IX
heureuse, l'armée française dut se retirer à Metz, où elle fut enfermée.
J'aurais beaucoup aimé à m'entretenir de ces questions avec Bazaine d'une façon détaillée. Mais, d'une part, j'évitais, dans nos conversations, de toucher à ces points qui devaient lui être pénibles et douloureux, et d'autre part, je ne connus que plus tard les circonstances exactes dans lesquelles ces événements s'étaient déroulés.
Les causes de ces défaites des Français doivent être très certainement cherchées dans une mauvaise tactique, et non pas dans des trahisons du maréchal Bazaine. Je suis également convaincu qu'on a soupçonné absolument sans raison le maréchal d'avoir voulu conserver pour lui l'armée, afin de s'emparer du pouvoir pour son propre compte, lorsque, enfermé dans Metz, il eut appris la captivité de l'Empereur. Attitude Pendant tout son séjour à Cassel, le maré-
du maréchal chal Bazaine se distingua par son calme réflé-
, c . chi. Il ne montrait pas trace d'exaltation ou de pendant son ^
interne- surexcitation. Dans les nombreux entretiens ment. que j'eus avec lui, je ne remarquai pas le moindre indice de cette ambition dont on l'accusait. Il est indéniable, par contre, que le maréchal avait une autre conception que nous en matière de stratégie. Cela ressort aussi de
EN CAPTIVITE
son livre : L 'armée du Rhin depuis le 12 août jusqu'au 2g octobre 1870*-.
La connaissance que j'ai eu l'occasion d'acquérir du caractère de Bazaine me permet de croire qu'après les événements de Sedan, le maréchal s'est trouvé perplexe et qu'il ne savait pas exactement s'il devait se mettre au service du nouveau gouvernement de la Défense nationale, ou rester fidèle à la dynastie déchue.
Le maréchal Canrobert était doué d'intelligence et de jugement et possédait une abondance de connaissances qui ouvraient un vaste champ à son activité intellectuelle. On dit, il est vrai, que dans ses dispositions, pendant la campagne, il manqua plusieurs fois de netteté. Toutefois, il passait, à juste titre, je crois, pour un des chefs militaires les plus remarquables du second Empire.
Sa vivacité et sa pétulance dans la conversation, ainsi que les nombreux gestes dont il accompagnait ses discours, produisaient parfois
1 Ce livre était une sorte de justification. Bazaine fut traduit en 1873 devant un conseil de guerre présidé par le duc d'Aumale. Il fut condamné à la peine de mort et à la dégradation. Cette condamnation fut commuée par Mac-Mahon, qui était alors président de la République, en vingt ans de détention. Bazaine fut enfermé à Sainte-Marguerite, près de Cannes, mais il s'évada en \i'^\ et s'enfuit à Madrid. Il y publia les Episodes de la guerre de i8jo et le Blocus de Met?, Madrid, 1883.
Le maréchal Canrobert.
un effet un peu plaisant. C'est aussi cette mobilité d'esprit qui le faisait sauter avec une rapidité déconcertante d'un sujet à un autre et risquer parfois les affirmations les plus extravagantes.
A ses yeux, l'Empereur Napoléon était un homme très bon, calme devant le danger, mais dénué de talent et incapable de faire, à aucun degré, un chef militaire.
D'après Canrobert, Bismarck aurait, en 1866, fait des promesses à Trochu au sujet de la rive gauche du Rhin, afin d'avoir les mains libres vis-à-vis de l'Autriche . Canrobert ne croyait pas à la possibilité de rétablir l'Empire sous Napoléon, mais il pensait que, plus tard, la dynastie pouvait avoir des chances de revenir au pouvoir.
L'Impératrice était, selon lui, absolument honnête. Mais il estimait que, par son luxe, elle avait donné un mauvais exemple.
Il me dit que le prince Napoléon, le cousin de l'Empereur, était unanimement détesté, et que Mac-Mahon n'était nullement une autorité en matière militaire.
