‹ La captivité de Napoléon III en AllemagneChapitre 13 sur 30 · GENERAL CHANGARNIER · texte numérisé non relu

GENERAL CHANGARNIER

EN CAPTIVITE

convocation d'une Constituante. Mais l'Empereur n'en savait pas plus long. Parfois, il est vrai, j'avais l'impression que Napoléon restait à dessein muet sur ce point.

Un autre personnage, qui vint se présentera moi à Cassel, sous le nom de Polloni, m'avait été envoyé de Suisse par notre chargé d'affaires, avec une lettre pour moi. C'était l'ancien préfet de police de Paris, Pietri, un parent du secrétaire particulier de l'Empereur. La première fois que je le vis, je pensai avoir affaire à une sorte de domestique dégrossi, tellement il avait l'air vulgaire. Mais je n'aurais pas même eu besoin de sa lettre d'introduction, pour me convaincre de mon erreur. M. Pietri était un homme du monde aimable, de manières parfaites, intelligent, érudit, avec qui on avait plaisir à s'entretenir. Cela m'intéressait beaucoup de l'entendre parler de Paris et des Parisiens qui, à ce moment, étaient enfermés depuis déjà quatre semaines. Il estimait que, d'après la connaissance qu'il avait de la place, un investissement complet était impossible, que des hommes isolés trouveraient toujours, surtout pendant la nuit, des issues cachées qu'on ne pourrait ni découvrir, ni surveiller. Mais naturellement, ces passages, selon Pietri, ne seraient praticables qu'à des hommes agis-

sant seuls. Il raconta en outre, que d'énormes provisions étaient emmagasinées à Paris et que la population se défendrait jusqu'au bout. Il ajouta que, de même que partout ailleurs, la foule, prompte aux excès, aux bagarres et aux émeutes, était lâche, mais que, d'après son expérience, il se trouvait à Paris un assez grand nombre de gens, gaillards déterminés à tout, qui attendraient une mort certaine avec une sorte de fanatisme. Ceux-ci, prétendait-il, dominaient complètement le gros de la population, de sorte qu'elle n'oserait pas agir autrement que les chefs l'ordonneraient.

Il était visible que Napoléon avait attendu Pietri depuis longtemps. Il partit et revint souvent ; l'Empereur l'avait probablement chargé de missions particulières. Mais je ne crois pas que les ordres qu'il lui confiait aient pu recevoir leur exécution au delà de la frontière, car l'ancien préfet de police de Paris ne jouissait pas de beaucoup de sympathies en France.

Malgré la bonne entente qui régnait entre mes Français et moi, je me vis pourtant obligé parfois de prendre une attitude énergique, le caractère gaulois étant porté aux empiétements.

Le marquis de Lafferières, qui était également arrivé à Wilhelmshœhe, s'était, d'après

ce qu'on me rapporta, installé au château, sans en demander l'autorisation. Le Dr Conneau avait de même fait venir son fils et le logeait chez lui. Je ne connus ces deux cas que lorsqu'il était trop tard pour intervenir personnellement. J'écrivis donc très poliment au général Castelnau, que j'étais dans la nécessité de le prier de mettre un terme à ces abus, car je n'étais pas autorisé à permettre que ces messieurs demeurant au château offrissent l'hospitalité à leurs amis. Je conseillai au général d'engager le médecin, s'il éprouvait le désir très naturel d'avoir son fils près de lui. de l'installer à l'hôtel de Wilhelmshœhe. En même temps, je priai le général de régler cette affaire le plus discrètement possible, parce que je ne voulais en aucune façon froisser personne.

Le général Castelnau avait beaucoup trop de bon sens pour ne pas partager cette façon de voir, et mon attitude ne tarda pas à porter ses fruits, lorsqu'il fut question de la visite de l'aîné des princes Murât1.

Le 14 octobre, lorsque je voulus informer Napoléon que le chancelier donnait son assentiment, demandé par l'Empereur, au voyage du comte Clary à Versailles, je trouvai le sou-

1 Le prince Joachim Murât, frère du prince Achille.

verain indisposé. Néanmoins je fus reçu. Ce n'était qu'un léger accès de goutte qui obligeait Napoléon à garder la chambre, mais personne, et le malade moins que quiconque, n'y attacha la moindre importance.

Dans le cabinet du monarque régnait de nouveau une chaleur épouvantable, que le feu, crépitant dans la cheminée, augmentait encore. Napoléon s'y sentait à son aise et, ce jour-là, je le trouvai, encore plus qu'à l'ordinaire, disposé à la causerie.

