‹ La captivité de Napoléon III en AllemagneChapitre 4 sur 30 · LA CHASSE · texte numérisé non relu

LA CHASSE

ES le 9 septembre, le général Castel- |J^B nau, en civil, arriva chez moi en voiture. Il désirait, disait-il, me rendre visite et me demander quand il pourrait se présenter officiellement avec tous les généraux et officiers en tenue.

J'avais eu l'intention d'aller le voir ce jourlà. Sa visite tombait donc à point et je pus me concerter avec l'aide de camp général de l'Empereur sur bien des questions au sujet

NAPOLEON III EN CAPTIVITE

desquelles il était nécessaire de s'entendre.

Je le remerciai de l'offre de la visite de ses camarades, mais la déclinai, car il ne me paraissait pas désirable, dans leur intérêt même, qu'ils se montrassent en ville.

Je débattis avec le général les questions dont le règlement me paraissait opportun, pour mettre à l'abri ma responsabilité et pour garantir la sécurité des Français.

Les instructions données pour le traitement des premiers prisonniers français, et celles qui avaient été mises en vigueur pendant la campagne d'Autriche, me guidèrent. Les affaires particulièrement importantes et imprévues pouvaient toujours être réglées après rapport adressé au quartier général par lettre ou télégramme.

Je croyais qu'on avait demandé à ces messieurs, y compris l'Empereur, au moment où ils furent faits prisonniers, de s'engager d'honneur à ne pas quitter Cassel. Or, le général Castelnau m'informa qu'il n'en était rien. Il fallait donc y suppléer d'urgence.

Et pourtant, où l'Empereur, universellement haï, eût-il pu fuir avec sa conscience chargée de si lourdes responsabilités? Seule, l'Angleterre aurait pu lui être un asile. En France, il n'était plus possible, et dans le reste de l'Europe

il était, plus que chez nous, exposé à des attentats.

Je convins donc avec le général Castelnau que ces messieurs ne pourraient, qu'avec mon autorisation, ou s'ils avaient un congé régulier, s'éloigner du château au delà d'une certaine distance, dans quelque direction que ce fût, et ne pourraient pas passer la nuit dehors. Sous cette réserve, il leur était loisible de visiter Cassel, Wilhelmsthal *, Wilhelmshœhe et les localités environnantes à pied, à cheval et en voiture, sans être accompagnés.

J'informai ensuite le général que les prisonniers pouvaient disposer des courriers postaux, à condition de ne pas abuser.

Je lui communiquai aussi une lettre que j'avais reçue du quartier général de Meaux. Elle était signée du général de Treskow, adressée au chancelier comte de Bismarck, et m'avait été transmise. Il y était dit que l'Empereur Napoléon devait, dans chaque cas particulier, décider lui-même s'il désirait ou non recevoir un visiteur. Qu'il y avait lieu d'autoriser ces visites dans la mesure la plus large, si toute-

1 Wilhelmsthal, château situé entre Cassel et Hofgeismar ; il fut construit au xvin0 siècle par Wilhelm VIII, landgrave de Hesse.

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fois on répondait ainsi aux désirs du monarque prisonnier.

Le efénéral Gastelnau demanda avec insistance que les "Français fussent autorisés à porter des habits civils. Cela ne me parut pas aller sans inconvénient, des abus pouvant aisément se produire, en raison du grand nombre de chevaux et de moyens de transport dont on disposait à Wilhelmshœhe. Au surplus, l'officier prussien n'ayant pas le droit de revêtir des habits civils dans sa garnison, cette mesure devait s'appliquer également à des prisonniers étrangers, assimilés en principe à des officiers prussiens. Je promis cependant de prendre sur ce point spécial les instructions du Roi.

En ce qui concerne le personnel subalterne, je posai la même règle que pour les officiers, c'est-à-dire que les demandes formulées, les désirs exprimés, les plaintes, devaient d'abord être soumis à l'examen du général, et ensuite seulement, me parvenir approuvés par lui.

