CHAPITRE X
POURQUOI LES MARÉCHAUX VEULENT QUITTER CASSEL. — JUGEMENTS DE L'EMPEREUR SUR LA MOBILISATION, L'ÉDUCATION DES OFFI- CIERS, LE SERVICE D'INFORMATIONS, LE PLAN STRATÉGIQUE, ETC. — NAPOLÉON ET STOFFEL. — L'ARMISTICE. — ACHILLE MU- RET. — FRANCE ET PRUSSE AVANT LA GUERRE. — RESPONSABILITÉ DE L'EMPE- REUR. — UNE BROCHURE DE L'EMPEREUR.
— LE COMTE REILLE ET SON COUSIN. — UNE DEMANDE DE TRANSPORT DE LA GARDE IMPÉRIALE A CASSEL.
jES maréchaux n'avaient pas encore | quitté Cassel, qu'une nouvelle occasion se présenta pour moi de me familiariser avec les idées et la façon de voir du monarque prisonnier.
Je le vis dans un des premiers jours de novembre, et de nouveau, comme les autres fois,
quand un léger malaise le retenait à la chambre, Napoléon se montra d'humeur communicative. Il exprima d'abord son regret du départ imminent du capitaine de Grùter, appelé au commandement d'un escadron de son régiment qui prenait part à la campagne. Il appréciait cet officier aussi aimable que plein de tact et de zèle. Il ajouta toutefois qu'il était naturel qu'un homme comme lui voulût se battre.
En ce qui concerne le service à Wilhelmshœhe, je regrettai également le départ du capitaine de Grùter, mais tout fonctionnait si bien, le général Castelnau était d'un si grand secours et le secrétaire du maréchalat, Artelt, qui demeurait à Wilhelmshœhe et parlait le français, était si bien au courant des multiples devoirs de sa charge, que le service n'en souffrit pas en somme.
Sur les L'Empereur en vint aux motifs pour lesquels
les maréchaux voulaient quitter Cassel. Il pensait qu'ils désiraient surtout mettre un terme aux bavardages des journaux, et, en outre, retrouver le plus vite possible leurs familles, ce qui, pour toutes sortes de raisons, était plus aisé ailleurs.
Malgré tout, il ressentit douloureusement le départ volontaire de ces dignitaires qui avaient
maréchaux.
EN CAPTIVITE
été envoyés à Cassel sur son désir exprès.
De Mme Bazaine, il dit en riant qu'elle était une petite créole un peu évaporée. On lui avait raconté qu'elle avait traité son mari de traître et de lâche, qu'elle avait violemment blâmé la reddition de Metz et le rôle qu'y avait joué Bazaine ; Napoléon s'amusa beaucoup de ces menus faits et rit aux éclats en me les rapportant.
Passant aux détails de l'art de la guerre, il me remit une petite brochure qu'il avait écrite. Portant un jugement sur la mobilisation française, il déclara qu'elle ne valait absolument rien et ne pouvait amener que de la confusion. Notre système de mobilisation lui paraissait pratique et intelligent, et, par suite, rapide. La preuve en est, dit-il, que vous étiez prêts, alors que les Français manquaient encore du comparée à nécessaire. l'organisa-
En outre, Napoléon critiqua la méthode aile*10",} d'instruction donnée aux officiers français, trouvant la nôtre très supérieure. Il attribuait un grand nombre des abus qui régnaient dans le corps des officiers, aux guerres nombreuses que la France avait eu à soutenir depuis 1815. La vie militaire en Afrique ne produisait pas, selon lui, des soldats disciplinés, mais seulement des sabreurs.
Sur l'organisation
de l'armée française
Ce jugement de l'Empereur me surprit fort, la France ayant précisément sous son règne fait la guerre dans presque toutes les parties du monde.
L'Empereur jugea très sévèrement le S3^stème français d'informations qui, dans la guerre actuelle, n'avait rendu aucun service. « Du côté français, dit-il, on avait été dans une complète ignorance des mouvements des armées ennemies ».
Sur la II reparlait sans cesse de la possibilité, si
possibilité i'armée de Metz était rendue au gouvernement d'une res- . , . , , , , ,. ,, , ,
tauration de impérial, de rétablir 1 ordre et le calme en
la dynastie. France, mais il ajoutait qu'il était impossible d'introduire de la discipline dans les armées républicaines.
Cette pensée à laquelle il revenait sans cesse, me frappa chaque fois, et j'en conclus que l'Empereur n'avait pas encore perdu tout espoir de reprendre le gouvernement en France. Il me parut qu'il partageait la ferme conviction de l'Impératrice Eugénie, qu'avec la restitution de l'armée de Metz, son pouvoir serait assuré.