Quand nous eûmes réglé les quelques rares

affaires de service , l'Empereur en revint

encore au cas Bourbaki, mais ne s'y attarda

point.

Comment Ensuite il commenta un télégramme qui

1 Empereur venait d'apporter la nouvelle de notre victoire

la situation ^ Orléans et de la prise de la ville.

Puis il parla de la situation présente de la France sous le gouvernement républicain et répéta : « Non, je le dis franchement, tout gouvernement serait impossible en France, après la perte des deux provinces. » Il ajouta que dans ces conditions, tout le monde, les journaux, les Chambres et les partis l'accableraient. On crierait qu'il avait provoqué la guerre, et voulait maintenant céder l'Alsace et la Lorraine, etc. Je répondis que la Répu-

EN CAPTIVITE

blique serait obligée d'en prendre son parti, parce que la situation militaire présente nous faisait un devoir de poser de telles conditions. Je racontai aussi à l'Empereur combien j'avais été frappé, lors de mes séjours en France, de voir tous les partis réclamer le Rhin comme ligne de frontière et demander l'annulation des traités de 1815 \

1 Le comte Monts ne faisait que reproduire la manière de voir de Bismarck. Il est intéressant de reproduire ici un extrait d'un livre émouvant publié par le baron Verly, fils du colonel des Cent gardes, sous le titre Les Etapes douloureuses . Lors de la conférence qui eut lieu entre Bismarck et de Moltke, d'une part, et le général de Wimpffen, d'autre part, et qui se termina par la capitulation de Sedan, Bismarck s'exprimait ainsi : « Ce serait folie que de s'imaginer que la France pourrait nous pardonner nos succès ; vous êtes un peuple irritable, envieux, jaloux et orgueilleux à l'excès. Depuis deux siècles, la France a déclaré trente fois la guerre à la Prusse (se reprenant), à l'Allemagne; et, cette fois, vous nous l'avez déclarée, comme toujours, par jalousie, parce que vous ne pouviez nous pardonner notre victoire de Sadowa. Et, pourtant, Sadowa ne vous avait rien coûté et n'avait pu en rien atteindre votre gloire. Mais il vous semblait que la victoire était un apanage qui vous était uniquement réservé, que la gloire des armes était, pour vous, un monopole; vous n'avez pu supporter, à côté de vous, une nation aussi forte que vous; vous n'avez pu nous pardonner Sadowa, où vos intérêts ni votre gloire n'étaient nullement en jeu. Et vous nous pardonneriez le désastre de Sedan! Jamais ! Si nous faisions maintenant la paix, vous recommenceriez la guerre : voilà toute la reconnaissance que nous aurions à attendre de la nation française ! Nous sommes, nous autres, au contraire de vous, une nation honnête et paisible, que ne travaille jamais le désir des conquêtes, et qui ne demanderait qu'à vivre en paix, si vous ne veniez constamment nous exciter par votre humeur querelleuse et conquérante... Aujourd'hui, c'en est assez ; il faut que la France soit châtiée de son orgueil, de son caractère agressif et

De Monts J'ajoutai que, depuis plusieurs siècles, les

expose ses jrrançais avaient souvent fait irruption en idées sur les conditions Allemagne, s'étaient emparés de provinces,

de la paix, en avaient voulu encore davantage et que ce n'était pas une excuse de dire que le caractère français est agressif. Voilà pourquoi il fallait maintenant, ainsi que le désirait d'ailleurs Bismarck, régler les comptes avec la République, ne pas se contenter d'une trêve, mais établir une paix durable, en reculant les frontières. Qu'à ces conditions seulement, le régime républicain en France offrirait quelque garantie de sécurité future pour l'Allemagne. Qu'évidemment il serait plus facile de s'entendre sur les conditions de la paix avec un gouvernement monarchique. Que les gouvernants actuels ne se rendaient peut-être pas un compte exact des ravages épouvantables que le bombardement de Paris, imminent et attendu d'un jour à l'autre, pouvait causer. Autrement, il serait permis de supposer qu'ils eussent préféré livrer la capitale, au lieu de l'exposer aux calamités d'un siège. Qu'il avait été question de faire sortir de Paris une grande

ambitieux ; nous voulons pouvoir assurer la sécurité de nos enfants et, pour cela, il faut que nous ayons, entre la France et nous, un glacis; il faut un territoire, des forteresses et des frontières qui nous mettent pour toujours à l'abri de toute attaque de sa part. »

EN CAPTIVITE

partie des habitants, pour assurer au commandant de la place une plus grande liberté d'action et lui permettre de prévenir les conspirations et de diminuer la misère. Mais, comme il s'agissait d'une ville de plusieurs millions d'âmes, on se heurterait pourtant à de graves difficultés, dont la moindre était le logement et l'alimentation des habitants, forcés de quitter leurs foyers. Cette république qui ne voulait pas de la paix, ne pouvait donc être, à mes yeux, qu'une grande calamité pour la France. Je conclus en disant qu'il n'était même pas possible de prévoir si la lutte actuelle entre les deux nations ne deviendrait pas une guerre de cent ans, comme autrefois entre l'Angleterre et la France.