Je ne dissimulai pas non plus au général Castelnau qu'il régnait dans la population une grande irritation contre les Français, qu'on accusait d'avoir provoqué la guerre. Ceux des prisonniers qui ignoraient la langue allemande pouvaient soulever involontairement des inci-

dents susceptibles de conséquences fâcheuses, qu'il ne me serait pas toujours possible, n'étant pas toujours là, d'empêcher dès l'abord ; qu'il fallait donc avoir soin que tous, et surtout le personnel subalterne, évitassent les occasions de malentendus.

Je crois que c'est grâce à cet avertissement, dont le général Castelnau saisit parfaitement la portée, que pendant les six mois et demi de l'internement, tout se passa avec la plus grande correction et dans la plus parfaite tranquillité, les Français, quelle que fût leur situation, ayant toujours observé une grande réserve.

En prenant congé, le général était visiblement satisfait de notre entretien.

Ces messieurs ayant songé à me présenter leurs devoirs, bien que j'eusse refusé de les recevoir, je ne crus pouvoir me dispenser de leur rendre visite le lendemain, ou de déposer des cartes chez eux.

Instructions Dès le début, j'avais pris le parti de ne pas

du roi résider à Wilhelmshcehe, et le télégramme suidô Prusse

vant, reçu le 8 septembre de Reims, me montra que j'avais eu raison :

« Le Roi ordonne à Votre Excellence de ne pas demeurer à Wilhelmshcehe et de s'informer simplement, tous les jours, si des désirs

de menaces adressée à

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ont été manifestés. Pour le reste, observez une réserve stricte. »

Il était hors de doute que le séjour de l'Empereur déchu à Wilhelmshœhe donnerait lieu à maintes difficultés. Il fallait compter avant tout avec l'état d'esprit qui régnait dans la population, et parer, autant que faire se pouvait, à des excès possibles.

La police de Cassel me fit parvenir une lettre Lettre où apparaissait d'une façon significative l'état d'esprit des classes inférieures, animées d'une Napo haine frénétique contre celui qu'elles rendaient léon III responsable de la guerre. Dans cette lettre dont l'écriture, le style, les expressions dénonçaient l'origine prolétarienne, et qui était adressée à « Monsieur Louis-Napoléon Bonaparte », on accusait l'Empereur de cupidité, de lâcheté, d'égoïsme. L'auteur de la lettre, veuve d'un soldat allemand tombé à Sedan, terminait en adressant à l'Empereur des menaces de mort.

A peu près en même temps, Napoléon reçut de Londres un télégramme, qui lui conseillait la prudence. On y disait : « Je vous en conjure, ne quitte^ pas le palais, sinon bien escorté, raisons par lettre. Cerfe. »

La menace que contenait la lettre ne fut pas mise à exécution ; quant à la lettre annoncée par télégramme, elle n'arriva jamais.

Ces deux incidents, néanmoins, donnèrent lieu à un redoublement de surveillance autour de l'Empereur.

Il avait été question de mettre à la disposition de l'Empereur le parc de Wilhelmshœlie, en interdisant l'accès de ce parc au public. Napoléon repoussa énergiquement cette faveur et exprima le désir, de gêner, quant à lui, le moins possible le public. En conséquence, on se contenta de tracer, à l'intérieur du parc, des limites au moyen de cordons, que gardèrent quatre postes doubles. En temps ordinaire, la garde qui se composait d'un officier, d'un trompette et de trente hommes, suffisait parfaitement.

D'ailleurs, le général Castelnau me déclara que ni lui, ni les autres prisonniers français ne redoutaient le public allemand, mais craignaient plutôt les mauvais sujets du parti républicain et croyaient notamment la vie de l'Empereur en danger permanent.

Je jugeai utile de faire venir de Berlin deux agents expérimentés appartenant à la police secrète. Ils devaient suivre l'Empereur à une distance convenable, partout où il irait, à pied, en voiture, à cheval. La présence des détectives berlinois parut surtout désirable les jours où le fonctionnement des Fontaines atti-

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rait à Wilhemshœhe une foule d'étrangers. Je dois dire qu'aucun trouble n'eut lieu. Il est vrai que l'Empereur, soit hasard, soit préméditation, ne se montra jamais en public, lorsque les Fontaines jouaient.

