CHAPITRE XI
napoléon et ses études. — ■ l'empereur et le duel dans l' armée. — ses idées sur l'aéronautique. — napoléon et le coup d'état du 2 décembre 1851. — le siège de paris. — prétendu attentat contre napoléon. — étrennes de napoléon. — réception du jour de lan. — les forts de paris.
^N froid tout à fait anormal aggrava encore les nombreuses difficultés de la campagne, pendant l'hiver de 1870-71, rendant le service encore plus pénible aux troupes. Même du midi de la France, le général Castelnau recevait des plaintes au sujet de la rigueur de l'hiver dans les Landes. A Cassel et à Wilhemshœhe, le thermomètre descendit à — io°, au commencement de décembre, et le 20, il atteignit même 200 R. au-dessous de zéro. En raison de la température, Napoléon quitta
Napoléon cherche un négociateur
en vue de traiter avec
la Prusse.
son appartement, pour s'installer dans l'aile nord du corps de logis, cette partie du château étant pourvue de poêles.
Par ce froid de plus en plus rigoureux, Napoléon fut atteint d'une légère grippe. Il est surprenant que ses refroidissements n'aient pas pris un caractère grave et chronique, car il n'y avait jamais, dans son cabinet de travail, moins de 17, même 180, alors qu'il lui fallait cependant faire ses promenades en voiture, à cheval ou à pied, par un froid glacial. Lorsqu'il se sentait bien, il cherchait à mettre de la variété dans la monotonie de son existence, en se livrant aux plaisirs du patinage. Les messieurs de son entourage, surtout les jeunes, s'adonnaient aussi beaucoup à ce sport.
Pendant le mois de décembre, les visiteurs se firent plus rares à Wilhelmshcehe. Parmi les personnes qui désirèrent s'entretenir avec l'Empereur ou tout au moins le voir, la plus remarquable était certainement l'ancien préfet Levert, homme aimable, de manières parfaites, d'allure distinguée et de jugement pondéré. Napoléon voulait se servir de lui comme négociateur. Malheureusement, Levert jugeait la situation intérieure de la France avec trop de pessimisme, pour pouvoir, à ce moment-là, réconforter beaucoup son maître.
EN CAPTIVITE
Lorsque, le 10 décembre, je remis à l'Empereur une lettre du comte de Bismarck qui m'avait été envoyée avec une missive particulière, Napoléon ne cessa d'insister sur ce point qu'il n'avait pas un homme qualifié pour être envoyé à Versailles, afin d'engager des négociations de paix. Il en exprima également le regret dans deux lettres autographes adressées au Roi et au Chancelier.
Napoléon était d'avis qu'il importait avant tout de former une Assemblée Nationale, une Constituante. Jusqu'alors, les intérêts du pays avaient été représentés par les conseils généraux des départements. A présent, expliquaitil, il était nécessaire de faire élire parmi eux les membres d'une assemblée qu'il faudrait convoquer, afin de connaître par elle la véritable opinion du peuple. Seulement, par qui devait être prise cette initiative? Si elle Tétait par les Allemands, il était évident que les députés ne pourraient pas y répondre, à moins de se mettre dès l'abord en opposition avec le sentiment populaire. En raison de la grande influence dont jouissaient en France les démocrates, on ne validerait même pas les élections faites dans les provinces occupées par les troupes allemandes.
Ce jour-là, Napoléon passait de nouveau
d'un sujet à un autre et abordait, presque sans transition, les questions les plus diverses.
Tout à coup, il me demanda si j'avais déjà lu dans YAllgemeine Zeitung un article qu'un de ses généraux avait écrit contre lui. Je connaissais l'article et ne pus que convenir avec l'Empereur que c'était bien la plus méchante élucubration que la presse eût jusqu'alors publiée sur le souverain prisonnier. Je la considérais comme un signe regrettable de l'état moral du corps des officiers français. Ces attaques étaient particulièrement pénibles à l'Empereur, parce que celui qui en était l'auteur avait reçu plusieurs fois des sommes considérables prises sur la cassette impériale, afin de pouvoir payer ses dettes. « Mais tels sont les hommes ! » fit le monarque avec amertume.
Passant ensuite à Buisson ', il dit que celui-ci aussi n'avait écrit et publié que des inexactitudes sur Bazaine.
Le journal Enfin il se plaignit auprès de moi de la LeDrapeau. régence de Cologne, qui aurait interdit la lecture du Drapeau aux prisonniers français
1 Buisson, célèbre professeur et politicienjfrançais. Il enseigna la philosophie et la pédagogie à Lausanne. Il revint à Paris au début de la guerre de 1870 et fonda pendant le siège un orphelinat. En 1879, il fut directeur au ministère de l'Instruction publique.
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internés dans cette place. Ce journal, imprimé à Bruxelles, était dévoué à Napoléon qui escomptait de bons résultats de sa lecture par les soldats . Il y eut une certaine agitation à Wilhelmshœhe, lorsque l'interdiction y fut connue. Je m'enquis des circonstances exactes dans lesquelles cette mesure avait été prise et j'appris que ce n'était pas la régence, mais le commandant de la place qui avait défendu la distribution du journal. Il avait d'ailleurs depuis rapporté cet ordre. Ainsi je pus tranquilliser à ce sujet les esprits au château.
