Secrétaire du cabinet, J. Pietri
15. Le lieutenant prussien, prince de Lynar. Quarante domestiques et quatre-vingt-cinq
chevaux avaient été annoncés. Il vint en réalité plus de cent subalternes : laquais, domestiques, valets d'écurie et ordonnances.
Il est probable que bon nombre de personnes s'étaient jointes à la suite de l'Empereur, dans l'espoir de partager le sort privilégié qui lui était réservé.
C'était là un inconvénient et une irrégularité qui passèrent inaperçus dans le premier émoi de l'arrivée, et ne furent remarqués que lorsqu'il n'était plus possible de rien y changer.
Enfin, plusieurs sous-officiers prussiens de divers régiments, chargés de la surveillance, se trouvaient dans les deux trains spéciaux. Ceux-là furent renvoyés à l'armée le lendemain, et la surveillance exercée par les troupes en garnison à Cassel.
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Le 6 septembre, au lendemain de l'arrivée de l'impérial prisonnier à Wilhelmshœhe, je reçus de Clermont par télégramme la communication suivante :
« A l'arrivée de l'Empereur Napoléon à Wilhelmshœhe, pas de garde d'honneur, mais seulement des postes d'honneur devant sa résidence. En outre, des postes de trente à quarante hommes pour maintenir le public à distance. Général de Boyen, qui accompagne l'Empereur, restera plusieurs jours, jusqu'à ce que l'installation soit achevée. Après son départ, Votre Excellence présentera ses devoirs à l'Empereur. Sa Majesté attend que vous lui donniez bientôt des nouvelles télégraphiques. »
Dans ma réponse télégraphique, j'annonçai l'arrivée de l'Empereur et décrivis brièvement la réception, qui avait été conforme aux instructions du 4 septembre. Je mandai en même temps que le général Boyen m'avait introduit auprès de l'Empereur et avait ensuite quitté Cassel.
Le même jour, en effet, mais avant d'avoir expédié ce télégramme, j'avais reçu du général de Boyen la lettre suivante :
Excellence, « J'ai l'honneur de vous faire savoir, si vous
n'êtes pas encore nanti d'instructions écrites, que Sa Majesté le Roi a l'intention de vous confier le soin de veiller dans la suite sur la personne de l'Empereur Napoléon. Comme j'ai reçu l'ordre de rallier l'armée et que je compte en conséquence partir d'ici cet après-midi, il serait sans doute opportun que nous nous rencontrions là-haut dans le courant de la matinée, afin que j'installe Votre Excellence dans ses nouvelles fonctions auprès de l'Empereur, et m'entende à ce sujet avec vous. Je vous attendrai donc à Wilhelmshœlie et ne sortirai pas. Je me permets de vous proposer la petite tenue. »
Première Je n'avais pas achevé la lecture de cette lettre entrevue qU'un envoyé du général arriva, m'annonçant poléon (lue l'Empereur me recevrait à deux heures.
Je me rendis à l'heure convenue au château, où je me fis annoncer d'abord au général de Boyen .
« Notre Roi, me dit-il, m'a, sur le champ de bataille même de Sedan, donné les premières instructions relativement à l'Empereur prisonnier. » Il va de soi que ces instructions n'étaient pas très détaillées, et que sur beaucoup de points, on s'en remettait à son tact. Après nous être brièvement concertés, le
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général et moi nous rendîmes dans les appartements de Napoléon.
Dans l'antichambre se tenait toute la suite impériale des généraux et des officiers, en uniforme brodé, l'épée au côté. Le généralde Boyen et moi nous leur adressâmes en passant un léger salut, qu'on nous rendit avec la plus grande politesse. Nous entrâmes ensuite dans une toute petite pièce, à une fenêtre, dans laquelle se tenait l'Empereur, seul. C'était celle où, plus tard, Napoléon travaillait toujours, et où j'allais presque quotidiennement lui présenter mes devoirs.
L'Empereur nous attendait et nous reçut debout.
Le général de 'Boyen me nomma et exposa la mission qui m'était confiée, après quoi l'Empereur nous invita à nous asseoir.
J'étais donc en face de l'homme que j'avais par deux fois vainement tenté de voir à Paris ! Des circonstances différentes, nouvelles, et qu'il eût été impossible de prévoir, me permettaient maintenant de satisfaire mon désir.
L'aspect de l'Empereur était très différent Portrait de de ce que j'avais imaginé, très différent aussi l'Empereur, des centaines de portraits que j'avais vus de lui. Ses cheveux ne sont pas bruns, mais d'un blond foncé, cendré, et on n'en aperçoit
presque pas de gris. Ses yeux n'ont pas le sombre éclat de ceux des Corses ; ils sont bleus, leur expression est douce, presque tendre. La moustache n'est ni roulée, ni cirée, et il n'a rien de martial qui puisse rappeler les « vieux grognards » du premier Empire. Son regard est las, son teint sain, mais sans éclat. C'est celui d'un homme d'un certain âge, bien conservé. A la rigueur, le nez fortement arqué pourrait être qualifié de napoléonien, mais nullement son menton, qui n'est pas charnu et rond, comme celui de l'Oncle et celui du prince Napoléon. Ses traits sont empreints de beaucoup de douceur et de bienveillance, et sa voix ne dément pas cette impression. Toute l'attitude de l'Empereur se caractérise par une certaine lassitude, dont il ne se départit que lorsque, dans la conversation, il est question de choses qui l'intéressent plus particulièrement. Plus tard, je remarquai qu'il en était surtout ainsi lorsqu'on s'informait auprès de lui de la santé de l'Impératrice ou du prince impérial. Son visage, alors, revêtait une expression d'amabilité et de gratitude singulières, presque captivantes.