Il parlait avec dédain de Bazaine qu'il blâmait de n'avoir jamais su exercer une influence personnelle sur ses troupes. Il lui reprochait de n'avoir jamais trouvé, pendant les jours
EN CAPTIVITE
douloureux de Metz, des paroles réconfortantes pour ses hommes, et de ne leur avoir jamais témoigné de l'intérêt.
J'ai entendu formuler plusieurs fois cette affirmation, et mes interlocuteurs en profitaient pour dire que le maréchal Canrobert avait eu, lui, à un degré remarquable le talent de se faire aimer de ses soldats et de ranimer leur courage.
Parlant des événements de Metz, Canrobert raconta que la sortie du 7 octobre avait coûté aux Français trois généraux et mille trois cents hommes et que, malgré ces sacrifices, le but, — qui était de ramener du fourrage, — n'avait pas été atteint. Il croyait, au contraire, que l'artillerie allemande, placée sur la rive gauche de la Moselle, avait infligé des pertes énormes à la garde chargée de cette opération. D'après lui, la sortie du 31 août et du ier septembre (bataille de Noisseville), qui devait permettre à l'armée de quitter Metz, avait eu lieu sans entente préalable avec Mac-Mahon, et avait surtout été mal ordonnée et entreprise trop tard, vers midi seulement. C'est pour cette raison que le plan de gagner Thionville, pour y passer la Moselle et atteindre Mézières par Montmédy et Sedan, avait complètement échoué.
Ses récriminations contre Le Bœuf.
On ne peut nier qu'en cette journée du 31 août, Bazaine n'ait manqué d'habileté, de jugement et de décision.
Quant au maréchal Le Bœuf, Canrobert se montrait franchement hostile à son égard. Il lui reprochait d'avoir beaucoup contribué à la guerre, par son affirmation qu'il était tout à fait prêt. Il trouvait incompréhensible que le maréchal, un artilleur pourtant, n'eût pas même été au courant de la portée de nos pièces ; il prétendait que Stoffel lui-même, l'attaché militaire français à Berlin, ne l'avait pas connue. Cependant, le maréchal Canrobert se trompait sur ce point. Les rapports que Stoffel a faits en 1868 et 1869 sur notre peuple et notre armée, ont beaucoup insisté sur la portée de nos canons.
Il continuait en disant qu'à la vérité notre artillerie était supérieure à l'artillerie française, mais, que c'est au cours des opérations seulement qu'on pouvait s'en rendre compte, et que désormais il se croyait en mesure de parer à cette supériorité.
C'est sur ce ton que Canrobert, une fois lancé, continuait sans répit. Beaucoup de ses assertions et de ses déclarations apparurent comme parfaitement justes, dans la suite; mais d'autres, inspirées par des préjugés per-
EN CAPTIVITE
sonnels, se révélèrent comme fausses ou excessives.
Passant à la situation intérieure de la Comment
France, le maréchal dit qu'à la vérité son pays ,jl aPPrecie
■L , la situation
manquait maintenant de sentiments religieux, en France.
loyalistes et familiaux ; mais que le peuple possédait encore assez d'énergie et de sang gaulois, pour pouvoir continuer pendant longtemps la lutte contre notre armée. A ce propos, il rappela l'endurance avec laquelle les Gaulois s'étaient défendus au temps de César. Cette réflexion nous amena à parler des différents sièges et bombardements que la capitale de la France avait eu à subir dans le cours des siècles. Pendant cette conversation, Canrobert montra qu'il possédait des connaissances positives et du sens politique.
Le maréchal était convaincu que Paris tiendrait bon et qu'une violente guerre de partisans éclaterait en province.
Il prédit que les officiers français prisonniers tenteraient de s'évader d'Allemagne, pour entrer dans l'armée révolutionnaire.
Les suppositions de Canrobert se réalisèrent. Après que les armées de Sedan et de Metz eurent été vaincues et faites prisonnières, le gouvernement républicain put lever encore d'immenses masses d'hommes, les organiser et les armer.