Il parla aussi des deux provinces dont la cession pourrait être demandée, et répéta avec force qu'après une pareille perte, il lui deviendrait impossible de gouverner en France.
EN CAPTIVITÉ
Enfin l'Empereur parla du plan de guerre français. Le meilleur général français, Mac- Mahon, devait, de Strasbourg, envahir l'Allemagne du Sud, opération qui lui aurait permis d'en finir rapidement avec les petits états, pour opérer ensuite sa jonction avec l'armée principale venant de Metz. Unie à celle-ci, il se serait jeté sur l'armée de l'Allemagne du Nord. Les batailles de Wissembourg, Wœrth et Spicheren avaient, il est vrai, donné aux événements une tournure quelque peu différente.
Ces aveux stratégiques m'intéressèrent tout particulièrement, parce qu'ils mettaient clairement en lumière l'avantage conquis par le général qui, sur un point quelconque du théâtre de la guerre, prend l'offensive. Les premiers succès contrarient immédiatement toutes les dispositions de l'ennemi, sans parler de l'effet moral produit.
Enfin l'Empereur effleura notre système électoral au Parlement. Il demanda comment avait lieu le vote des sous-officiers qui lui paraissait constituer un danger pour la discipline. Je lui dis que chez nous les élections ne se pratiquaient pas comme dans l'armée française. Le droit d'élire, d'autre part, ne commençant qu'avec la vingt-quatrième année,
Sur le plan
de campagne de l'armée française.
Sur le
régime
électoral
allemand.
et le soldat ne servant en général que de la vingtième à la vingt- troisième année, le nombre des électeurs était restreint dans l'armée. D'ailleurs, les sous-officiers se rangeaient presque toujours à l'avis de leurs supérieurs. En tout cas, nous n'avions pas encore, disais-je, fait à ce point de vue, d'expériences fâcheuses. Je reconnaissais toutefois que le péril existait.
Pour lui prouver la véracité de mes assertions et lui fournir un témoignage de la mentalité de nos sous-officiers, je lui citai une expérience que j'avais personnellement faite comme commandant du i6° régiment d'infanterie.
J'étais, à Dusseldorf, affecté à la même circonscription électorale que deux sous-officiers que je rencontrai dans le même bureau de scrutin. Leur demandant s'ils s'étaient entretenus de l'élection, et sur qui ils porteraient leurs suffrages, je reçus cette réponse : « Non, mon colonel, nous n'avons pas encore reçu d'ordres à ce sujet. »
Cette petite anecdote caractéristique amusa beaucoup Napoléon.
Sur Victor II n'avait pas assez de sarcasmes pour la Hugo. jérémiade que Victor Hugo venait de faire paraître, et où il s'indignait contre le siège sacrilège de Paris par les Barbares. Il n'y V03^ait qu'une élucubration grotesque et ou-
EN CAPTIVITE
trancière d'un dément dépourvu de sens pratique et de jugement.
L'appréciation de l'Empereur sur Stoffel, Sur Stoffel. l'ancien attaché militaire français à Berlin, m'intéressa également. Elle lui était très favorable et lui rendait pleinement justice. Pourtant dans ses rapports sur l'organisation militaire allemande en 1868 et 1869, les Français n'avaient su trouver aucun enseignement. J'aurais volontiers demandé à Napoléon comment il était possible que les avertissements de Stoftel n'eussent pas eu d'écho en France, mais je crus préférable de ne pas toucher ce point douloureux.
L'Empereur me retint à déjeuner à Wilhelmshœhe, ce jour-là. Tous ces messieurs étaient réunis dans la grande antichambre quand, près de la cheminée, on discuta la proposition d'un armistice devant Paris, proposition qui avait échoué le 8 novembre. On examina notamment la question des approvisionnements. On déclara inadmissible un armistice, pendant la durée duquel l'approvisionnement n'aurait pas été garanti : ilétaitabsolumentnécessaire, — etc'était là une question d'équité, — qu'à la reprise éventuelle des hostilités, la même quantité de vivres subsistât qu'au début de l'armistice. Plusieurs des généraux présents soutinrent cette opinion.
Sur les conditions éventuelles
d'un armistice.
Le prince Murât
poursuivi
pour
dettes.
L'Empereur la combattit et trouva très naturel que la Prusse refusât d'accéder à ces conditions. Napoléon, dans ces conversations, se montrait toujours calme et modéré.