Cela nous amena à parler de l'évolution historique de l'Europe et, une fois lancé, je ne pus m'empêcher de faire remarquer à l'Empereur que, depuis des siècles, la France avait été l'élément agissant de notre continent, qu'elle avait participé à presque toutes les guerres européennes et qu'elle avait fourni aux croisades les trois cinquièmes des chevaliers, alors que tout le reste de l'Europe n'en avait fourni que deux cinquièmes.

L'Empereur me regarda d'un air étonné, mais ne put rien objecter. D'ailleurs, grâce à

son éducation en partie allemande, à son intelligence pénétrante et à sa haute culture, il admettait la contradiction, d'autant plus qu'il ne se dissimulait nullement les côtés faibles de son pays.

Cette conversation intéressa beaucoup Napoléon, et il la reprit, lorsque, quelques jours plus tard, je me trouvai de nouveau avec lui. La santé II souffrait toujours de son catarrhe, mais ne

de Na- gardait pas le lit. Les journaux ont, d'ailleurs, poleon . attacj1^ beaucoup trop d'importance aux indispositions de l'Empereur. Elles n'étaient certainement pas autre chose que des affections catarrhales, dont tant de gens sont frappés pendant l'hiver, et auxquelles sont exposées surtout les personnes d'un certain âge. Jamais, durant cette période, il ne fut question du mal auquel l'Empereur succomba en janvier 1873 i. Aux médecins anglais qui trouvaient presque incompréhensible que, pendant la journée de

1 II semble établi que Napoléon III, pendant la journée de Sedan, souffrait beaucoup de la maladie de vessie à laquelle il a succombé. Par moments, il se tenait des deux mains au pommeau de sa selle, et il refusa de descendre de cheval, malgré les prières de son entourage, dans la crainte de ne pouvoir remonter sur sa bète. — Déjà, plusieurs années avant la guerre de 1870, le Dr Guillon, appelé à l'examiner, à Biarritz, avait reconnu l'existence d'un calcul vésical. Ce diagnostic fut combattu par la petite camarilla médicale qui entourait l'Empereur, mais se trouva vérifié par les faits.

EN CAPTIVITE

Sedan, il eût pu rester cinq heures en selle et qui voyaient dans ce fait l'indice d'une énergie prodigieuse, on peut répondre que, pendant sa captivité, l'Empereur fit à plusieurs reprises de longues randonnées à cheval, et qu'il lui est même arrivé de rester en selle plus de deux heures, uniquement pour son plaisir.

Reprenant notre récente conversation, l'Empereur et moi, nous en vînmes à parler du manque de religion et de morale, dont les conséquences inévitables se faisaient déjà sérieusement sentir en France. Bien que Napoléon montrât beaucoup de clairvoyance, lorsqu'il s'agissait de considérations de ce genre, sa façon d'envisager ces questions, de même que ses arguments, étaient néanmoins bien français. En cela, il se révélait tout de suite le descendant de la maison Bonaparte et le fils de la belle et frivole Hortense.

Au sujet des ravages causés à Paris et dans les environs, l'Empereur dit qu'ils étaient si graves, que l'ennemi même n'aurait pu en faire de pires et que, pourtant, ils étaient l'œuvre de Français. Il déplora particulièrement le vandalisme avec lequel on avait sévi à Saint- Cloud, où de nombreuses et précieuses œuvres d'art avaient été détruites.

Quelque temps après, je fus chargé de de-

mander à l'Empereur s'il ne désirait pas rentrer en possession de quelques-uns des objets qu'on avait pu sauver, mais il refusa tout.

Ce jour-là, Napoléon me raconta avec indignation, comment on avait mis sens dessus dessous son cabinet à Saint-Cloud et que, maintenant, on prétendait y avoir découvert des lettres des plus compromettantes. La presse avait parlé, dans des termes extrêmement blessants, de la découverte de ces documents, que Napoléon affirmait être des faux en majeure partie. Situation Ensuite, il parla du bruit lancé par les jourpecumaire naux> d'après lesquels il aurait placé soixantel'Empereur. cinq millions de francs en valeurs étrangères, sauvant ainsi une fortune. Il ajouta que les journaux avaient donné la nomenclature exacte des valeurs et les noms des maisons de banque où elles auraient été achetées. Il se proposait de faire démentir ce que les allégations de la presse avaient de mensonger.