J'eus l'impression que Napoléon voulait me faire comprendre qu'il était également de notre intérêt d'appuyer les efforts de la presse napoléonienne. Il me parla longuement des excellentes tendances du Drapeau et mentionna surtoutque toujours ce journal avaiténergiquement déconseillé les évasions des officiers prisonniers. Lui-même jugea avec beaucoup de mépris cette violation de la parole d'honneur.
Quelques jours après cet entretien, je trouvai l'Empereur remis de sa grippe. Il était en train d'étudier notre armée et son organisation. Son bureau était couvert de livres militaires de toutes sortes, dont il se servait pour cette étude. Souvent il me demanda des renseignements et des explications. C'étaient sur-
Études de l'Empereur sur l'organisation militaire allemande.
tout les termes mi-allemands, mi-français, qui lui causaient des difficultés.
Je me rappelle entre autres qu'il avait de la peine à saisir le sens du mot abkommandiert. J'essayai de différentes manières de le lui faire comprendre, et enfin l'Empereur s'écria : « Oh! cela veut dire détaché! » Nous ne tardâmes pas à nous entendre, bien que chez nous il existe encore une nuance entre abkommandiert et detachiert.
Napoléon ne cessait de s'étonner qu'il nous fût possible de recruter en si grand nombre les officiers nécessaires. Il ne se lassait pas de revenir sur cette question. Il avait calculé que jusqu'alors 7.000 officiers au moins étaient venus peu à peu compléter les cadres des corps de troupes, et il ne pouvait comprendre qu'on eût dans la réserve des officiers en si grande quantité et si bien instruits. Je lui expliquai comment l'institution des volontaires d'un an permettait de faire face à ce besoin. Je lui montrai que la portion la plus instruite de la nation faisait partie de la réserve et que, même si tous les hommes n'étaient pas promus au grade d'officier de réserve ou de territoriale, ils avaient pourtant tous fini leur temps de service et avaient été convoqués à beaucoup de périodes d'instruction. Cet entretien nous
sur les
affaires
d'honneur
dans
l'armée.
fournit également l'occasion de parler des conseils et des tribunaux d'honneur. J'exposai qu'en France ces institutions ne pouvaient pas avoir le même caractère que chez nous, et que les éléments disparates dont se compose le corps des officiers français, les uns recrutés parmi les sous-officiers, les autres sortant des écoles, ne pouvaient jamais produire cette unité de conception qui distingue notre corps d'officiers.
L'Empereur en vint aussi à parler des duels Son opinion et me demanda si, chez nous, ils étaient encore très fréquents. Je répondis que leur fréquence, tout en diminuant, était pourtant encore plus grande qu'on ne le croyait après l'établissement des conseils d'honneur.
Napoléon raconta que, dans l'armée française, on se battait encore très souvent en duel, non seulement parmi les officiers, mais aussi parmi les simples soldats. Personnellement, je me souvins d'avoir vu, quelques années auparavant, à l'occasion d'une visite dans une caserne d'infanterie française, un soldat qui avait été blessé en duel.
Passant aux faits politiques du jour, Napoléon déplora que M. Levert eût décliné la mission de se rendre à Versailles. Il avait prétexté qu'il n'était pas qualifié pour un tel mandat,
ce que l'Empereur contestait énergiquement ; Napoléon lui reprochait de n'avoir pas le courage d'assumer des responsabilités. D'ailleurs, je me suis toujours étonné d'entendre Napoléon condamner si sévèrement, — et cela lui arrivait souvent, — ce défaut, de même que le manque de courage de son opinion. Car il avait luimême ces deux défauts à un degré tel qu'on eût pu s'attendre sur ce point à plus d'indulgence de sa part.
A défaut de Levert, on chercha, sur le désir de l'Empereur, parmi les bonapartistes français résidant à Bruxelles, une personnalité qui consentît à accepter la mission d'engager des négociations à Versailles. Cependant, le souverain n'avait pas grand espoir de trouver l'homme qu'il fallait.
Sur Enfin, l'Empereur parla ce jour-là aussi de
1 aerostation ]/aérostation et de son importance au point de au point . • . ,
de vue vue militaire. Il avait lu dans un journal qu un
militaire, ballon français avait atterri à Wetzlar. Ses passagers s'étaient montrés très surpris d'être arrivés en territoire prussien, car ils avaient mal calculé les courants aériens. L'Empereur s'intéressait beaucoup à cette science et parlait de ses difficultés, dont la plus sérieuse, selon lui, consistait en ceci que le ballon ne pourrait jamais être dirigé avec certitude, la boussole
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étant inutilisable dans la navigation aérienne, et les vents échappant à tout calcul. Il déplora que, dans ce domaine, la science n'eût pas encore obtenu de meilleurs résultats, mais il croyait à son avenir. Il raconta qu'en France, du temps de son grand-oncle, on s'intéressait déjà à cette question ; le général Meusnier, s'occupant d'elle, surtout au point de vue militaire, avait montré beaucoup d'habileté dans l'organisation d'une compagnie dite cTaérostiers. L'Empereur cita également un capitaine Coutelle, qui avait beaucoup fait pour la prospérité d'une école d'aérostation établie à Meudon sous Napoléon Ier. Mais, peu d'années après, elle avait été supprimée, l'Empereur n'étant pas un partisan de la science aéronautique dont il n'attendait pas des résultats positifs. Presque complètement délaissée pendant des années, son importance venait seulement d'être reconnue de nouveau pendant la guerre actuelle, et l'on en avait fait des applications pratiques lors du siège de Paris. Grâce à elle, on avait établi des communications entre la capitale et le nouveau gouvernement siégeant à Tours.