Peu de jours après cette visite à Wilhelmshœhe, je reçus du tribunal de la ville une communication qui m'étonna fort. Elle concluait à l'arrestation du lieutenant prince Achille Murât. L'aimable jeune homme avait été poursuivi pour une dette de 50.000 francs. Son créancier, un usurier bruxellois, avait fait le voyage à Cassel pour déposer lui-même la plainte. Le prince affirmait que toute l'affaire n'était qu'une vaste filouterie. Il reconnut avoir eu, avant son départ pour l'Afrique, une dette de 20.000 francs à Paris, mais nullement auprès de l'homme qui le poursuivait. Il supposait que la reconnaissance de sa dette était passée en diverses mains. La grosse somme, dont il n'avait reçu en réalité que 20.000 francs, était due à l'accroissement des intérêts et à des manœuvres d'escroquerie de toutes sortes. Le prince m'expliqua que tous ses papiers étaient restés dans Paris assiégé, ce qui le mettait dans l'impossibilité de faire la preuve de l'escroquerie. Une défense et une justification lui étaient donc momentanément impossibles.
EN CAPTIVITE
Après avoir conféré avec le général Castelnau et surtout avec mon conseil, l'auditeur au gouvernement M. de Bauermeister, je repoussai énergiquement la demande du tribunal. Je déclarai que je ne me croyais pas autorisé à laisser poursuivre, et encore moins à laisser arrêter, des prisonniers confiés à mes soins ; et que surtout, dans le cas présent, où l'inculpé était privé de tout moyen de défense, il ne pouvait être question de faire droit à la demande du tribunal. Je rapportai la façon dont le prince avait expliqué la chose, et le tribunal parut s'être contenté de l'explication, car il ne fut plus question de cette affaire.
Il n'était pas douteux que le prince Murât contractât des dettes avec une très grande légèreté. L'Empereur qui l'aimait beaucoup, avait déjà payé pour lui plus d'un demi-million. Le général Castelnau me dit que, pour ses extravagances, le prince avait souvent mis à contribution la cassette impériale.
Quelque agréable que fût à l'Empereur l'aimable jeune homme, il désira maintenant, pour des motifs d'ordre financier, voir ce parent coûteux quitter le séjour de sa captivité et partir pour l'Angleterre. C'était le moyen de couper court immédiatement à toutes les conséquences de cette histoire. Sur le désir de
l'Empereur, je fis aussitôt une demande dans ce sens, et elle fut acceptée. Le prince Achille Murât partit, après avoir engagé sa parole d'honneur de ne plus prendre, dans cette guerre, les armes contre nous.
Napoléon ne me parla que très peu de toute cette affaire qui lui était visiblement désagréable, et il évita d'y faire allusion. Pour le moment, il était, cela va de soi, absolument hors d'état de la régler.
Nouvelles L'Empereur me parla des rapports de la
apprécia- jrrance et de la Prusse avant et pendant l'année tions de . ,
l'Empereur. 1866. Bismarck et même le Koi lui auraient
écrit que la Prusse n'était pas en état de faire la guerre à l'Autriche, si elle n'était pas, au préalable, assurée de la neutralité de Napoléon. Lui-même était désireux de garder cette neutralité, mais il avait été amené, dans sa réponse, à parler de l'instabilité de l'opinion publique en France au point de vue politique. Une attitude de neutralité pouvait aussi aisément amener des demandes de compensations. En France on ne croyait pas, en général, à une victoire de la Prusse, qui était considérée comme impossible. Aussi Tétonnement que la victoire de Sadowa produisit à la Cour de Paris fut-il très grand. Aussitôt après la campagne d'Autriche, on avait commencé en France à
EN CAPTIVITE
pousser à la guerre contre la Prusse, jusqu'au moment où l'affaire d'Espagne fournit le prétexte désiré. Les ministres de l'Empereur, à l'exception de Rouher, avaient partagé le vœu unanime, surtout lorsqu'après la guerre avec l'Autriche, aucune compensation ne fut donnée et que l'acquisition du Luxembourg eut échoué.
En outre, il y eut la malheureuse affaire du Mexique. D'ailleurs, ajouta Napoléon, Bismarck, dans toutes les négociations, se montra tranchant. Ainsi, lors de l'affaire du Luxembourg, il avait brutalement déclaré : « Sinon, c'est la guerre. »
L'Empereur répéta plusieurs fois, qu'en 1870, aucun gouvernement en France n'eût pu maintenir la paix. Les Chambres avaient accordé les crédits avec le plus grand empressement, et lorsque la guerre eut été décidée, la joie du peuple n'avait plus connu de bornes.