Canrobert, bien que plus ancien en grade que Bazaine, s'était de son propre gré placé sous les ordres de ce dernier. Au moment où la guerre éclata, il devait avoir le poste de gouverneur de Paris. « Mais, dit-il simplement, je ne voulais pas y rester », et il avait demandé à l'Empereur un corps d'armée. Il avait obtenu le sixième et Trochu avait été envoyé à Paris à sa place. Les conséquences de ce changement furent des plus graves. Canrobert, en effet, qui était un homme d'honneur, aurait certainement tout mis en œuvre pour maintenir le gouvernement de l'Impératrice à Paris. Sûrement, il n'aurait pas failli à ses devoirs comme Trochu et Palikao.
Portrait du maréchal Le Bœuf.
Le maréchal Le Bœuf était grand, robuste, de belle prestance. Ses traits étaient réguliers et expressifs, ses manières agréables et courtoises. Mais ses protestations réitérées qu'il n'était pas responsable de la guerre, diminuaient l'impression favorable produite par sa personne et ses manières. Je ne lui ai parlé qu'une seule fois. Pour éviter un éclat dû à leur irritation mutuelle, le général Castelnau, ainsi que je l'ai déjà dit, avait eu soin de s'arranger de façon à éviter une rencontre de
EN CAPTIVITE
Le Bœuf avec les autres maréchaux, quand ceux-ci venaient voir l'Empereur.
Lors de leur première visite, les maréchaux Le Bœuf et Canrobert s'empressèrent de me dire qu'en réalité ils étaient venus à Cassel contre leur gré et seulement par déférence pour le désir formel de l'Empereur. En même temps ils me firent part de leur intention de changer le plus rapidement possible leur lieu d'internement et me prièrent de les y aider. Cependant, il me semblait absolument inadmissible d'attendre de mon Roi qu'il rapportât, après quelques jours à peine, une décision prise sur la demande expresse de son auguste prisonnier. Aussi refusai-je d'appuyer ces requêtes, tant qu'elles ne seraient pas accompagnées de lettres écrites de la propre main des pétitionnaires. Là-dessus, ces deux messieurs formulèrent leurs demandes par écrit et je les transmis à notre Roi qui accorda la translation.
Le général prince Joachim Murât, frère du Le prince prince Achille, arriva bientôt aussi comme pri- Joachim sonnier à Cassel, avec plusieurs de ses officiers. De même, le général de division marquis de Forton fut interné chez nous avec son étatmajor. Il s'était fait connaître aux batailles de Vionville (Rezonville) et de Mars-la-Tour. Avec mon consentement, ces messieurs s'ins-
soulève un incident.
tallèrent les uns dans une maison de campagne voisine, les autres à l'hôtel de Wilhelmshœhe.
Son arrivée En sa qualité de parent de Napoléon, le prince Joachim Murât était presque toujours convié à la table impériale. Finalement, il exprima à son cousin, l'Empereur, le désir d'être autorisé à habiter le château. Le général Castelnau vint me voir un.jour, pour me soumettre verbalement cette demande.
Mais, comme on connaissait ma façon de voir sur ces sortes d'affaires et que je n'avais pas l'intention de prendre l'initiative qu'on attendait de moi, je me fis adresser une requête directe par écrit. A cette pièce, qui me fut envoyée pour être transmise, je joignis une lettre personnelle au général de Treskow. J'y exposai que je n'avais aucune raison d'appuyer la demande du prince Murât. D'abord, parce que l'installation du prince au château nécessiterait son entretien complet, ce qui imposerait de nouveaux sacrifices à l'hospitalité de notre Roi. Je mentionnai, en outre, que le très bon hôtel de Schombart, situé à proximité du château, offrait toutes facilités au prince. Enfin, j'exprimai la crainte que l'on ne continuât peut-être à mettre à contribution la bienveillance royale et qu'il serait impossible
Photo Feruzet frères, Bruxelles
M. FIRMIN RAINBEAUX
frtulj Gustave Ltgray LE PRINCE DE LA MOSKOWA