A la fin de cet entretien, Napoléon m'invita à faire avec lui une promenade en voiture à Cassel. C'était là une des rares visites qu'il fit à la ville.
Lorsque, peu de jours après, je retournai à Wilhelmshœhe, l'Empereur se plaignit de n'avoir toujours pas trouvé l'homme qualifié pour négocier à Versailles. La principale difficulté paraissait être de découvrir un civil, non un militaire, connaissant à fond les lois françaises, exactement renseigné sur toutes les parties de la France et absolument dévoué à la dynastie des Bonaparte. Il fallait en outre que cette personnalité eût le courage, après les négociations avec le quartier général allemand, de soumettre au gouvernement national des propositions qui pussent être acceptées, et à Tours, et à Versailles. Seul, un tel homme serait capable de trouver les moyens pouvant mener à un accord et, peut-être, mettre bientôt un terme à cette sanglante guerre. L'avantage qu'il y avait pour la France à suspendre, ne fût-ce que pour peu de temps, les opérations militaires, sautait aux yeux.
Sur les De fil en aiguille, l'Empereur en vint à
enements parier (ju 2 décembre1. Avec une grande franchi 2 de- x , , , . , cembre. chise, il parla des événements de cette journée
* 2 décembre 1851, date à laquelle le prince Louis-Napoléon fit le coup d'état. Le général Espinasse (tué à la bataille de Magenta), le duc de Morny (demi-frère de Napoléon III) et le duc de Persigny, ami intime et aide de camp de l'Empereur, avaient joué un rôle prépondérant dans la nuit du 1 au 2 décembre 1851.
ICO
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fatale, et son récit concordait en substance avec celui de M. Rings [Louis-Napoléon Bonaparte, édit. Allgemeine deutsche Verlagsanstalt). Ce que Napoléon disait de la participation d'Espinasse, de Morny et de Persigny s'accordait avec les déclarations de cet auteur.
Son récit faisait paraître sous un tout autre jour l'exécution du Coup d'état, les circonstances qui l'accompagnèrent et les motifs qui l'avaient provoqué. Selon lui, la France s'était trouvée, à ce moment, dans une situation très périlleuse, parce que la lutte des partis avait été, par le parlementarisme, poussée à son extrême limite. Le journaliste Melz-Cohn, dont il a été plusieurs fois question, affirmait qu'à cette époque déjà, des menées socialistes avaient existé, et que tout avait rendu indispensable une action prompte et décisive.
« On prétend, dit l'Empereur, qu'avant le 2 décembre, j'avais corrompu tout le monde avec de l'argent. Or, toute ma fortune s'élevait à 25.000 francs. Avec de telles ressources je ne serais certainement pas allé loin. »
Déj à avant le 2 décembre, les soldats l'avaient acclamé au cri de « Vive l'Empereur » ; mais on leur avait interdit ces manifestations.
Napoléon raconta que les arrestations, pendant cette journée si fertile en événements,
avaient été opérées très facilement, personne, pour ainsi dire, n'ayant opposé une résistance sérieuse. Il nia les massacres et les arrestations par milliers dont les journaux avaient parlé. Il rappela le véritable carnage qui avait eu lieu au mois de juin, avant qu'il eût été élu président, et dit qu'on n'en avait pour ainsi dire jamais parlé, tout simplement parce que la République, dépourvue alors de chef suprême, l'avait en quelque sorte organisé' pour prévenir les grandes émeutes qu'elle redoutait pour l'avenir. Il raconta que, le 2 décembre, la circulation dans Paris avait été tellement entravée par les harangues et l'enthousiasme persistant du peuple, qu'il lui avait fallu trois grandes heures pour pouvoir faire son entrée aux Tuileries.
Napoléon continua ensuite cet entretien en présence de ses généraux. Cela me frappa, et il semblait que l'Empereur voulût ainsi donner à ses déclarations un plus grand caractère encore de véracité, tous ces messieurs ayant été témoins de ces faits.
Au cours de cette conversation, à laquelle tous prirent part avec vivacité, j'objectai que pourtant les « Africains » ! avaient été exilés
1 On désignait généralement par les « Africains » les officiers
Photo A ■ Liébert, Paria LE PRINCE ROYAL FRÉDÉRIC- GUILLAUME DE PRUSSE
Photo A ■ Braun et Co, Par GÉNÉRAL BOURBAKI
Photo Mai/er et Hierson, Paris