Mes observations personnelles confirment entièrement ces déclarations. La vieille noblesse légitimiste avait, déjà en 186g, lorsque je visitais la France, perdu tout sang-froid devant l'éventualité d'une guerre, et elle nous était visiblement hostile. Plusieurs fois, j'entendis dire que si la guerre éclatait, aucun Français ne s'abstiendrait.
Sur la
situation
intérieure
de la
France.
A cette occasion, je remarquai aussi que Napoléon ne comptait que des ennemis et des adversaires parmi les vieilles familles nobles de Vendée et de Bretagne, avec lesquelles j'avais des relations.
Le monarque détrôné ne prévoyait pas du tout
ce qu'allaient être les événements. Il jugeait
les chefs du gouvernement républicain capables
de tout. Il s'attendait à ce qu'ils recourussent
aux fusillades, comme leurs ancêtres, un siècle
Sur les auparavant, avaient recouru à la guillotine. De causes de la , , , -, ,. , . .. i>.
, toutes ces déclarations se deafageait 1 împresguerre de a & r
1870. sion que, depuis de longues années, l'Empereur se sentait impuissant dans son pays. Peu à peu, il en était arrivé à un état où il ne voyait plus d'issue possible, et il ignorait comment il sortirait de cette situation-
La presse avait obtenu une liberté excessive, le parti républicain, l'Impératrice et le clergé disposaient d'un pouvoir trop grand pour le bien de la dynastie, et l'Empereur s'était nui, en obéissant aux suggestions de plusieurs ambassadeurs français à l'étranger.
Que Napoléon fût, lui aussi, coupable de la guerre contre nous, c'est un fait qui ne saurait être contesté, depuis qu'on connaît sa lettre du 12 juillet 1870, adressée à Gramont, et dans laquelle il formulait ses exigences à l'égard de
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la Prusse et priait de les faire exposer par Benedetti. Napoléon ne fit jamais devant moi allusion à cette lettre, mais il a reconnu sa culpabilité en écrivant dans sa brochure : Les relations de la France avec V Allemagne sous Napoléon III.
« Toutefois, nous le disons franchement, le devoir de l'Empereur était d'être plus sage que la nation, et d'empêcher la guerre, même au prix de sa couronne1.
La couverture de cet opuscule désigne comme auteur le marquis de Gricourt. Mais je sais avec certitude que l'Empereur en est l'auteur véritable, car il a écrit cet ouvrage pendant sa captivité à Wilhelmshœhe et m'a fait don d'un exemplaire.
La situation en Espagne fut également l'objet de maints commentaires. « Le roi Amédée, dit l'Empereur, a une situation fort difficile », et il ajouta : « Je ne voudrais pas être à sa place, » — déclaration qui me parut étrange dans la bouche d'un souverain détrôné.
Il parla avec mépris de Montpensier1 qui avait trahi la reine chassée et n'avait, selon
1 Le duc de Montpensier, le plus jeune fils de Louis-Philippe, avait épousé, le 10 octobre 184O. l'Infante d'Espagne Louise, sœur cadette de la reine d'Espagne Isabelle II, pendant qu'Isabelle épousait le même jour son cousin, l'Infant François d'Assise.
Sur la
situation en
Espagne.
Sur le duc de Montpensier.
lui, aucune chance de monter sur le trône d'Espagne. L'ex-reine était, disait-il, « une bien bonne personne », alors que son mari était un minus habens à tout point de vue, si bien qu'à Paris le séjour à la Cour, et enfin celui delà capitale même, lui avaient été interdits.
Surla Notre conversation effleura la situation dans
Russie> l'est de l'Europe. L'Empereur parla de l'intérêt que lui inspirait la récente note de Gortschakoff1. Il était clair que le gouvernement russe savait tirer profit des circonstances, en voulant d'un coup obtenir l'annulation de divers points du traité de paix de 1856. J'exprimai à cette occasion l'avis, que les conditions de la paix avaient été, à cette époque, extraordinairement dures pour la Russie, et que l'Angleterre ne susciterait pas à présent d'obstacles aux Russes. Une nouvelle guerre en Orient n'était donc pas à redouter. Napoléon contesta la justesse de mes affirmations. Tandis que j'étais assis auprès de l'Empereur dans son cabinet, un rapport du général Boyer arriva, dans lequel celui-ci rendait compte de son voyage de Metz à Versailles.
1 Du 31 octobre 1870. Gortschakoffy demandait le droit pour la Russie d'avoir une flotte de guerre dans la mer Noire, droit que lui refusait le traité de Paris de 1836.
