régnier. L empereur Napoléon prie le Roi de permettre au général de retourner à Met%. »
Il était bien naturel que Napoléon s'inquiétât au sujet de son général. Car l'affaire Régnier avait mis celui-ci dans une situation difficile. Sans troupes, éloigné par des intrigues du poste d'honneur qu'il occupait à la tête de la garde impériale, placé dans une position qui devait le pousser forcément dans le camp de l'armée républicaine, il était vraiment à plaindre.
A plusieurs reprises, Napoléon exprima le désir pressant de voir Bourbaki, lors de son voyage de Londres à Metz. «Je suis désolé »,
répétait-il chaque fois qu'il parlait de cette malheureuse affaire.
Apprécia- Je n'ai jamais pu apprendre jusqu'à quel tions sur le point notre gouvernement était initié à tout Régnier ce mJst^re- Du télégramme que Bismarck m'avait envoyé de Ferrières, il résulte qu'on n'était entré que très peu, et sans doute au début seulement, en relations avec l'intrigant.
Mais ce qui, surtout, lave notre gouvernement de la suspicion d'avoir commis , dans cette affaire, un acte quelconque qui eût pu redouter le grand jour, c'est le livre du maréchal Bazaine, L Armée du Rhin. Il y déclare qu'arrivé à Metz, Régnier, au nom de l'Impératrice Eugénie, demanda au maréchal Canrobert et au général Bourbaki, qu'un d'eux se rendît à Londres. Canrobert aurait refusé, tandis que Bourbaki aurait accepté.
En outre, Bazaine affirme expressément que le quartier général de l'armée de siège prussienne n'avait autorisé la sortie de Metz d'un émissaire pour l'Impératrice, qu'à la condition que cet émissaire ne pourrait plus rentrer dans la forteresse.
Il semble étrange que ni Régnier, ni ce qui est particulièrement surprenant, le maréchal Bazaine, n'aient fait connaître cette condition
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à Bourbaki, dont le désespoir montre clairement qu'il n'en savait rien.
Quant au quartier général prussien, il était absolument dans son droit, en maintenant les conditions qu'il avait posées primitivement.
Le jour même où Napoléon avait adressé par télégramme la prière au Roi d'autoriser Bourbaki à rentrer dans Metz, le général Castelnau m'écrivit :
« Monsieur le Gouverneur, l'Empereur ayant appris que le général Bourbaki a reçu V autorisation de retourner à Met\ et quil est parti de Londres pour s'y rendre, me charge d * avoir l'honneur de prier Votre Excellence de faire dire à M. le comte de Bismarck qu'il ait V obligeance de considérer la demande qu avait faite VEmpereur comme non avenue. »
Nous n'avions aucune connaissance de cette autorisation, et les événements ultérieurs établirent qu'elle n'avait jamais été accordée, ce que j'avais présumé pour ma part. En effet, Bourbaki aida d'abord à l'organisation de l'armée du Nord, se rendit ensuite à Orléans et, sur Tordre formel de Gambetta, entreprit la malheureuse marche vers le sud qui lui fut si funeste.
En 1864, j'avais eu l'occasion défaire la con-
naissance du général Bourbaki dont il était tant question maintenant. Pendant les manœuvres à Berlin, j'avais été attaché à la personne du grand-duc héritier Nicolas de Russie1, qui mourut plus tard à Nice. Sur le désir de notre roi, Bourbaki avait été, avec deux autres officiers supérieurs français, envoyé également à Berlin, pour assister aux manœuvres. Nous chevauchâmes plusieurs fois côte à côte et, aux dîners qui suivaient les revues, nous fûmes souvent voisins de table. Déjà, à cette époque, le général jouissait d'une certaine réputation. Ses manières simples et sans prétention, la franchise de ses jugements formulés avec modération devaient le rendre très sympathique.
Un jour, le général Castelnau me transmit un télégramme de l'Impératrice Eugénie. Elle y sollicitait pour le conseiller d'État Gautier, — pseudonyme sous lequel le comte Clary voyageait souvent, — une entrevue avec le chancelier. Sur le désir de Napoléon, la dépêche fut aussitôt réexpédiée au comte de Bismarck. Je présume qu'elle avait trait à l'affaire Régnier.
Je dois ajouter qu'en réalité on n'a jamais
1 Fils aîné de l'empereur Alexandre II ; né le 20 septembre 1843, mort le 24 avril 1865.