Bien qu'on eût pris soin, dans la mesure la plus large, de rendre le séjour de Wilhelmshœhe aussi agréable que possible aux Français, il dut certainement leur être souvent intolérable. Le temps fut constamment humide, froid, pluvieux. En de rares jours seulement, on pouvait vraiment jouir du séjour en plein air.

Notre Reine manifesta à diverses reprises Préve-

l'intérêt qu'elle prenait au sort de nos prison- , nances

de la reine mers, en envoyant des jeux de toutes sortes. <je prusse à

A vrai dire, ce ne fut pas toujours aux inno- l'égard des cents jeux de société envoyés par l'auguste Pnsonniers souveraine, qu'on se livrait le soir. Une salle de billard avait été installée et fut très fréquentée. Plusieurs de ces messieurs étaient de très bons et en même temps de très élégants joueurs de billard.

La bibliothèque à Wilhelmshœhe était assez riche et contenait un grand nombre de volûmes français. Mais l'intérêt témoigné à la littérature par ces messieurs de l'entourage de l'Empereur était, à peu d'exceptions près, très faible. Peu d'entre eux lurent des livres.

Les nouvelles du jour parvenaient aux Français par un certain nombre de journaux que l'Empereur recevait de Bruxelles. Nous avions V Indépendance belge, V Allgenieinc Zeitung et une feuille locale.

Je crois qu'à cette époque l'Empereur éprouva moins que ses compagnons, qui n'avaient pas, au même degré que lui, le don de savoir s'occuper, le sentiment de la monotonie de son existence.

Il ne rentrait pas dans mes obligations d'assister aux repas au château. J'y assistai néanmoins au début assez fréquemment, désirant, tout en m'imposant la réserve nécessaire, me rendre, à ces premiers repas, un compte plus exact de tout, et aussi régler de cette façon une foule de petites questions qui se posent partout dans les mêmes conditions.

Je réduisis bientôt ces visites à une par semaine. Le capitaine de Gruter étant chargé de me représenter dans toutes les affaires extraordinaires, ma présence plus fréquente n'était pas nécessaire.

L'Empereur se montra toujours très reconnaissant de la bonté de notre Roi. Il parla toujours avec une grande gratitude du beau séjour qu'on lui avait assigné.

Il déclara, sur une question que je lui posai

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à ce sujet, n'avoir pas d'autres désirs à exprimer. Il vanta, au contraire, le caractère chevaleresque du traitement que la bonne grâce du Roi lui avait accordé. Quant aux messieurs de sa suite, on doit dire qu'en général ils firent preuve de tact et de reconnaissance.

On leur avait sans doute rendu leurs armes, tout de suite après les avoir faits prisonniers, car ils parurent toujours aux repas en petite tenue, avec l'épée ou le sabre au côté, mais ils ne l'emportaient pas dans leurs sorties.

La conversation à table, après les repas, restait le plus souvent, et particulièrement au début, dans les généralités, effleurant à peine les questions du jour. Parfois l'accablement était visible ; les silences duraient souvent de longues minutes, et des pensées, des soucis qu'on taisait, chargeaient les fronts de tous. Le tact et la réserve furent d'ailleurs la règle générale.

J'avais reçu, du quartier général de Meaux, l'autorisation pour ces messieurs de mettre des habits civils. Ils usèrent fréquemment de cette faveur, et j'en conclus qu'elle était la bienvenue. Les Français se sentaient sans doute plus à l'aise de n'être pas reconnus quand ils se promenaient à pied ou à cheval.

Notre Roi était tenu au courant par deux

rapports mensuels de tout ce qui se passait à Wilhelmshcehe.

Sa Majesté la Reine envoya à Cassel plusieurs télégrammes et lettres qui témoignaient de l'intérêt qu'elle prenait au sort des prisonniers.