EN CAPTIVITE
L'Empereur me donna à lire la missive. Il en
ressortait qu'on s'était, dans les négociations,
singulièrement peu occupé de la personne du
souverain détrôné.
Le 26 novembre, j'eus une grosse surprise : Napoléon
Napoléon était assigné devant moi en paie- est . .
r t>a poursuivi
ment dune somme de 1.500 francs. L enquête p0ur dettes.
démontra qu'il s'agissait d'une facture de la maison impériale à Paris. Le maréchalat de la Cour avait sans doute, dans l'universelle confusion qui régnait immédiatement avant la guerre, oublié de la solder. Dans l'espoir d'en battre monnaie, un usurier juif l'avait acquise, et elle me fut transmise dans ces conditions. L'affaire fut confiée au général Castelnau, qui la régla aussitôt.
Ces messieurs de l'entourage de Napoléon étaient passés maîtres dans l'art de se procurer ce qu'ils désiraient, dès que l'occasion s'en présentait. Je le remarquai à diverses reprises, à propos de requêtes, où je refusai d'intervenir, et qui, cependant, étaient accueillies.
Ainsi, par exemple, le comte Reille m'écrivit un jour pour me prier d'obtenir le déplacement de Kolberg à Cassel de son ami Duchanvy. Le comte Duchanvy s'étant, comme maire de Châteaudun, gravement compromis lors de l'occupation de cette ville avait été
arrêté par nos troupes et transporté avec les prisonniers à Kolberg.
Comme les fréquents déplacements de prisonniers avaient déjà fait naître toutes sortes de difficultés, ils avaient été interdits en principe, et je refusai d'appuyer la requête.
Quelle ne fut pas ma surprise, lorsque je reçus peu de jours après une lettre du commandant de Kolberg, m'avisant que, par « ordre supérieur », le comte Duchanvy allait arriver à Cassel. Duchanvy arriva bientôt en effet et passa ici le reste de sa captivité.
Des personnages influents intercédèrent sans doute dans cette affaire, car le ministère de la guerre lui-même opposait, à juste titre, un refus à toutes les demandes de ce genre. Laprincesse Un jour, à la fin de novembre, je dus faire de la antichambre de façon inusitée à Wilhelmshœhe, parce que la princesse de la Moskova avait été reçue par l'Empereur en audience particulière. Elle était venue avec les deux fils qu'elle avait d'un premier lit, les deux jeunes de Labédoyère, pour passer quelque temps à Wilhelmshœhe auprès de son mari.
Napoléon me reçut immédiatement après le départ de la princesse. Les communications qu'il me fit me parurent surprenantes. Pour la première fois, je doutai de son bon sens.
Moskowa.
EN CAPTIVITE
Le bruit s'était depuis quelque temps répandu à Cassel qu'on avait l'intention d'interner, à proximité de la ville, la garde impériale faite prisonnière à Metz. Dans des temps troublés, la foule s'occupe toujours de mille racontars sans fondement. Je considérais ceux qui couraient à ce propos comme de vains bavardages et je les démentais partout.
Or, voici qu'aujourd'hui Napoléon me raconta qu'il avait un jour exprimé à la duchesse de Hamilton son désir d'avoir sa garde auprès de lui. Cette requête avait été soumise par écrit au Roi et à la Reine. Elle avait sans doute été rejetée, mais dans une forme qu'on ne pouvait trouver que « très gracieuse ». On avait exprimé le regret que la garde impériale fût internée dans des endroits trop éloignés les uns des autres, pour qu'on pût actuellement la rassembler dans un endroit unique. On avait aussi mentionné que c'était impossible par suite de l'encombrement des chemins de fer par les troupes et les approvisionnements, — bref, les désirs de l'Empereur ne pouvaient être exaucés dans les circonstances présentes.
Etait-il possible que l'Empereur, généralement si sensé, n'eût pas prévu qu'il allait audevant d'un refus ? Ne se rendait-il pas compte que les paroles du Roi, quelque gracieuses
Napoléon demande l'internement à Cassel de la
garde impériale.
NAPOLEON III EN CAPTIVITE
qu'elles fussent, masquaient le rejet d'une demande aussi déplacée?
Il semblait presque que dans l'esprit des Français le refus de transporter la Garde à Cassel indiquât l'imminence de la fin de la captivité de Napoléon. Le secrétaire Artelt me raconta, en effet, avoir remarqué qu'on faisait des préparatifs en vue d'un départ prochain, et il était bien au courant de ce qui se passait au château.
L'Empereur me promit ce même jour de m'envoyer le rapport de Bazaine sur le siège et la capitulation de Metz.