Cette conversation nous amena à parler d'échanges économiques, de doit et avoir. Napoléon ne me paraissait pas un homme d'affaires bien expérimenté, mais, sans doute, avait-il trouvé le plus souvent des hommes qui géraient fidèlement ses affaires pécuniaires. Il semblait apprécier beaucoup le jugement de Thélin, son trésorier. Il fut de mon avis sur

EN CAPTIVITE

ce point que les princes feraient bien d'administrer convenablement leur fortune privée, tant dans leur propre intérêt, que dans celui des nations, auxquelles les maisons régnantes doivent donner, en cela aussi, le bon exemple.

Ainsi qu'il avait coutume de faire, quand nous nous entretenions de questions qui excitaient son intérêt, il passait brusquement d'un sujet à un autre. Ainsi me parla-t-il cette fois de sa collection d'armes de Pierrefitte. Puis, il désira savoir comment nos gros canons, avec leurs énormes provisions de munitions, seraient transportés de Lagny l jusqu'aux emplacements choisis pour eux en vue du siège de Paris. Je lui racontai ce que j'en avais appris par les journaux ou par des renseignements particuliers.

Enfin, Napoléon me montra encore ce jour-là une lettre dont l'auteur, habitant au fond de l'Amérique, et que l'Empereur ne connaissait nullement, lui demandait un autographe. Cette lettre l'avait visiblement beaucoup amusé et il en rit cordialement. Je fus à même de lui offrir sur-le-champ le pendant de cette demande. En effet, un Anglais s'était présenté

1 Lagny avait été pendant assez longtemps le point terminus de l'unique ligne menant a Paris qui fût au pouvoir des Allemands.

Racontars

de journaux.

chez moi avec deux dames d'un certain âge et m'avait dit qu'ils étaient venus à Cassel, pour contempler l'Empereur Napoléon. Et pour être admis à ce spectacle, il avait sollicité de moi trois billets.

Napoléon fut longtemps sans pouvoir s'arrêter de rire au récit de cet incident. D'une façon générale, d'ailleurs, il était complètement dépourvu de préjugés pour tout ce qui concernait sa personne. Même les attaques des journaux ne lui faisaient pas plus d'effet que si elles s'étaient adressées à des personnes mortes depuis longtemps, ou à des gens ne l'intéressant en rien. Que lui-même fût l'objet des railleries, cela semblait le laisser tout à fait indifférent.

Il me montra un journal allemand qui accusait sa femme d'avoir ourdi une nouvelle intrigue en vue de l'élection du duc d'Aoste1 au trône d'Espagne et du mariage que ce prince devait « nécessairement » conclure pour cette raison. Après cette affirmation, la feuille demandait si vraiment l'Impératrice n'en avait pas assez des tristes expériences que lui avait

1 Après que le prince Léopold de Hohenzollern eut refusé le trône d'Espagne, ce fut, comme on sait, le duc Amadeo d'Aoste, second fils du roi d'Italie Victor Emmanuel, qui fut élu au trône d'Espagne par les Cortès. Il était, depuis le 30 mai 1867, marié à la princesse Maria del Pazzo délia Citerna.

EN CAPTIVITE

values sa manie des intrigues. Ce qu'il y avait de plus plaisant dans tout ceci, c'est qu'Amédée était déjà marié depuis 1867. « Vous voyez, dit Napoléon en souriant, voilà comment on écrit l'histoire. »

Son entourage ne lui dissimulait certainement pas tout ce qu'il apprenait, quelque pénible que cela pût être au souverain. De cette manière, il connaissait l'état d'esprit du pays, de ses amis et de ses ennemis, et si, par surcroît, on tient compte de la très bonne organisation d'espionnage qui s'étendait alors sur toute la France, on ne pouvait guère être surpris que l'Empereur, d'après ce qu'il me dit lui-même, sût parfaitement, quand et où des réunions avaient eu lieu, et à quelles occasions sa mort avait été réclamée.

A ce propos, je racontai à Napoléon que le bruit avait couru à Cassel, et de là s'était répandu plus loin, qu'il avait tenté de se suicider. Cela l'intéressa beaucoup.