L'Empereur est de petite taille, 5 pieds 2 à 3 pouces d'après nos mesures, trapu, gros, lourd. La démarche est lente, traînante ; il se
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meut à petits pas. La tête et l'épaule penchent presque toujours du côté droit.
Quoique possédant parfaitement l'allemand, l'Empereur parle presque exclusivement français. Il trouvait qu'il ne parlait pas assez couramment notre langue. Les rares fois où il me fut donné de l'entendre soutenir une conversation en allemand, je constatai qu'il s'exprimait avec pureté, sans difficultés, avec un bon accent et qu'il disposait d'un vocabulaire étendu. Les tours qu'il employait révélaient le linguiste né, qui ne possède pas seulement un vocabulaire étendu, mais qui a pénétré profondément le génie de la langue. Il ne commit que rarement la faute de traduire littéralement.
L'anglais et l'italien lui étaient familiers. Il correspondait dans les deux langues et lisait des journaux anglais, de préférence le Times.
Notre entretien, ce jour-là, resta dans de vagues généralités. Au cours delà conversation, j'eus l'occasion de remarquer que notre Reine était complètement informée, selon le désir du Roi, et probablement par le général de Boyen, du sort des prisonniers français, et qu'elle y compatissait.
A la fin de l'audience, le général de Boyen, qui retournait à l'armée, prit congé de l'Empereur, qui le remercia de l'avoir escorté.
L'Empereur nous présenta ensuite dans l'antichambre aux généraux et autres personnages de la suite impériale. Ce n'est qu'avec le temps que je pus me former, sur chacun de ces messieurs, un jugement personnel, mais tout de suite, je fus frappé de la tranquillité stoïque, voire de l'indifférence avec laquelle ces Français supportaient leur destinée. Je crois que des officiers supérieurs allemands se fussent montrés plus affectés du sort de leur patrie, de leur dynastie, de leur armée, de leur propre avenir.
Sans doute la situation matérielle de ces messieurs était assurée : ils n'en étaient pas moins tombés d'une hauteur vertigineuse avec l'Empereur et l'Empire. Et cela, rien ne l'indiquait dans leur attitude.
Je fis plus tard la même observation auprès de plusieurs maréchaux internés, que je connus plus particulièrement. Au rebours de beaucoup de prisonniers français, que je rencontrai par la suite, je n'entendis jamais de la part de ceux-ci des plaintes ou des récriminations contre leurs frères d'armes. On sait que nombre de ceux qui étaient internés ailleurs, cherchèrent dans la presse un moyen de se soulager, aggravant ainsi l'impression que, dans l'armée française, à l'époque de la guerre de
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1 870-7 1, l'esprit de camaraderie n'était pas très développé.
Après le départ du général de Boyen qui m'avait donné les indications les plus indispensables, il fut pourvu au bien-être de notre auguste prisonnier selon les instructions royales.
Sur Tordre du chancelier, comte de Bismarck, un bureau postal et télégraphique fut installé au château même de Wilhelmshœhe, et mis à la disposition des prisonniers, même pour les télégrammes chiffrés.
Ces messieurs étaient les premiers étonnés de la confiance qu'on avait en eux, pour ce qui regardait leur correspondance, mais ne laissaient pas que de concevoir quelque défiance au sujet de la mesure libérale prise par le comte de Bismarck et approuvée par le Roi.
Pour vérifier si leurs soupçons étaient justifiés, ils se firent plusieurs fois, peu d'instants avant le départ du train-poste, restituer leur courrier, déjà donné à l'expédition, alléguant qu'ils voulaient changer l'adresse ou ajouter au texte. Chaque fois, l'employé leur rendit leurs lettres intactes. Ils purent ainsi se convaincre que leurs lettres n'avaient pas été ouvertes ni lues, comme ils l'avaient supposé.
Ce fut avec le général Castelnau, chargé de me transmettre les désirs de l'Empereur
Premiers rapports avec les prisonniers.
et de ses camarades, que j'eus les plus fréquents rapports.
C'est par son intermédiaire que j'accueillais presque toutes les propositions de l'Empereur, que je faisais parvenir ensuite à notre Roi. Les désirs des officiers prisonniers m'étaient transmis par la même voie.
Ce règlement du service présentait de grands avantages pour moi. C'est ainsi que des réclamations souvent très inconsidérées étaient arrêtées avant de parvenir jusqu'à moi, et celles mêmes qui m'étaient présentées, ayant été préalablement soumises à l'examen du doyen des généraux, revêtaient le caractère de propositions officielles.
En général, je réussis grâce à cette méthode à résoudre rapidement et simplement des difficultés qui auraient pu amener aisément des complications.
Le maréchalat de la cour à Berlin avait paré aux premiers besoins de l'installation et de l'entretien des Français. L'excellente cuisine royale préparait au château les repas de l'Empereur et des officiers, l'hôtelier Schombart, ceux des gens de l'Empereur, à des prix convenus par contrat. Les chevaux étaient nourris par les soins du magasin royal des fourrages ; les équipages et les camions (au nombre de
12 environ) étaient placés dans les remises de la caserne.
Napoléon, dès son arrivée, avait demandé si le château n'avait pas un commandant qui lui fût propre. N'habitant pas à Wilhelmshœhe, je confiai au capitaine de Grùter, du régiment des hussards n° 14, les fonctions de commandant et lui ordonnai de s'enquérir tous les jours auprès du général Castelnau des désirs de l'Empereur. Mais jamais ces désirs ne me furent transmis par cette voie. Même lorsque le capitaine de Grùter avait, ainsi qu'il faisait tous les jours, pris les instructions du général, des demandes de Napoléon m'étaient souvent transmises à midi, dans l'après-midi, ou même le soir, par des lettres adressées à moi personnellement.