Ainsi, dès le 7 septembre, j'avais reçu de Berlin le télégramme suivant :

« Si le général de Boyen n'est pas encore parti, je vous charge de mes meilleurs remerciements pour sa lettre. Je suis contente d'apprendre que les dispositions que j'ai prises ont réussi, et je souhaite que l'Empereur sache qu'il est dans les intentions du Roi d'améliorer tout ce qui concerne son séjour actuel. J'attends de vous des communications fréquentes, afin que je sois prévenue à temps de ce qui pourrait encore être fait. »

« La Reine. »

Avant ce télégramme et même avant l'arrivée de l'Empereur, j'avais reçu une lettre particulière de Sa Majesté, où elle me faisait la grâce de m'exprimer sa sympathie à l'occasion de la mort de mon fils l, qui avait combattu avec

1 Le comte Paul de Monts, né le 24 août 1846, était officier au 20 régiment d'infanterie de la Garde prussienne.

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tant d'autres braves à Saint-Privat et avait succombé aux blessures qu'il y avait reçues. Dans cette lettre, la Reine faisait paraître l'intérêt qu'elle portait à l'Empereur dont on attendait l'arrivée. Elle me recommandait particulièrement d'avoir soin de contenir le public, s'il manifestait des sentiments hostiles, la générosité et la dignité convenant seules au vainqueur. En même temps elle m'ordonnait de lui faire parvenir de temps en temps des rapports sur ce qui se passait à Wilhelmshœhe.

Pendant toute ma carrière, il m'avait semblé malaisé de donner satisfaction à des ordres divers, émanant de personnes différentes. Aussi je résolus, tout en obéissant aux vœux de Sa Majesté, de limiter au strict minimum les communications qu'elle désirait recevoir, afin de ne pas provoquer de nouvelles instructions de sa part.

Néanmoins, ma conduite eut sans doute l'agrément de la souveraine, car elle voulut bien s'exprimer avec beaucoup de bonté sur mon attitude à l'égard des Français, lorsque, en mars 1872, je me rendis pour l'anniversaire de la naissance de l'Empereur allemand à la fête donnée par l'Impératrice à Berlin.

Je laissais à dessein, dans mes rapports, transparaître la préoccupation de ne pas trop gâter

Comment de Monts crut devoir s'acquitter

de ses fonctions.

les prisonniers. J'avais, en effet, appris que Sa Majesté était allée très loin dans son désir de les combler. On racontait que la Reine avait demandé au maréchalat de Wilhelmshœhe si on ne devait pas permettre à ces messieurs de la suite impériale d'aller au théâtre de Cassel et à la chasse. J'avoue que les marques de bonté dont ces messieurs étaient l'objet à l'intérieur du château, ne suscitaient pas la mauvaise humeur de la population au même degré que leur présence à des réjouissances publiques. L'état d'esprit hostile qui régnait à l'égard des Français pouvait s'offusquer de la mesure envisagée par la Reine. Ne sachant pas comment on interpréterait au quartier général de Versailles ces sortes de permissions, au cas où elles seraient accordées, je décidai de prendre, par l'intermédiaire du conseiller Dohme, des informations officieuses. La réponse qui, naturellement, puisqu'elle était donnée en dehors du service, ne me liait pas encore, tendait à permettre à ces messieurs d'aller au théâtre. Toutefois, il était entendu qu'ils ne devaient pas avoir accès dans la loge royale, qui demeurait réservée à l'Empereur. En ce qui concernait la chasse, l'autorisation n'en devait être accordée qu'exceptionnellement, et si le désir formel en était exprimé.

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Plus tard, quand j'eus l'occasion de prendre à ce sujet des instructions officielles, je reçus un avis dans le même sens, qui désormais eut pour moi la valeur d'un ordre.

L'affaire ne donna lieu d'ailleurs à aucune complication : l'Empereur ne demanda la loge, ni pour lui, ni pour d'autres. Seul parmi ces messieurs, le prince Murât se rendit au théâtre, à ses frais ; les autres n'y allèrent jamais. C'était assez naturel, puisqu'ils n'auraient rien compris au spectacle et qu'ils n'avaient que peu de goût pour l'opéra.

Je cherchai toujours, sous des prétextes divers, à éluder les demandes d'autorisation à prendre part aux chasses. En effet, le grand veneur de Baumbach m'avait informé que les chasseurs allemands déclineraient l'invitation ou quitteraient la chasse si les Français y devaient paraître.

J'avais, cela va de soi, le grand souci de ne pas laisser se produire des scènes de ce genre, car si un incident avait eu lieu, la presse se serait certainement attaquée à notre gouvernement.

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