Au bout de quelques jours, l'Empereur fut de nouveau complètement rétabli. Lorsque, peu après, nous parlâmes de nouveau de l'inexplicable affaire Bourbaki, qui n'avait cessé de l'occuper, je remarquai une fois de plus qu'après comme avant, l'Empereur tenait Régnier pour une créature de Bismarck. Même le fait que

l'aventurier avait dû quitter le quartier général sur l'ordre du chancelier, n'avait pas produit beaucoup d'effet sur l'Empereur. Naturellement, Napoléon était très prudent dans ce qu'il disait; je pus néanmoins remarquer la méfiance visible que lui inspirait notre chancelier.

Ce jour-là, Napoléon me parla beaucoup de ses projets relatifs au défrichement des Landes, et aussi des essais que d'autres souverains y avaient faits avant lui.

Enfin, je ne sais pas comment il en vint à parler de Garibaldi, de son rôle en France et de sa bande indisciplinée. Il critiqua sévèrement tout cela et attaqua avec la plus grande véhémence les menées de ce forban, qui se conduisait en véritable flibustier.

Une senti- Dans le courant d'octobre se produisit encore nelle ombra- un incident qui, bien qu'insignifiant en soi, réclama pourtant mon attention. Il s'agissait de la plainte d'une de nos sentinelles qui prétendait qu'un laquais impérial s'était, pendant sa faction, moqué d'elle par des grimaces et en singeant ses mouvements. Le lieutenant de service m'en fit un rapport et, naturellement, il fallut se livrer à une enquête sur cette affaire. Je m'adressai au général Castelnau qui, bien que désagréablement affecté, apprécia cette sotte histoire à sa juste valeur et s'en informa

creuse.

EN CAPTIVITE

avec moi. Ces recherches révélèrent que, manifestement, l'imagination de notre factionnaire avait été trop vive et lui-même trop ombrageux. Bref, tout cet incident se réduisit à rien. Néanmoins, je priai le général Castelnau d'interdire en mon nom avec la plus grande rigueur à tous les habitants du château d'entrer en rapport avec les sentinelles. Je lui avais recommandé d'être doublement prudent, ne fût-ce qu'en raison du silence imposé à nos soldats, lorsqu'ils sont de faction, et j'ajoutai qu'on ne devait communiquer avec eux en aucune façon, même par gestes. D'une manière générale, il ne me paraissait pas souhaitable que le personnel subalterne français entrât sans nécessité en relations avec des Allemands, parce que l'ignorance des langues pouvait facilement causer des malentendus.

Aux hommes des bataillons de Cassel, je donnai des ordres identiques pour ce qui concernait les habitants français du château.

Ainsi fut réglé cet incident qui, en somme, n'était qu'un enfantillage à mes yeux.

Comme le général Castelnau portait à la connaissance de l'Empereur toutes les questions que nous débattions ensemble, je suis convaincu qu'en cette occurrence, Napoléon donna l'ordre de se conformer strictement à

mes désirs. Dans tous les cas, aucun fait de ce genre ne se reproduisit.

Lors du renvoi en France d'une partie du personnel qui avait paru superflue, il se produisit un incident ridicule, mais qui ne laissa pas que d'être bien désagréable pour les intéressés mêmes.

Il était très important pour ces hommes de se munir d'un passeport en bonne forme, afin de parvenir sûrement à Paris. Bien que la capitale de la France fût déjà cernée par nos troupes, ces gens y étaient pourtant appelés par leurs intérêts. Par l'intermédiaire de Castelnau, on s'adressait à moi et je délivrais ces passeports, naturellement en langue allemande.

Ces gens avaient entendu parler de la formation de nouvelles armées françaises, et ils savaient surtout que Lille et les environs se trouvaient encore au pouvoir des Français. Afin de rentrer le plus rapidement possible sous la protection de leur patrie, une partie des congédiés se dirigea vers Lille, tandis que les autres, conformément aux conseils qui leur avaient été donnés par les autorités allemandes, prirent la grande route militaire qui passe par Nancy-Châlons et qui était occupée par nos troupes.

Peu après, des lettres arrivèrent de France à

EN CAPTIVITE

Wilhelmshœhe. Elles disaient que ceux qui avaient pris la routa passant par nos lignes, avaient atteint Paris sans encombre, alors que les autres avaient été arrêtés à Lille.

L'Empereur était devenu si impopulaire dans son pays, que, par une façon de voir propre aux Français, ce sentiment de haine se reportait tout naturellement sur ceux qui l'avaient suivi. Ainsi, ces pauvres garçons innocents durent, bon gré mal gré, échanger leur séjour de Wilhelmshœhe contre celui de Lille, où sans doute ils ne menèrent pas une vie aussi agréable que chez nous.

Lorsque je fis part à l'Empereur de ce fait, dont il paraissait d'ailleurs avoir déjà connaissance, il dit seulement : « Quel drôle de pays ! »

Page 1